Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 668-669 novembre-décembre 2019

HISTOIRE

Revisiter les révolutions ambiguës de 1989 (1/2)

Cf. aussi : [Samary Catherine]

Catherine Samary*

Vingt ans après la chute du mur de Berlin, Timothy Garton Ash écrivait : « en 1989, les Européens ont proposé un nouveau modèle de révolution non-violente – de velours » (1). Quelques années plus tôt, au contraire, il avait utilisé un néologisme intéressant – la « réfolution » (2) – pour décrire le type de changements systémiques qui s’étaient produits, combinant les caractéristiques des révolutions et des réformes d’en haut. Je veux soutenir et développer ici ce néologisme en opposition à l’épithète « pur », comme étant plus précis pour analyser les ambiguïtés mêmes des transformations historiques qui ont mis fin au « monde bipolaire ». Je soutiendrai que les mouvements et les mobilisations démocratiques, qui ont eu lieu en 1989 et avant, étaient contre la nomenklatura au pouvoir et, en même temps, n’étaient pas en faveur des principales transformations socio-économiques introduites depuis 1989. Il faut regarder au-delà des étiquettes et des discours idéologiques pour prendre pleinement en compte le rôle des « deals » (ou rapports) internationaux « bipolaires » encore à l’œuvre en 1989, mais aussi le rôle joué par les dirigeants de l’ancien parti unique dans les formes opaques de privatisation : tout cela signifia une absence de véritable processus démocratique de décision quant aux principales réformes dont une part substantielle ont eu un contenu contre-révolutionnaire. Les aspirations populaires se sont exprimées massivement par des poussées révolutionnaires contre le parti unique et la domination soviétique, comme le mouvement polonais Solidarnosc en 1980-1981. Et ce mouvement était plus proche de l’automne des Conseils ouvriers de Prague en 1968 contre l’occupation soviétique que des thérapies de choc libérales de 1989. Ces révolutions embryonnaires vers une troisième voie ont été réprimées et démantelées par les puissances dominantes du monde bipolaire à travers différents épisodes, parce que les forces démocratiques mobilisées étaient une alternative à l’ordre politique existant qui tentait d’imposer son propre objectif. Une telle réalité fut camouflée derrière les concepts de guerre froide et la transformation qui a suivi 1989.

Le vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin en 1989 a été une occasion particulière pour de nombreux pays de commémorer cet événement historique, qui a entraîné des changements systémiques jusqu’à la fin de l’Union soviétique en 1991. Malgré des scénarios différents, en Europe de l’Est l’année 1989 a été qualifiée d’« année des révolutions » (3). Timothy Garton Ash souligne combien ces « révolutions » furent différentes du « modèle » violent habituel de changements radicaux survenus dans d’autres contextes : « En 1989, des Européens ont proposé un nouveau modèle de révolution non-violente – de velours ». Mais les spécificités sont probablement autres.

Les biais idéologiques des concepts de la guerre froide

Sans s’engager ici dans des débats sémantiques ou accepter des « modèles » ou des normes rigides, on peut certainement rejeter l’identification réductrice des révolutions à la violence organique. Et nous pouvons raisonnablement tenir pour acquis que cette notion recouvre deux caractéristiques et significations interdépendantes : une large mobilisation populaire (sociale) contre les aspects fondamentaux d’un système existant et, en résultat de ces mouvements, l’élimination des structures dirigeantes et des forces sociales dominantes de ce système associée à l’introduction de nouveaux éléments à dimension symbolique et idéologique. Même s’il existe toujours des écarts (des désillusions) entre les espoirs et les revendications populaires d’une part et les changements accomplis d’autre part, les « révolutions » expriment un lien organique entre les deux aspects : des mouvements de masse sont nécessaires pour des changements radicaux. Il est assez évident que l’utilisation pour caractériser le tournant historique de 1989 du terme « révolutions » dans les milieux et les médias à orientation libérale, associe le rejet populaire (démocratique) des dictatures répressives à ce qui est décrit comme « la fin du communisme ». Ce faisant, une légitimité démocratique est donnée aux changements, et quatre équations implicites sont établies : • l’ancien régime des partis communistes (PC) est assimilé au « communisme » ;

• le rejet populaire de ces régimes bureaucratiques et répressifs passés est identifié aux exigences des changements politiques et socio-économiques introduits après 1989, dans le cadre de la mondialisation capitaliste néolibérale ;

• l’ordre économique néolibéral est identifié à la démocratie ;

• et tous les opposants des anciens régimes (communistes) sont identifiés aux anticommunistes.

Ces équations dominantes sont tout sauf convaincantes.

En fait, les étiquettes étaient et sont encore confuses, en particulier « socialisme » et « communisme » qui couvrent d’abord les idéaux d’une société non oppressive sans classes et visant à la satisfaction des besoins humains à travers leurs responsabilités individuelles et collectives directes et complètes. Il ne s’agit pas d’un « modèle », mais seulement de principes, d’objectifs, partagés par ceux qui croient encore en cette « utopie concrète » et qui incluent, dans leur réflexion sur les moyens d’y parvenir, une approche critique de toutes les expériences, y compris celles qui prétendaient être socialistes. La deuxième signification de ces mots couvre les systèmes ou les partis en tant que formations historiques concrètes, ayant adopté ces étiquettes à un certain moment de leur histoire, et développé des « modèles » institutionnels concrets. À l’intérieur ou à l’extérieur de ces systèmes ou partis, des individus ou des mouvements peuvent critiquer le modèle concret ou l’expérience en raison de sa distance par rapport aux idéaux. L’évolution internationale des « partis socialistes » vers l’intégration dans l’ordre mondial capitaliste et plus récemment vers ses variantes néolibérales, d’une part, et d’autre part la stalinisation et plus généralement la bureaucratisation des « révolutions socialistes » du XXe siècle et, depuis les années 1980, le rôle joué par de nombreux ex-communistes (ou même, en Chine, se prétendant encore « communistes ») dans le processus de privatisation et d’insertion dans l’ordre mondial capitaliste, sont les principales raisons historiques de l’écart entre les idéaux et la réalité. Et aussi des ambiguïtés idéologiques et de la confusion résultant de ces étiquettes. Les divisions classiques « droite » et « gauche » sont elles-mêmes souvent opaques.

Je n’aborderai pas ici les débats conceptuels qui ont divisé – et divisent encore – les marxistes eux-mêmes sur la manière de caractériser l’Union soviétique et ses pays frères (4). Les crises passées et les bouleversements sociaux au sein des anciennes sociétés « communistes » ainsi que le processus concret de leur transformation depuis 1989 m’ont convaincue que l’utilisation de concepts « purs » pour les caractériser (« socialistes » ou « capitalistes », ou encore relevant d’une « nouvelle classe ») ne permet pas bien de saisir leurs principales contradictions – ni, de façon spécifique, le contexte historique des années 1980 qui a conduit, à la fin de cette décennie, à un tournant particulier de l’appareil bureaucratique des partis communistes (PC) vers l’insertion dans le système capitaliste mondial. De même, les sentiments ambivalents populaires et les relations conflictuelles spécifiques avec ces États/partis ont joué un rôle clé dans les scénarios opaques de la restauration capitaliste. Ces partis gouvernaient au nom des travailleurs (ce qui signifiait une forme non capitaliste et paternaliste de protection sociale), mais sur leur dos (réprimant tous les mouvements autonomes des travailleurs). Considérer ces partis comme des corps politiques classiques est évidemment une erreur. Mais les réduire à l’aspect (réel) d’appareils d’État néglige les dimensions politiques et historiques de leur mode de fonctionnement, ou le rôle de l’idéologie socialiste qu’ils employaient pour se légitimer. Il s’agit également d’une approche réductionniste, unilatérale et trompeuse.

Une similaire dualité de traits se révèle derrière l’analyse du type de « propriété sociale » bureaucratique qui caractérisait – sous différentes variantes, y compris l’autogestion décentralisée – les anciens régimes se réclamant du socialisme : ils ont supprimé la propriété privée en tant que caractéristique dominante, non pas dans des circonstances limitées mais en tant que facteur « constitutif » et idéologique entravant la domination du marché. Ainsi, l’argent ne pouvait pas jouer le rôle de « capital » (capital-argent investi pour « faire de l’argent », c’est-à-dire du profit). La nomenklatura du parti/État gérait l’économie, mais ne possédait pas d’actions et ne pouvait transformer ses privilèges de pouvoir, de consommation et de gestion en droits de propriété réels transmissibles aux héritiers : les « propriétaires réels » officiels (légaux) étaient les travailleur·es (tous et personne en particulier) ou même le « peuple entier ». Tout cela signifiait aussi que le droit de licenciements économiques n’existait pas, ni la procédure de faillite. Le droit de grève était interdit (les travailleurs « ne se mettraient pas en grève contre eux-mêmes », disait-on dans un tel régime). Les syndicats y étaient les courroies de transmission des décisions du parti, et non des organes de défense des travailleurs. Cependant, la stabilisation de la main-d’œuvre dans les grandes usines s’est faite par la distribution de « revenus sociaux » croissants sous la forme de logements, de produits, de soins de santé ou de services de garde d’enfants associés à des emplois… et à une « bonne attitude ». Le rôle dominant, paternaliste et répressif du parti empêchait les travailleurs d’exercer quelque pouvoir de décision que ce soit, indépendant et cohérent ; mais le parti unique régnait au nom des idéaux socialistes et prétendait les appliquer. La légitimation « socialiste » des régimes s’est établie par une protection sociale élevée et par l’éloge idéologique de la création de richesse par la force de travail, ainsi que par un « égalitarisme » relativement élevé.

La puissance du parti aurait été réduite s’il n’avait été qu’un appareil. L’intégration des « meilleurs » travailleur·es et intellectuel·es socialistes dans ses rangs et dans ses « organisations de masse » était un moyen de canaliser, de contrôler et si « nécessaire » de réprimer leur initiative tout en assurant une légitimité ou une base sociale au régime. La popularité de l’idéologie officielle s’est traduite par des relations ambiguës : les tendances dominantes de résistance et les mouvements alternatifs ont été, consciemment ou de facto, destinés à réduire l’écart entre les idéaux socialistes officiels et la réalité. De nombreux membres de base de ces PC ont simplement essayé de mettre en œuvre des idéaux qui étaient populaires. C’est aussi la raison pour laquelle tant de membres du parti ont été impliqués dans les grands soulèvements qui se sont produits en 1956 en Pologne et en Hongrie, en 1968 en Tchécoslovaquie et en Yougoslavie et même en Pologne au sein de Solidarnosc en 1980-1981. Mais tous été réprimés par l’appareil dirigeant, craignant la perte de sa position privilégiée de pouvoir et de contrôle (5).

Tout cela ne peut être analysé sans aller au-delà des étiquettes dominantes. Comme nous l’avons déjà dit, l’ancien parti/État « communiste » n’était bien sûr pas un vrai parti politique (il n’y avait pas de droit pour les tendances alternatives, pas de votes réels et libres dans les congrès). Mais il combinait différentes caractéristiques : un appareil avec des bureaucrates ayant des privilèges de pouvoir, mais aussi un ensemble d’organisations de masse attachées au parti, parmi lesquelles les organisations culturelles qui jouaient une sorte de rôle politique avec bon nombre d’approches critiques entre les lignes. Malgré la stalinisation – même analysée non seulement comme une déformation mais comme une sorte de contre-révolution au sein de la révolution (6) – le régime a continué à utiliser une idéologie socialiste pour se légitimer tant au niveau national qu’international (sur la scène anticapitaliste et anticolonialiste – sociale, syndicale et politique). Dans la période de réel « rattrapage » (jusqu’aux années 1970), avec une forte croissance de la production et une amélioration du niveau de vie, ces régimes pouvaient être perçus comme une alternative au capitalisme, et comme améliorant le rapport de force mondial pour ceux qui résistaient aux politiques coloniales impérialistes. Mais la stalinisation de l’Union soviétique l’avait aussi transformée en une autre « grande puissance » voulant contrôler ses « pays frères » autant que ses propres travailleurs.

L’adhésion à de tels partis au pouvoir pouvait être le produit d’un large éventail de motivations (changeantes), allant de l’utilisation cynique de la carte du parti pour obtenir des privilèges aux convictions communistes et anti-impérialistes sincères. Le choix pratique d’essayer de réduire l’écart entre l’idéologie officielle et la réalité pouvait impliquer la participation explicite aux critiques intellectuelles et aux soulèvements populaires antibureaucratiques ainsi que la simple promotion quotidienne de relations et activités fraternelles horizontales ; évoluant au milieu de ces diverses attitudes, il y avait les comportements de ceux/celles qui n’avaient pas d’idéologies sophistiquées : né·es dans le système ils/elles cherchaient des objectifs positifs et des gains concrets personnels et pour leur entourage, en utilisant les règles existantes associées à la carte du parti, tant que de tels gains existaient.

Les préjugés idéologiques et les concepts de la guerre froide ont limité l’analyse sociologique et politique objective et complexe de ces sociétés en conflit (7), la relation entre ces régimes et leurs populations a généralement été présentée en noir et blanc – des deux côtés du monde bipolaire.

L’Union soviétique stalinisée a agi comme une « grande puissance », passant des accords (à Yalta) ou s’opposant (pendant la guerre froide) à d’autres « grandes puissances », au détriment des « pays frères» et du peuple. Le régime communiste yougoslave (appelé « titiste » du nom de son chef, Josip Broz dit « Tito ») fut « excommunié » en 1948 par le Kremlin. Cela signifia un isolement absolu, une répression politique et physique de tous les liens avec le régime yougoslave au sein du mouvement communiste international (notamment en Hongrie, en Pologne et en Tchécoslovaquie). Après la mort de Staline, en 1955, Khrouchtchev est venu à Belgrade s’excuser en promettant de respecter les différents « modèles » socialistes. Mais malgré cela (et malgré l’espoir de la « déstalinisation » de l’Union soviétique lors du vingtième Congrès du PCUS où « K » dénonça les crimes de Staline et le Goulag), Moscou continua – en 1956 en Hongrie, comme en 1968 en Tchécoslovaquie – à calomnier et réprimer les mouvements et les personnalités socialistes alternatives, par crainte de dynamiques démocratiques incontrôlables.

Les anciens mouvements communistes officiels, qui soutenaient l’Union soviétique en tant que patrie du socialisme, ont censuré et réprimé tous leurs opposants en les traitant d’« anticommunistes ». En général, cela incluait tous les mouvements ou individus qui critiquaient les écarts entre les idéaux socialistes et la réalité, à la recherche d’un « socialisme à visage humain ». Les progrès sociaux introduits par ces régimes étaient censés « prouver » leur réalité socialiste, mais ils étaient en fait loin des droits sociaux réels parce que les activités et les initiatives autonomes, qu’ils auraient pu stimuler dans la pratique, étaient sous contrôle et réprimés par un appareil qui voulait conserver son monopole de pouvoir.

Les idéologies anticommunistes de l’époque étaient trop heureuses de pouvoir identifier ces régimes à tout type d’idéal communiste en tant que tel et de réduire le communisme à l’aspect répressif de la réalité soviétique. De même, les nouveaux régimes officiellement « démocratiques » (pro-marché) – surtout ceux dominés par d’anciens membres de la nomenklatura communiste – ont eu tendance à dénier (ou à réprimer jusqu’à maintenant) la reconnaissance de tout aspect progressif de ces régimes passés, les réduisant au Goulag. Tout le court « siècle soviétique » est maintenant présenté comme une parenthèse artificielle dans l’histoire et la civilisation de l’Europe, qui serait seulement « occidentale » et supposée (à tort) avoir été unie dans le passé : le slogan d’un « retour en Europe » est perçu comme très arrogant et ignorant par la majorité de ces populations.

Il y a eu une convergence paradoxale des approches de la guerre froide (que ce soit pour défendre les régimes « communistes » ou pour leur jeter l’anathème) prétendant que ces anciennes sociétés étaient « communistes » et donc que tous les opposants, ou simplement des citoyens critiques, ne pouvaient être que des dissidents anticommunistes. La réalité était tout à fait différente. Toutes sortes de courants et d’aspirations politiques existaient, y compris au cours des périodes de crise de ces anciens systèmes. Mais il reste à analyser quelles étaient les aspirations et les dynamiques dominantes, ce que nous tenterons de faire dans la dernière partie de ce texte. C’est pourquoi « 1989 » – ou plus largement les différents scénarios nationaux et les différentes phases de crise et de changement dans les pays d’Europe de l’Est – sont un enjeu pour les interprétations et les mémoires alternatives (8).

Les revendications populaires de libertés individuelles et collectives dans les « régimes communistes » du passé (ou du présent, à Cuba ou en Chine) n’« appartiennent » pas à un courant particulier. Elles se sont exprimées au sein de larges fronts en 1989 et avant, comme en Tchécoslovaquie dans le mouvement dissident appelé Charte 77 ou le Forum civique qu’il a créé en 1989, où des communistes et anticommunistes ont coexisté et lutté ensemble pour des libertés. Des revendications similaires ont été formulées lors de manifestations démocratiques contre la dictature du parti unique et la domination du Kremlin, en 1956 en Pologne et en Hongrie, en 1968 en Tchécoslovaquie et en Yougoslavie, en 1980-1981 en Pologne. C’est donc la question même des continuités et des discontinuités entre ces soulèvements démocratiques et l’année 1989 qui est au cœur des divergences.

De la stagnation des années 1970 et de la course aux armements à la chute du mur de Berlin

L’ouverture des archives et les commémorations de 1989 en 2009 ne laissent aucun doute sur l’importance clé des hésitations et des « accords » internationaux qui se discutaient, dans un contexte spécifique, autour de la question de l’Allemagne. Mais si 1989 a été un « tournant », ce n’était ni un « événement » soudain ni un scénario préconçu et maîtrisé. Nous devons brièvement revenir aux années 1970, pour nous rappeler une période cruciale de crises et de changements dans l’ordre mondial capitaliste international, alors que le monde néostalinisé devenait lui-même de plus en plus fragile.

Les années 1970 ont été dominées en Europe de l’Est par le gel des réformes internes. Quelles qu’aient été leurs limites, ces réformes visaient à accroître une certaine décentralisation (en général au profit des gestionnaires, mais en Yougoslavie avec une augmentation des droits autogestionnaires des travailleurs) et une certaine pression du marché pour réduire le gaspillage bureaucratique. Les principales contradictions de ces réformes étaient d’ordre socio-économique et politique :

• D’une part, elles augmentaient les inégalités et l’instabilité en élargissant la pression du marché – ce qui a été rejeté par les travailleurs comme contraire aux valeurs égalitaires mais aussi par les secteurs conservateurs de la bureaucratie qui avaient peur de perdre leur position dominante.

• D’autre part, précisément pour surmonter les résistances sociales, les ailes réformistes de l’appareil ont ouvert les portes à plus de libertés – mais alors, les mouvements sociaux et intellectuels d’en bas se développèrent sans respecter les limites des réformes du régime à parti unique. Cela fut illustré par le développement des conseils ouvriers spontanés en 1956 en Pologne et en Hongrie, par les revendications d’« autogestion de haut en bas » et de planification autogérée contre les réformes du marché et la « bourgeoisie rouge » en Yougoslavie en juin 1968, et par toutes les idées du « socialisme à visage humain » comme lors du Printemps de Prague et de l’automne des conseils ouvriers en Tchécoslovaquie (sur lesquels nous reviendrons à la fin de l’article).

Les réformes ont donc été bloquées après les tournants répressifs et l’intervention des chars du Pacte de Varsovie à Prague. Mais une nouvelle décennie de croissance relative (par rapport aux pays occidentaux) a eu lieu, basée sur l’augmentation des crédits et des importations dans certains pays clés d’Europe de l’Est. Cela a ouvert les vannes aux produits occidentaux afin de moderniser leurs économies et de répondre aux aspirations des consommateurs. Le taux de croissance plutôt élevé au Sud et à l’Est par rapport à la « stagflation » dans les principaux pays capitalistes était attractif pour les banques occidentales : elles ont augmenté leurs prêts internationaux, cherchant à utiliser de manière rentable les dépôts qu’elles avaient reçus en dollars des pays arabes après la hausse des cours du pétrole. Les années 1970 avaient également été une décennie de relative « stagnation » en Union soviétique après que les réformes de Kossyguine eurent été repoussées et que la vieille garde autour de Léonid Brejnev eut choisi l’immobilisme. C’était donc une période de haute protection sociale tant pour les travailleurs que pour les bureaucrates au pouvoir, mais de ralentissement de la productivité et de la croissance.

À la fin de cette décennie, l’intervention soviétique en Afghanistan a ouvert la dernière phase de la guerre froide et de la course aux armements, avec un effet radicalement différent dans les deux parties du monde bipolaire. Les énormes dépenses militaires et les emprunts à l’étranger légitimés par l’Initiative de défense stratégique (dite aussi Guerre des étoiles) contre le « danger communiste » ont aidé le nouveau président américain Ronald Reagan à relancer l’économie américaine (avec un déficit budgétaire considérable) et à commencer à rétablir l’hégémonie détériorée des États-Unis. Le tournant néolibéral de Margaret Thatcher en Grande-Bretagne en 1979, et en 1980 aux États-Unis, sous Ronald Reagan, s’est avéré être une contre-offensive contre tous les systèmes, orientations et codes du travail qui, après la Seconde Guerre mondiale et sous la pression de la concurrence bipolaire, avaient réduit les inégalités, encouragé l’État-providence et protégé la force du travail de la concurrence. La révolution technologique a été mobilisée pour réorganiser l’espace productif et démanteler les bastions syndicaux ou les autres formes de capacité collective de négociation. Entre-temps, la libre circulation des capitaux et la suppression des protections sociales et nationales ont imposé une concurrence généralisée sur le marché en vertu des nouvelles règles des institutions financières internationales dirigées par les États-Unis. La crise de la dette (dans les pays postcoloniaux et dans certains pays d’Europe de l’Est) est devenue le vecteur central des « crédits conditionnels » et des politiques « d’ajustement structurel » visant à ouvrir ces sociétés à la privatisation généralisée et à la concurrence – ce que l’on a appelé le « consensus de Washington ».

Contrairement aux États-Unis, la course aux armements a lourdement pesé sur l’URSS : les dépenses militaires ont ponctionné les autres domaines du budget, en particulier ceux des infrastructures et des équipements industriels soviétiques, qui sont rapidement devenus obsolètes. Au cours de la même période, les relations au sein du Comecon (Conseil d’assistance économique mutuelle) ont été tendues par des années d’emprunts étrangers en devises fortes, sans précédent dans de nombreux pays clés d’Europe orientale : Pologne, Yougoslavie, Roumanie, Hongrie et Allemagne de l’Est.

La hausse des taux d’intérêt aux États-Unis (avec une politique monétariste radicale) au début des années 1980 a provoqué une réaction en chaîne sur les taux variables des crédits internationaux contractés auprès des banques privées. Cela a brusquement accru le niveau d’endettement des pays d’Europe de l’Est (ainsi que du Sud) alors que le remboursement par les exportations fut difficile dans le contexte du ralentissement de la croissance mondiale et de la faible compétitivité de leurs produits.

La réponse des partis communistes au pouvoir en Europe de l’Est à cette crise de la dette a été différente. En Pologne, le gouvernement Gierek a décidé d’augmenter les prix des biens de consommation, ce qui a provoqué l’explosion des grèves qui ont conduit à la création du premier syndicat indépendant d’Europe de l’Est, Solidarnosc (Solidarité), regroupant environ dix millions de travailleurs. Après son premier et dernier congrès démocratique, la loi martiale a été imposée par le général Jaruzelski (communiste), avec près d’une décennie de répression et un recul de la production jusqu’en 1989.

En Roumanie, le président Ceausescu a imposé le remboursement de la totalité de la dette au cours des années 1980, par le biais d’une dictature violente imposée à son propre peuple. Ses pairs ont essayé de garder leur propre pouvoir, tout en faisant payer au dictateur son impopularité, par son assassinat lors d’une pseudo-révolution en décembre 1989.

En Yougoslavie, les années 1980 ont été marquées par la paralysie des institutions centrales, incapables de faire accepter les politiques fédérales de remboursement d’une dette auxquelles s’opposaient tant les travailleur·es que les pouvoirs républicains. La flambée de l’inflation a atteint trois chiffres et de multiples résistances se sont exprimées par des milliers de grèves éparses combinées à une augmentation des tensions nationalistes. L’élargissement du fossé entre les républiques, devenues véritables centres de décision depuis les réformes décentralisatrices des années 1960 et la désintégration de la solidarité, préfigurait l’éclatement de la fédération. Le dernier gouvernement yougoslave d’Ante Markovic a tenté de lancer une radicale thérapie de choc libérale et une transformation de la propriété sociale en 1989, mais il a été confronté à des stratégies nationalistes républicaines différentes et à la décision des républiques les plus riches de quitter le bateau qui coule alors qu’à l’échelle nationale les bureaucraties cherchaient à consolider des « États-nations » capables de contrôler la répartition de la richesse et un territoire aussi grand que possible.

En Hongrie, les dirigeants communistes ont été les seuls à essayer de rembourser la dette en vendant les meilleures entreprises aux capitaux étrangers dès les années 1980. Dans le contexte des signes de « désengagement » de Gorbatchev, ils ont négocié l’ouverture de leurs frontières à l’Autriche en septembre 1989 (contre une compensation financière), rendant inévitable la chute du mur de Berlin.

Mais le principal pays endetté était la République démocratique allemande (RDA), dont les importations croissantes en provenance de l’Ouest avaient été encouragées par Moscou dans les années 1970, pour échapper à l’interdiction des exportations technologiques occidentales vers l’Union soviétique imposée par les États-Unis. La RDA d’Honecker fut en fait « libérée » à partir de novembre 1987 par Gorbatchev, qui espérait qu’accepter de se débarrasser d’un régime et d’un mur aussi impopulaires – et peut-être accepter une unification de l’Allemagne – pourrait être la meilleure solution pour sa propre politique : les subventions allemandes aideraient au rapatriement de l’armée soviétique, réduiraient le coût de la course aux armements et permettraient de se concentrer sur les réformes internes, tandis que le retrait soviétique mettrait fin à l’embargo occidental sur le crédit et faciliterait l’importation des nouvelles technologies. Le ton de Gorbatchev était celui de la « coexistence pacifique » et non plus celui du régime de Khrouchtchev en 1956, visant à rattraper le capitalisme (en 1980).

Dès lors, l’URSS a souhaité se désengager pour l’essentiel de sa politique internationale d’aide politico-économique, notamment à Cuba et au Nicaragua, pour aller de l’avant avec les nouveaux « accords » internationaux. Mais l’URSS voulait aussi que ses pays frères, dans le cadre du Comecon, remboursent leurs dettes en produits : elle était de plus en plus intéressée à tourner ses exportations de pétrole et de gaz vers les pays qui payaient en devises fortes. (Eltsine allait faire avancer une telle logique après la dissolution de l’URSS, pour permettre à la Fédération de Russie de demander aux nouveaux États indépendants de payer en devises fortes leurs importations d’énergie.)

Dans les coulisses se nouaient des accords financiers avec le régime hongrois (pour qu’il ouvre les premiers trous dans le « rideau de fer ») et avec Moscou (vers son accord pour l’unification) ; ils étaient associés à la visite populaire de Gorbatchev en Allemagne – et à ses ordres envoyés aux services de sécurité est-allemands pour qu’ils ne répriment pas les manifestations populaires. Mais son idée était de proposer le démantèlement des coalitions de l’OTAN et du Pacte de Varsovie. Il partageait avec Mitterrand un projet de « maison européenne commune » fondée sur une coexistence pacifique et des réformes dans les deux parties de l’Europe – avec une sorte de système comme le Conseil de l’Europe ou les Accords d’Helsinki similaires à ceux qui figuraient dans la « Charte de Paris » (9).

La dynamique de l’unification allemande a été déterminée par la décision du chancelier Kohl, soutenue par les États-Unis, d’établir une union monétaire. Le taux de change (1 pour 1) a été un désastre pour l’économie est-allemande, mais à court terme attrayant pour sa population. Une telle absorption/destruction de la RDA était loin des discussions initiales que Gorbatchev avait eues avec Kohl au sujet d’une nouvelle Constitution à discuter par les deux parties de l’Allemagne. Le gouvernement français de Mitterrand a fait tous les efforts possibles pour intégrer l’Allemagne unifiée dans la construction européenne (avec le Traité de Maastricht et son approche monétariste rigide – une condition pour convaincre la Bundesbank d’abandonner le Deutsche Mark). Mais pour l’administration étatsunienne, l’enjeu était l’OTAN – l’Allemagne devait y participer, et l’OTAN devait être maintenue et élargie en dépit de la dissolution du Pacte de Varsovie en 1991.

Au cours des années 1990, les États-Unis ont utilisé les questions de la Bosnie puis du Kosovo (dans le contexte de l’échec des « plans de paix » de l’Union européenne et des Nations unies) pour pousser l’ancienne alliance de la guerre froide vers l’Est et établir de nouveaux protectorats (10). La dynamique interne de la politique soviétique changea l’équilibre des relations extérieures et mit Gorbatchev le dos au mur ; il n’eut d’autre choix que d’accepter les décisions politiques occidentales. La dissolution de l’Union soviétique, le coup d’État d’Eltsine contre la Douma qui s’opposait aux réformes marchandes radicales et les accords internationaux réciproques sur les mesures contre le terrorisme ont ouvert la porte à une nouvelle période.

* Catherine Samary, économiste, est membre du Comité international de la Quatrième Internationale. Voir son site http://csamary.fr
Elle a publié, notamment : le Marché contre l’autogestion, l’expérience yougoslave, 1988, Publisud/La Brèche ; la Fragmentation de la Yougoslavie, Cahiers d’Études et de Recherches n° 19/20, 1992 ; la Déchirure yougoslave, questions pour l’Europe, 1992, Harmattan ; les Conflits yougoslaves de A à Z (avec Jean-Arnaut Dérens), 2000, éditions de l’Atelier ; Yougoslavie : de la décomposition aux enjeux européens, 2008, éditions du Cygne ; D’un communisme décolonial à la démocratie des communs, 2017, éditions du Croquant. Cette contribution a été publiée d’abord sous forme de chapitre dans From Perestroika to Rainbow Revolution, Vicken Cheterian (ed), Londres 2013, C. Hurst & Co. Cette version a été légèrement modifiée avec quelques notes supplémentaires. (Traduit de l’anglais par JM).

Notes

1. Timothy Garton Ash, « 1989 changed the world. But where now for Europe? », The Guardian, 4 novembre 2009.

2. Timothy Garton Ash, We the People, London 1993, Penguin.

3. Voir, par exemple, la série d’articles publiée par The Guardian en novembre 2009, « 1989: year of revolutions » : http://www.guardian.co.uk/commentisfree/series/1989-year-of-revolutions

4. Le fossé entre cette expérience historique et les objectifs socialistes a conduit à trois types de concepts : la caractérisation de la bureaucratie du parti-État comme une bourgeoisie dirigeant une société « capitaliste d’État » ; en tant qu’une nouvelle classe dans un système non prévu par Marx ; ou une « caste » impure ayant conservé des liens historiques avec les mouvements ouvriers et les révolutions anticapitalistes, mais bloquant l’évolution socialiste des régimes auxquels ils prenaient leurs privilèges. Je me sens plus proche de cette troisième approche. J’ai contribué à ces débats ailleurs. Lisez par exemple ma présentation de l’analyse d’Ernest Mandel du socialisme et de l’Union soviétique en opposition avec des approches du type « capitaliste d’État », ou mon analyse comparative du processus de restauration capitaliste dans la « transition » serbe sur mon site web : http://csamary.fr

5. J’ai développé une telle analyse dans « L’enjeu social de la Grande transformation à l’Est », Debatte – Journal of contemporary Central and Eastern Europe, vol. 17, avril 2009, pp. 1-39.

6. Léon Trotsky, la Révolution trahie, https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/revtrahie/rt.pdf

7. Des exemples d’une analyse riche et complexe : Jean-Marie Chauvier, URSS : Une société en mouvement, Paris 1988, éditions de l’Aube ; ou la thèse de Myriam Désert, « Le contremaître soviétique sur le front du travail, aspects organisationnels, idéologiques et sociaux » (1986) sur la position spécifique du contremaître dans les relations sociales industrielles ; ou les différentes analyses produites ou réalisées par Sandrine Kott, par exemple Le communisme au quotidien. Les entreprises d’État dans la société est-allemande (1949-1989), Paris 2001, éd. Belin, collection Socio-Histoire.

8. Des études très intéressantes commencent à paraître sur ces conflits de mémoires et d’interprétations de « 1989 ». Cf. : Jérôme Heurtaux & Cédric Pellen, 1989 à l’est de l’Europe, une mémoire controversée, Paris 2009, éditions de L’Aube.

9. Des articles ont commenté le contenu des archives récemment ouvertes sur le point de vue de Gorbatchev et les conversations avec Margaret Thatcher sur le mur de Berlin et son opposition à l’unification allemande. Lire par exemple Michael Binyon, « Thatcher told Gorbatchev Britain did not want German unification », The Times, 11 septembre 2009. Des commentaires sur le journal d’Anatoli Tchernaiev concernant ses conversations avec Gorbatchev, la position de Mitterrand et la « Charte de Paris » sont présentés dans http://www.horizons-et-debats.ch/index.php?id=684

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