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Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Dernières nouvelles mars 2013

ITALIE

Élections : L’austérité rejetée, mais c’est Beppe Grillo qui prend la place de Syriza

Cf. aussi : [Italie]

Il Megafono Quotidiano *

Avec les élections du 25 février la crise italienne explose. Contrairement aux pronostics, le vote n'a pas fait émerger un gouvernement « crédible ». Au contraire, la nécessité d’une alternative aux politiques d’austérité a émergé puissamment, prenant aujourd’hui la forme du « Mouvement des 5 étoiles », qui dépasse les 25 % des suffrages exprimés pour la Chambre des députés.

Beppe Grillo du Mouvement des 5 étoiles. &copy Niccolò Caranti

Beppe Grillo du Mouvement des 5 étoiles. © Niccolò Caranti

Monti (1) et Bersani (2) ont perdu. Berlusconi (3) survit. Et les « 5 étoiles » (4) sont un véritable tsunami. La vieille gauche est morte. Une phase nouvelle s’est ouverte.

Le gouvernement Monti ainsi que ceux qui l’ont soutenu avec la plus grande fidélité — c’est-à-dire le Parti démocrate (PD) — se voient rejetés.

La politique de rigueur et d’austérité n’a pas convaincu et n’obtient pas le consentement. Ceux qui l’ont quitté à temps (Berlusconi) sauvent leur peau (même si le centre-droite perd autour de 16 % des voix par rapport à 2008). Ceux qui se sont immolés sur l’autel de la Banque centrale européenne (BCE) sont vaincus. Les vaincus ce sont, en particulier, Bersani — et avec lui Vendola (SEL, 5) — ainsi que Monti, ceux-là mêmes qui pour le Financial Times étaient les futurs fondateurs du seul gouvernement acceptable à l’issue des élections. Un gouvernement fiable pour l’Union européenne, le Fonds monétaire international et les États-Unis.

Nous sommes dans une situation grecque avec Grillo à la place de Syriza.

Synthèse actualisée Inprecor

Grillo représente la seule réponse qui a convaincu à une échelle de masse. Une réponse générique, mais radicale, contre la crise, contre l’austérité et contre une politique de continuité qui dure depuis vingt ans, contre la « caste ». Il sera temps de mieux évaluer Grillo, mais il représente sans doute la seule proposition qui ne soit pas décalée du temps actuel (qui n’est pas facile, évidemment), combinant des questions contradictoires. A première vue, en effet, il se nourrit non seulement des voix perdues par le PDL de Berlusconi et par la Ligue du Nord (6), mais il puise aussi dans les électorats du Parti démocrate et dans celui de la gauche plus radicale, balayée, peut-être pour toujours.

Le scénario est totalement ingouvernable : il est difficile d’imaginer une grande coalition Berlusconi-Bersani depuis que Monti a pratiquement disparu de la scène. Mais en Italie tout peut arriver et la vocation suicidaire de la « gauche » italienne a déjà fait la preuve qu’elle n’est jamais épuisée. D’ailleurs, le PDL a tout intérêt à proposer une « grande coalition » qui renvoie à la centralité politique de Berlusconi, mais il faudra voir comment va se dérouler le règlement de comptes au sein du Parti démocrate car la stratégie de Bersani a fait faillite. Autrement dit, il ne semble pas se profiler d’autre issue que celle d’un accord national pour élire un Président de la République « garant » (qui serait une garantie pour le viel establishment).

Par contre, la vieille gauche est morte. De plus un projet alternatif ne s’improvise pas en deux mois avec l’aide de quelques deus ex machina ou « sauveur de la Patrie » venant de l’extérieur. Beppe Grillo a commencé il y a une dizaine d’années et, déjà en 2008, il était un observateur participant, bien que pas encore un concurrent dans la campagne électorale.

Nous avions écrit à plusieurs reprises que nous sommes confrontés à la fin, politique et idéologique, du vieux mouvement ouvrier. Un fait que la gauche n’a pas voulu comprendre, insistant obstinément et avec peu d’intelligence sur la nécessité d’alliances des partis et des groupuscules, sans influence, déracinés et incapables de comprendre la portée des problèmes d’une époque nouvelle.

Par conséquent, la phase qui s’ouvre semble être celle de l’instabilité totale. Elle sera animée par les choix du Mouvement 5 Étoiles. Il faudra comprendre que la rue va nourrir le mouvement de Grillo parce qu’il devient un important capteur. En tout cas, le chemin qui s’ouvre devant nous, pour au moins de nombreuses années, sera celui du « défi » de la reconstruction d’un sujet qui fasse partie de ce champ, tout en étant capable de rivaliser avec son cadre actuel. Rivaliser pas nécessairement sur le terrain électoral — et même certainement pas durant toute une période. Il faudra « un réseau de mouvements » capable de faire coaguler les résistances à la crise et d’amorcer ce « tsunami social » dont l’urgence est ressentie.

Mais Grillo enseigne que la résistance n’est pas suffisante, qu’il faut avoir une idée de l’avenir, une proposition convaincante, qu’il faut savoir offrir un espoir. Il faut des pôles du mouvement, des coalitions sociales et il ne faut faire aucune concession aux hypothèses présomptueuses d’une réagrégation des rescapés de la gauche, qui ont été jusqu’à présent le problème et non la solution. La reconstruction exige de faire des expérimentations intelligentes, audacieuses, courageuses, inédites — et nous n’aurons même pas de parachute pour nous rassurer. Il faudra étudier, réfléchir, analyser et prospecter. Cela nécessite, avant tout, une nouvelle génération politique.

En partant de ce qui existe, des mouvements qui au cours des dernières années ont réussi à résister — les étudiants, le « no TAV » (7), etc. —, des expérimentations commencées (celles qui sont près : nouvelle finance publique, les différents « Occupy ») avec une seule stratégie en tête : l’efficacité sociale de la construction d’une hypothèse de changement qui soit fondée sur le plan théorique et politique. Arrêtons les improvisations, les réitérations du passé, la nostalgie des petits appareils. Arrêtons les petits partis « …istes » et tout ce qui va avec. Nous sommes en pleine mer et cette fois-ci pour de bon. ■

* Il Megafono quotidiano (Le mégaphone quotidien) est un site web d’informations, animé par les éditions Alegre fondées en 2003 par Salvatore Cannavo, Giulio Calella et Cecchino Antonini. Nous reprenons cet article de ce site web : http://www.ilmegafonoquotidiano.it/news/bocciata-lausterità-ma-invece-di-syriza-cè-grillo (Traduit de l’italien par JM).

Notes

1. Mario Monti, ancien commissaire européen (1994-2004), puis dirigeant des think tanks néolibéraux Friends of Europe et Bruegel, puis conseiller international de Goldman Sachs, a été nommé président du Conseil des ministres italien le 16 novembre 2011 sous pression de l’Union européenne, succédant à Silvio Berlusconi, à la tête d’un « gouvernement de techniciens » réalisant les contre-réformes que Berlusconi s’était avéré incapable de faire, avec le soutien du Parti démocrate (ex-PCI). Il a démissionné le 21 décembre 2012, fondant en vue des élections des 24-25 février 2013 une coalition intitulée « Agenda Monti pour l’Italie ».

2. Pier Luigi Bersani, a été enseignant de philosophie, puis conseiller régional PCI d’Émilie-Romagne, puis membre du Parti démocrate de gauche (PDS, ex-PCI), puis des Démocrates de Gauche (DS, ex-PDS), puis du Parti démocrate (PD, ex-DS), ministre des gouvernements Prodi (1996-2001 et 2006-2008). Élu secrétaire du PD en 2009, il affirme sa volonté d’unifier les traditions de la démocratie chrétienne, de la social-démocratie et du « socialisme démocratique ». En vue des élections générales de 2013 il prend la tête d’une coalition de centre-gauche intitulée « Italie, Bien commun » composé par le PD, le Parti socialiste italien, le Centre démocrate et de Gauche, écologie et liberté (SEL, un des regroupements issus de l’éclatement du Parti de refondation communiste).

3. Silvio Berlusconi, le sixième homme le plus riche d’Italie (et le 169e plus riche au monde) a crée en 1994 le parti de droite néoliobérale Forza Italie (Allez l’Italie) en 1994, à la suite du vide crée par l’effondrement de la Démocratie chrétienne, submergée par les scandales de corruption, puis la coalition Pôle des libertés (qui deviendra la Maison des libertés en 2000, puis Peuple de la liberté en 2009. Président du Conseil des ministres italiens en 1994-1995, puis en 2001-2006 et en 2008-2011. Poursuivi par la justice dans une vingtaine d’affaires depuis sa participation à la Loge maçonnique P-2 (qualifiée d’organisation criminelle secrète par la commission d’enquête parlementaire italienne en 1982) jusqu’aux affaires de corruption, fraude fiscale, affaires de mœurs, etc.

4. MoVimento 5 Stelle (M5S, Mouvement 5 étoiles) a été fondé en octobre 2009 à l’initiative de l’humoriste Beppe Grillo en tant qu’ « association libre de citoyens », après plusieurs initiatives de rue regroupant des mouvements sociaux et en faveur des lois d’initiative populaire, dont V-Day (Vaffanculo Day) en 2007 et V2-Day en 2008 (le V majuscule dans MoVimento renvoie à ces journées). Les 5 étoiles symbolisent : l’eau publique, les transports durables, le développement, la connectivité et l’environnement. On peut consulter son programme électoral en français sur Wikipedia. Le M5S a obtenu ses premiers régionaux et municipaux aux élections administratives et régionales de 2010, a progressé lors des élections municipales de 2011 (34 conseillers élus), a remporté la mairie de Parme (190 000 habitants) en 2012 et a obtenu 15 des 90 sièges à l’Assemblée régionale de Sicile en 2012. Lors des élections générales des 24-25 février 2013, le M5S devint le troisième parti italien, avec 25,5% des suffrages et 109 député-e-s, 23,5 % des suffrages et 54 sénateurs et sénatrices.

5. Nichi Vendola, ancien journaliste de l’Unita, fondateur du Parti de refondation communiste (PRC), président de la région de Pouilles élu à la tête d’une coalition de centre-gauche. Il a dirigé la scission du PRC qui, en 2009, donna naissance au Mouvement de la Gauche, devenu Gauche et Liberté puis Gauche, écologie et liberté (SEL). Aux élections de février 2013 le SEL a obtenu 37 députés et 7 sénateurs, élus dans le cadre de la coalition de centre-gauche.

6. La Ligue du Nord pour l’indépendance de la Padanie (une région jamais clairement définie), créée en 1989 par Umberto Bossi, est un parti populiste très à droite, accusée de racisme et de xénophobie, qui explique la crise italienne par la charge que représente le Sud de l’Italie pour l’économie du Nord. Aux élections de 2013 la LN a obtenu 18 sièges à la Chambre de députés et autant au Sénat. La LN a fait partie des gouvernements de Berlusconi en 1994-1995, puis en 2001-2006 et en 2008-2011.

7. « No Tav » (Non au train à grande vitesse) est un fort mouvement social dans le Val de Suse (Italie) contre la construction de la ligne de TGV traversant les Alpes entre Lyon (France) et Turin (Italie). Sa construction dans le massif d’Ambin traverse en particulier des roches amiantifères et uranifères et risque de mettre à mal le drainage naturel des eaux souterraines. Les « No Tav » ont démontré que les hypothèses à propos de la saturation de la ligne existante se sont avérées infondées.

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