Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 649-650 février-mars 2018

ITALIE

5 étoiles : Une croissance importante, mais insuffisante

Cf. aussi : [Italie]

Antonio Moscato *

Les raisons du succès du Mouvement 5 étoiles (M5S) aux élections du 4 mars ont été saisies il y a cinq ans lors du bilan de ce phénomène sans précédent : « Si le mouvement de Grillo – écrivais-je alors dans Inprecor (1) – joue aujourd’hui un rôle déterminant dans un Parlement où il n’y a pas de majorité claire, il n’est pas pour autant pressé de récolter ce qu’il a semé et préfère laisser ses adversaires, de plus en plus déboussolés et incapables de prévoir ses prochains coups, mariner dans leur jus. » Naturellement, il était difficile de faire des prévisions sur l’usage qui allait être fait d’une délégation parlementaire si consistante, même si l’on pouvait déjà avancer « qu’il n’acceptera pas de sacrifier ses troupes en échange d’une ou deux places de ministre. Il vise bien plus haut : il pense non sans raison que si la coalition de centre-gauche se déchire encore un peu et que de nouvelles élections sont convoquées rapidement, il pourrait bien en être cette fois le vainqueur absolu ».

Synthèse

En réalité, le M5S a remis en cause de nombreuses prévisions, et il est dans une impasse, loin de la victoire qu’il tenait pour acquise.

Cependant, compte tenu de l’inexpérience de presque tous les nouveaux élus, de la modeste culture politique des dirigeants eux-mêmes et de l’hostilité unanime de la classe politique de tous les partis, son bilan de la dernière législature est relativement positif, du moins du point de vue du consentement des électeurs.

Un vote contre le gouvernement et le PD

Ce 4 mars, le M5S a conquis 2 006 588 voix de plus par rapport à 2013 (+23 %) et 4 905 129 voix de plus par rapport aux européennes de 2014 (+85 %). Il s’agit, en chiffres absolus, de nombres de votes très semblables à ceux perdus par le Parti démocrate (PD), reflétant le fait que le M5S a largement polarisé des parts substantielles de l’électorat du centre-gauche et de la gauche. Le PD, qui depuis le remplacement de Berlusconi par Monti en automne 2011 a joué un rôle central dans l’appareil gouvernemental et dans l’appui aux politiques d’austérité, passe de 12 095 306 votes obtenus par Walter Veltroni en 2008 (quand il fut battu par le centre-droite) et 8 646 034 voix obtenues par Bersani en 2013, à 6 134 727 voix recueillies par Renzi dimanche dernier. Les 2 511 307 voix manquantes (et les 5 038 134 manquantes si la comparaison est faite avec les élections européennes de 2014) ont été pour l’essentiel reprises par le M5S.

Probablement il y a eu aussi des transferts croisés entre les différentes orientations. Les études plus approfondies indiquent que, en particulier dans le Sud, de nombreux électeurs traditionnellement de centre-droite ont voté pour le M5S, tandis que dans le nord les votes du PD passés au M5S ont partiellement compensé les pertes de ce dernier en faveur de la Lega [ex Ligue du Nord]. Naturellement, les critères de vérification de ces flux peuvent varier, mais le niveau de « mobilité » entre orientations et entre les parties a une dimension avec peu de précédents historiques.

Synthèse

Les banlieues de la métropole, statistiquement peuplées par les secteurs sociaux qui ont le plus souffert des politiques d’austérité, ont massivement récompensé Lega et M5S. Dans le nord, les banlieues ont choisi plus particulièrement la Lega de Salvini, tout en conservant, bien qu’avec des baisses non négligeables, d’importants votes pour les 5 étoiles. Au sud, au contraire, les banlieues ont produit des résultats quasi plébiscitaires pour le M5S. Cependant, il ne faut pas oublier que la Lega, en abandonnant symboliquement son qualificatif « du Nord pour l’indépendance de la Padanie » et en jetant le voile sur ses racines territoriales, a réussi à polariser sur elle-même le consensus des secteurs populaires du sud les plus fascinés par les impulsions réactionnaires, catalysant probablement des votes qui autrement se seraient portés sur les Frères d’Italie ou sur des listes explicitement fascistes.

Précisément parce que ces déplacements massifs de l’électorat sont sans précédent et qu’ils ont souvent été décidés à la dernière minute, il est probable qu’il ne s’agit pas là d’électorats acquis pour toujours. À l’occasion des élections générales de 2013, le Mouvement 5 étoiles avait obtenu un peu moins de 9 millions de voix (exactement 8 704 809), soit 25,5 % des votes valides, un résultat extraordinaire pour la première épreuve électorale nationale d’un parti, d’autant plus qu’il dépassait celui obtenu, également pour la première fois, par Forza Italia en 1994 (21,0 %), qui avait alors permis à Berlusconi de former son premier gouvernement.

Depuis lors, de nombreux échecs ont mis en évidence les difficultés de consolidation de l’électorat 5 étoiles. Il suffit de dire qu’en 2014, lors de son deuxième test électoral national (l’élection pour le Parlement européen), le Mouvement avait souffert, principalement en raison de l’abstention qui avait atteint 43 %, d’un recul d’environ 3 millions de voix. Les élections générales de 2018 confirment toutefois que, ces dernières années, l’électorat du M5S s’est non seulement consolidé, mais a réussi à passer de 25,5 % à 32,7 %, contrairement aux prédictions de la plupart des commentateurs politiques.

Il est surprenant que cela soit arrivé malgré les critères autoritaires de la gestion de ses groupes parlementaires et les expulsions répétées de députés et de sénateurs pour des dissensions ou des infractions (pas très sérieuses) de toutes sortes. Alors que les médias ont amplifié chaque crise et l’ont présenté comme le début de la fin, il s’est avéré que parmi la quarantaine de députés et de sénateurs élus sur les listes M5S, qui avaient rejoint d’autres groupes parlementaires, un seul a été réélu (le seul passé à droite, rejoignant les Frères d’Italie, alors que tous les autres avaient choisi le PD ou les listes liées, sans succès).

Hostilité, preuve des mérites

À l’approche des élections du 4 mars 2018, les attaques contre le M5S ont dramatisé les problèmes de la ville de Rome, oubliant que Virginia Raggi, une jeune maire 5 étoiles, avait hérité d’une ville ruinée par la très mauvaise administration de la droite et du centre-gauche, qui ont alterné au cours des vingt dernières années. Même des épisodes insignifiants, comme une transgression purement procédurale dans la présentation des signatures sur la liste des candidats à Palerme, ont été présentés par les médias – mais aussi par un système judiciaire partisan – comme un crime. Tout cela a été sans cesse reproché au mouvement… avec le résultat inattendu de renforcer la conviction dans l’électorat qu’une telle hostilité ne pouvait qu’être la preuve de ses mérites.

Le dernier épisode a peut-être été celui qui a eu un effet décisif sur le vote : il a eu lieu quelques semaines avant l’élection et était censé porter un coup décisif à la crédibilité du M5S. Une enquête télévisée de l’une des chaînes de Berlusconi voulait prouver que de nombreux députés cinq étoiles ne payaient pas une partie des allocations au fonds pour subventionner l’ouverture des petites entreprises. Le but était de miner la crédibilité du mouvement. En fait, sur une douzaine de cas, la partie non payée était presque toujours modeste et justifiée comme une erreur ou un retard dans le transfert. Mais tous les médias ont martelé la nouvelle et le secrétaire du PD, Matteo Renzi lui-même, l’a utilisé dans la campagne électorale, accusant agressivement le M5S.

Le résultat fut un boomerang mortel. La différence est apparue clairement entre la suspension immédiate des fautifs par le M5S, et la tolérance du PD envers les nombreux siens mis en examen pour des crimes beaucoup plus graves. Il était également facile de répondre aux attaques en rappelant que la faute des suspendus était de ne toucher qu’une partie des salaires trop élevés, que les parlementaires de tous les autres groupes se mettent tranquillement dans la poche. Un excellent effet propagandiste, car ces petites déductions des honoraires parlementaires affectent le niveau de l’emploi de manière insignifiante et que c’est une aide très modeste qui est distribuée seulement à certains entrepreneurs, en général à ceux qui font partie depuis longtemps de la Confédération italienne des PME (Confapri), qui ne regroupe qu’une minorité des PME.

Cependant, comme les listes étaient déjà déposées, les suspendus étaient en lice. Neuf d’entre eux ont été élus… grâce à la mauvaise loi électorale imposant les candidatures uninominales, souhaitée et imposée par Renzi. Le cas le plus frappant est celui de la circonscription de Pesaro, traditionnellement de gauche et considérée comme sûre par Renzi : un de ces candidats suspendus, un inconnu, Andrea Cecconi, qui avait même renoncé à participer activement à la campagne électorale, y a battu le candidat du centre-gauche, ministre de l’Intérieur et étoile montante dans le PD, Marco Minniti.

Dans le premier commentaire des résultats, Matteo Renzi a parlé à ce propos d’une absurdité qui discrédite et délégitimise les élections, sans se rendre compte que c’est la preuve que le mode électoral qu’il a imposé n’est pas ressenti comme une opportunité de choisir le meilleur candidat, mais comme un vote pour ou contre le gouvernement et le PD.

Il faut dire que la loi électorale est au fond démentielle : mis à part les circonscriptions uninominales où il suffit d’une voix de plus pour l’emporter, les votants ne peuvent pas indiquer leurs préférences et les membres des listes partisanes sont élus automatiquement à la suite d’un calcul complexe des résultats à l’échelle régionale pour le Sénat et nationale pour la Chambre. Le but avoué presque ouvertement de cette loi était de réduire la présence parlementaire du M5S – un but évidemment manqué – mais aussi d’enlever à l’électorat toute possibilité de choix personnel, faisant que les candidat·es sont élus sur la base de l’ordre dans lequel elles et ils sont placés sur les listes par la direction de leur parti.

Renzi, son gouvernement et la direction du PD n’ont pas voulu voir l’ampleur de la déception de l’électorat. Une déception provoquée par le contraste frappant entre les incessantes annonces optimistes de prétendues conquêtes et la réalité d’un pays en crise : ses effets sur l’emploi, la santé publique, l’école publique définie comme « bonne » par la propagande, mais avec un malaise grandissant du corps enseignant. Les nouvelles dépenses militaires – achat de chasseurs-bombardiers F35 et les interventions prétendument « humanitaires », d’abord en Irak, puis au Niger, sans même s’entendre avec les autorités de cet État, ont été jugées incompréhensibles et injustifiables. De plus, il n’y a pas eu la moindre réflexion sur l’échec retentissant du référendum du 4 décembre 2016, visant la suppression du Sénat et de plusieurs autres institutions, que Renzi croyait pouvoir emporter en utilisant des arguments anti-caste empruntés au pire répertoire de Beppe Grillo à ses débuts.

En un mot, ils n’ont pas compris que le renforcement de l’opposition était directement proportionnel à la force répulsive du gouvernement. Ce dernier n’a pu se maintenir qu’en abusant de la question de confiance au Parlement, c’est-à-dire seulement parce qu’une grande partie des élu·es des différents camps étaient terrifiés par l’idée que sa chute provoquerait des élections anticipées, craignant de ne pas être réélus ou même de ne pas être choisis comme candidat·es.

M5S : de 2013 à 2018

Depuis son irruption sur la scène politique en 2013, le M5S a sans aucun doute connu plusieurs changements : Beppe Grillo est moins présent au premier plan, son bras droit Gianroberto Casaleggio est mort et a été remplacé dans le rôle de garant par son fils David (il contrôle l’association Rousseau et la plateforme internet de sélection des candidats et de votes sur les éventuelles divergences, mais semble moins présent et évidemment moins prestigieux que son père). Et de nouveaux leaders sans grande expérience sont apparus. L’augmentation vertigineuse du nombre de représentants élus, sélectionnés avec des critères moins stricts que par le passé et souvent quasiment inconnus, a provoqué des problèmes inédits : par exemple, ce n’est qu’après la présentation des candidats que quelques cas d’incompatibilité avec la norme du règlement ont été découverts : l’appartenance à la franc-maçonnerie ou la participation, dans le passé, à des conseils municipaux de diverses couleurs.

Pour guider les 250 nouveaux députés et sénateurs (sur un total de 339 élus) des « cours techniques parlementaires » sont prévus, et surtout le rétablissement de la norme qui, en 2013, imposait non seulement le silence devant les journalistes, mais aussi devant les collègues des autres partis.

Cette norme – ce qui était une évidence – s’est avérée rapidement impossible à appliquer dans la vie parlementaire normale, en particulier dans les activités des commissions. Et la facilité avec laquelle plusieurs représentants intermédiaires du mouvement ont pris l’habitude de communiquer leurs pensées à la presse a fini par rendre difficile le contrôle des élus. D’un autre côté, devant l’imprudence générale de certains parlementaires turbulents, le groupe dirigeant craint des incursions d’émissaires d’autres partis avec une véritable « campagne de shopping », comme celle qui, lors de la législature passée, a fait absorber par le centre-gauche, ou directement par le PD, presque tous les dissidents et les sanctionnés.

Mais la fréquente polémique publique de Grillo visant à modifier une décision déjà prise par les groupes parlementaires a créé un précédent dangereux. De plus, elle a empêché le mouvement d’avoir une tactique cohérente face au centre-gauche, en crise. Par exemple, lors de l’élection du Président de la République, le M5S a proposé (ou fait proposer par son réseau informatique peu transparent), une liste de candidats incluant des personnes dignes et indubitablement de gauche, tels Gino Strada, le fondateur de Emergency, la journaliste TV Milena Gabanelli, auteure de nombreuses enquêtes sérieuses, et le juriste Stefano Rodotà, qui a été président du PDS [Parti démocratique de la gauche, précurseur du PD] au cours de ses dernières années. En ce qui concerne ce dernier, Grillo avait quelques illusions, surestimant son radicalisme et sa prise de distance du PD. Mais dans l’ensemble ce fut une initiative intelligente, momentanément défaite du fait du contrôle absolu de la direction du Parti démocrate par les partisans de Renzi, qui préparait cyniquement le coup de force de la réélection de Giorgio Napolitano. Elle avait recueilli des soutiens qui auraient pu être mis à profit dans une phase suivante.

Au lieu de cela, peu après, une critique modeste du M5S formulée par Rodotà dans une interview a immédiatement provoqué une rupture rapide : c’étaient les premiers mois de la législature et les élus de Grillo se sont plus fait remarquer par leurs divisions que par leur activité parlementaire. Dans cette interview, Rodotà a suggéré à Grillo « un changement de rythme » pour sortir de cette « démocratie de clic » qui ne fonctionne pas quand il faut prendre des décisions au Parlement. Des mots qui n’ont pas été appréciés par l’humoriste, qui s’est vengé sans pitié sur internet : « Rodotà est un octogénaire miraculé du Net, décongelé du mausolée où il avait été confiné par les siens, à qui nous souhaitons de refonder la gauche. » Il est évident que de cette manière il est difficile de construire une zone stable d’alliés potentiels. Surtout si la tactique se réduit à osciller d’une position à l’autre, comme cela s’est produit plusieurs fois sur diverses questions, et lorsque la polémique des groupes parlementaires contre le gouvernement et les présidences des chambres se focalise trop souvent sur des aspects particuliers ou formels, ne parvenant pas à centrer le cœur des problèmes et accordant une attention exagérée à la forme (ce qui a été typique lors du séminaire d’études du règlement parlementaire).

Ces derniers temps – derrière l’image du « leader politique » Luigi Di Maio, qui a remporté haut la main sa circonscription napolitaine et qui s’est imposé comme une personnalité populaire de « bon gars » répétant des banalités rassurantes – le M5S a absorbé un certain nombre de personnalités, qui sont tout sauf vierges en politique.

Ainsi le journaliste Emilio Carelli, qui vingt ans durant fut directeur et responsable des informations de Fininvest de Silvio Berlusconi, puis d’une chaîne satellite Sky Italia, appartenant au groupe dirigé par Robert Murdoch. Il est également professeur de « Techniques de l’information » à l’Université catholique de Milan, ainsi que vice-président de la Fondation Italie-USA et de la Radio-TV Confindustria (2), etc. Bref, ce n’est certainement pas seulement un contributeur « indépendant » utile, à tel point qu’il apparaît de nos jours l’un des plus cités pour assumer la présidence de la Chambre des députés. Rien n’est décidé, mais évidemment son élection offrirait un pont à Berlusconi, inquiet par la montée de Matteo Salvini et par la réduction des effectifs de son précieux disciple Matteo Renzi.

L’entrepreneur vénitien Massimo Colomban (qui était assesseur à Rome avec Virginia Raggi), et l’eurodéputé David Borrelli, font aussi partie du lobby qui pousse vers un accord avec le centre-droit. Ils étaient tous les deux liés au fondateur Gianroberto Casaleggio et sont actuellement courtisés par l’ancien conseiller de Donald Trump, Steve Bannon, qui voudrait construire un bloc de droite en Europe.

Mais, bien que ceux qui le souhaitent soient nombreux (y compris une grande partie de la majorité des PD), un accord entre le M5S et la Lega ne sera pas facile. Le programme du M5S, malgré l’ambiguïté de certains points et la difficulté de les mettre en pratique, est plutôt de gauche, même s’il est confus. Les formulations sur l’immigration sont très différentes de celles de la Lega. Elles ressemblent à celles du PD sur la nécessité de s’en prendre au « bussiness de l’émigration » et celle de la « coopération internationale visant également la conclusion de traités de rapatriement », avec l’objectif de « 10 000 nouveaux recrutements dans les commissions territoriales pour évaluer, en un mois, comme dans d’autres pays européens, si un migrant a le droit de rester en Italie ou non ».

Il y a eu aussi des échanges d’amabilités avec plusieurs prélats du Vatican, dont le cardinal Gualtiero Bassetti, président de la conférence épiscopale italienne, qui avec sa diplomatie habituelle a montré une ouverture à un gouvernement qui prendrait soin de ce que « dans la doctrine sociale de l’Église, nous appelons le bien commun », ainsi que des pauvres. En fait, il s’agissait pour lui d’un gouvernement M5S soutenu par une partie du PD. Alors que la campagne électorale battait son plein, le candidat au poste de Premier ministre du M5S, Luigi Di Maio, en bon napolitain, s’était fait photographier embrassant le reliquaire avec le sang liquéfié de San Gennaro (3) porté par le cardinal Crescenzio Sepe, alors que de nombreux dirigeants catholiques ont exprimé ouvertement leur mécontentement pour le serment ostentatoire de Matteo Salvini avec un chapelet... Mais Di Maio n’a pas demandé l’aide au seul San Gennaro. Comme on dit à Rome, il a fait « la tournée des sept églises » – réunion avec la Confindustria, la City de Londres, l’Union européenne… – en leur offrant des garanties et en obtenant une attente bienveillante.

Et il a également fait un clin d’œil à l’OTAN. Lors d’une conférence de presse du 13 mars à l’Association de la presse étrangère, Di Maio a répondu à un journaliste égyptien qui le questionnait sur la politique étrangère en particulier la question palestinienne, les relations avec la Libye, la Syrie et l’Égypte : « [Notre] ligne ne tend pas à isoler l’Italie, notre pays a de fortes relations internationales avec ses alliés, l’Italie restera alliée avec l’Occident, au sein de l’OTAN et dans l’UE, avec l’ambition de changer certaines choses qui ne fonctionnent pas » (4).

Un gouvernement, pour faire quoi ?

Il est trop tôt pour savoir si la demi-victoire remportée le 4 mars permettra au M5S de constituer un gouvernement. N’ayant pas réuni les sièges nécessaires pour gouverner seul, il devra compter sur d’autres, dont les votes pèseront évidemment dès le débat parlementaire sur le DEF (le document économique et financier qui résume les plans économiques du gouvernement pour les trois prochaines années), qui fixera les lignes pour le futur gouvernement.

Après une campagne électorale menée sous la bannière de la possibilité de gouverner et la « fin de l’ère de l’opposition », le mouvement doit tout tenter pour former un gouvernement, car s’il ne réussissait pas, il courrait le risque de devenir peu crédible et de ne pas tirer profit de son meilleur moment.

Mais un éventuel gouvernement de Maio serait de toute façon « provisoire » : d’ici un an il y aura la dangereuse vérification des élections européennes, ce qui signifie une année de campagne électorale permanente, avec de nombreux ennemis déchaînés, prêts à s’emparer de la moindre erreur. Et qui vont tous tirer parti d’une déception probable d’un grand nombre de ceux qui espèrent le revenu garanti promis par M5S – le principal moteur de son succès dans les régions du sud touchées par le chômage de longue durée.

Le précédent, c’est la véritable guérilla médiatique qui a harcelé à chaque pas la maire M5S de Rome, Virginia Raggi, dès son élection pour ses erreurs modestes ou inexistantes. Cela a déjà conduit à une baisse, limitée, des votes M5S lors du renouvellement du conseil de l’une des communes romaines, ainsi qu’aux élections du 4 mars sur la majeure partie du territoire urbain de la capitale.

Face à une échéance électorale si proche, le M5S pourrait perdre les voix de ceux qui ont cru que la réalisation de sa proposition de revenu garanti sera facile et rapide (5). De plus, cette promesse a été formulée de manière ambiguë, oubliant d’expliquer dans la propagande que les 780 euros promis en tant que « revenu de citoyen » seraient supprimés en cas de refus des trois premières offres d’emploi… Et sans mentionner qu’un tel revenu ferait face aux diktats européens et à la résistance des appareils ministériels.

Il en va de même pour les « 400 lois inutiles » à supprimer. Comment annuler ne serait-ce qu’un dixième au cours d’une seule année ? En outre, c’était déjà un truc de propagande de la Lega : un de ses représentants, Roberto Calderoli, ministre de la « simplification bureaucratique » dans un gouvernement Berlusconi, se fit filmer par la télévision alors qu’il jetait dans le feu des collections entières de lois… mais toutes ont survécu à ce bûcher symbolique !

Après un long silence, Beppe Grillo est intervenu sur son blog en donnant du mouvement une définition espiègle, mais efficace : « L’espèce qui survit n’est pas la plus forte, mais celle qui s’adapte mieux. Alors on sera comme la démocratie chrétienne, un peu de droite, un peu de gauche et un peu de centre, pouvant nous adapter à tout, donc nous gagnerons toujours sur le climat, l’environnement, sur la terre ». Grillo a ainsi photographié la stratégie politique qui a conduit le Mouvement 5 étoiles à devenir le parti pour lequel les Italiens ont le plus voté lors des élections du 4 mars.

Mais pour pouvoir gouverner, il doit s’occuper de qui lui donnera les votes nécessaires. Il est logique de penser au PD, en raison de la plus grande affinité des programmes qui proposent des objectifs largement propagandistes et sans indications précises sur la façon de les financer. En effet l’extrême généralité du programme de M5S sur le plan fiscal (« Moins de taxes, plus de qualité de vie », sans même indiquer la réduction des taux de l’impôt sur le revenu) et encore plus en matière de réduction des gaspillages et des coûts, fait penser que toutes les belles déclarations sont irréalisables en peu de temps.

C’est en particulier le cas de celles concernant la santé « qui prend soin de vous » et « une augmentation des ressources pour la santé publique et une réduction substantielle des listes d’attente pour tous les examens médicaux ». L’abandon délibéré dans lequel la santé publique a été laissée, affligée entre autres par un sérieux manque de personnel médical, signifie que même la meilleure solution nécessite non seulement une longue période de mise en œuvre, mais de gros problèmes de financement.

Il va de même pour la « justice rapide, juste et efficace », qui devrait prendre la forme d’une « réduction de la durée des procès » et se fonder en même temps sur « la certitude du procès et de la punition ». C’est tout à fait impossible sans une réforme radicale qui annule une partie des peines qui remplissent inutilement les prisons et sans augmentation substantielle des emplois judiciaires et des chancelleries.

Et là se pose un problème : qui peut créer en une seule année une force capable de mobiliser pour la défense des premières réalisations qui, si elles touchent des intérêts spécifiques, verront se déclencher une forte opposition ? Contrairement à la Lega et au PD, le M5S n’a pas de structure territoriale et il manque dramatiquement de personnel compétent (qu’il recrute rapidement dans toutes les directions avec des résultats souvent contre-productifs). Il doit absolument conclure quelque chose dans un court laps de temps, car sinon il ne pourra pas gouverner son électorat et devra faire face au déchaînement des campagnes médiatiques (et judiciaires) hostiles, similaires à celui qui paralysait jour après jour la mairie Raggi à Rome.

Ce qui pourrait le conduire à un sérieux déclin en seulement une année, lors des élections européennes.

* Antonio Moscato, historien, est militant de Sinistra anticapitalista (Gauche anticapîtaliste, une des deux branches de la section italienne de la IVe Internationale). Il a écrit de nombreux livres, dont Fidel e il Che, Affinita e divergenze tra i due leader delle rivoluzione cubana (Edizioni Alegre 2013), Il risveglio dell’America Latina (Edizioni Alegre, 2008), Il Che inedito (Edizioni Alegre, 2006), Breve storia du Cuba (Datanews, 2006), L’Italia nei Balcani – Storia e attualità (Piero Manni, 1999), Cuba – Guida storico-politica (Datanews, 1998), Il filo spezzato, Appunti per una storia del movimento operaio (Adriatica, 1996), Chiesa, partito e masse nella crisi polacca (Lacaita, 1988), Sinistra e potere – L’esperienza italiana 1944-1981 (Sapere 2000, 1983), Sionismo e questione ebraica (avec J. Taut et M. Warshawski, Sapere 2000, 1983). Il anime le site web « Movimento operaio » : http://antoniomoscato.altervista.org

Notes

1. A. Moscato, « Grillo Story : analyse du mouvement autour de Grillo », Inprecor n° 592/593 de mars-avril-mai 2013 (http://www.inprecor.fr/article-Italie-Grillo Story : analyse du mouvement autour de Grillo?id=1467)

2. La Confindustria est l’association patronale (comme, par exemple, le Medef en France).

3. San Gennaro (Saint Janvier de Bénévent en français, Januarius en latin) aurait été selon la tradition catholique un martyr mort en 305 pendant la grande persécution de l’empereur romain Dioclétien. Il est considéré comme le saint patron de Naples. La légende raconte que « son sang » qui serait préservé dans une ampoule, desséché, se liquéfierait à l’occasion de fêtes religieuses trois fois par an et que, si la liquéfaction ne se produit pas, c’est un signe de malheurs à venir pour la ville de Naples… Des chercheurs ont préparé en 1991 une solution dite « gel thixotrope » avec des ingrédients disponibles au Moyen ge, qui permet de reproduire le cycle liquéfaction-solidification. Et Alexandre Dumas a raconté dans le Corricolo comment en 1799, après la prise de Naples par l’armée napoléonienne, le général Macdonald a imposé que le chanoine maître de la cérémonie fasse liquéfier « le sang » pour asseoir son pouvoir aux yeux des masses : « L’aide de camp… se mêla à la foule des fidèles qui se pressaient pour aller baiser la fiole, arriva jusqu’à la balustrade, se mit à genoux et attendit son tour. Au bout de cinq minutes, le chanoine prit sur l’autel la fiole renfermant le sang parfaitement coagulé ; ce qui était, vu l’heure avancée, une grande preuve de la colère de saint Janvier contre les Français, la leva en l’air, pour que personne ne doutât de l’état dans lequel elle était ; puis il commença à la faire baiser à la ronde. Lorsqu’il arriva devant l’aide de camp, celui-ci, tout en baisant la fiole, lui prit la main. Le chanoine fit un mouvement… Je veux vous dire, de la part du général en chef, reprit l’aide de camp, que si dans dix minutes le miracle n’est pas fait, dans un quart d’heure vous serez fusillé… puis il se leva, et revint prendre sa place près du général. Eh bien ? dit Macdonald. Eh bien ! dit l’aide de camp, soyez tranquille, général, dans dix minutes le miracle sera fait. L’aide de camp avait dit la vérité : seulement il s’était trompé de cinq minutes. Au bout de cinq minutes, le chanoine leva la fiole en criant : Il miracolo è fatto ! »

4. http://www.repubblica.it/politica/2018/03/13/news/di_maio_no_governo_istituzionale_ne_con_tutti_dentro_-191178338/?ref=RHPPLF-BH-I0-C8-P1-S1.8-T1

5. Beaucoup de journaux ont fortement exagéré la nouvelle que dans certaines villes des Pouilles, il y avait des citoyens qui se rendaient aux bureaux municipaux pour demander des formulaires de revenus de citoyenneté. Ce n’était pas une « invasion », comme il a été dit, mais il est vrai qu’il y en avait et il y a des gens qui attendent avec impatience ce revenu, parce qu’ils n’en ont pas d’autres. Et ils sont pressés de le percevoir...

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