Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 653-654 juillet-août 2018

ITALIE

Un gouvernement antipopulaire mais populiste

Cf. aussi : [Italie]

Par Antonello Zecca*

Après quatre-vingt-six jours, beaucoup de contorsions et de rebondissements, le gouvernement Lega/M5S (1) a été formé le 1er juin. Ou plutôt un gouvernement Lega/M5S/Mattarella, pour le rôle décisif que le Président de la République a joué dans sa gestation.

Marques de droite

Le profil de droite, l’orientation contre les travailleurs et contre les migrants du gouvernement est sans équivoque. Comme toujours, ceux qui, comme les grillinis [les partisans de Beppe Grillo], se déclarent « ni de droite ni de gauche » s’avèrent être de droite à l’épreuve des faits. En réalité, ils n’ont eu aucun problème à s’allier avec une force réactionnaire et xénophobe comme la Lega qui – au-delà des résultats électoraux respectifs – constitue l’épine dorsale de l’exécutif. Son secrétaire Matteo Salvini sera le véritable homme fort de « l’équipe », d’autant plus avec sa position de vice-Premier ministre et ministre de l’Intérieur.

Les ministres cinq-étoiles, formellement en majorité, sont pâlots et inexpérimentés face aux hommes de la Lega, habiles et expérimentés dans la gestion du pouvoir local, dont beaucoup ont déjà exercé d’importants rôles sociaux, économiques et institutionnels. Les déclarations répétées de Salvini contre les migrant·e·s constituent la carte d’identité du gouvernement présidée par Giuseppe Conte, un personnage incolore qui devra sans doute un jour révéler quel est son rôle, pour l’instant totalement marginal.

Synthèse

Le gouvernement a donc été fondé avec une confiance conditionnelle de la part de la grande bourgeoisie italienne qui, grâce au travail de Mattarella, a apposé son sceau de tutelle et de contrôle sur les traits forts des politiques économiques d’ensemble et sur l’application par l’Italie des politiques de l’Union européenne.

Cette tutelle est d’autant plus nécessaire qu’il existe une grande méfiance à l’égard d’une solution qui n’est ni connue ni expérimentée en termes de gouvernement, et donc sujette à des incertitudes politiques qui potentiellement ne sont pas rassurantes. Dans un scénario qui combine une reprise aussi modeste que fragile, les difficultés d’un contexte macroéconomique national et international et celles d’une situation sociale qui ne montre aucun signe d’amélioration, non seulement le grand patronat, mais aussi l’État capitaliste et ses institutions restent vigilants. Ils sont prêts à intervenir à nouveau si des changements de la situation l’exigent.

Cependant, les préoccupations de l’État et du patronat ne résident certainement pas dans le fait que ce gouvernement pourrait se risquer à manifester une ambition plus modérée en faveur de réformes au profit des classes populaires. Il s’agit du caractère potentiellement incontrôlable qui pourrait découler de la triple contradiction inhérente à cette formation gouvernementale. La configuration du gouvernement issu de l’alliance « populiste » jusqu’alors inédite est, en fait, l’expression politique de la petite et moyenne bourgeoisie, contrôlée à distance par la grande bourgeoisie. Des secteurs non négligeables de salarié·e·s, tant au Nord qu’au Sud, placent encore dans cette configuration gouvernementale un espoir fallacieux de changement de leurs conditions de vie.

La combinaison concrète qui a produit ce gouvernement laisse planer des doutes sur sa stabilité à moyen terme et sa capacité à construire une hégémonie stable et durable. Il sera en effet traversé par de multiples tensions provoquées par le fait que, politiquement, il faudra tenter de répondre à des attentes sociales très diverses, dans un contexte où les institutions internationales du capitalisme expriment des inquiétudes sur la croissance économique de l’Union européenne dans les années à venir, avec une attention particulière à l’Italie alors que le programme d’assouplissement quantitatif de la BCE pourrait être sensiblement réduit. La pression pour réduire la dette et les exigences de restrictions budgétaires qui en découlent pourraient représenter un lourd fardeau pour trouver les ressources nécessaires pour préserver et les chèvres et les choux.

De plus, la Lega de Salvini ne dédaignerait pas que des élections anticipées aient lieu rapidement. Cela lui permettrait de capitaliser la forte croissance de son attraction alors que toutes les autres forces politiques sont en recul et que le M5S de Di Maio est dans une impasse politique. Salvini pourrait décider d’un tel choix dans un futur proche, s’il estime pouvoir gagner.

Quelques difficultés du nouveau gouvernement

La tâche de Giovanni Tria, le nouveau ministre de l’Économie, sera donc l’une des plus difficiles. Tout d’abord, il faut trouver les marges pour une augmentation du déficit et la suppression des augmentations de la TVA, bien que le ministre n’exclue pas une augmentation, pour financer l’impôt forfaitaire régressif (flat tax de 15 % et 20 %), l’une des mesures symboliques de la Lega, mais qui mettrait cette dernière en contradiction avec un secteur non négligeable de sa base sociale. Ensuite, comment dégager les ressources possibles pour les « réformes » auxquelles tiennent vraiment les employeurs italiens : renforcer les infrastructures, réformer le Code civil et les structures et procédures administratives, réformer l’administration publique et, bien sûr, approfondir les « réformes » contre le monde du travail et, enfin, soutenir la restructuration industrielle et productive. Le choix même de Giovanni Tria, qui n’est pas vraiment un orthodoxe de Bruxelles ou de Berlin, montre que ce n’est pas tant le diktat de la Commission européenne ou de l’Allemagne que celui de la bourgeoisie nationale, qui doit combiner les besoins du maintien du marché commun et du cadre de l’UE, et en même temps réaffirmer la protection de ses propres intérêts dans le conflit avec d’autres bourgeoisies du continent, en particulier les bourgeoisies allemande et française.

D’autre part, Salvini et Di Maio ont immédiatement annoncé les mesures phares, celles avec lesquelles ils ont remporté les élections : tout d’abord la fermeture des frontières aux migrant·e·s, puis la modification partielle de la loi Fornero sur les retraites, l’établissement du revenu de citoyenneté (780 euros promis) et la révision (pas l’annulation, cela va de soi) de la loi de flexibilisation accentuée de l’emploi, dite Job’s Act. Des gestes tenus pour acquis, mais le passage de la propagande à la réalité n’en est pas moins problématique : il ne sera pas facile, surtout pour le M5S, de faire preuve de résultats concrets relativement rapidement, même s’il s’agit d’une exigence essentielle de leur base.

Cependant, avant le nécessaire et difficile test en grandeur réelle face aux attentes (qui seront déçues) d’une amélioration des conditions de vie d’une grande partie de la population, ce gouvernement pourra faire beaucoup de mal sur le plan social, la division des exploités et la diffusion des idéologies réactionnaires.

Les ministres et le programme

Du fait de sa contradiction fondamentale de devoir répondre à des attentes irréconciliables, dans un cadre programmatique qui ne prévoit évidemment aucune sortie du système dominant, les deux partis, avec la Lega en pole position, seront poussés à mener une forte offensive idéologique. Leur rhétorique se concentrera sur la lutte contre les immigré·e·s, sur l’islamophobie, sur le traditionalisme et sur le patriarcat. Il suffit d’observer la nomination des ministres pour s’en rendre compte : Salvini à l’Intérieur et le moins présentable Lorenzo Fontana, catholique homophobe opposé au droit à l’avortement, au ministère de la Famille et du handicap, ne sont que deux exemples de ce qui nous attend.

La nomination d’Elisabetta Trenta, du contingent ministériel du M5S, à la tête du ministère de la Défense est plutôt sous-estimée. Capitaine de réserve du corps des commissaires et administrateurs de l’armée, elle dispose d’une expérience de terrain en Irak, au Liban et en Libye. De son propre aveu, elle vise à soutenir « les valeurs de compétence, le sens du devoir, l’attention à la sécurité et aux questions territoriales, et le renforcement du rôle international de l’Italie ». Bref, c’est une dirigeante de premier plan de l’appareil militaire de l’État, qui a à l’esprit la défense des intérêts impérialistes de la bourgeoisie italienne. Si l’on considère que, dans le dit contrat de gouvernement, est prévue une protection totale de l’industrie de défense nationale, avec l’augmentation du nombre de navires, d’avions et de systèmes de haute technologie ainsi que le renforcement de la présence de l’actionnariat public dans les multinationales italiennes de l’énergie, des télécommunications et des services, c’est assez pour mettre en lumière cette nomination. Tel est ce « gouvernement du changement ».

Synthèse

Sans oublier le nouveau ministre de l’Éducation, qui poursuivra certainement les politiques de mercantilisation et de privatisation de l’éducation publique, ainsi que les transferts (encore une fois parmi les divers partis de droite) d’un personnage comme Giulia Bongiorno (2), ministre de l’Administration publique. Les femmes et les salarié·e·s du secteur public ne peuvent que s’attendre à de nouvelles atteintes de leurs droits et emplois. En ce qui concerne les prétendus indépendants, ils semblent être tous des hommes de l’establishment conservateur, très bien enracinés dans la gestion du système économique et social existant.

Si, par conséquent, dans la rhétorique et la propagande, ce gouvernement va jouer de la trompette à propos de la défense des « intérêts du peuple italien » en Europe, ce sera essentiellement un gouvernement encore plus régressif que ses prédécesseurs sur le plan social et encore plus autoritaire sur le plan des droits démocratiques, ainsi qu’impérialiste sur le plan de sa projection internationale. Son action favorisera la division de la classe ouvrière en renforçant les conceptions et tendances corporatistes et communautaristes, afin de brouiller encore davantage les lignes de fracture entre les classes sociales.

Construire l’opposition au gouvernement de droite

Faire réapparaître ces lignes de démarcation sociale et la capacité à identifier des intérêts communs sur la base de l’insertion sociale effective et d’un affrontement marqué avec le patronat et leur État est un objectif fondamental. À travers l’organisation, le conflit sur des revendications concrètes et une forte bataille d’idées, sur le lieu de travail, dans les quartiers, dans les écoles et dans les universités, il sera nécessaire de construire un front large et unique de résistance sociale. Un front qui rassemble des collectifs, des associations, des organisations et des mouvements politiques, un syndicalisme conflictuel. Ce qui renvoie à la reconstruction d’un bloc historique des classes laborieuses dans le contexte présent, d’un nouveau mouvement ouvrier, qui parte des revendications sur les besoins non satisfaits (salaire, revenus, travail, logement, santé et services publics, permis de séjour et droits de citoyenneté pour toutes et tous), pour l’articuler à l’antiracisme et à la lutte contre toutes les oppressions dans une vision commune de solidarité et d’anticapitalisme.

Synthèse

La première étape sera l’impérative reprise d’une capacité effective de présence sur les lieux de travail, à comprendre les problèmes des travailleuses et des travailleurs, à discuter patiemment avec eux sur ce qu’il faut faire, à établir une convergence décisive entre les cadres syndicaux de classe des diverses entités syndicales, partout, sans sectarisme, égocentrisme et autoproclamation. Ces deux conditions seront nécessaires à la reconstruction d’une capacité d’intervention politique à l’intérieur et à l’extérieur des lieux de travail, du rôle prépondérant joué par l’ensemble des travailleur·e·s, « autochtones » et immigré·e·s, et de leur auto-organisation.

Une première occasion importante sera la manifestation à Rome le 16 juin (3), à laquelle nous invitons toutes et tous à participer, afin de commencer à affirmer non seulement l’opposition, sans condition, à ce gouvernement, mais aussi à bâtir ce front de résistance sociale, qui devra articuler son travail aussi au niveau territorial, en ayant la capacité concrète d’être constamment aux côtés des secteurs les plus exploités et opprimés de la société.

Il faudra beaucoup de temps et de patience, mais le pire que nous pourrions faire serait de laisser « l’opposition » à ce gouvernement au Parti démocrate (PD) et à la bureaucratie de la CGIL qui, avec la CISL et l’UIL, ont été les principaux responsables de la fragmentation de la classe ouvrière et de ses défaites, ce qui a produit l’humus favorable à la croissance d’idées racistes, xénophobes, sécuritaires et légalistes, sur lesquelles la droite populiste a bâti sa fortune.

Synthèse

Plus que jamais, il faudra lutter contre les forces du grand capital financier et industriel et les politiques de l’Union européenne et, en même temps, contre les forces réactionnaires et xénophobes de la petite et moyenne bourgeoisie et ses tendances souverainistes et nationalistes, qui sont l’expression de la classe dirigeante.

Pour ce faire, toutes les forces de classe sont appelées à ne pas suivre les illusions politiques faciles, mais trompeuses, ou à penser que la solution est donnée par des raccourcis électoralistes. Il s’agit de s’engager profondément dans un conflit social et de classe, dont la priorité absolue n’est pas un choix « idéologique », mais découle de la considération que ce n’est que si le rapport de forces entre les exploité·e·s et les exploiteurs commence à s’inverser que des scénarios politiques plus favorables à leurs intérêts deviennent possibles.

Le 3 juin 2018

Antonello Zecca est membre de la direction de Sinistra Anticapitalista (Gauche anticapitaliste), une des deux organisations de la IVe Internationale en Italie issues de la séparation de Sinistra critica (Gauche critique) ; l’autre organisation étant Communia. Cet article a été d’abord publié sur le site Sinistra Anticapitalista, le 3 juin 2018 (https://anticapitalista.org/2018/06/03/antipopolare-ma-populista-ecco-il-governo-di-salvini-e-di-maio/). (Traduit de l’italien à partir de la traduction française publiée par la revue suisse en ligne À l’Encontre : http://alencontre.org/europe/italie/italie-un-gouvernement-de-droite-marquee-ses-dangers-et-ses-rapports-contradictoires-avec-ses-bases-electorales.html)

Notes

1. La Lega – d’abord Ligue du Nord pour l’indépendance de la Padanie – a été transformée en parti national, inspiré par le Front national de Marine Le Pen, à partir de 2013, lorsque son fondateur, Umberto Bossi, malmené par les scandales financiers, a cédé la direction à Matteo Salvini. La Lega est passée de 4 % des voix à l’échelle nationale en 2013 à 17 % en 2018, passant devant son allié Forza Italia de Berlusconi (14 %). Le Mouvement 5 étoiles (M5S), fondé à l’initiative de l’humoriste Bepe Grillo en 2009, a obtenu 32,7 % des suffrages exprimés en 2018 (voir les articles d’Antonio Moscato dans Inprecor n° 592/593 de mars-avril-mai 2013 et Inprecor n° 649/650 de mars-avril 2018). Le 1er juin, Giuseppe Conte a prêté serment devant le président Sergio Mattarella, le 5 juin le Sénat a voté la confiance au gouvernement de Giuseppe Conte, le 6 juin la Chambre a fait de même.

2. Giulia Bongiorno, actuellement membre de la Lega, vient de l’Alliance nationale, formation héritière du Mouvement social italien (fasciste), créé en 1995 par Gianfranco Fini.

3. À l’appel de l’Union syndicale de base (USB) et de l’alliance de la gauche radicale Potere al popolo (Pouvoir au peuple, cf. l’article de Franco Turigliatto dans Inprecor n° 649/650 de mars-avril 2018), la manifestation du samedi 16 juin contre la politique du nouveau gouvernement a rassemblé entre 10 000 et 20 000 personnes.

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