Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 657-658 novembre-décembre 2018

ITALIE

Vivre, c’est lutter ! Une journée particulière à l’usine récupérée RiMaflow

Cf. aussi : [Italie]

Dario Firenze et Piero Maestri*

© Massimo Ferrari (Flickr)

© Massimo Ferrari (Flickr)

30 novembre 2018

Le ciel de Milan et de sa brumeuse périphérie est rarement clair et étoilé comme cette nuit. Mais peut-être le changement climatique y est-il aussi pour quelque chose.

En tout cas, se lever à 6 heures du matin en voyant ce ciel aide à penser que cela promet d’être une journée belle et importante.

À cette heure-ci, aujourd’hui, le bar de l’usine récupérée RiMaflow est déjà ouvert. Beppe est déjà en train de préparer les petits-déjeuners, alors qu’il s’est couché juste trois heures avant : « de toute façon, je n’arrivais pas à dormir ». Et Pippo non plus n’a pas réussi à dormir, bien qu’il soit rentré chez lui : « il vaut mieux revenir ici que de se tourner dans son lit. » Il est donc en train de ranimer les braises dans un caisson en fer à l’entrée de l’usine, un reste du passé industriel de ces hangars. Ce feu servira à nous réchauffer pendant la journée de piquet. Comme sur une photo en noir et blanc des nombreuses usines occupées, en lutte, défendues, dans les premières années de la crise, à partir des années 1970 en Italie comme dans le monde. Mémoire et imaginaire ouvriers.

Synthèse

En deux heures, l’espace de l’entrée de l’usine, juste derrière les portails, se remplit. Des centaines de personnes, venues un jour férié à 8 heures du matin, à Trezzano sul Naviglio, assez loin du centre de Milan. Des jeunes et des moins jeunes, des vieux militant·es qui ont fait tant de batailles. Des origines sociales et politiques multiples : la gauche large, le volontariat social catholique, les syndicats de base et confédérés (depuis la CISL jusqu’à USI), les espaces sociaux autogérés, les féministes de Non Una di Meno avec leurs panuelos (foulards) fuchsia. Et, comme le souligne une copine, « rappelez-vous aussi de nous, les nombreux chiens sans laisse » (c’est-à-dire indépendant·es), peut-être les plus nombreux dans la cour de l’usine occupée. Il semble que c’est plus qu’une conscience individuelle, plus qu’une appartenance politique ou syndicale déterminée, qui les a poussés à répondre à l’appel des travailleur·es de RiMaflow de venir au piquet de l’usine pour empêcher l’expulsion annoncée. La conscience de devoir choisir son camp, de comprendre parfaitement l’enjeu de cette expérience ouvrière très particulière (pas unique, mais certainement exemplaire). La comprendre et la partager, car ils et elles ont vu l’usine et connu ceux et celles qui y travaillent – et peut-être connu Massimo, le président de la Coopérative, à un moment de la bataille qu’il a suivie et partagée, et qui est encore en résidence surveillée. Et comme on « vit dans un pays sans gauche » (comme le dit le premier numéro de Jacobin Italia), ils sont tous et toutes ici, défendant une expérience qui leur est proche, qui part du besoin de vivre, voulant au moins une fois éviter de perdre, d’être vaincu, effacé, d’avoir un goût amer dans la bouche et un peu plus.

Prouver une fois que « la lutte paye » vraiment. Parce qu’on est tellement habitué à le répéter et à perdre, que c’est devenu une sorte de litanie, un artifice rhétorique pour maintenir la routine d’initiatives closes et peu communicatives. RiMaflow représente pour beaucoup dans cette cour une subjectivité qu’ils peuvent sentir proche, la leur. Car ce n’est pas une subjectivité marquée, celle d’un syndicat ou d’un parti, enfermée dans un mouvement spécifique ou clôturée par un volontarisme asphyxiant, sans perspectives. C’est une expérience ouverte, qui parle à beaucoup de monde et qui ne renonce pas pour autant à la bataille politique, commencée en bas et orientée à gauche, qui mobilise et construit une alternative viable. Une alternative d’économie solidaire, sociale et populaire, réelle et non symbolique, qui construit un travail sans patrons, capable de résister aux logiques du marché et de s’y opposer. Une large alternative politique et sociale, pour construire d’en bas les outils d’une société nouvelle, sans exploitation ni oppression. On sent – en parlant avec les présents, en écoutant les commentaires, les blagues, et aussi en percevant leurs angoisses – que toutes et tous pensent que ce serait une injustice intolérable d’éliminer une telle expérience.

À l’entrée de l’usine, une banderole flotte au-dessus des têtes, portant en rouge sur fond blanc : « nos vies valent plus que leurs profits ». Un vieux slogan lui aussi qui a beaucoup circulé, un mot d’ordre qui pourrait sembler abstrait et principiel, après ces dernières années où ceux qui font du profit ont de plus en plus avalé nos vies sans obstacles particuliers. Mais aujourd’hui, en particulier, cela cesse d’être un slogan et s’incarne dans des corps vivants, étroitement liés et serrés dans cette usine récupérée, mettant ces paroles en pratique par leur présence et leur volonté. Ce sont nos vies – diverses, exploitées, opprimées et violées – qui s’opposent à ceux qui veulent supprimer RiMaflow pour faire du profit. Et alors cette banderole, et les images qui dépeignent en chair et en os cette scène, touchent directement aux tripes, remplissent d’émotion, donnent de l’air.

Et la lutte paye. Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Quelle lutte ? Dans quel sens elle « paye » ? Nous n’entrerons pas ici dans le contenu de l’accord arraché par les travailleur.e.s de RiMaflow à la grande et puissante UniCredit. Bien sûr, le fond est important dans chaque accord, d’autant plus dans celui-ci (il s’agit de perspectives d’emplois, de revenus, et aussi des rapports sociaux de dizaines d’hommes et de femmes et de leurs familles).

L’accord signé aujourd'hui est comme un match à l’extérieur, avec un nul obtenu à la dernière minute, jusqu’au match retour, ou comme un dernier panier à trois points encaissé par l’équipe adverse, ou comme un effort sur les derniers mètres de la course quand on dépasse un adversaire qui semblait déjà franchir la ligne d'arrivée : un excellent résultat, mais le jeu n’est pas encore terminé et exige de l’engagement pour que le collectif ne se déconcentre pas et garde toutes ses forces.

On pourrait penser que ce n’est pas une si grande victoire que d’obtenir une sortie en douceur, qu’il fallait résister jusqu’au bout, qu’on ne doit rien céder aux patrons. Nous ne voulons pas élaborer de grandes théories là-dessus. Un accord implique un « compromis » et s’il permet de poursuivre ses propres objectifs dans de meilleures conditions, c’est certainement un bon accord. Et c’est le cas.

Mais on aimerait réfléchir collectivement sur le sens du concept « la lutte paye ».

Pouvait-on atteindre le même accord sans mobilisation ? Nous n’avons évidemment pas de preuves dialectiques et scientifiques pour réfuter cette hypothèse. Mais nous croyons que dans ce cas ce n’aurait pas été possible. Et non pas parce que plus de 300 personnes au piquet auraient pu vraiment arrêter une expulsion violente (rien n’est sûr mais il aurait été difficile de résister de manière permanente). Et même pas parce que le nombre en soi a fait la différence.

Non, la force de la mobilisation réside dans la grande solidarité dont font preuve chaque jour les personnes les plus diverses, dans les nombreuses initiatives de collecte de fonds en Italie, dans les milliers de signatures et dans le soutien économique. Elle réside dans une campagne qui a atteint son apogée un jour d’une mobilisation de rare ampleur, rendant une intervention manu militari inconcevable et peu pratique du point de vue de Unicredit. Cette force réside surtout dans le fait d’avoir uni des subjectivités différentes, si souvent en conflit entre elles, dans cette mobilisation. Dans un assemblage vertueux et pas une union sans objectifs. Ce sont les raisons et les réalisations de cette petite mais combative communauté travailleuse, leur intelligence et celle de ceux qui ont pris l’engagement de les accompagner et qui mettent à disposition quotidiennement leur temps et leurs ressources pour garantir la continuité et l’ouverture de cette expérience.

La lutte a porté ses fruits parce que pour beaucoup, même ceux qui se sont opposés au projet RiMaflow, il semblait impossible d’envisager la fin d’une telle expérience.

Et la lutte a payé parce que ces dernières semaines il était clair qu’il y aurait une forte fracture sociale et politique, culturelle et même narrative, aux portes de RiMaflow.

Si nous avons fait le choix de nous concentrer ici sur le réseau Fuorimercato - autogestione in movimento, (Hors marché -autogestion en mouvement), ce n’est pas que nous sous-estimons le rôle de tous les syndicats, partis politiques, associations et mouvements sociaux présents.

C’est parce que, à cette occasion, ce réseau a montré ce que signifie chaque terme de son nom :

• Un réseau dans lequel chaque nœud sait qu’il doit défendre tous les autres, qu’il doit montrer à l’extérieur, et encore plus en son sein, sa force, car c’est ça la solidarité, immédiate, entre ceux qui avancent dans la même direction.

• Fuorimercato, car ce sont les expériences de construction d’une économie alternative, encore faibles, parfois embryonnaires, qui ne peuvent être efficaces qu’ensemble, en ayant un effet démultiplicateur et diffuseur.

• Autogestion parce qu’il n’y a jamais un ordre d’en haut qui met en marche la solidarité et l’engagement commun, mais une responsabilité collective, un travail en commun, un soutien réciproque.

• Et en mouvement parce que ce qui fait la force du réseau, c’est d’avancer, de mettre en mouvement ce corps collectif, de marcher ensemble.

Le soutien mutuel sur lequel le réseau fonde ses pratiques et sa réflexion à divers niveaux (économique, social, culturel, syndical, politique), s’est également exprimé ce jour-là en défendant ensemble une expérience et un groupe de travailleurs, en exprimant son potentiel conflictuel et en repoussant avec force une attaque qui, autrement, n’aurait pu être bloquée. Rencontrer à Trezzano sul Naviglio, un jour de travail, des camarades de Contadinazione de Palerme (Campobello di Mazara), de Diritti a Sud de Nardò, de Solidaria et de Bread & Roses de Bari, de Communia de Rome, de la ferme sans patrons de Mondeggi (Florence), de Sobilla de Vérone, de la Maison du Peuple Venti Pietre de Bologne, a été une bouffée d’énergie pour tous et toutes. Et a rendu évident ce que ce réseau peut être.

Synthèse

Au cours de ces mois, au cours de différentes initiatives, dans les articles, sur les affiches, nous avons souvent fait résonner ces mots : « Défendez le soutien mutuel, défendez-vous mutuellement ». Ces paroles ne sont plus des énoncés abstraits, le vent ne va plus les disperser, car ce jour-là elles sont devenues une réalité.

La « Première Rencontre internationale politique, artistique, sportive et culturelle des Femmes qui luttent » – tenue à Chiapas l’année dernière à l’initiative des femmes zapatistes – a proclamé : « Nous avons décidé de vivre et comme pour nous vivre c’est lutter, nous avons décidé de lutter ». Les travailleuses et les travailleurs de RiMaflow aussi ont choisi de vivre et de lutter, en récupérant leur usine en autogestion, en défendant leur travail sans patrons et leur vie en son sein jusqu’à aujourd’hui. C’est la victoire de nos vies contre leurs profits, le choix de vivre en luttant contre ceux qui veulent nous voler nos vies, de la défendre contre ceux qui veulent la détruire. Pour cela la journée d'hier a un fort écho pour tous ceux et toutes celles qui étaient là ou qui l’ont suivie de loin. Parce qu’il y a ce choix victorieux, de vivre et de lutter que nous ressentons profondément tous et toutes.

Oui la lutte paye. Et non seulement car elle fait obtenir de bons résultats, fait avancer nos objectifs et défend nos expériences, mais surtout car elle renforce notre confiance en nous-mêmes, notre responsabilité collective, notre pratique commune. Et aussi au-delà du réseau.

Gagner une bataille n’est pas une mince affaire en ces temps-ci et en tenant compte du fait qu’on entendait des jeunes camarades – qui marchaient avec nous, dans le cortège, dans les rues ensoleillées de Trezzano, encerclées de carcasses industrielles vides, pour fêter le renvoi de l’éviction – dire : « C’est la première victoire de ma vie ».

Lire sur les réseaux sociaux des centaines de messages annonçant « RiMaflow a gagné », « Nous avons gagné », ce n’est pas une illusion collective dangereuse, c’est une énergie qui se renouvelle et qui permet de prononcer ces mots qui retentissent puissamment depuis des années de l’État espagnol au continent latino-américain : si, se puede ! oui, nous pouvons !

* Dario Firenze et Piero Maestri sont militants du réseau Communia en Italie et de la IVe Internationale. Cet article a d’abord été publié par le site de Fuorimercato – autogestione in movimento (http://www.fuorimercato.com/pratiche/244una-giornata-particolare-vivere-e-e-lottare-dalla-fabbrica-recuperata-ri-maflow)

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