Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 614-615 avril-mai 2015

KURDISTAN - TURQUIE

Métamorphose idéologique du PKK : Une chenille stalinienne transformée en papillon libertaire ? (2/2)

Cf. aussi : [Turquie] [Kurdistan]

Alex de Jong*

Manifestation pour soutenir les Kurdes et Yézidis victimes de l'État islamique, 23 août 2014, Paris. © Jiel Beaumadier

Manifestation pour soutenir les Kurdes et Yézidis victimes de l'État islamique, 23 août 2014, Paris. © Jiel Beaumadier

Amsterdam, le 9 mars 2015

Métamorphose idéologique du PKK (1/2)

5. Une révolution des femmes

Dès son premier programme, le PKK a appelé à l’égalité complète des hommes et des femmes dans tous les domaines sociaux et politiques, mais c’était une revendication cliché parmi d’autres, juste après celle de la journée de travail de 8 heures. Le même programme déclarait que l’oppression nationale des Kurdes était « la contradiction principale » contre laquelle le parti doit lutter. En 1987, le parti a mis en place une « Union des femmes patriotes du Kurdistan » (YJWK, Yekitiya Jinen Welaparezen Kurdistan). Comme les organisations de femmes de nombreux autres partis marxistes-léninistes, son intention d’origine était de faciliter la participation des femmes dans le parti, mais il s’agissait aussi de fournir un espace pour traiter les problèmes spécifiques des femmes.

La pratique spécifique du PKK en ce qui concerne la libération des femmes a été développée au cours de la seconde moitié des années 1990, lorsque la participation active des femmes dans le mouvement kurde s’est accrue, à la fois en tant que militantes politiques et en tant que combattantes (30). Mais comme sur toutes les autres questions au sein du PKK, le guide idéologique de la libération des femmes est Öcalan. À partir des années 1980 « les “analyses” d’Öcalan critiquent de plus en plus les structures patriarcales de la famille, le statut secondaire des femmes en son sein ainsi que la répartition genrée des rôles qui soumet la femme au namus [le contrôle de la sexualité des femmes] et assigne à l’homme le devoir de le protéger. » (31)

Synthèse et articles Inprecor

Actuellement, c’est dans le domaine de la libération des femmes et de l’égalité des genres que le mouvement PKK prend ses positions les plus radicales. Un des aspects qui différencie la lutte du PKK des autres rebellions kurdes est l’importance de la participation des femmes à tous les niveaux du mouvement. D’une certaine manière, la catégorie « femme » a remplacé celle du « prolétariat international » dans l’idéologie du PKK : aujourd’hui ce sont les femmes qui assument le rôle d’avant-garde dans la lutte. Le mouvement a déclaré que son but n’est pas seulement la libération des femmes kurdes, mais des femmes dans le monde entier.

Les idées du PKK sur la libération des femmes sont fortement influencées par le mythe d’un passé préhistorique matriarcal, au néolithique, « lorsque la femme était une déesse de la création », comme l’a formulé Öcalan (32). Selon lui, c’est avec la montée de la société de classes que l’oppression des femmes a commencé. Ces notions sont clairement tirées de l’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État de Friedrich Engels.

Selon Öcalan, la structure patriarcale de la famille et l’inégalité entre les hommes et les femmes servent les intérêts de l’État turc oppresseur et des dirigeants « féodaux » kurdes, qui coopèrent avec lui. Cet État et ses marionnettes jouent un rôle crucial dans la perpétuation de ces inégalités en imposant des traditions tribales qui bloquent le développement des femmes et de la société kurde dans son ensemble, contrôlant ainsi le peuple kurde. La famille traditionnelle opprime les femmes en bloquant leur vie sociale et la famille est protégée par le namus – la surveillance par les hommes du corps, du comportement et de la sexualité des femmes (33). Selon Öcalan : « Comme les aspirations sexuelles sont des instincts fondamentaux, les problèmes ainsi créés conduisent à des perversions politiques profondes. Résoudre les aspirations sexuelles c’est réaliser la plus grande révolution. Personne parmi nous ne l’a encore compris. Tout le monde succombe. La société kurde exprime un individualisme et une réalité sociale, qui succombe, plus que toute autre société dans le monde, à l’instinct de la faim et de la sexualité. (…) Autour de ces aspirations sexuelles s’est formé un certain namus, une certaine compréhension de la moralité, et aucun camarade courageux n’a le pouvoir pour le surmonter. (…) Dans ce goulot d’étranglement, notre individu a perdu une fois de plus, avant même d’avoir atteint l’âge de vingt ans… » (34)

Briser les liens qui oppressent les femmes leur permettrait de jouer un rôle actif dans le mouvement de libération, que cela renforcerait. Öcalan considère également qu’en tant que victimes à la fois de l’oppression nationale et de l’oppression de genre, les femmes sont plus réceptives aux idées radicales et plus désireuses de défier la tradition ainsi que le statu quo : « Aujourd’hui, au cours du soulèvement palestinien, ce sont surtout les femmes, les enfants et les jeunes qui, avec des pierres, réalisent la révolution. Il y a des leçons à en tirer. (…) Lorsque les femmes, qui composent la moitié de la société, descendent dans les rues, il est impossible de les contrôler (…). De ce point de vue, en particulier pour renforcer le mouvement urbain, nous devons préparer les actions de l’étape suivante. (…) Certainement les femmes sont toutes furieuses. Toutes ont faim et sont paupérisées. Il est possible d’en faire des rebelles en employant toutes sortes de méthodes. » (35)

La libération des femmes a été et continue à être vue comme faisant partie de la libération du peuple kurde, mais il y a eu un changement dans la façon de concevoir les rapports entre les deux. Dans son article déjà cité, Handan Çağlayan résume cette évolution en disant qu’avant il s’agissait de parler des femmes, en les instrumentalisant, en ne les voyant qu’en tant que ressource pour la révolution, et qu’ensuite la préoccupation devint de parler aux femmes, en tant qu’actrices de leur propre libération. Ce tournant a eu lieu au cours de la seconde moitié des années 1990.

Au début des années 1990, la participation des femmes au sein du PKK, y compris dans ses unités de guérilla, a augmenté de façon spectaculaire. De grandes manifestations ont éclaté parmi les populations kurdes au cours de ces années – le Serhildan, connu parfois aussi comme l’Intifada kurde. Le Serhildan a été alimenté par un sens nouveau de l’identité kurde ainsi que par le sentiment de force issu de la lutte armée. Des couches de la population qui n’étaient pas en contact direct avec les unités de guérilla du PKK dans les montagnes, mais qui sympathisaient avec, se sont mobilisées dans ces mouvements de masse. Les célébrations du Newroz (nouvel an kurde) en 1990, 1991 et 1992 ont été particulièrement importantes et se sont transformées en affrontements avec les forces de sécurité turques. Les femmes y ont participé massivement, faisant face aux forces turques dans les rues.

Ces manifestations ont été réprimées, mais elles ont fait que le mouvement kurde est devenu un véritable mouvement de masse populaire, impliquant des organisations étudiantes, des associations culturelles, des publications, des groupes de femmes et d’autres initiatives. Le PKK a été la force hégémonique dans ce mouvement, mais il a eu du mal à intégrer les nombreuses nouvelles recrues, qui venaient souvent de milieux sociaux très différents de la vieille garde. Des dizaines de ces nouveaux volontaires, jeunes et éduqués, ont été exécutés par les commandants du PKK qui s’en méfiaient ou craignaient que leur pouvoir soit contesté.

Mais l’afflux de nouveaux membres a modifié le parti. Comme la participation des femmes dans la guérilla augmentait, le mouvement a dû faire face à la persistance des idées et des pratiques sexistes. Les femmes refusaient que leur rôle dans le mouvement soit limité à celui d’aides, choisissant plutôt de combattre au sein de la guérilla.

Le parti a également découvert l’attrait émotionnel des images de jeunes femmes combattantes, qui ont abandonné leur foyer et leur ancienne vie pour se battre au nom de la cause kurde. Les femmes martyres sont devenues un puissant symbole émotionnel du mouvement et elles le sont toujours, telle Arin [Mirkan] et d’autres combattantes tuées au cours de la défense de Kobané. Parmi les martyrs du mouvement, il y a des femmes qui ont affronté le feu de l’ennemi pour protester ou qui sont tombées au cours d’attaques suicidaires, une tactique adoptée au cours des années 1990. Les femmes se sont sacrifiées d’une manière disproportionnée dans ces attentats suicides, dans une région où le suicide des femmes pour échapper à leur situation désespérée est une tradition (36).

Le nouveau rôle des femmes a conduit à des changements dans l’idéologie et l’organisation du PKK. Au sein de la guérilla, des unités indépendantes des femmes ont été mises en place et, plus tard, une armée de femmes indépendante a vu le jour. Une pratique qui a été adoptée également par le mouvement kurde en Syrie, lorsqu’il a organisé les YPJ (Yekîneyên Parastina Jine, unités de protection des femmes). Il s’agissait ainsi de mettre les femmes à l’abri des pratiques sexistes de leurs camarades mâles et en même temps rompre avec les notions traditionnelles d’obéissance et de soumission des femmes et leur permettre d’assumer un rôle dirigeant. Le même principe a été appliqué au sein des organisations politiques. En 1994, le Mouvement des femmes libres du Kurdistan est créé, rebaptisé plus tard Union des femmes libres du Kurdistan (YAJLK). Après l’arrestation d’Öcalan, l’organisation a été dissoute et plus tard reformée en tant que Parti des femmes libres (PJA). Dans tous les organes mixtes du PKK il y a un quota obligatoire de mandats par genre. Les directions doivent comprendre au moins 40 % de femmes, les fonctions exécutives étant doublées : un homme et une femme. Par exemple le PYD a deux leaders – Salim Muslim et Asya Abdullah – qui sont restés à Kobané pendant le siège.

Handan Çağlayan décrit ainsi les changements dans les écrits d’Öcalan concernant les femmes : « Au cours des années 1980, Öcalan s’adressait aux militants hommes sur la façon dont ils doivent traiter les femmes, c’est-à-dire qu’il parlait des femmes avec les hommes ; mais au cours des années 1990 il s’est adressé aux militantes à propos des hommes et il a attiré l’attention sur l’importance de cela »(37). En 1999 Öcalan écrit : « L’homme de notre époque a été analysé et on a vu que l’homme est le principal problème. (…) Pour moi, la question homme est maintenant une priorité avant la question femme. Est-ce que l’homme est égal alors qu’il a le pouvoir? Je le demande aux hommes : Si vous avez le pouvoir, alors pourquoi ne pouvez-vous pas voir que c’est le problème le plus élémentaire de la guerre ? L’homme prouve sa virilité en dominant les femmes, par la domination sexuelle. C’est la domination de la puissance brute. J’ai trouvé la faute et je l’ai anéantie. »

Encore une fois, l’idée du PKK de créer un homme nouveau — et une femme nouvelle – s’est avérée être un puissant outil idéologique. Une importante différence entre la théorie de l’oppression et de la libération des femmes du PKK et celle de Friedrich Engels concerne la négligence des facteurs socio-économiques par le PKK. Engles a fait valoir qu’avec la division de la société en classes la division du travail a relégué le travail des femmes, et donc leur statut social, en position secondaire. Pour le PKK, l’accent est mis (une fois encore) sur les questions comme « la mentalité » et « la personnalité ». L’oppression des femmes est censée être enracinée dans les attitudes patriarcales, transférées de génération en génération et intériorisées par les femmes. Pour se libérer, les femmes doivent – tout comme les hommes – désapprendre ces attitudes, et ainsi hommes et femmes seront re-créés.

Le discours du PKK sur la libération des femmes voit la catégorie des femmes comme ce qui remplace les différences politiques. Comme l’a écrit le PJA, « l’idéologie de la libération des femmes est une alternative à toutes les visions du monde précédentes, qu’elles soient de droite ou de gauche. Elle est aussi le résultat de la critique de ces idéologies. Parce que toutes les idéologies précédentes, qu’on les ait classifiées comme socialistes ou capitalistes au cours des derniers siècles, ont une forme masculine, c’est-à-dire qu’elles ont été façonnées par le patriarcat qui s’est institutionnalisé depuis 5 000 ans dans tous les domaines de la vie » (38).

La pensée du PKK est très essentialiste. Les femmes sont souvent assimilées à la nature et, dans un second temps, « la femme » est identifiée à la maternité. Les femmes sont supposées avoir certaines caractéristiques en tant que femmes, comme l’empathie, l’horreur de la violence et une proximité avec la nature. Ces qualités doivent être enseignées aux hommes afin de pouvoir surmonter la société patriarcale.

Ces idées font peser un lourd fardeau sur les femmes. D’une part, la famille est critiquée en tant qu’espace où les attitudes patriarcales oppriment les femmes et en tant qu’institution à travers laquelle les dirigeants de l’État turc et les féodaux dominent le peuple kurde. D’autre part, la famille est considérée comme étant le berceau de la nouvelle société kurde, car la famille joue un rôle important dans la socialisation des gens, dans la « création des personnalités » qui est au centre de la vision du PKK de la libération. Ainsi, c’est la femme, en tant que mère et éducatrice, qui se voit décerner la responsabilité de l’issue de la lutte.

Les femmes sont considérées comme l’avant-garde de la lutte de libération, mais pour être en mesure de jouer ce rôle elles doivent d’abord se libérer de ce qui est appelé leur « mentalité d’esclave ». Ce sont alors les femmes, qui ont failli à jouer leur rôle, qui portent la responsabilité des revers du mouvement. La libération et la réorganisation de la société kurde « du haut en bas » que le PKK s’est fixé comme but sont maintenant considérées comme impossibles si les femmes ne sont pas libérées et, en fait, c’est à elles de jouer le rôle pionnier dans cette transformation sociale.

6. Civilisation démocratique

C’est à la fin de la décennie 1980 que le PKK a commencé à développer sa propre idéologie et, au milieu de la décennie suivante, un certain nombre d’innovations idéologiques ont été intégrées dans sa politique officielle. Après son arrestation, Öcalan a voulu accélérer la métamorphose idéologique du PKK. Emprisonné par l’État turc, il a commencé à faire des déclarations de prison par le biais de ses avocats. Il a loué ses conditions de détention et a invité le PKK à respecter l’accord de cessez-le-feu qu’il avait annoncé en septembre 1998 et annoncé qu’il continuerait personnellement les négociations avec l’État turc.

Ses déclarations ultérieures devant le tribunal ont été un choc. Öcalan a radicalement réinterprété l’histoire et l’idéologie du PKK. Il a déploré la mort des soldats turcs et, lorsque le tribunal lui a demandé s’il serait correct de retranscrire ses paroles comme des excuses, il n’a pas exprimé de désaccord. Il n’a pas mentionné les souffrances du peuple kurde, mais a trouvé le temps de faire l’éloge d’Atatürk, le fondateur de la République turque, et a évoqué la coopération entre Kurdes et Turcs au cours de la guerre d’indépendance au début des années 1920. Il a affirmé que si les idées d’Atatürk avaient été fidèlement suivies, il n’y aurait pas de « question kurde ».

Öcalan ne s’est pas limité à réviser l’histoire. Il a affirmé que l’objectif d’un État kurde indépendant était irréalisable, même à long terme, et qu’il n’était même pas souhaitable. Même les idées d’autonomie kurde ou de Parlement fédérateur – qu’Öcalan avait suggéré peu avant sa capture – sont passées à la trappe. Dans son discours de défense il a proposé à la place une « solution démocratique » (discours publié sous le titre « Déclaration sur la solution démocratique de la question kurde »), se limitant à la reconnaissance par la Turquie de l’existence des Kurdes et au respect leurs droits démocratiques élémentaires : la liberté d’expression et l’utilisation de la langue kurde. C’était censé suffire à faire de la Turquie une société démocratique et permettre de dépasser le conflit. « Je veux souligner – disait-il – que cela transcende les tensions et les conflits avec un bel équilibre. Des gouvernements idéaux, grâce à la pertinence des institutions démocratiques de l’État dont c’est l’objectif, peuvent offrir des solutions sans permettre aux diverses politiques et aux forces qu’elles représentent d’entrer en conflit » (39).

La notion de « civilisation démocratique », que le PKK déclare maintenant comme étant son objectif, est récurrente depuis cette déclaration. Öcalan explique qu’il a emprunté ce terme à une étude surl’évolution du système parlementaire dans les sociétés occidentales, du sociologue américain Leslie Lipson. Dans ses récents écrits de prison, ce terme occupe une place centrale, mais à présent sans la référence. Ce qu’est exactement pour Öcalan cette « civilisation démocratique » reste flou.

Mais il est clair qu’il est devenu, au plus tard lors de sa « Déclaration sur la solution démocratique de la question kurde », un admirateur de la démocratie parlementaire occidentale. Il la mentionne à plusieurs reprises comme un modèle pour la Turquie. Dans sa déclaration il avait intégré de longues citations de Lipson décrivant le système politique suisse, qui est pour Öcalan un exemple de vie commune de différentes communautés socio-culturelles. Selon lui il s’agit d’un modèle pour la coexistence turco-kurde au sein d’un seul État. Plus tard, Öcalan est devenu un partisan enthousiaste de l’intégration de la Turquie au sein de l’Union européenne, espérant que cela pourrait obliger la Turquie à introduire des réformes démocratiques qui la rapprocheraient d’une « République démocratique ».

La démocratie dont Öcalan fait l’éloge est souvent assimilée aux États capitalistes parlementaires occidentaux : il affirme qu’une « démocratie déterminée » a été développée dans les pays européens et que cela a conduit à la « suprématie de l’Occident ». « Dans ce sens, la civilisation occidentale peut être nommée civilisation démocratique » (40). Ce dont la Turquie et les Kurdes ont besoin c’est « la résolution des problèmes dans le style occidental » (41). En août 2011 il poursuit : « En principe, le système démocratique occidental – qui a été établi par des sacrifices immenses – contient tout ce qu’il faut pour résoudre les problèmes sociaux ». « L’Europe – le berceau de la démocratie – a pour l’essentiel dépassé le nationalisme en raison des guerres du XXe siècle et a établi un système politique adhérant aux normes démocratiques. Ce système démocratique a déjà démontré ses avantages par rapport à d’autres systèmes – y compris le socialisme réel – et est maintenant le seul système acceptable dans le monde entier ».

Dans ses dépositions devant le tribunal, Öcalan a présenté la phase la plus intensive de la guerre comme un accident : « la Turquie a failli à construire un système démocratique en raison d’un manque de conviction, de sérieux efforts et d’une véritable compréhension de la démocratie (en opposition à la démagogie) » et cela a conduit à l’apparition de la lutte armée (42). Mais, déclarait Öcalan, la lutte armée du PKK au cours des années 1990 était une erreur : « En Turquie au cours des années 1990, ensemble [Turcs et Kurdes] il y avait des développements positifs en ce qui concerne les droits humains. Après cela, ce soulèvement était une erreur. Il y avait une [autre] voie pour résoudre le problème » (43). Öcalan parle ici de la période durant laquelle il a ordonné au PKK de passer à l’offensive et a traité de traîtres ceux de ses cadres qui voulaient attirer l’attention sur d’autres moyens de lutte que la lutte armée.

Après l’emprisonnement d’Öcalan, le présidium du PKK a déclaré : « Il est notre dirigeant, mais il a été capturé. Ses directives ne sont plus obligatoires ». Pour un mouvement clandestin, c’était une déclaration de bon sens, mais le PKK a rapidement fait marche arrière. En juillet 1999 une réunion élargie du comité central a adopté le discours d’Öcalan devant le tribunal en tant que nouveau manifeste du parti ou « Second manifeste ». Dans leur livre « PKK – Perspectives de la lutte pour la liberté des Kurdes : entre l’autodétermination, l’UE et l’islam », Nikolaus Brauns et Birgitte Kiechle écrivent :« L’autorité d’Öcalan était si grande que le présidium du PKK, qu’il le veuille ou non, devait prendre cette décision s’il ne voulait pas perdre son influence sur le parti voire même être accusé de trahison. » (44). Emprisonné ou pas, Öcalen est resté önderlik (direction).

La nouvelle orientation d’Öcalan, devenue la politique du parti, était inacceptable pour de nombreux militants précédemment fidèles à Apo. Des milliers ont quitté le mouvement (45). Un petit nombre de dirigeants du PKK se sont opposés sans succès à la nouvelle orientation et à l’arrêt de la lutte armée, adoptés officiellement par le septième congrès du PKK en février 2000. Des leaders connus, comme Meral Kidir, secrétaire général du DHP (Parti révolutionnaire du peuple), une organisation légale proche du PKK, ainsi que Mehmet Can Yüce, ont critiqué la nouvelle orientation depuis les prisons où ils étaient détenus par l’État turc. Une déclaration du DHP a répondu : « La liquidation et les provocations, qui ont toujours été brisées jusqu’aujourd’hui, ne peuvent réussir. Le sort qui s’impose aux provocateurs et liquidateurs sera le même. » Après le septième congrès du parti, Serxwebun a menacé les dissidents « de la peine la plus sévère en temps de guerre ». Les dissidents, incapables de formuler toute autre alternative que la poursuite de la stratégie de guerre populaire, qui a failli, ont échoué et furent mis à l’écart rapidement. En signe de bonne volonté, Öcalan a ordonné aux guérillas du PKK de se retirer du territoire turc. Beaucoup de combattants ont été tués lorsque l’armée turque les a attaqués pendant leur retraite.

Au cours de la période 1999-2005, le PKK a été en état de choc, aux prises avec l’emprisonnement d’Öcalan et tentant de se réorganiser sans Serok conformément à ses nouvelles instructions.

Depuis le Second Manifeste et bien qu’il soit dépendant de ses geôliers pour toute information sur le monde extérieur, Öcalan continue de faire des déclarations idéologiques autoritaires. Dans ces déclarations, il revient souvent au passé mythique. Il prétend que la lutte du PKK n’est que la dernière rébellion kurde contre le pouvoir de l’État centralisé. Dans ce qui pourrait être considéré comme un remarquable exemple « d’auto-orientalisme », les Kurdes sont présentés comme un peuple sans histoire qui, depuis l’époque sumérienne (quatrième millénaire avant notre ère), se sont rebellés contre le pouvoir d’État tout en restant les mêmes « dans l’essence ». Le «  péché originel », qui a provoqué leur oppression, c’est la formation de l’État en tant que tel, contre lequel les Kurdes ont essayé de préserver leur culture libre « originelle ». Öcalan présente son but comme une « renaissance » de la société néolithique idéalisée qui est supposée avoir existé dans ce qui est aujourd’hui le Kurdistan. Par une sorte d’Aufhebung (46), les aspects positifs de ce passé mythique – le rôle central des femmes dans la société, une identité kurde « pure », l’égalitarisme social – doivent revenir sous une forme moderne et devenir un modèle pour le régime dans son ensemble.

Cette renaissance est censée être réalisée dans trois projets entrelacés : la République démocratique, l’autonomie démocratique et le confédéralisme démocratique (47). La « République démocratique » implique une réforme de l’État turc. De manière similaire aux déclarations qu’Öcalan a faites avant son arrestation, il s’agit d’un appel à la Turquie pour qu’elle reconnaisse l’existence des minorités, en particulier des Kurdes, au sein de sa population et qu’elle dissocie la citoyenneté de l’ethnie turque. Ce thème a été central dans la défense d’Öcalan devant le tribunal.

L’autonomie démocratique est un concept emprunté à Murray Bookchin (1921-2006), un théoricien socialiste libertaire des États-Unis. Après une brève période stalinienne durant son adolescence, Bookchin a rejoint le mouvement trotskiste à la fin des années 1930 et devint membre du Socialist Workers Party. Comme beaucoup de trotskistes, Bookchin espérait que la Seconde Guerre mondiale se terminerait par une vague de révolutions sociales, dirigées par la classe ouvrière, dans lesquelles les trotskistes joueraient un rôle important. Lorsque cela ne s’est pas réalisé et que le mouvement trotskiste est resté faible et isolé, Bookchin a commencé à reconsidérer ses idées. Il a abandonné le marxisme, qui à ses yeux avait commis une erreur fondamentale en voyant dans la classe ouvrière un sujet révolutionnaire, mais il est resté anticapitaliste. Il était clair pour lui que le capitalisme est un système destructeur qui doit être aboli. Son point faible, argumentait Bookchin, n’est pas la contradiction capital-travail, mais la contradiction capital-écologie. En accumulant sans cesse, le capital détruit l’environnement. La lutte pour sauver l’écosystème prend un caractère anticapitaliste et peut unifier tous ceux qui voient leurs vies menacées par la détérioration de l’environnement naturel et qui se rebellent de ce fait contre leur aliénation. Pour construire une société écologiquement durable – suggère Bookchin – les villes devraient être décentralisées et réduites afin de permettre aux gens l’utilisation des énergies renouvelables, de cultiver localement la nourriture et de réduire ainsi l’énergie utilisée par les transports. Ces villes plus réduites seraient gouvernées par des assemblées de leur population qui prendraient les décisions démocratiquement.

Bookchin est fréquemment traité d’anarchiste, mais il n’a pas rejeté la participation aux élections ni les structures politiques existantes, contrairement à beaucoup d’anarchistes. Il était favorable à une combinaison de mouvements sociaux et de coopératives, qui préfiguraient à son avis la société future, avec la participation aux conseils municipaux afin d’obtenir le pouvoir politique légal.

Cela semble être la stratégie que le mouvement kurde applique actuellement avec un certain succès dans la Turquie orientale. Dans les villes et les villages où le parti kurde légal HDP a gagné un soutien suffisant dans les municipalités, les ressources étatiques sont employées pour faciliter les conseils et les associations de quartiers mises en place par la population avec la collaboration de divers mouvements et ONG. De cette façon le mouvement espère construire « l’autonomie démocratique », pouvoir prendre les décisions au niveau local par des assemblées et les conseils, en « se dérobant » à l’État central turc chauvin. Öcalan et le PKK voient en cela une façon de rendre les citoyens acteurs dans l’exercice de l’autogestion. Grâce au renforcement des conseils exécutif locaux et des associations de femmes ainsi que de diverses identités ethniques, religieuses et culturelles, une pression doit s’exercer sur l’État turc pour qu’il se réforme en une République démocratique.

Un militant kurde a expliqué la stratégie de la manière suivante : « Quand nous parlons de l’autonomie démocratique, nous ne pouvons pas attendre que les lois soient modifiées. Nous devons faire les transformations nous-mêmes, par des actes concrets. (…) Dans dix ans nous aurons construit l’autonomie démocratique et nous prendrons toutes les décisions qui concernent l’aménagement de la ville et sa mise en pratique. (…) Ainsi nous construisons lentement nos propres institutions pour développer la résistance. (…) La Turquie n’a pas d’autre choix que l’autonomie démocratique : son système actuel est insensé et l’histoire balaye tout ce qui n’a pas de sens. L’État sera obligé de s’en rendre compte et de se transformer. » (48)

Bien sûr, « l’ancien » PKK avait déjà construit des organisations civiles de toutes sortes. Mais la différence fondamentale c’est que ces structures, même si elles sont inspirées par le PKK, sont supposées être autonomes par rapport au parti. Le PKK – qui a repris son nom historique après avoir plusieurs fois changé de nom au début des années 2000 – affirme aujourd’hui que sa fonction n’est pas d’exercer la direction organique mais d’être l’inspirateur idéologique, un centre d’où la pensée d’Öcalan se propage à travers d’autres structures.

Synthèse et articles Inprecor

Le PKK suggère de construire les structures de l’autonomie démocratique par-dessus les frontières des États-nations existants. De telles structures pourraient alors se fédérer de bas en haut dans un système de « confédéralisme démocratique ». Bookchin parlait déjà d’un « réseau de conseils d’administration dont les membres ou les délégués sont élus à partir des assemblées générales populaires dans les villages, les villes ou même les quartiers des grandes villes » (49). Öcalan décrit ce système comme « un modèle d’organisation du type pyramidal. Ce sont les communautés qui s’expriment, discutent et prennent les décisions. De bas en haut les délégués élus formeraient une sorte d’organe de coordination. Ils seront élus représentants du peuple pour un an » (50).

Cette stratégie implique également un changement fondamental dans l’emploi de la violence par le PKK. Dans l’ancienne stratégie, la lutte armée était essentielle pour vaincre le pouvoir d’État et s’emparer du pouvoir. Aujourd’hui le PKK considère l’usage de la violence comme de la « légitime défense », c’est-à-dire que les actions violentes qu’engagent les combattants du PKK sont souvent des représailles contre la violence de l’État dont sont victimes les militants du parti ou les civils défendant les droits des Kurdes. Ces actions ont pour but de maintenir une sorte d’équilibre des forces, de montrer à l’État turc que sa répression a un coût et que le PKK dispose encore d’un potentiel militaire considérable. La seule violence légitime, déclare maintenant le PKK, c’est ce type de violence défensive.

En plus de Bookchin, Öcalan indique deux autres auteurs dont il revendique l’influence : l’historien français de la « longue durée », Fernand Braudel, et le théoricien du système-monde, Immanuel Wallerstein. Öcalan leur a emprunté l’idée que le développement de la société humaine peut être vu comme évoluant à travers diverses époques-monde. L’interprétation stalinienne du matérialisme historique est encore présente dans les textes récents d’Öcalan. La liste traditionnelle « communisme primitf – esclavage – féodalisme – capitalisme – socialisme » a été retravaillée, mais l’idée que l’histoire passe nécessairement par une série d’étapes progressives est toujours présente. Le néolithique sumérien a remplacé le communisme primitif et l’ère de la « civilisation démocratique » vers laquelle le monde est censé s’avancer, remplace le socialisme.

Dans cette nouvelle civilisation, les différences politiques seront surmontées : « La vie politique actuelle montre bien que les visions du monde, tant de droite que de gauche, doivent subir une transformation fondamentale, à l’issue de laquelle elles aboutiront ensemble dans ce que j’appelle le système de la civilisation démocratique. Cette approche a déjà commencé à montrer ses qualités dans la solution des conflits, la construction des institutions internationales et la reconstruction de l’ordre international selon les principes démocratiques » (51).

Ces écrits de prison indiquent un virage profondément idéaliste, qui considère la « culture » et la « civilisation » en tant que sources des développements politiques et socio-économiques. Öcalan est d’accord avec le politologue étatsunien de droite, Samuel Philips Huntington, sur l’idée d’un choc de civilisations entre « l’orient » et « l’occident » (52).

7. Où est passé le socialisme ?

Dans ses écrits récents, Öcalan mentionne très peu la profonde inégalité socio-économique entre l’ouest et l’est de la Turquie. De même en ce qui concerne les propositions pour améliorer la situation économique de la population kurde. C’est plutôt surprenant de la part de quelqu’un qui avait prétendu être marxiste. Les thèmes de la lutte des classes et de la structure de classe, traités comme des clichés dans les documents anciens, ont aussi en grande partie disparu, à l’exception d’étiquettes accolées aux Kurdes collaborateurs et aux adversaires du PKK, traités de « féodaux » ou de « petits-bourgeois ». La question du Kurdistan en tant que (néo)colonie ou victime d’exploitation n’apparaît pas dans le livre sous-titré « Le PKK et la question kurde au XXIe siècle ». La possibilité de développer un gouvernement dans la Turquie orientale est parfois mentionnée, mais c’est tout.

Pour Öcalan, le socialisme et les luttes ouvrières sont des questions d’une importance secondaire par rapport aux questions d’identité religieuse et ethnique ou des libertés démocratiques. Cette évaluation semble partagée par un bon nombre de ses disciples. Lorsqu’un groupe de militants de gauche allemands a visité le nord du Kurdistan pour observer la pratique du système de l’autonomie démocratique, un sujet comme la réforme agraire n’a même pas été soulevé. Comme en écho au vieux principe maoïste, selon lequel l’attention devrait se concentrer sur la « contradiction principale » (donc nationale), un militant de la jeunesse a déclaré au groupe : « le socialisme et la lutte anticapitaliste sont des éléments importants de notre idéologie. Mais en ce moment notre oppression en tant que Kurdes est notre problème principal » (53).

Le socialisme du PKK est devenu plus abstrait lorsqu’il a abandonné l’idée stalinienne que le socialisme c’est un parti-État qui détient les moyens de production, pour adopter celle de l’édification de l’homme nouveau. La conviction que c’est le parti qui établit le socialisme est cependant restée constante lors de cette évolution. Quant à la classe ouvrière et à son auto-émancipation, ce n’étaient pas des sujets très présents dans l’ancienne idéologie du PKK, même s’il a manifesté un intérêt formel pour être le parti de la classe ouvrière.

Alors que dans le marxisme la classe ouvrière est le sujet qui au travers de son auto-émancipation peut créer le socialisme, le PKK avait une attitude méfiante envers la classe ouvrière et ne voyait pas son auto-émancipation comme la voie vers le socialisme. Au Kurdistan beaucoup de travailleurs étaient employés par l’État et vivaient dans les villes (54). Le PKK, dont les membres provenaient surtout du milieu rural, regardait avec méfiance la population des villes qui à ses yeux était privilégiée et trop étroitement associée aux institutions étatiques turques. Dans un livre basé sur les discussions à l’école du parti du PKK, Heval Zilan, un des cadres du parti, l’a formulé ainsi au milieu des années 1990 : « Le prolétariat qui s’est développé ici, est un prolétariat au service de l’ennemi. Cela ne veut pas dire que l’on ne doit pas prendre en charge la lutte prolétarienne au Kurdistan. Cela ne signifie pas non plus qu’aucune idéologie prolétarienne ne pourra émerger. (…) Nous savons que plus de 70 % de la population kurde ce sont des paysans, évidemment dans des conditions féodales » (55).

Au début des années 1990, Öcalan a déclaré que la société kurde ne connaissait pas une vraie division en classes (56). La véritable ligne de démarcation, selon lui, était entre « collaborateurs » et « patriotes » et non entre capitalistes et travailleurs. Récemment, il a affirmé que les conditions de la lutte de classes ne sont pas (encore) développées dans la société kurde (57). Ce point de vue semble contredire le premier manifeste et le programme, qui proclamait que la révolution doit être dirigée par la classe ouvrière. Mais cela signifiait qu’elle devait être sous la direction du PKK, car c’est ce parti qui était supposé porter la conscience socialiste et la transmettre au peuple. Heval Zilan l’a présenté ainsi : « Premièrement, l’armée [la guérilla du PKK] est le protecteur de toutes les valeurs. Deuxièmement, elle est le transporteur de la conscience socialiste, qu’elle transmet également dans la société. Troisièmement, c’est l’armée qui transforme le travail effectué au Kurdistan en valeur et crée la conscience correspondante. Quatrièmement, l’armée est la base de la société socialiste. » (58) Comme, selon le PKK, il y avait à peine du prolétariat au Kurdistan et qu’il n’y avait pas de lutte de classes, c’était le parti qui devait créer le socialisme.

Il n’est pas surprenant que, lorsque le PKK a cessé de se proclamer comme l’avant-garde pour devenir un centre idéologique, l’accent mis sur « le socialisme » – que ce soit un système socio-économique ou la société de l’homme nouveau – soit devenu moins prononcé. Le projet de « l’autonomie démocratique » est basé sur les identités différentes et sur la lutte pour la libre expression de ces idées. « Travailleur » n’est qu’une des identités parmi d’autres. Aujourd’hui, Öcalan croit que la reconnaissance des droits démocratiques pour toutes ces différentes identités conduira à une « civilisation démocratique ». Il croit que le XXe siècle a vu « la disparition des bases matérielles de la division en classes », en raison du « progrès technologique ». Mais la possibilité d’une société sans classes reste inexploitée à cause de l’État : « L’État régit la structure sociale » et c’est l’État qui « continue la division en classes » (59). Toute analyse du capital est absente. Öcalan ne fait pas de distinction entre l’exploitation socio-économique qui conduit à la division en classes et l’oppression extra-économique de certaines identités. Au lieu de cela, il décrit tout cela comme des formes d’oppression. Peut-être cela fait-il écho à la façon dont « l’ancien » PKK réduisait la position de classe à la position politique envers ce parti.

L’oppression permanente de certaines identités, comme l’identité kurde en Turquie, est selon Öcalan le produit de la politique d’État qui est à la traîne du développement de la nouvelle civilisation. Un développement qu’il considère cependant inévitable du fait du progrès technologique (60). La tâche est alors de faire pression sur l’État pour permettre la réalisation du potentiel démocratique déjà existant. À long terme, cela permettra la création d’une sorte de socialisme et la réalisation du vieux rêve de la disparition de l’État.

La vision socio-économique du nouveau PKK à moyen terme est celle d’une économie basée sur les coopératives. Elles doivent contribuer à la « démocratisation » de la société. Le vice-président du PYD, Asya Abdullah, a présenté dans une interview les idées économiques pour Rojava en février 2014. À la question « Qui devrait posséder les moyens de production ? L’État, les cantons, les capitalistes ? Qu’en est-il de la propriété privée ? Qui devrait posséder les usines et les terres ? », Asya Abdullah répond : « En principe nous protégeons la propriété privée. Toutefois la propriété du peuple est la propriété du peuple et il la protège. Nous avons récemment fondé un conseil pour le commerce et l’économie qui va établir des règles pour le commerce et les relations économiques et établir des relations économiques avec l’étranger. » À la question « Mais encore une fois, en ce qui concerne les moyens de production : y a-t-il des coopératives ou d’autres formes alternatives de la production à Rojava ? », il a répondu : « Nous encourageons les gens à tenter cela. Par exemple à Kobané il y a la coopérative des femmes dans laquelle une centaine de femmes travaillent. Les vêtements y sont produits et vendus » (61).

La conception de la société alternative future telle qu’Öcalan la présente pourrait être qualifié de social-démocrate : « À mes yeux, la justice exige que le travail créatif soit rémunéré en fonction de sa contribution au produit entier. La rémunération du travail créatif, qui contribue à la productivité de la société, doit être proportionnelle aux autres activités créatives. La création d’un emploi pour tous sera une tâche publique générale. Tout le monde sera en mesure de participer au système de santé, à l’éducation, aux sports et aux arts en fonction de ses capacités et de ses besoins » (62).

8. Le potentiel du flou

En 2011 Öcalan déclarait : « Les gouvernements marxistes ont néanmoins échoué parce qu’ils ont tenté de mettre en œuvre une forme de gouvernement appelée “dictature du prolétariat”. Ce modèle de gouvernance était le résultat d’un raisonnement abstrait et théorique et pouvait être interprété pratiquement de n’importe quelle façon. Notre expérience du socialisme réel montre que des classes et des structures du pouvoir d’État extrêmes ont pu se former sous ce modèle prolétarien. Les pays qui ont appliqué ce modèle ont en fait développé les structures les plus autoritaires et totalitaires dans l’histoire. En fin de compte, ce genre de gouvernement dévorait ses propres enfants. Les sociétés concernées ont paniqué et ont cherché le salut et la protection en se jetant dans les bras du capitalisme et de ses structures de classe » (63).

Cette citation est caractéristique des écrits d’Öcalan. Un langage confus : « un modèle » qui pourrait être « interprété pratiquement de n’importe quelle façon », mais pourrait-il être encore mis en œuvre ? Une analyse de l’effondrement du « socialisme réel » qui fait écho aux conceptions idéalistes des libéraux selon lesquelles le bloc soviétique s’est effondré du fait de son « totalitarisme » – une discussion historique et matérialiste de ce développement est absente. À la lecture de son texte il apparaît clairement qu’Öcalan voit l’idéologie soviétique comme synonyme du « marxisme » et qu’il n’est pas familier avec les courants marxistes qui se sont développés en dehors ni des critiques marxistes de cette idéologie.

Les écrits d’Öcalan sont interminables et répétitifs, ce qui ne peut être expliqué seulement par les limites dues à son emprisonnement. Ces textes sont immédiatement reconnaissables par leur style errant, serpentant. La juxtaposition des réflexions sur le sens de « l’humanité » et de la « liberté » avec ce qui lui reste de l’ancien jargon peut être très déroutante. Les termes familiers du marxisme sont employés d’une manière indiquant que leur sens pour Öcalan est fort différent : le « second manifeste » parle de « nomades féodaux », les écrits de prison déclarent que les dirigeants kurdes « féodaux » sont « la petite-bourgeoisie compradore ». Les termes employés sont indéfinis et vagues. Par exemple la « démocratie » est devenue à la fois l’objectif et le moyen pour résoudre les problèmes sociaux tout en étant la caractéristique déterminante de la nouvelle civilisation. Mais dans ses centaines de pages Öcalan n’offre pas une explication clarifiant ce que ce mot signifie pour lui. Bref, il est souvent difficile de voir ce qu’il veut dire.

L’idéologie du PKK a subi des changements majeurs depuis sa fondation à la fin des années 1970. Depuis son origine marxiste-léniniste, qui voyait la conquête du pouvoir d’État comme la libération, il est passé à la conception de « la liberté » et de « l’indépendance » au plan personnel. D’une conception stalinienne du socialisme en tant que propriété étatique des moyens de production, il est passé au socialisme en tant qu’édification de l’homme nouveau. D’un « Kurdistan unifié et indépendant », il a glissé vers un « Kurdistan libre » qui, d’une façon ou d’une autre, pourrait éventuellement exister dans les frontières de l’État turc. Après avoir vu les femmes comme une ressource pour la lutte révolutionnaire, il est passé à une vision des femmes en tant que sujet central au sein du mouvement.

Le PKK n’était pas seulement une direction politique et militaire, il allait réorganiser la nouvelle société. Il voulait construire non seulement des rapports sociaux reflétant la société désirée, mais même créer la personnalité nouvelle qui caractériserait la société future. Ce principe de préfiguration, de la construction immédiate d’éléments qui reflètent la société future, est toujours présent au sein du mouvement. Aujourd’hui, ce ne sont pas seulement les personnalités mais également les structures politiques de la société future que le PKK espère construire maintenant en organisant des institutions supposées être le noyau de la future société. Cela apparaît également clairement dans son approche de la libération des femmes, lorsqu’il demande aux hommes et aux femmes de « désapprendre » les attitudes qui sont supposées perpétuer le patriarcat. « Nous voulons construire une société nouvelle. Réalisons cette nouvelle société, l’égalité, la liberté, l’estime et l’amour entre nous d’abord », écrivait Öcalan en 2000 (64).

Ce qui reste constant au cours de l’évolution du PKK, c’est la centralité de Serok Apo et de ses déclarations. Lorsque des militants allemands sont allés au Kurdistan du nord pour « voir par eux-mêmes » comment l’autonomie démocratique est mise en œuvre, on leur a maintes fois répété que les militants « suivent les instructions » d’Öcalan, les défenseurs de Kobané proclamaient que c’est « la pensée d’Apo » qui leur a permis de vaincre l’État islamique, son image est affichée sur les t-shirts et sur les banderoles. Les représentants du PYD caractérisent leurs idées comme étant « l’idéologie d’Öcalan », les militantes kurdes déclarent que tout ce qu’elles savent sur le féminisme, elles l’ont appris d’Öcalan. La continuation de la direction idéologique et politique, si ce n’est plus directement organisationnelle, par un seul individu est en désaccord avec les proclamations d’auto-émancipation de l’autonomie démocratique. Le PKK constitue le cas confondant d’un mouvement qui est censé avoir adopté une vision de « démocratie du bas vers le haut », mais sur des instructions « d’en haut ».

Dans le « vieux » PKK, les lacunes dans la théorie, les sujets qui n’étaient pas traités ou restaient peu clairs, baignaient dans le stock d’idées reçues des théories « marxistes-léninistes ». Les écrits de Mahmet Can Yüce, un des idéologues du mouvement les plus en vue à cette époque, pourraient presque être écrits par un idéologue d’un autre parti de cette tradition, aussi longtemps qu’ils ne traitent pas des quelques sujets à propos desquels le PKK avait développé son propre point de vue, comme l’histoire de l’Internationale communiste. Les programmes du PKK et ses déclarations des années 1970 et 1980 sont à bien des égards interchangeables avec ceux des marxistes-léninistes des autres mouvements de libération nationale. Maintenant que le PKK se définit « ni marxiste ni antimarxiste » ce stock d’idées n’est plus utilisable et il est plus difficile de combler les lacunes.

Le flou et le caractère inachevé qui en résulte peuvent s’avérer utiles. L’ONG libérale s’occupant de la « surveillance des conflits », International Crisis Group, a par exemple suggéré que ce qu’elle appelle « le flou intolérable » de l’objectif de l’autonomie démocratique est une tactique visant à rendre plus difficile à l’État turc l’interdiction des groupes kurdes pour « séparatisme ». C’est sous-estimer les changements du PKK et du mouvement sous son hégémonie (et cela ne tient pas compte du fait que l’État turc n’a pas hésité à interdire des organisations kurdes sous les prétextes les plus futiles). Mais ce flou rend le projet ouvert à des interprétations très larges. En raison de ce flou, le projet du PKK peut faire appel à la sympathie de couches très diverses. Depuis les libéraux jusqu’aux anarchistes, beaucoup de gens peuvent y retrouver leurs propres aspirations.

Plus encore que lorsqu’il était le chef au sens strict du mouvement, en contact quotidien avec ses disciples, Öcalan est devenu une sorte de prophète. Et comme les déclarations des autres prophètes, les siennes sont ouvertes aux interprétations. Les militants de terrain disposent d’un espace considérable pour manœuvrer et pour interpréter ses directives selon les circonstances. Le caractère incomplet de la nouvelle idéologie, et l’imprécision des écrits d’Öcalan, permet de l’adapter de manière pragmatique à la situation locale, et ceux qui le font peuvent prétendre à la fidélité à « l’idéologie d’Öcalan ».

Comment les militants interprètent et façonnent cette idéologie sera décisif pour l’évolution du mouvement. L’approche moins centraliste de la construction d’organisations sociales ouvre la possibilité d’une praxis plus ouverte et plus progressive que ce n’était possible avec le « vieux » PKK. Le mouvement kurde a non seulement réussi à se maintenir contre l’État turc, mais il est parvenu à lui arracher des concessions. Il n’y a pas si longtemps l’État turc niait même l’existence d’une « quelconque minorité kurde », aujourd’hui il est obligé de tenir compte du mouvement kurde en tant que force politique. Cela a été possible grâce aux sacrifices immenses des combattant-e-s kurdes, de la guérilla et des militants. Ce sont eux qui vont décider de l’avenir du mouvement. ■

* Alex de Jong, co-directeur de l’Institut international de recherche et de formation (IIRF/IIRE) d’Amsterdam, est membre du Bureau exécutif de la IVe Internationale et éditeur de Grenzeloos, la revue de la section néerlandaise. (Traduit de l’anglais par JM)

Notes

30. Handan Çağlayan, « From Kawa the Blacksmith to Ishtar the Goddess : Gender Constructions in Ideological-Political Discourses of the Kurdish Movement in post-1980 Turkey », European Journal of Turkish Studies 14 (2012) : http://ejts.revues.org/4657 (p. 2).

31. Ibidem, p. 8.

32. Abdullah Öcalan, « Jineolojî als Wissenschaft der Frau », Einleitende Worte der Herausgeberin : http://www.kurdistan-report.de/index.php/archiv/2014/172/110-jineoloji-als-wissenschaft-der-frau

33. Çağlayan, « From Kawa… », op. cit., p. 2.

34. Ibidem, p. 9.

35. Ibidem, p. 10.

36. Marcus, Blood and belief, op. cit., p. 244.

37. Çağlayan, « From Kawa… », op. cit., p. 13.

38. Brauns & Kiechle, PKK, op. cit., p. 247.

39. Abdullah Öcalan, Declaration on the Democratic Solution of the Kurdish Question, London 1999. p. 71.

40. Ibidem, p. 59.

41. Ibidem, p. 19.

42. Ibidem, p. 17.

43. Marcus, Blood and Belief, op. cit., p. 248.

44. Brauns & Kiechle, PKK, op. cit., p. 94.

45. Marcus, Blood and Belief, p. 291.

46. Aufhebung est un substantif allemand correspondant à un concept central de la philosophie de Hegel et dont les implications se laissent difficilement traduire en français. Il caractérise le processus de dépassement d’une contradiction dialectique où les éléments opposés sont à la fois affirmés et éliminés et ainsi maintenus, non hypostasiés, dans une synthèse conciliatrice. Dans sa lecture critique du droit politique hégélien, le jeune Marx applique le concept Aufhebung aux relations entre la philosophie et la réalité : il demande l’Aufhebung de la philosophie par sa réalisation et la réalisation de la philosophie par son Aufhebung.

47. Ahmet Hamdi Akkaya & Joost Jongerden, « Reassembling the political : the PKK and the project of radical democracy », European Journal of Turkish Studies (2012) : http://ejts.revues.org/4615 (p. 6).

48. Tatort Kurdistan, Democratic Autonomy in North Kurdistan : The council movement, gender liberation, and ecology – in practice, Hamburg 2013. p. 53.

49. Hamdi Akkaya & Jongerden, « Reassembling the political », op. cit., p. 6.

50. Abdullah Öcalan, The declaration of Democratic Confederalism, 2005 : http://www.kurdmedia.com/article.aspx?id=10174

51. Öcalan, Prison Writings, op. cit., p. 139.

52. Idem, p. 40.

53. Tatort Kurdistan, Democratic Autonomy, op. cit., p. 98.

54. Çelik, Den Berg Ararat versetzen, op. cit., p. 223 - 224.

55. [Auteur inconnu], Licht am Horizont. Annäherungen an die PKK, n.p. 1996 : http://www.nadir.org/nadir/initiativ/isku/hintergrund/Licht/IV-1-3.htm

56. Brauns & Kiechle, PKK, op. cit., p. 82.

57. Öcalan, Prison Writings, op. cit., p. 50.

58. [Auteur inconnu], Licht am Horizont. op. cit.

59. Abdullah Öcalan, The third domain. Reconstructing liberation. Extracts from the submissions to the ECHR, London 2003, pp. 52, 53

60. Öcalan, The third domain, op. cit., p. 54 et p. 56.

61. Thomas Schmidinger, Krieg und Revolution in Syrisch-Kurdistan. Analysen und Stimmen aus Rojava, Vienna 2014. pp. 222- 223.

62. Öcalan, Prison Writings, op. cit., p. 60.

63. Ibidem, p. 52.

64. Çağlayan, « From Kawa… », op. cit., p.13.

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