Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 500 décembre 2004 *

LECTURES

Jean Kanapa, le Gêneur

Cf. aussi : [Jean-Michel Krivine] [Stalinisme]

Jean-Michel Krivine

Michel Boujut, Le fanatique qu’il faut être — L’énigme Kanapa, Flammarion, Paris 2004 (prix : 18,00 € , en vente à la Librairie La Brèche, 27 Rue Taine, 75012 Paris, métro Daumesnil).

Un livre original vient de paraître : " Le fanatique qu’il faut être — L’énigme Kanapa ". Sur la une de couverture on voit la photo d’un homme de la quarantaine, moustachu, la pipe entre les lèvres, la tête redressée et toisant de haut le futur lecteur.

Le nom de Kanapa ne dit rien à l’actuelle génération, même aux membres du PCF. Aux plus anciens il évoque de vieux souvenirs cachés, car l’homme est demeuré dans leur mémoire comme le symbole le plus élaboré du " stalinisme à la française ".

L’auteur, Michel Boujut, est le fils d’un vieux militant socialiste qui, ayant lu Victor Serge et Boris Souvarine, était devenu " anti-stalinien de fibre et de conscience " et " avait fait de Kanapa sa bête noire ".

Un jour de l’année 2000, Michel Boujut en vacances dans le Lubéron chez un ami, ancien du PCF, farfouille dans la bibliothèque et tombe sur le n° d’avril 1953 de La Nouvelle Critique, " revue du marxisme militant ", consacré à la mort de Staline. Il y découvre, encadré de noir, l’hommage funèbre rendu par Kanapa. Cela le sidère. Le lendemain, le fils de son hôte lui tend deux gros volumes à couleur rosâtre : " Jean Kanapa (1921-1978) — Une singulière histoire du PCF, de Gérard Streiff — Thèse de doctorat de l’IEP ".

C’est donc à son insu que Kanapa a sauté sur Michel Boujut et ne le lâchera plus pendant un bon bout de temps. Il va donc se procurer ses écrits ainsi que tous les ouvrages (souvent de communistes repentis) qui parlent de lui : ceux de Pierre Daix, Dominique Desanti, Edgar Morin, Annie Kriegel (Kanapa fut son témoin de mariage…) etc. Il ira à la rencontre de plusieurs d’entre eux et finira par avoir un entretien avec Jérôme Kanapa, le fils.

On est ainsi amené à passer en revue, de façon très vivante, nombre de personnages et d’événements qui ont marqué l’époque de la " guerre froide " et à mieux comprendre comment se sont formés les Kanapa. Certes, tous n’avaient pas son indiscutable talent, mais ils défendaient les mêmes idées. A la lecture du livre on saisit beaucoup mieux pourquoi, après la Libération, de nombreux jeunes (y compris celui dont vous lisez la prose) ont rejoint le PCF, persuadés que malgré la phraséologie ambiguë de ses dirigeants, il n’était pas possible de bouleverser la société française sans un parti de masse soutenu par l’URSS et les démocraties populaires.

Kanapa n’avait pourtant aucun antécédent stalinien dans sa famille. Il était issu d’une famille juive d’Europe orientale et son père était même directeur de banque. Dans sa jeunesse étudiante il fut l’un des disciples admiratifs de Jean-Paul Sartre venu en 1937 comme professeur de philosophie dans son lycée. Par ailleurs, il dévorait romans et films américains. C’est en août 1944 qu’il adhérera au PCF et s’éloignera progressivement de son mentor. Pour se faire pardonner son absence de participation à La Résistance (ainsi que la profession de son père…) il deviendra un militant modèle, pur et dur.

A l’âge de 27 ans, en 1948, on lui confie la direction de la nouvelle revue, " La Nouvelle Critique ". Plus tard, il avouera qu’il réécrivait certains articles, " et pas pour des raisons de style "… " Mis devant le fait accompli " leurs auteurs ne protestaient pas… En août 1948 il participe au " Congrès des intellectuels pour la paix " qui se tient à Wroclaw en Pologne. Il écoute sans problème le romancier soviétique Fadéiev (qui remplace l’apparatchik Jdanov, malade) insulter son ancien maître : " Sartre, cette hyène dactylographe, ce chacal muni d’un stylo… ! "

Sans problème apparent, il deviendra un fidèle de la ligne " jdanovienne " et subira l’assaut de Sartre qui, après quelques années de flirt avec le PCF et les Soviétiques, s’en écartera en 1954. Il devait répondre à un article de Kanapa qui le mettait en cause par une formule qui fit florès : " Le seul crétin, c’est Kanapa ! ".

Il est un petit opuscule de notre héros, paru en 1950, qui aide à mieux comprendre comment on pouvait se croire révolutionnaire, à cette époque, bien que stalinien (j’en parle d’expérience…). Son titre est " Le traître et le prolétaire — ou l’entreprise Koestler et Co. Ltd — suivi d’inédits sur Les procès de Mathias Rakosi ". D’une plume brillante il attaque " Le zéro et l’infini " d’Arthur Koestler où le héros, Roubachoff, symbolise les condamnés des procès de Moscou des années 1930. Il se résout à " avouer " des crimes qu’il n’a pas commis " pour servir la cause ". A ce triste sire Kanapa oppose les militants communistes héroïques comme le bulgare Dimitrov, accusé en 1933 de l’incendie du Reichstag (en fait, allumé par les nazis) et acquitté quelques mois plus tard grâce à son attitude courageuse et au soutien international ; le héros tchèque Julius Fucik, torturé et mis à mort par la Gestapo en 1943, dont tous les militants ont lu son texte clandestin " Écrit sous la potence " ; ou encore le dirigeant communiste hongrois Mathias Rakosi, emprisonné 15 années de suite de 1925 à 1940. Aucun d’entre eux n’a rien avoué et a su toujours défendre implacablement ses idées.

Dans ce même petit livre on trouve en appendice des extraits des interventions de Rakosi au cours de ses nombreux procès pendant son emprisonnement et l’on demeure admiratif devant tant de cran, d’insolence et de conviction. De 1945 à 1956 il deviendra secrétaire d’un parti stalinien de choc qui s’illustra en 1949 avec le procès Rajk. Pourtant, nous tous, un mois plus tôt, avions participé au " Festival mondial de la jeunesse et des étudiants pour la paix " qui se tenait à Budapest, et avions clamé régulièrement " Eljen Rakosi ! " (Vive Rakosi !), convaincus de rendre hommage à un authentique révolutionnaire.

Ce que la jeune génération ignore (et que beaucoup d’" anciens " ont oublié), c’est que Kanapa n’est pas resté le stalinien de marbre régnant sur les intellectuels du parti. Ses yeux ont commencé à s’ouvrir après le rapport Khrouchtchev de 1956 condamnant les " crimes de Staline ". A la même date il est envoyé à Prague puis en 1963 à Moscou, comme envoyé spécial de l’Humanité. Il y restera jusqu’en 1966. En somme il aura passé 8 ans dans les pays du " socialisme réel " où il se " dékanapisera " progressivement. Revenu en France il deviendra le " conseiller " de Waldeck Rochet puis de Georges Marchais. On dit même que c’est lui qui a écrit les meilleures pages du livre de ce dernier, " Le défi démocratique ", paru en 1973. Mais il défendra la nouvelle ligne avec autant d’acharnement qu’auparavant : dédicaçant en 1967 son roman " Les Choucas " à son fils Jérôme, il précise que dans son livre " il est quand même moins question des choucas que des fanatiques qu’il faut être ".

Pour mieux illustrer le rôle essentiel (et souvent méconnu car caché) que jouait Kanapa dans la direction du Parti, il suffit de parcourir le livre paru en 1984, 6 ans après sa mort, sous le pseudonyme de Fabien : " Kremlin-PCF, conversations secrètes ", et publié chez Olivier Orban par un groupe d’opposants du PCF. On y prend connaissance de nombreux documents inédits au cours d’un périple de quatre mois (juillet à novembre 1968). On y trouve de nombreux écrits de Kanapa : les notes prises par lui au cours des entretiens à Moscou entre Waldeck Rochet et Souslov puis Brejnev, un compte-rendu de la session du Comité Central du PCF qui se prononça contre l’intervention soviétique en Tchécoslovaquie, des notes rédigées pour Waldeck Rochet, et enfin un compte-rendu de la rencontre Waldeck-Brejnev qui eut lieu à Moscou après l’intervention soviétique. On comprend que le Kremlin ait considéré Kanapa comme une espèce de traître et lors de son décès, en 1978, il présentera ses condoléances dans un communiqué " d’une sécheresse insolente ".

Ses dernières paroles, murmurées à son fils, auront résumé en trois mots l’amertume de sa prise de conscience : " L’URSS, quel gâchis ! ".

Bien que placé au Bureau Politique en mai 1975, il sera resté un des hommes de l’ombre les plus influents dans le PCF, aussi bien pendant ses dix premières années staliniennes que dans les vingt dernières khrouchtchéviennes et post-krouchtchéviennes.

Si Philippe Robrieux parle longuement de lui dans son Histoire intérieure du parti communiste, le manuel d’histoire du PCF (publié par ce dernier en 1964) l’ignore, de même que certains auteurs comme Jacques Fauvet, dans son Histoire du parti communiste français (1977). Indiscutablement il dérange les actuels communistes. Il est très instructif de constater que dans son superbe et volumineux album consacré au centenaire de l’Humanité, Bernard Chambaz, communiste et fils du dirigeant communiste ayant participé à la rédaction du manuel d’histoire du PCF, se contente de lui consacrer 3 lignes (p. 240) qui se terminent ainsi : " Il développe une nouvelle ligne prolétarienne et des jugements moralisateurs sinistres et Wurmser le seconde à l’occasion ".

C’est quand même un peu bref !

RECTIFICATIF

Dans l’article de Jean-Michel Krivine "Jean Kanapa, le Gêneur" une erreur de votre rédacteur a fait dire à l’auteur que le Comité Central du PCF se serait prononcé " pour l’intervention soviétique en Tchécoslovaquie " — ce qui est une falsification historique, que l’auteur n’a nullement commis ! Il fallait , bien sûr, lire : " un compte-rendu de la session du Comité Central du PCF qui se prononça CONTRE l’intervention soviétique en Tchécoslovaquie ". Même si son opposition se traduisit plutôt mollement…

Notes

absent

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