Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 555 novembre 2009 *

LES NÔTRES

Angel Fanjul (1927-2009) et Dora Coledesky (1928-2009)

Cf. aussi : [Les Nôtres] [Argentine] [Malewski Jan]

Jan Malewski

Dora Coledesky © DR

Dora Coledesky © DR

Avec Angel Fanjul, dit Heredia, mort le 29 mars, et Dora Coledesky, morte le 17 août, disparaissent deux militants argentins exemplaires, faisant partie, comme l’a écrit Hugo Moreno, « de cette cohorte des “Archanges”, évoquée par Paco Ignacio Taibo II dans son beau livre portant ce titre, des personnages quasiment inconnus ou oubliés, avec leur ténacité, leurs espérances, leurs illusions mais aussi leurs déceptions, leurs projets originaux, leurs qualités et leurs défauts. De toute manière avec une vie exemplaire ».

Angel a fait ses premières armes politiques en 1944, alors qu’il terminait ses études secondaires, élu secrétaire de la Fédération des étudiants du secondaire. Avec Dora, ils intègrent un petit groupe trotskiste fondé par Esteban Rey, puis participent avec lui à la fondation du Mouvement ouvrier marxiste (MOR). Malgré ses faibles forces, le MOR a joué un rôle important dans la grève de la Fédération des travailleurs de l’industrie sucrière en 1948, au point que Perón dénoncera alors « la main trotskiste » en accusant le MOR d’avoir été l’instigateur de cette lutte. Après la disparition du MOR et un court passage dans l’organisation fondée par Hugo Bressano (dit « Nahuel Moreno »), Angel et Dora ont rejoint le GCI (Groupe Quatrième Internationale), dirigé par Homero Cristalli, plus connu sous le pseudonyme de « Posadas », qui fondera le Parti ouvrier révolutionnaire (trotskiste), POR (T), reconnu comme section argentine de la IVe Internationale au congrès mondial de 1951. Il s’agissait d’un courant qui, dès 1945, essayait de comprendre le phénomène péroniste et qui cherchait à s’implanter dans la classe ouvrière et le mouvement syndical, sans perdre son identité trotskiste en y défendant son programme et une perspective internationaliste. Angel y sera membre de la direction, le représentant légal et le directeur de Voz Proletaria (Voix Prolétarienne), organe du parti.

Le POR (T) et le Bureau latino-américain (BLA) dirigés par Posadas travaillaient en collaboration étroite avec la direction de la IVe Internationale et avec Michel Raptis (dit « Pablo »). Ils partageaient la même sensibilité envers la « révolution coloniale » et la conviction qu’il fallait construire un « parti mondial » dont les sections nationales seraient insérées dans le mouvement des masses réel. Cette collaboration dura dix ans. L’arrestation aux Pays-Bas, en 1960-61, de Michel Raptis et de Sal Santen du fait de leur engagement aux côtés du FLN algérien a distendu ces liens. En 1962, le BLA a convoqué une conférence internationale à Montevideo, se séparant publiquement de la IVe Internationale.

Au cours des années marquées par la révolution cubaine, dont l’écho a retenti dans toute l’Amérique latine, la solidarité avec Cuba a pris une place centrale. Angel Fanjul a participé, fin 1959, au Chili, à la préparation de la Première rencontre internationale de la jeunesse convoquée par les Cubains, puis au Congrès qui a eu lieu à La Havane en 1960. La délégation trotskiste y a mené une importante bataille pour le soutien à la révolution tout en s’opposant au « modèle du socialisme bureaucratique », ce qui a conduit à une violente altercation avec les staliniens. C’est l’intervention de Che Guevara qui a alors coupé l’herbe sous leurs pieds. Angel a pu longuement discuter avec le Che au cours des trois mois qu’il a passés à La Havane et, symboliquement, c’est le Che qui l’a accompagné à l’aéroport lorsqu’il quitta l’île.

L’année 1968 marque pour Angel et Dora leur rupture avec Posadas. Jusque-là, au sein du noyau central du BLA il n’y avait pas de différences fondamentales. Cette interaction entre « le chef », Posadas, et son entourage, l’un alimentant l’autre, peut permettre de comprendre comment des militants ouvriers et intellectuels de valeur ont presque aveuglement suivi la dérive de Posadas. Mais Angel et Dora n’ont pas accepté son orientation en soutien à l’intervention soviétique en Tchécoslovaquie, qui mettait fin au « printemps de Prague » et aux espoirs d’un « socialisme à visage humain ». Ils ont alors été exclus ignominieusement du POR (T). Mais alors que Posadas avec un groupe de militants furent emprisonnés à Montevideo à la fin de l’année 1968, Angel Fanjul, en sa qualité d’avocat, s’y était rendu et obtint leur libération. Hugo Moreno a écrit plus tard : « Au cours de la défense Posadas a proposé à Fanjul sa réintégration dans l’organisation, proposition catégoriquement rejetée par ce dernier. Cette attitude dit plus sur sa qualité politique et humaine que beaucoup de textes et de résolutions. »

En 1970 Angel et Dora avec d’autres militants ont construit un groupe nommé Fraction bolchévique, puis Cours nouveau, publiant un périodique du même nom. Ils s’opposaient à l’orientation de la IVe Internationale et à celle du PRT argentin, dirigé par Roberto Santucho, en particulier en ce qui concerne la lutte armée en Amérique latine. L’Argentine était alors marquée par les luttes contre la dictature (1966-1973), la montée du mouvement ouvrier et l’apparition des premières organisations politiques armées. En 1969 cette situation a conduit au « Cordobazo », le soulèvement insurrectionnel dans la ville de Cordoba, suivi par d’autres. Mais la chute de la dictature en 1973 et le retour de Perón, s’ils ont conduit à une décomposition et à une crise du péronisme, n’auront pas mis fin à la répression, organisée par l’appareil d’État, les directions des syndicats péronistes, puis par la « Triple A » (Alliance anticommuniste argentine) qui en quelques mois va assassiner des centaines de militants révolutionnaires. En mars 1976, les forces armées imposent une nouvelle dictature (1976-1983), qui va assassiner et faire « disparaître » trente mille militantes et militants progressistes. Des camarades d’Angel et Dora feront partie des victimes et leur petite organisation ne parviendra pas à protéger les siens dans la clandestinité. Angel et Dora durent s’exiler, s’installant en France en 1976. Ils y resteront jusqu’en 1984, militant au sein de la LCR, où ils s’engageront dans le débat — Angel sera membre du Comité central au titre de la « Tendance 3 » — en particulier en s’opposant à la position majoritaire sur l’intervention soviétique en Afghanistan (1980), qu’ils trouvaient par trop « campiste », et sur la guerre des Malouines (1982) : ils furent parmi ces rares anti-impérialistes argentins qui ont su garder la distance critique envers l’aventure chauvine de la dictature aux abois… Ils participaient aux organisations de solidarité (Groupe des avocats en exil), Dora était active dans le Groupe des femmes latino-américaines, ils aidaient à l’édition d’Inprecor, publiaient une revue destinée à l’Argentine (« Divergencia », « Divergence » — toujours critiques, jamais suivistes — alors que bien d’autres éditaient alors des revues intitulées « Convergence »…).

Revenus en Argentine, ils ont reconstruit le groupe Cours nouveau. Dora s’est engagée dans la construction du mouvement des femmes, en particulier dans la lutte pour le droit à l’avortement, à laquelle elle a consacré le reste de sa vie. En janvier 2003, au cours de l’Assemblée pour le droit à l’avortement tenue dans le cadre de la Rencontre nationale des Femmes de Rosario, Dora expliquait : « Je pense que nous ne luttons pas pour une cause sectorielle, que l’avortement n’est pas seulement une question particulière qui nous concerne, nous luttons pour que le monde change, pour un changement de l’humanité, nous devons donc être claires, nous luttons pour la dignité humaine…, pour un monde différent qui non seulement est possible, mais qui est nécessaire et essentiel si nous voulons gagner la dignité humaine… »

Engagés ensemble depuis leur jeunesse dans la lutte pour un monde meilleur, Angel et Dora nous ont quitté à quelques mois d’intervalle, comme ils ont vécu : engagés, critiques, dévoués, ne cherchant jamais à se mettre devant les autres. ■

[Je remercie Hugo Moreno, dont le long article écrit après la mort d’Angel a servi de base pour ce court hommage]

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