Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 555 novembre 2009 *

LES FEMMES DANS LA MONDIALISATION

Le neutre n’existe pas

Cf. aussi : [Féminisme]

Didier Epsztajn

Jules Falquet, De gré ou de force — Les femmes dans la mondialisation, La Dispute, Paris 2008, 21,00 euros

Dans l’introduction, Jules Falquet insiste sur l’imbrication des rapports sociaux de pouvoir (de sexe, de classe et de « race »), ceux-ci peuvent être considérés comme intersécants (Kimberle Crenshaw), coextensifs (Danièle Kergoat) ou coformés (Paola Bacchetta). Quelque soit la définition choisie, ils font plus et bien autre chose que s’additionner ou se superposer. Cet angle d’analyse englobant, permet à l’auteure d’aller plus loin que l’universel abstrait, les généralisations hâtives ou les remodelages des oppressions spécifiques par le capitalisme dans le monde (et en particulier en Amérique latine).

Sans partager l’ensemble des positions de l’auteure, je souligne que ce livre est d’un apport précieux en ces temps de marginalisation du féminisme, tant du point de vue des idées que de son autonomie organisationnelle.

Dans le premier chapitre Jules Falquet présente des points de repère pour l’analyse de la mondialisation néolibérale, du démantèlement du Welfare State (« État providence ») et de ses conséquences en particulier pour les femmes (circuit de mobilité d’une majorité de femmes sous-qualifiées vers les métropoles pour en assurer l’intendance). Les nouvelles législations visent à réduire le droit au travail et à favoriser un modèle de travail précaire, flexibilisé et dévalorisé. Le modèle de genre, le travail des femmes, tend à devenir le modèle imposé à toute la population. « La mondialisation néolibérale, comme la révolution industrielle avant elle, libère une grande quantité de main-d’œuvre en piochant dans les derniers réservoirs de main d’œuvre disponibles, notamment féminine et rurale, qui étaient demeurés hors des rapports de productions salariés ». Mais « peu de pays sont prêts à laisser se déplacer librement cette main-d’œuvre ou la faire venir en toute légalité. » Les flux migratoires de proximité des femmes depuis plus d’un siècle deviennent aujourd’hui plus internationaux.

Le second chapitre « Hommes en armes et femmes de service » étudie les « dialectiques des sexes sur les nouveaux marché du travail ». Pour les femmes, il s’agit principalement de travail de service (nettoyage, entretien, soins à domicile) et activités associées au sexe comme gagne-pain (la prostitution). L’auteure souligne parallèlement l’explosion du « travail en armes » pour les hommes. On pourra discuter de cette présentation, mais il est indéniable que l’internationalisation de la traite des femmes et de la prostitution, sans oublier le développement des marchés de la pornographie, comme celui des trafics d’armes, de mercenaires et la privatisation des conflits est une dimension non négligeable de la mondialisation du capitalisme.

Est-il besoin de préciser que lorsque l’auteure parle « d’hommes et de femmes, il s’agit de concepts sociologiques, définis non par la biologie, mais par des rapports sociaux de pouvoir » Il existe « des femmes biologiques parmi les hommes en armes et des hommes biologiques parmi les femmes de service. »

Cette analyse fait ressortir un durcissement des rapports sociaux de sexe et une nette aggravation de la situation matérielle de la majorité des femmes dans le monde.

Le troisième chapitre traite de « Développement et participation selon les institutions internationales ». Jules Falquet insiste sur la stratégie « de récupération du travail matériel et de la légitimité morale du mouvement des femmes et féministe » ; l’absorption des organisations dans les conférences de l’ONU, les ONG en substitution des lieux de mobilisation autonome, la professionnalisation et la marchandisation « au détriment d’une militance choisie et gratuite ».

Elle fait ressortir que la « proposition féministe globale se parcellise en une série de thèmes fragmentaires déconnectés les uns des autres » et qu’il s’agit d’une « dépolitisation et perte d’autonomie conceptuelle et organisationnelle — et par conséquent de radicalité et de potentialité transformatrice ».

Jules Falquet dénonce, à juste titre, qu’à la conférence de Pékin « le scandale majeur n’était plus l’appauvrissement spécifique des femmes par suite de l’ajustement structurel, mais le fait que des coutumes sexistes ou des exigences bureaucratiques inadaptées empêchaient les femmes pauvres d’accéder au crédit bancaire. »

Dans le chapitre « Chiffres, concepts et stratégies du développement néolibéral » l’auteure revient, entre autres, sur les indicateurs de développement genrés, sur la monétarisation contre la socialisation (micro-crédits versus interventions des collectivités ou des états.)

Enfin le chapitre V « Trois questions aux mouvements sociaux progressistes » permet à l’auteure des développements sur « la division du travail et le processus de production d’une révolution » en critiquant la marginalisation des femmes par rapport à leurs compagnons dans les mouvements révolutionnaires (ex. en Amérique du sud). Il ne faut pas oublier que la répression et la torture même « étaient éminemment sexuées ». Elle souligne les impasses faites sur l’oppression des femmes dans la famille. De plus, Jules Falquet insiste sur la nécessité de rendre « visibles à la fois les populations noires et le racisme » pour « questionner aussi bien l’État et ses politiques, que l’attitude des autres mouvements sociaux. »

Tout en soulignant l’absence d’alternative aujourd’hui constituée à cette marche du monde et à ses conséquences pour les populations, l’auteure interpelle « Il faut poser aux mouvements sociaux les plus progressistes ces trois questions de confiance et certainement bien d’autres encore, notamment dans le domaine du racisme, du classisme, du sexe et de la sexualité. Il faut les questionner sans cesse jusqu’à ce qu’ils finissent par y répondre de manière favorable aux femmes – à toutes les femmes, en prenant en compte la diversité de leur position de classe, de race, de nationalité, de culture et de situation migratoire. » Ces questions devraient être aussi les nôtres, en permanence et non en supplément d’âme. Il en va de la possibilité même de tracer une ou des sorties émancipatrices majoritaires de ce monde.■

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