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Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Dernières nouvelles 2011

LUNDI 24 JANVIER 2011 TUNISIE

La révolution en marche

Cf. aussi : [Tunisie]

Ataulfo Riera *

Manifestation à Tunis le 24 janvier 2011. Photothèque Rouge/Akremi Mesbah

Manifestation à Tunis le 24 janvier 2011. Photothèque Rouge/Akremi Mesbah

« Le trait le plus incontestable de la Révolution, c’est l’intervention directe des masses dans les événements historiques. D’ordinaire, l’Etat, monarchique ou démocratique, domine la nation ; l’histoire est faite par des spécialistes du métier : monarques, ministres, bureaucrates, parlementaires, journalistes. Mais, aux tournants décisifs, quand un vieux régime devient intolérable pour les masses, celles-ci brisent les palissades qui les séparent de l’arène politique. (...) L’histoire de la révolution est pour nous, avant tout, le récit d’une irruption violente des masses dans le domaine où se règlent leurs propres destinées. »1

Pendant toute la semaine qui a suivi la chute de Ben Ali, les manifestations exigeant la dissolution de son parti, le RCD, n'ont cessé de se multiplier, allant jusqu'au saccage de ses locaux dans toutes les villes du pays. Sous la pression des masses, ce parti s'est, de facto, sabordé mais ses principaux cadres dirigeants détiennent toujours les postes clés de l'appareil d'Etat, au niveau administratif, productif, policier et bien entendu gouvernemental.

Un gouvernement provisoire affaibli

A Tunis, les manifestants ont été rejoint par des milliers de jeunes chômeurs venus en caravane du centre du pays, dont ceux de Sidi Bouzid où la révolte à commencé en décembre dernier, afin d'exiger la chute du gouvernement provisoire. Des milliers de manifestants occupent en permanence la rue, bravant y compris le couvre-feu. Signe qui ne trompe pas: les officiers de l'armée et de la police s'adressent désormais poliment à eux pour leur demander, bien en vain, de se disperser...

Vendredi 21 janvier, de plus en plus mis en difficulté par cette pression, le Premier ministre Mohammed Ghannouchi avait pourtant promis de quitter la scène politique après les élections... tout comme Ben Ali l'avait fait peu avant sa chute! Il a aussi annoncé que toutes les lois antidémocratiques, comme la loi antiterroriste ou le code de la presse, seraient éliminées. Des partis politiques d'opposition ont été légalisés et, face à la révolte dans les prisons, des milliers de prisonniers ont été amnistiés. Mais cela ne suffit pas: la rue demande un changement radical et immédiat et, ainsi que le souligne le camarade Fathi Chamki, la légitimité est aujourd'hui dans la rue, pas dans les institutions.

Le gouvernement provisoire a ainsi décidé de rouvrir les écoles et les universités le lundi 24 janvier, mais le Syndicat général de l'enseignement primaire à immédiatement lancé un appel à la grève générale « jusqu'à la chute du gouvernement ». Réaffirmant son « engagement complet aux revendications de notre peuple consistant à faire tomber le gouvernement actuel considéré comme un prolongement du régime de Ben Ali », ce syndicat demande «la formation d’un gouvernement provisoire qui écarte, en son sein, les ennemis de nos populations ».

Pour la majorité du peuple tunisien en effet - qui l'évoque avec humour : « On a chassé Ali Baba, mais les 40 voleurs sont restés » - une chose est claire : les politiciens issus du régime de Ben Ali qui détiennent toujours les postes-clés doivent être évincés, et pas seulement du « gouvernement d’union nationale ». Ils doivent disparaître de la scène et les plus coupables jugés et condamnés pour leurs crimes. En outre, les choses n'en resteront sans doute pas là, car les masses veulent un changement en profondeur, non seulement démocratique, mais aussi social, dans les politiques économiques, dans le contrôle et la répartition des richesses du pays.

La bourgeoisie tente désespérément d'opérer un ravalement de façade avec le soutien de l'impérialisme, français et étatsunien en premier lieu. En Occident, les médias capitalistes raillent aujourd'hui le despote dont ils ont si longtemps caché les crimes. Ben Ali et son épouse servent à présent de boucs émissaires. Pour détourner l'attention du soutien dont la dictature a bénéficié de la part des milieux d'affaire. Et pour cacher les manœuvres en cours dans la coulisse, visant à frustrer le peuple tunisien des fruits de sa victoire. C'est ainsi notamment que les « marchés » sont entrés dans la danse. En révisant à la baisse leur sacro-sainte « notation » de la Tunisie, ils cherchent à punir les masses qui ont eu l'insupportable audace de se révolter non seulement contre un despote mais aussi contre sa politique néolibérale. Tant que les masses resteront mobilisées, ces tentatives resteront compromises et la situation demeurera extrêmement instable.

Contrôle ouvrier

Lors des manifestations des 22 et 23 janvier, fait inédit, 2000 policiers - dont certains portant un brassard rouge - ont marché ensemble et se sont mélangés aux manifestants. S'il s’agit évidement de s'excuser et de se réhabiliter aux yeux du peuple après la répression féroce de ces dernières semaines, il semble aussi qu'un réel processus de conscientisation soit en cours. Ces policiers exigent ainsi la création d’un syndicat et, comme l'a dit l'un d'entre eux « Nous aussi nous sommes des prolétaires », tandis que pour un second, « La révolution, c’est pour tout le monde. Nous aussi, nous réclamons des droits, des augmentations de salaire notamment ».

Moins « spectaculaire » mais sans aucun doute plus fondamental : les salariés et les fonctionnaires des entreprises publiques, des ministères et des administrations centrales de l’État, organisent des occupations de leurs lieux de travail pour réclamer l'épuration et l’exclusion des dirigeants, quasiment tous membres notoires du RCD. Dans plusieurs cas, cette exigence est même mise en pratique, comme à la Caisse nationale de Sécurité sociale, aux assurances Star et à la banque BNA où les directeurs ont été chassés sous les huées des travailleurs.

Des formes de contrôle ouvrier se développent également, avant tout par rapport aux livres de comptes des entreprises, afin de mettre à jour la corruption des nombreux patrons liés au régime de Ben Ali. Les employés de l’administration centrale des impôts, quant à eux, tout en exigeant la démission immédiate du directeur, ont pris le contrôle des dossiers afin d'enquêter sur les évasions fiscales des élites.

Le rôle du syndicat UGTT (qui compte 500 000 affiliés, dans un pays dont la population est, à près de 70%, urbaine), dont les militants sont très présents dans les manifestations, apparaît de plus en plus comme un élément central dans le processus, à la faveur de sa reprise en main par la base et son aile gauche. Les dirigeants bureaucrates liés au régime ont été mis de côté et, après avoir forcé le retrait des ministres UGTT du gouvernement provisoire, la base syndicale a poussé la direction a prendre formellement position en faveur de la démission du gouvernement actuel, à appeler à des grèves tournantes pour appuyer cette exigence et à constituer un « gouvernement révolutionnaire » avec les forces politiques de l'opposition.

Tout le pouvoir au peuple révolutionnaire: Pour un gouvernement des travailleurs !

Au travers des comités d'auto-défense, de ravitaillement ou de contrôle ouvrier dans les entreprises, des phénomènes de dualité de pouvoir apparaissent , tandis que les forces répressives de l'appareil d'Etat commencent à se diviser, une partie d'entre elles prenant fait et cause pour le peuple. A terme, elles pourraient se désagréger si des comités de soldats et de policiers étroitement liés aux comités populaires font leur apparition.

La situation en Tunisie correspond parfaitement à la définition classique donnée par Lénine d'une situation révolutionnaire : ceux d'en haut ne peuvent plus gouverner comme avant, tandis que ceux d'en bas ne veulent plus être gouvernés comme avant. Le processus populaire, par sa dynamique propre à chaque situation révolutionnaire authentique, pose ouvertement la question du pouvoir et trace la perspective de sa transcroissance permanente en une révolution socialiste. Une telle issue n'est pas absolument garantie, mais elle est possible.

A côté des exigences démocratiques élémentaires - épuration, convocation d'une assemblée constituante, organisation d'élections réellement démocratiques - le maintien, l'extension et la centralisation/articulation des positions que les travailleurs tunisiens sont en train de conquérir seront un enjeu clé dans les semaines à venir. La classe dominante fera tout son possible pour les lui arracher.

Pour l'instant – mais pour l'instant seulement - la bourgeoisie tunisienne, principal soutien de la dictature, est discréditée et se trouve dans une situation précaire tandis que l'impérialisme a été pris de court par l'ampleur et la profondeur du soulèvement populaire. L'opposition modérée est assez faible et quant aux islamistes, s'ils sont reconnus par les masses comme un courant politique qui doit légitimement s'intégrer dans le processus démocratique, ils n'ont pas de réelle influence sur elles.

Dans ce cadre, l'UGTT est la seule organisation ouvrière de masse jouissant aujourd'hui de la confiance de la population. Elle pourrait jouer, si elle se débarrasse définitivement des bureaucrates qui ont été complices ou complaisants envers le régime, un rôle décisif, avec l'appui actif des militants révolutionnaires, de la gauche radicale tunisienne et avec le soutien de la solidarité internationaliste. La mise en avant du mot d'ordre d'un gouvernement des travailleurs de l'UGTT appuyé sur les comités populaires, pourrait prendre rapidement toute son importance. L'invitation que vient de lancer la direction de l'UGTT à constituer avec elle un « gouvernement révolutionnaire » va dans ce sens, mais elle s'adresse à toutes les forces politiques d'opposition, y compris à son aile bourgeoise. De nouvelles décantations seront donc nécessaires.

En définitive, comme le soulignent nos camarades de la Commission Maghreb du Nouveau parti anticapitaliste en France : « Face à la crise mondiale du capitalisme, les travailleurs et la population de Tunisie nous montrent la seule issue possible: la lutte la plus résolue. S’organiser et lutter ici pour une alternative à l’ordre mondial capitaliste et à l’impérialisme qu’il porte en lui, c’est aussi un soutien à tous les peuples opprimés, tout comme leurs luttes sont un soutien et un véritable encouragement pour nous. »

* Ataulfo Riera est membre de la Direction nationale de la LCR belge.

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Notes

1. Léon Trotsky, Histoire de la Révolution russe

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