Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 662-663 avril-mai 2019

MOYEN-ORIENT ET AFRIQUE DU NORD

La fin de la crise politico-sociale n’est pas en vue

Cf. aussi : [Achcar Gilbert]

Entretien de Dina Yazdani avec Gilbert Achcar*

Dina Yazdani : En décembre dernier, le président Trump a annoncé que les États-Unis avaient vaincu l’État islamique (ÉI, Daech) en Syrie et qu’il retirait toutes les troupes américaines du pays. Le mois dernier, après avoir accepté de garder 400 soldats américains en Syrie, il a de nouveau affirmé que les forces américaines avaient récupéré 100 % du territoire de l’ÉI. L’État islamique est-il vraiment défait – peut-il être défait ?

Gilbert Achcar : C’est une bonne question, en effet. La nature même de ces réseaux rend très difficile leur suppression. ÉI est la continuation d’Al-Qaïda en Irak, qui s’était transformé en l’État islamique d’Irak, puis est réapparu en Syrie pendant la guerre civile, devenant l’État islamique en Irak et au Levant, puis l’État islamique tout court après son retour en Irak. Ce genre d’entreprise terroriste va durer tant qu’il y aura des facteurs d’hostilité violente envers les États-Unis et les régimes locaux. Nous continuerons de voir apparaître diverses marques de réseaux terroristes aussi longtemps que les causes sous-jacentes existeront.

Dina Yazdani : Depuis que l’ÉI a perdu le territoire qu’il avait réussi à conquérir en Irak et en Syrie, pensez-vous qu’ils auront davantage recours à la guérilla ou qu’ils se scinderont en plus petits groupes, ce qui rendra plus difficile leur répression par les forces américaines et autres ?

Gilbert Achcar : Eh bien, il n’était pas difficile de prévoir que face à une puissance écrasante – le monde entier est ligué contre ÉI – ils ne seraient pas capables de tenir longtemps sur le vaste territoire qu’ils contrôlaient à leur apogée. Ce qui est le plus surprenant, c’est qu’ils aient réussi à en garder une partie jusque très récemment. C’est un témoignage de leur détermination, renforcée par le sentiment d’être pris au piège dans leurs derniers retranchements.

Mais sinon, la réponse logique des combattants face à de telles circonstances est d’abandonner le territoire sous leur contrôle et de recourir à la guérilla et/ou à des attaques terroristes, que ce soit dans la même région ou dans le reste du monde. Il ne faut pas oublier que l’ÉI, ou ÉIIL, s’est étendu à d’autres territoires régionaux comme le Sinaï et la Libye, ainsi qu’à des territoires au-delà du monde arabe, en Afrique subsaharienne ou ailleurs. Comment peut-on donc prétendre y avoir mis fin alors qu’ils ont réussi à constituer un vaste réseau international encore actif sur plusieurs territoires ?

Dina Yazdani : Donald Trump a clairement indiqué que la défaite de l’ÉI était, à son avis, la seule mission de l’Amérique en Syrie. Puisqu’il prétend que le groupe a été défait, du moins sur le plan territorial, quelle est sa stratégie en Syrie ? Pensez-vous que les troupes américaines vont être retirées progressivement, et qui les remplacerait si elles le faisaient ? Cela ne joue-t-il pas en faveur de l’Iran, qui a fait pression sur les États-Unis pour qu’ils partent ?

Gilbert Achcar : Dans la position de Trump sur la Syrie il y a une contradiction fondamentale. C’est manifeste dans le fait que nombre de ceux qui sont généralement tout à fait d’accord avec lui sont pour une fois plutôt mécontents de la position qu’il a adoptée à l’égard de la Syrie. Benjamin Netanyahou, le Premier ministre israélien, est d’accord avec Trump sur pratiquement tout, sauf sur cette question. Cela, parce que le désir de Trump de retirer des troupes de Syrie s’oppose à la priorité anti-iranienne de Netanyahou, car la seule fonction clé de la présence américaine en Syrie est précisément de s’assurer que le vaste territoire à l’est de l’Euphrate, qui est maintenant contrôlé par les troupes kurdes soutenues par les États-Unis et leurs partenaires arabes des Forces démocratiques syriennes, ne tombe pas sous le contrôle iranien.

Si les troupes américaines quittent le nord-est de la Syrie, les troupes kurdes ne resteront pas dans les parties arabes de ce territoire. Ils se retireront dans les régions kurdes, dans ce qu’ils appellent Rojava. La principale menace pour eux, c’est la Turquie, pas l’Iran. Le président turc saisit toutes les occasions de promettre qu’il va envahir le territoire dominé par les Kurdes dans le nord-est de la Syrie. Le territoire peuplé d’Arabes à l’est de l’Euphrate serait ainsi ouvert au contrôle du régime syrien, ce qui signifie soit le contrôle russe, soit le contrôle iranien, soit les deux, puisque le régime syrien en tant que facteur indépendant n’est plus qu’une fiction de nos jours – il dépend entièrement de ses deux protecteurs. Le retrait des troupes américaines sera inévitablement une invitation pour les autres puissances à prendre le contrôle de ce vaste territoire.

Pour l’Iran, il s’agirait d’une opportunité très importante car elle lui permettrait de compléter le corridor qui va de Téhéran jusqu’aux rives du Liban, qui est devenu l’axe principal de la dynamique expansionniste du régime iranien. C’est pourquoi certains parmi les plus proches de Trump sur la question de l’Iran ont été très déçus par son annonce du retrait américain de la Syrie. Ils ont exercé des pressions sur lui, ce qui l’a amené à un compromis et à accepter d’y préserver des troupes plus réduites.

Dina Yazdani : Et quelle suite pour la Syrie ?

Gilbert Achcar : C’est très difficile à dire, non seulement pour la Syrie, mais pour toute la région car elle est entrée dans une longue période de déstabilisation à partir du printemps arabe en 2011. Les soulèvements étaient attendus depuis longtemps du fait de l’accumulation de tant de problèmes économiques, sociaux et politiques dans la région. Cela a malheureusement pris un caractère très tragique en Syrie. Ce dont nous sommes témoins aujourd’hui, ce n’est pas une victoire du régime syrien sur son opposition, mais bien la victoire de l’alliance entre l’Iran et la Russie sur le terrain en Syrie.

La grande question, du moins dans un avenir prévisible, est donc de savoir ce qui va se passer entre les deux partenaires de cette victoire. Comment les relations entre la Russie et l’Iran en Syrie vont-elles évoluer ? C’est la grande question parce que, bien que les deux pays aient convergé pour soutenir le régime de Bachar al-Assad, ils ont des projets très différents. La question de l’Iran est une carte maîtresse dans la main de Vladimir Poutine, car il est le mieux placé pour empêcher l’Iran de consolider sa présence en Syrie. Il n’aurait fait rien de tout cela juste pour contrôler la Syrie, parce qu’il contrôle déjà ce qui lui est nécessaire là-bas. Ce serait plutôt une carte de négociation dans ses relations avec l’Europe et les États-Unis.

Pour l’Europe, la question des réfugiés est la conséquence la plus grave de la tragédie syrienne. Des millions de Syriens ont dû fuir leur pays et se réfugier dans les pays voisins ou en Europe. Ils sont concentrés en si grand nombre dans certains pays, en particulier dans les pays voisins de la Syrie, qu’on ne peut envisager qu’ils puissent y rester pendant de nombreuses années sans devenir une source majeure de tension.

De nombreux pays ont un intérêt majeur à renvoyer ces réfugiés en Syrie, et la Russie en détient les clés, car c’est la seule puissance qui peut fournir une garantie de sécurité crédible aux réfugiés et les inciter à retourner dans leur patrie. La Russie est certes considérée par les Syriens comme une puissance pro-régime, mais qui n’a pas des intérêts dans les guerres de vengeance confessionnelles ou ethniques qui ont éclaté dans le pays. L’Iran, par contre, c’est l’exact contraire. Une grande partie des réfugiés syriens n’envisagerait pas de retourner dans des régions de Syrie dominées par l’Iran, une puissance motivée par un programme politique sectaire.

Cela dit, la seule prédiction sûre que l’on puisse faire au sujet de la Syrie, ou d’ailleurs de toute la région, est que la situation ne se stabilisera pas dans un avenir prévisible. La tourmente ne s’arrêtera pas là avant de nombreuses années, voire des décennies.

Dina Yazdani : Vous avez récemment écrit dans Al-Qods al-Arabi (1) que l’ordre despotique de l’ancien régime arabe finira par s’effondrer. Pouvez-vous expliquer ce que vous entendez par ordre despotique et ce qu’il faudra pour précipiter la chute de ces régimes ?

Gilbert Achcar : Le caractère despotique de l’ordre qui prévaut dans la région arabophone est évident, à quelques exceptions près. La Tunisie d’aujourd’hui, le seul des six pays où le printemps arabe a atteint son apogée qui a réussi à maintenir ses acquis démocratiques, est l’une de ces exceptions. Un autre pays c’est le Liban, un pays qui a une longue tradition politique différente en raison de son système politique multiconfessionnel. Mais la plupart des États de la région sont soit des autocraties, soit des dictatures militaires en ce sens que l’armée contrôle le régime, comme c’est le cas en Égypte et en Algérie, par exemple. Les huit monarchies arabes sont toutes des monarchies absolues, même celles qui ont une Constitution et un Parlement. La souveraineté appartient au roi, ou à l’émir ou au sultan dans les huit cas, et non au peuple. Tous les autres pays ont des régimes autoritaires.

Cet ordre despotique ne peut pas rester en place indéfiniment. Bien sûr, la question est de savoir après combien d’années cela va finir, et après avoir fait quel genre de dégâts et causé la mort de combien de personnes ? Ce que je voulais dire, cependant, c’est ce que je dis depuis 2011, depuis le tout début de ce que l’on a appelé le printemps arabe : j’ai insisté sur le fait qu’il ne s’agirait pas d’une phase de transition démocratique douce, pacifique et brève, comme l’indique l’étiquette de printemps arabe. L’onde de choc révolutionnaire de 2011 a touché toute la région. Cette année-là, la quasi-totalité des pays de la région ont connu une forte poussée de protestations sociales, dont six ont été le théâtre d’importants soulèvements. Ce n’était pas une coïncidence ou simplement le résultat d’une contagion linguistique. C’était le produit de l’accumulation pendant des décennies de plusieurs facteurs explosifs, dont les plus importants étaient les faibles taux de croissance économique qui ont entraîné les taux de chômage les plus élevés du monde, en particulier chez les jeunes, hommes et femmes.

Les mêmes ingrédients explosifs sont maintenant produits massivement à plus grande vitesse. Le chômage, le chômage des jeunes et toutes sortes de problèmes sociaux et économiques ne font que s’aggraver. Ils ne sont pas du tout sur le point de ralentir dans la région. C’est pourquoi j’insiste sur le fait qu’il s’agit d’une crise structurelle majeure qui ne peut être résolue sans un changement radical de l’ordre social, économique et politique de la région. Bien sûr, un tel changement n’est pas facile à obtenir, surtout face à des régimes qui sont résolus à massacrer pour rester au pouvoir.

Il faut des qualités exceptionnelles de direction pour être en mesure de faire face à un tel changement, et pour l’instant elles ne sont nulle part à l’horizon. Cela signifie que nous sommes confrontés à la perspective de nombreuses années, probablement plusieurs décennies, de troubles dans la région. Et il n’y a aucune garantie, bien sûr, d’une fin heureuse. Si un changement radical pour le mieux ne se produit pas, l’alternative est plus de chaos et de violence, et plus de descente vers la barbarie, dont l’État islamique était une si brutale illustration.

Dina Yazdani : Vous avez mentionné tout à l’heure que le printemps arabe a ébranlé toute la région. Les mobilisations auxquelles nous assistons aujourd’hui au Soudan, en Algérie, en Jordanie et à Gaza sont-elles une deuxième vague du printemps arabe ? Je pense qu’il est également intéressant de noter que ces pays n’ont pas connu de bouleversements massifs en 2011, contrairement aux six pays que vous avez mentionnés précédemment, et qu’ils n’ont pas connu de transformation politique significative durant cette période.

Gilbert Achcar : Mais vous auriez dû ajouter la Tunisie à la liste. La Tunisie a été le pays qui a ouvert la voie au printemps arabe lorsque le mouvement y a débuté en décembre 2010 et a remporté une victoire en janvier 2011. Depuis 2011, il y a eu un recul pour l’ensemble de la vague à l’échelle régionale : en 2013, la recrudescence révolutionnaire s’est transformée en réaction de réaction avec la restauration partielle des anciens régimes en Égypte et en Tunisie, et la violence réactionnaire s’est transformée en guerre civile en Libye et au Yémen. Malgré cela, la crise structurelle sous-jacente n’a cessé de s’aggraver partout, entraînant des luttes sociales et politiques qui ont commencé ou repris dans divers pays.

L’actuelle montée populaire au Soudan et en Algérie n’est pas un éclair dans un ciel bleu. Le Soudan a connu une vague de protestations en 2011, puis de nouveau en 2013, et un nouveau cycle l’année dernière avant la recrudescence actuelle. Face à la dure répression, il a fallu du temps pour que le mouvement prenne de l’élan dans le genre de mobilisation massive que nous avons vue ces dernières semaines. En Algérie, les protestations ont été limitées en 2011 et le régime a rapidement offert des concessions économiques, comme l’a fait le royaume saoudien. Ils ont réussi à acheter la tranquillité populaire en injectant de l’argent du pétrole sous la forme d’augmentations de salaires et de dépenses sociales. En Algérie, il y a un facteur supplémentaire qui est maintenant en jeu dans tous les pays arabes, c’est la crainte de se retrouver dans le genre de situation tragique qui s’est développée en Syrie au cours des dernières années ou celle que l’Algérie a connue dans les années 1990.

Mais comme nous pouvons le constater aujourd’hui, même une mesure aussi dissuasive que la terrible décennie de guerre que l’Algérie a connue il y a 20 ans n’a pas suffi à dissuader indéfiniment son peuple de se soulever. Les jeunes sont maintenant au premier plan. Ils veulent changer le régime. Ce ne sera pas facile, c’est sûr. Mais le fait est que le peuple algérien a rejoint à son tour l’aspiration régionale du peuple à affirmer sa volonté. « Le peuple veut… » est le slogan qu’on entend partout. Le peuple veut renverser le régime, ou le peuple veut ceci ou cela. C’est très important et cela va certainement continuer. Quelles que soient les défaites, la répression ne résoudra pas les problèmes fondamentaux. Même en Syrie, et malgré l’ampleur de la tragédie, les protestations sociales ont récemment augmenté. C’est dire qu’il s’agit d’un processus révolutionnaire à long terme et que d’autres pays se joindront tôt ou tard à la bataille.

Le Maroc est un autre pays qui a déjà connu d’importantes vagues de protestations sociales. La crise y couve et tôt ou tard, elle va exploser. Quiconque croit que l’Égypte a atteint la stabilité à long terme sous le régime dictatorial de Sissi se trompe. C’est un autre pays où le point d’ébullition sera de nouveau atteint, sans doute plus tôt que plus tard, car les conditions sociales et économiques deviennent insupportables.

Dina Yazdani : Le prince héritier Mohammed ben Salmane d’Arabie saoudite fait l’objet d’un examen de plus en plus minutieux. Ses violations des droits de l’homme sont une litanie croissante, depuis la guerre menée par les Saoudiens contre le Yémen jusqu’à l’assassinat brutal du journaliste Jamal Khashoggi et, plus récemment, à la détention massive et à la torture de militant·es très en vue, en particulier de militantes des droits des femmes. Pensez-vous que le royaume subit des pressions politiques ou économiques de la part de la communauté internationale pour inverser la tendance, d’autant plus qu’il se positionne comme un leader régional et même comme un acteur mondial ? Et la relation étroite qui existe entre l’administration Trump et Mohammed ben Salmane favorise-t-elle ou nuit-elle au respect des droits humains dans ce pays ?

Gilbert Achcar : Inverser le cours des choses dans le royaume saoudien entraînerait le renvoi du prince héritier de son poste – il est fondamentalement un enfant gâté. Il a grandi dans un environnement où il croit que tout lui est permis. Et il est très ambitieux et sans scrupule. Il est le produit d’une monarchie pourrie où quelques milliers de princes ont un accès presque illimité aux ressources de l’État. Ce que nous voyons aujourd’hui concentré en une seule personne ne représente pas un changement aussi important dans la situation du pays. C’est juste que Mohammed ben Salmane est devenu l’incarnation unique de l’élite dirigeante aux dépens des autres membres. Mais pour le reste de la population, le climat de terreur a toujours existé.

Le fait que Mohammed ben Salmane soit soutenu par Trump et sa famille – Jared Kushner occupant une position centrale à cet égard – a joué un rôle clé dans la limitation de l’impact domestique des dommages causés par l’assassinat bâclé de Jamal Khashoggi. Le royaume saoudien est si étroitement lié aux États-Unis que si Donald Trump quittait les lieux et était remplacé par un président ayant une attitude différente, cela pourrait bien conduire au renvoi du prince héritier. C’est certainement un problème pour un régime qui dépend tant des États-Unis pour sa sécurité que d’être dirigé par une personne qui est si détestée aux États-Unis – mis à part Trump et Kushner – et dans le reste du monde.

Dina Yazdani : J’aimerais poser une question qui invite à l’optimisme ou à une image fleurie de l’avenir du Moyen-Orient, mais je ne veux pas fabriquer d’optimisme s’il n’existe pas. Je vais donc plutôt vous demander quelle est la plus grande menace pour la stabilité au Moyen-Orient aujourd’hui ?

Gilbert Achcar : Ce n’est pas une menace, c’est une réalité. Le principal facteur de déstabilisation est le blocage socio-économique de la région. Ajoutez à cela plusieurs facteurs qui font couler de l’huile sur le feu. L’un d’entre eux est, bien sûr, l’État d’Israël. Les politiques provocatrices de Netanyahou ont considérablement accru la colère au niveau régional, et pas seulement parmi les Palestiniens. La guerre au Yémen est une source majeure de tension, en plus d’être la pire crise humanitaire de notre temps. Le comportement de l’Iran dans la région et la rivalité sectaire saoudienne sont également des facteurs clés dans l’augmentation des tensions dans toute la région. Il y a donc de nombreux facteurs de déstabilisation et presque aucun ne va dans la direction opposée.

Mais comme vous l’avez dit, nous ne pouvons pas fabriquer de l’optimisme, et il serait tout à fait artificiel de terminer sur une note optimiste face à des problèmes aussi graves et immenses. Je fais cependant une distinction entre optimisme et espoir. L’optimisme est, bien sûr, la croyance que le meilleur se produira, mais l’espoir est différent – il est conditionnel. L’espoir est un consentement, lorsque l’espoir existe c’est qu’il y a le potentiel pour réaliser quelque chose de mieux.

Et de ce point de vue, j’affirme catégoriquement qu’il y a des raisons d’espérer. Le potentiel existe. Il y a une nouvelle génération qui n’est pas prête à se soumettre comme les générations précédentes, une génération de jeunes rebelles qui continueront à se battre, surtout quand leur propre avenir et même leur propre présent sont en jeu. La question clé est celle de la direction, comme je l’ai mentionné plus tôt. Verrons-nous l’émergence de mouvements organisés et de leaderships capables de faire face à l’immense tâche de transformer cette partie du monde ? Si la jeune génération parvient à produire un mouvement organisé capable de canaliser leur formidable énergie pour apporter la transformation nécessaire, la région pourrait sortir de ce tunnel très sombre et reprendre le chemin de la modernisation et du développement.

C’est un grand « si », certainement, mais face au pessimisme qui prévaut aujourd’hui, il est important de souligner que le potentiel existe. Lorsque l’euphorie optimiste a prévalu en 2011, j’avais l’air pessimiste pour certains, et aujourd’hui, j’aurais l’air optimiste pour d’autres ou pour les mêmes. Mais je ne suis ni pessimiste ni optimiste : il s’agit simplement de reconnaître l’ampleur des problèmes et l’existence d’un potentiel qui n’a pas été écrasé et qui est très difficile à supprimer.

* Gilbert Achcar est professeur au SOAS (School of Oriental and African Studies, université de Londres). Il a publié en français notamment : Symptômes morbides (Sindbad-Actes Sud, Arles 2017), Le peuple veut (Sindbad-Actes Sud, Arles 2013), Marxisme, orientalisme et cosmopolitisme (Sindbad-Actes Sud, Arles 2015), les Arabes et la Shoah (Sindbad-Actes Sud, Arles 2009). Dina Yazdani est journaliste de Fair Observer, une organisation médiatique à but non lucratif qui anime un journal et des programmes d’éducation. Cet entretien a été publié le 18 avril 2019 par le site Fair Observer : https://www.fairobserver.com/region/middle_east_north_africa/interview-professor-gilbert-achcar-middle-east-politics-security-hope-16512/ (Traduit de l’anglais par JM).

Notes

1. Voir la traduction française à partir de la traduction anglaise publiée par Jacobin (Gilbert Achcar, « The Fall of Sudans’s “Morsisi” » : https://www.jacobinmag.com/2019/04/sudan-omar-al-bashir-arab-spring) dans ce n° d’Inprecor.

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