Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 644-646 octobre-décembre 2017

MOYEN-ORIENT ET AFRIQUE DU NORD

Marxisme, processus révolutionnaire et fondamentalisme islamique (1/2)

Cf. aussi : [Egypte]

Joseph Daher *

Le processus révolutionnaire au Moyen-Orient et en Afrique du Nord (MOAN) a souffert d’une série de défaites et de revers après des débuts prometteurs en 2011. Les forces progressistes et démocratiques ont été ou sont écrasées par deux forces contre-révolutionnaires – les anciens régimes et divers courants du fondamentalisme islamique – et leurs soutiens impérialistes et régionaux.

Manifestation des Frères Mulsulmans le 11/07/2013 © © Sharon Behn

Manifestation des Frères Mulsulmans le 11/07/2013 © © Sharon Behn

Les anciens régimes étaient et constituent la principale menace pour les soulèvements populaires. Parallèlement, les mouvements fondamentalistes islamiques doivent être considérés comme une force politique fondamentalement réactionnaire à travers toute la région.

Ce rôle contre-révolutionnaire nécessite une réévaluation d’une grande partie de la compréhension analytique de la gauche et de l’approche stratégique du fondamentalisme islamique. La gauche doit occuper une position indépendante des anciens régimes et des mouvements fondamentalistes islamiques, basée sur un programme en faveur de la démocratie, de la justice sociale, de l’égalité, de la libération et de l’émancipation des opprimées.

Pourquoi utiliser le terme « fondamentalisme islamique » ?

Des organisations telles que le soi-disant État islamique (EI) (connu aussi sous son acronyme arabe de Daesh), al-Qaïda, les diverses branches des Frères musulmans (FM) et le Hezbollah ont des différences quant à leur formation, leur développement, leur composition et leur stratégie. Néanmoins, ils partagent un projet politique commun, malgré des divergences significatives. Comme l’affirme Gilbert Achcar, toutes les variantes du fondamentalisme islamique partagent un objectif réactionnaire et confessionnel commun consistant à établir « un État islamique basé sur la charia » (1) qui préserve l’ordre capitaliste néolibéral existant.

Synthèse

Cet objectif unit les mouvements fondamentalistes islamiques, des tendances gradualistes aux courants djihadistes. Ainsi, par exemple, l’ancien adjoint du guide suprême du mouvement des Frères Musulmans égyptiens et considéré comme le numéro deux de l’organisation à l’époque, Muhammad Khairat al-Shater, déclarait en mars 2011, suite au renversement du dictateur Hosni Moubarak : « Les Ikhwan travaillent à restaurer l’islam dans sa conception globale pour la vie des gens, et ils considèrent que cela ne se fera qu’à travers une société forte. Ainsi, la mission est claire : restaurer l’islam dans sa conception globale; soumettre les gens à Dieu ; instaurer la religion de Dieu ; l’islamisation de la vie, renforcer la religion de Dieu ; établir la renaissance (Nahda) de la oumma (communauté ou nation musulmane) sur la base de l’Islam. (…) Ainsi, nous avons appris [pour commencer] à construire l’individu musulman, la famille musulmane, la société musulmane, le gouvernement islamique, l’État islamique mondial. » (2)

De manière similaire, le parti fondamentaliste chiite libanais Hezbollah (fondé officiellement en 1985) a constamment exprimé sa préférence pour un État islamique comme système politique de référence. Il fait valoir, toutefois, qu’en raison de la démographie confessionnelle et de l’arrangement politique constitutionnel du pays qui attribue le pouvoir politique par appartenances confessionnelles et ethniques, sa mise en œuvre est irréalisable dans les circonstances actuelles. Cela, cependant, n’a pas empêché le Hezbollah de s’opposer à plusieurs initiatives pour séculariser l’État libanais, les caractérisant toutes comme anti-islamiques (3). Par exemple, le mouvement islamique chiite a dénoncé le mariage civil comme « une mise en œuvre de l’athéisme » (4).

Les groupes fondamentalistes islamiques utilisent différentes stratégies et tactiques pour atteindre leurs objectifs. Comme l’affirme Achcar, « certains ont une stratégie gradualiste de réalisation de leur programme au sein de la société d’abord, et de l’État par la suite, alors que d’autres recourent au terrorisme ou à l’État par la force, comme c’est le cas pour le soi-disant État islamique (EI) » (5).

Les gradualistes comme les Frères Musulmans, le Hezbollah ou le Da’wa en Irak participent aux élections et aux institutions étatiques existantes. En revanche, les djihadistes comme al-Qaïda et l’EI considèrent ces institutions comme non islamiques et se tournent plutôt vers des tactiques de guérilla ou de terrorisme dans l’espoir d’une éventuelle saisie de l’État. Parmi les djihadistes, il y a également des débats et des divisions sur les tactiques et les stratégies pour atteindre leur objectif d’un État islamique. Dans divers contextes et périodes historiques, les différents courants fondamentalistes ont parfois collaboré et à d’autres époques ont été en compétition et se sont même affrontés.

Malgré leurs différences stratégiques, ces mouvements partagent tous un programme politique et une vision de la société réactionnaire et autoritaire. Cela se voit de façon assez claire et marquée dans leurs attitudes envers les femmes. Tous les courants du fondamentalisme islamique promeuvent une vision sexiste qui soutient la domination masculine et réduit les femmes à des rôles subordonnés dans la société. D’abord et avant tout, ils définissent la fonction principale féminine comme la « maternité » et, en particulier, l’éducation de la prochaine génération basée sur les principes islamiques. Ils imposent des codes vestimentaires et des comportements censés préserver l’honneur des femmes et celui de la famille.

Tout éloignement de ces normes et restrictions est considéré comme une concession à l’impérialisme culturel occidental par les mouvements fondamentalistes islamiques. Par exemple, le Guide suprême de la République islamique d’Iran (RII), l’ayatollah Ali Khamenei, a mis en garde contre l’application de la version occidentale de l’égalité entre les sexes, affirmant qu’elle a mené à la corruption (6). Les Frères Musulmans égyptiens ont dénoncé un rapport de l’ONU de 2013 qui appelait l’État égyptien à reconnaître le viol conjugal comme un crime, assurer l’égalité entre les hommes et les femmes dans le mariage, le divorce et les questions d’héritage, et mettre fin à la polygamie et à la dot, comme une tentative de « nuire à l’éthique islamique et visant à détruire la famille » (7). Ces « restrictions conservatrices sur le rôle des femmes », affirme Adam Hanieh, « font partie intégrante des objectifs contre-révolutionnaires au niveau plus large », et il conclut à juste titre que « la position sur les femmes est donc un baromètre clé pour la santé du processus révolutionnaire » (8). Les fondamentalistes islamiques ont des opinions réactionnaires semblables sur les personnes LGBTQI. Par exemple, le leader du Hezbollah, Hassan Nasrallah, a accusé les homosexuels de « détruire les sociétés ». Il a décrit les personnes LGBTQI comme une importation étrangère qui menacerait la société islamique de déviances morales et de modes de vie étranges (9).

De même, le salafiste égyptien Sheikh Youssef al-Qaradawi, qui est un point de référence pour les Frères Musulmans égyptiens, a décrit à maintes reprises les personnes LGBTQI comme des « pervers sexuels » et a appelé à leur châtiment collectif, y compris à les faire mourir (10). Enfin, les mouvements fondamentalistes islamiques ont ciblé les minorités religieuses dans leur propre pays et ont promu des discours et des comportements confessionnels contre elles. L’EI a mené, par exemple, des campagnes de meurtre, de violence et de répression contre les chrétiens, les yézidis et les autres minorités religieuses dans les territoires qu’il a occupés en Irak et en Syrie. Ses combattants ont également lancé des attaques terroristes contre les coptes en Égypte et les chiites en Irak.

Malgré une vision du monde réactionnaire commune aux mouvements fondamentalistes islamiques, les marxistes doivent néanmoins reconnaître les différences entre les courants gradualistes des mouvements fondamentalistes islamiques tels que le Hezbollah et les Frères Musulmans d’un côté, et des groupes djihadistes comme al-Qaïda et l’EI de l’autre. Ces mouvements ne sont pas les mêmes, et les marxistes doivent les aborder et les traiter différemment.

Il est possible d’imaginer une unité d’action avec des courants gradualistes dans des contextes spécifiques pour des objectifs précis et à court terme. Les marxistes pouvaient et ont collaboré avec les Frères Musulmans sur la place Tahrir au Caire en Égypte pendant les dix-huit jours de mobilisations massives contre le dictateur Moubarak. Il est tout simplement impossible d’envisager des collaborations similaires avec al-Qaïda et l’EI. En Syrie, ces groupes ont attaqué des militants et manifestants pour avoir brandi des slogans démocratiques et non confessionnels (11).

Pour autant, les marxistes ne devraient pas poursuivre des alliances politiques à long terme avec des courants gradualistes des mouvements fondamentalistes islamiques, en particulier lorsqu’ils sont de taille beaucoup plus importante. Le danger dans une telle situation est que les marxistes se mettent sous la coupe d’un mouvement plus puissant et réactionnaire, et au lieu de gagner des adhérents à la place des mouvements fondamentalistes, ne fournir à ces derniers au mieux qu’une couverture politique de gauche au détriment d’une croissance de la gauche comme alternative.

Le fondamentalisme islamique, l’islam et l’islamophobie

Les marxistes devraient cependant veiller à ne pas confondre l’islam et le fondamentalisme islamique. Nous devons faire une distinction nette entre la religion islamique et les groupes fondamentalistes. Si nous ne parvenons pas à faire cela, nous risquons de tomber dans l’islamophobie promue par les classes dirigeantes américaines et européennes et leurs médias. L’islamophobie est une forme de racisme dirigée contre les populations musulmanes.

Les puissances impérialistes se sont de plus en plus appuyées sur l’islamophobie depuis le 11 septembre 2001 pour justifier leur soi-disant « guerre contre la terreur ». Ils ont qualifié ce conflit de « clash des civilisations » entre un « Occident chrétien, laïc, civilisé et démocratique » et un « ″monde musulman″ barbare et violent ». Les marxistes doivent s’opposer à cette islamophobie. Nous devons défendre la liberté de pratiquer sa religion et, en même temps, le droit des groupes opprimés à l’autodétermination. Dans sa Critique du programme de Gotha du Parti ouvrier allemand (1875), Marx expliquait que la liberté privée en matière de croyance et de culte doit être définie uniquement comme rejet de l’ingérence étatique. Il en énonçait ainsi le principe : « Chacun doit pouvoir satisfaire ses besoins religieux aussi bien que corporels, sans que la police y fourre son nez ».

Ce même Marx a défendu l’obtention des droits civiques des juifs de Cologne en 1843 et déclarera que le privilège de la foi est un droit universel de l’homme. Le marxisme classique, celui des fondateurs, n’a d’ailleurs pas requis l’inscription de l’athéisme au programme des mouvements sociaux. C’est dans cette optique que nous devons comprendre les réglementations sur le port du voile, imposées par la force, légale ou non, par les fondamentalistes islamiques ou retirés par la force avec des contraintes légales en Europe, comme des actes réactionnaires qui vont à l’encontre du droit des femmes à l’autodétermination.

Dans cette lutte contre l’islamophobie, il faut s’opposer à ceux et celles qui, à gauche, rejettent toute unité d’action avec des groupes ayant une base ou se revendiquant de fondements religieux, en faisant appel à la fameuse phrase de Karl Marx selon laquelle la religion est « l’opium du peuple », sans faire référence à la suite du texte qui explique le réel sens à y donner. Un certain nombre d’exemples historiques démontrent l’erreur de ce positionnement. La gauche radicale a collaboré et lutté côte à côte avec les adeptes de la théologie de la libération, qui avaient développé une critique radicale du capitalisme contre les dictatures d’Amérique du Sud. Le parti bolchevique n’hésitait pas à coordonner des luttes avec le Bund, union générale des travailleurs juifs de Pologne, de Lituanie et de Russie, fondée en 1897, qui, malgré son orientation athéiste, anticléricale et fondamentalement socialiste, était basée sur un regroupement communautaire.

Et Malcolm X, tout en restant fidèle à ses convictions religieuses, particulièrement à la fin de sa vie évoluait à gauche. Il n’hésita pas à critiquer les dirigeants musulmans dans une interview en 1965, qu’il accusa d’avoir volontairement maintenu les peuples, et les femmes en particulier, dans l’ignorance. Il ajouta aussi que l’état d’avancement d’une société se mesure à la situation faites aux femmes, en déclarant que « plus les femmes sont éduquées et impliquées (…) plus le peuple entier est actif, lumineux et progressiste ».

Nous devons également rejeter les allégations islamophobes selon lesquelles les racines de l’EI, d’al-Qaïda, Boko Haram et d’autres mouvements fondamentalistes peuvent être trouvées dans le Coran. Ces groupes et leurs actions devraient être analysés comme des produits des conditions sociales, économiques et politiques locales et internationales dans notre période actuelle, et non pas le produit d’un texte écrit il y a plus de 1 400 ans.

Analyse-t-on l’invasion américaine de l’Irak par les croyances religieuses de George Bush (qui avait déclaré avoir entendu en rêve Dieu lui dire qu’il avait une mission et qu’il fallait envahir l’Irak) ? Bien sûr que non. Nous expliquons plutôt la guerre de Bush, ses motifs et sa justification idéologique comme produit de l’impérialisme américain.

Il est donc nécessaire pour les marxistes d’analyser les groupes fondamentalistes islamiques en examinant les dynamiques socio-économiques contemporaines qui les produisent et en voyant leur programme comme une tentative de fournir des solutions réactionnaires aux problèmes réels de la société. Dans son article « De l’attitude du parti ouvrier à l’égard de la religion  », écrit en 1909, le révolutionnaire russe Lénine affirmait que nous, en tant que marxistes, devons « expliquer la source de la foi et de la religion des masses d’une façon matérialiste » (12). Il poursuivait en écrivant que si l’on ne s’attelait pas à cette tâche, nous n’aurions pas une vision différente des classes bourgeoises, qui accusent les masses d’ignorance pour expliquer le phénomène de la croyance religieuse. De telles approches conduisent aujourd’hui à une essentialisation de « l’autre », dans ce cas « le musulman ».

Les racines du fondamentalisme islamique

Quelles sont les racines du fondamentalisme islamique ? La première chose à noter, c’est qu’un tel fondamentalisme est un phénomène international, pas quelque chose d’unique au Moyen-Orient ou d’autres sociétés avec des populations à prédominance musulmane. Nous avons vu le développement de courants politiques similaires comme le fondamentalisme chrétien, le fondamentalisme hindou et le fondamentalisme juif en Israël, qui ont tous leurs propres courants de politique de droite. Mais aucun de ces mouvements, en dépit de leur appel à revenir à un âge d’or antérieur, ne devrait être considéré comme un élément fossilisé du passé. Ils peuvent utiliser des symboles et des récits de périodes antérieures, mais tous ces mouvements fondamentalistes religieux sont le produit des sociétés modernes (13).

Il est intéressant de remarquer qu’à travers le monde, les mouvements fondamentalistes religieux et conservateurs ont soutenu des politiques néolibérales tout en préconisant un travail de bienfaisance et de charité accru, conduisant certains chercheurs à parler d’une « alliance fluide entre les néolibéraux et les fondamentalistes religieux », qui pourrait être qualifiée de « néolibéralisme religieux » (14).

Le fondamentalisme islamique est issu des conditions politiques et économiques spécifiques du Moyen-Orient, où les puissances impérialistes ont eu un impact essentiel et continu sur les États et l’économie politique de la région. Après la découverte du pétrole dans les années 1920 et 1930 dans les pays du Golfe, en particulier l’Arabie saoudite, les puissances impérialistes ont vu comment la région pouvait jouer « un rôle potentiellement décisif dans la détermination de la fortune du capitalisme à l’échelle mondiale », comme l’affirme Adam Hanieh (15).

Les puissances impérialistes occidentales, principalement les États-Unis, ont joué un rôle clé dans la formation des États rentiers de la région, en particulier les monarchies du Golfe, comme l’Arabie saoudite, qui génèrent des revenus immenses par la vente de leur pétrole et leur gaz naturel aux conglomérats pétroliers internationaux. Depuis les années 1980, ces États ont adopté un modèle néolibéral axé sur l’investissement spéculatif dans la recherche de bénéfices à court terme dans les secteurs improductifs de l’économie, en particulier dans l’immobilier.

Les États-Unis ont utilisé leur partenariat stratégique avec l’Iran (jusqu’au renversement du Shah en 1979), Israël et l’Arabie saoudite pour dominer la région. Il les a soutenus pour faire face à des régimes nationalistes arabes comme l’Égypte sous Gamal Abdel Nasser, les mouvements communistes et de gauche de la région, et diverses luttes populaires et nationales, qui ont généralement visé une plus grande souveraineté, plus grande justice sociale, et l’indépendance pour leurs pays vis-à-vis de la domination impériale. Dans ce cadre, l’Arabie saoudite a promu et financé divers mouvements fondamentalistes islamiques sunnites, en particulier les Frères Musulmans, pour contrer les nationalistes et la gauche.

Les États-Unis, avec l’aide de leurs alliés dans la région, y compris l’Arabie saoudite et le Pakistan, ont injecté des milliards de dollars dans la formation et l’armement des combattants et groupes fondamentalistes islamiques à partir de 1979. Ils ont soutenu de tels groupes en Afghanistan dans le but d’affaiblir leur ennemi de la guerre froide, l’Union soviétique. Al-Qaïda est issu de ce processus. L’impérialisme américain a contribué à constituer l’aile la plus extrémiste du fondamentalisme islamique qui se tournera plus tard contre Washington.

Israël a utilisé une stratégie similaire dans les territoires palestiniens occupés, en particulier dans la bande de Gaza dans les années 1970 et 1980, en réprimant les forces nationalistes et progressistes de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) tout en permettant l’expansion des mouvements fondamentalistes islamiques concurrents. Le renversement du régime du Shah durant la révolution iranienne et l’établissement ultérieur de la République islamique d’Iran en 1979 ont stimulé les mouvements fondamentalistes chiites dans la région.

La crise des régimes nationalistes arabes a ouvert l’espace politique pour le développement des mouvements fondamentalistes. L’Égypte et d’autres États ont abandonné leurs précédentes politiques sociales radicales et anti-impérialistes pour deux raisons principales. Tout d’abord, ils ont subi une défaite cuisante face à Israël en 1967. Deuxièmement, leurs méthodes de développement d’un capitalisme d’État ont commencé à stagner. En conséquence, ils ont opté pour un rapprochement avec les pays occidentaux et leurs alliés du Golfe et ont adopté le néolibéralisme, mettant un terme à de nombreuses réformes sociales qui leur avaient valu une popularité parmi des secteurs des travailleurs et des paysans. Les régimes se sont également retournés contre le mouvement national palestinien cherchant des compromis avec Israël. Parallèlement, tous les régimes nationalistes arabes et d’autres, comme en Tunisie, ont volontairement soutenu les mouvements fondamentalistes islamiques ou ont permis leur développement contre les groupes de gauche et nationalistes. En Égypte, par exemple, suite à la mort de Nasser en 1970, le nouveau régime dirigé par Anouar el-Sadate a établi une alliance tacite avec les Frères Musulmans contre les forces nationalistes et progressistes dans le pays.

Le dernier développement significatif qui a alimenté la montée du fondamentalisme a été la rivalité politique croissante entre l’Arabie saoudite et l’Iran. Chaque État a instrumentalisé son propre fondamentalisme confessionnel pour atteindre ses objectifs contre-révolutionnaires. Tout d’abord, ils l’ont utilisé pour détourner les classes populaires de leurs objectifs politiques et socio-économiques et, lorsqu’ils ont été contestés par des mouvements d’opposition populaires, ils ont tenté de les diviser et de les conquérir selon des clivages confessionnels. Deuxièmement, ils ont utilisé le fondamentalisme religieux pour mobiliser des soutiens à la fois dans leur pays et dans les blocs de leurs adversaires pour accroître leur pouvoir dans la région. Ce sont ces conditions matérielles historiques modernes qui ont donné naissance au fondamentalisme islamique sunnite et chiite.

La base de la classe du fondamentalisme islamique

La base sociale historique du fondamentalisme islamique dès l’aube du vingtième siècle est la petite bourgeoisie. Bien sûr, les formations fondamentalistes de chaque pays ont leur propre histoire particulière, mais elles partagent toutes des racines dans divers éléments de la petite-bourgeoisie. En Égypte, par exemple, il s’est développé parmi les éléments ruraux de cette classe qui se sont déplacés vers les villes au milieu des changements économiques et sociaux des années 1960 et 1970. Une fois urbanisé dans les années 1980 et 1990, son leadership a tendance à provenir de couches professionnelles telles que les médecins, les ingénieurs et les avocats. Un nombre croissant d’adhérents des Frères Musulmans à cette période sont de jeunes instruits laissés sans opportunité d’avenir par l’adoption du néolibéralisme par les régimes (16).

Tout comme la petite-bourgeoisie en général, les organisations fondamentalistes islamiques sont tirées dans deux directions – vers la rébellion contre la société existante et vers un compromis avec elle. Quoi qu’il en soit, leur projet réactionnaire n’offre aucune solution aux secteurs de la paysannerie et de la classe des salarié-e-s qui y sont attirées. Les partis fondamentalistes islamiques cherchent à rétablir la oumma, une entité religio-politique qui rassemblerait tous les musulmans et transcenderait les clivages qui les divisent aujourd’hui. La lutte des classes est donc considérée comme une chose négative car elle fragmente la oumma.

Au fil du temps, les dirigeants petits-bourgeois des mouvements fondamentalistes ont de plus en plus approfondi leurs liens avec la bourgeoisie, même s’ils tentent de préserver leur base de soutien dans diverses classes sociales. L’Arabie saoudite a joué un rôle clé dans ce processus. Il a fourni aux Frères Musulmans égyptiens et à d’autres groupes un accès privilégié aux opportunités commerciales et professionnelles pendant le boom pétrolier des années 1970 et 1980. Cette situation a accéléré le processus d’embourgeoisement du mouvement fondamentaliste. De plus en plus de capitalistes ont commencé à jouer un rôle de premier plan au sein du mouvement (17) Les services secrets égyptiens ont identifié environ 900 entreprises appartenant à des membres des Frères Musulmans dans le pays avant le soulèvement populaire de 2011 (18).

Au Liban, le Hezbollah a subi une transformation similaire. À l’origine, il possédait un leadership et des cadres issus en grande majorité de la petite-bourgeoisie qui attiraient une base sociale populaire parmi les classes moyennes et pauvres libanaises chiites. Au fil du temps, une fraction chiite de la bourgeoisie au Liban et dans la diaspora est devenue de plus en plus influente dans le parti. Le Hezbollah a maintenant une base de soutien majeure parmi les hommes d’affaires libanais chiites ainsi que parmi les classes moyennes supérieures, en particulier au sein des professions libérales.

Leurs sources de financement de plus en plus bourgeoises expliquent le soutien des fondamentalistes au système capitaliste et à son régime d’accumulation néolibéral actuel. Ils reçoivent des donations importantes non seulement de différents États, mais aussi des dons religieux privés (la zakât), de réseaux privés constitués de secteurs bourgeois et de petites entreprises de la société. Par exemple, le Hezbollah reçoit un financement massif de l’Iran ainsi que de la bourgeoisie et la petite-bourgeoisie chiite libanaise.

Le Hezbollah reçoit également des « dons de particuliers, de groupes, de magasins, d’entreprises et de banques, ainsi que de leurs homologues dans des pays comme les États-Unis, le Canada, l’Amérique latine, l’Europe et l’Australie » (19). Avec son processus d’embourgeoisement, le Hezbollah possède « des dizaines de supermarchés, stations-service, grands magasins, restaurants, entreprises de construction et agences de voyage » (20). On trouve des dynamiques similaires chez certaines branches des Frères Musulmans. Tous ces éléments encouragent l’intégration des fondamentalistes dans l’ordre existant.

Les tensions entre le leadership de plus en plus bourgeois des fondamentalistes, d’un côté, et sa base sociale dans les sections petites-bourgeoises et appauvries de la paysannerie et des salariés, de l’autre, ont produit des contradictions dans leur programme et leurs activités politiques. D’une part, ils professent un engagement envers l’égalité et la justice sociale qu’ils abordent principalement par des mesures par en haut, par des projets de bienfaisance et de charité. D’autre part, ils préconisent les principes économiques néolibéraux et dénoncent les mouvements sociaux d’en bas, en particulier les mouvements syndicaux (21).

Ces contradictions traversent directement la théorie et la pratique du fondamentalisme. Par exemple, le fondateur des Frères Musulmans syriens, Mustafa al-Sibai, a soutenu que « le socialisme de l’islam conduit nécessairement à la solidarité de diverses catégories sociales et non à la guerre entre les classes comme le communisme » (22). Son livre, écrit en 1959, « le socialisme de l’islam », propose l’idée que l’égalité sociale peut être réalisée en faisant appel à l’obligation morale d’un individu de faire un don aux pauvres au lieu de réformes gouvernementales et sociales comme la fiscalité progressive, la nationalisation et l’établissement de programmes d’État-providence. La vision de Sibai pour un socialisme islamique était cependant une manœuvre purement rhétorique liée à l’influence croissante des baathistes et communistes dans le pays (23).

Avec la baisse d’influence du nationalisme arabe et de la gauche, les penseurs fondamentalistes islamiques ont parallèlement abandonné une rhétorique aussi radicale et ont souligné de plus en plus que la solution au problème de la pauvreté résidait dans un retour aux valeurs et à la tradition islamiques. Rached Ghannouchi, le chef de la branche tunisienne des Frères Musulmans, Ennahdha, a affirmé par exemple : « Nous devons souligner que la pauvreté, aux yeux de l’islam, est liée à l’incroyance ». Ajoutant : « Nous [les mouvements islamiques fondamentalistes] sommes garants d’un ordre social particulier et d’un régime économique libéral » (24).

Une tendance similaire se retrouve parmi les figures et les mouvements fondamentalistes islamiques chiites. Par exemple, lors de la Révolution iranienne, Khomeini a présenté l’islam à travers une optique de justice sociale, louant les pauvres opprimés et condamnant les riches, les habitants gourmands des palais et leurs mécènes étrangers. Il a utilisé cette rhétorique pour mobiliser les classes populaires urbaines contre le régime du Shah, à une époque où l’influence des courants de gauche était importante.

Après la consolidation du nouveau régime islamique par Khomeini et son mouvement, et la répression des mouvements de gauche rivaux, le premier Guide de la République islamique d’Iran a abandonné cette rhétorique égalitaire pour décrire le marché libre comme un pilier essentiel de la société et pour exalter la propriété privée. Il a transformé sa définition des « opprimés » d’une catégorie économique décrivant les masses paupérisées en un label politique pour les partisans du régime, y compris les marchands fortunés du bazar (25). Il a également souligné que le régime cherchait des relations harmonieuses entre les propriétaires d’usine et les travailleurs et entre les propriétaires et les paysans. Le régime a même jugé que la réforme agraire ne devrait pas limiter la propriété, étant donné que de telles restrictions violeraient les droits sacrés de la propriété privée consacrés dans la charia.

Néolibéralisme et charité

Les mouvements fondamentalistes islamiques ont soutenu des politiques néolibérales et ont créé des organismes caritatifs pour combler le vide laissé par la destruction des programmes et services sociaux de l’État-providence. Ils utilisent les organismes de charité pour gagner l’allégeance de secteurs des classes populaires à leur projet réactionnaire. Le mouvement des Frères Musulmans égyptiens est peut-être le meilleur exemple d’une telle politique (26). Hassan Malek, un homme d’affaires et haut dirigeant des Frères Musulmans, avait déclaré en 2012 que les politiques néolibérales de l’ancien dictateur Hosni Moubarak étaient bonnes, mais que la corruption et le népotisme avaient compromis leur mise en œuvre (27). Reconnaissant un allié potentiel, la banque d’investissement du Caire, EFG-Hermes, a organisé une réunion en juin 2011 entre quatorze fonds d’investissement internationaux et Khairat al-Shater, le premier adjoint du guide suprême des Frères musulmans de l’époque aujourd’hui en prison. Les investisseurs avaient affirmé qu’ils « avaient été positivement surpris de constater que certaines des idées partagées par le mouvement des Frères Musulmans sont essentiellement de nature capitaliste » (28).

Le parti libanais Hezbollah a également constamment appuyé des politiques en faveur du libre marché et de la propriété privée, tout en professant de manière rhétorique son engagement pour des objectifs de justice sociale. Le Hezbollah a soutenu des politiques telles que la privatisation, la libéralisation et l’ouverture au capital étranger. Le mouvement islamique libanais ne considère nullement ces politiques en contradiction avec son prétendu engagement envers l’égalité sociale, malgré la paupérisation des classes populaires qu’elles engendrent.

Les fondamentalistes ont utilisé des organisations caritatives pour tenter de réduire les répercussions sociales du néolibéralisme. Bien que ces organisations ne puissent pas surmonter le problème de la pauvreté, les fondamentalistes les ont utilisés pour parvenir à une forme d’hégémonie dans certains secteurs des classes populaires. Ils n’ont pas hésité à conclure des accords avec les régimes en place pour affecter des fonds à leurs organismes de bienfaisance qui font la promotion de principes intégristes islamiques (29). En Égypte, alors que le régime a réduit les capacités et services de l’État-providence, les Frères Musulmans ont utilisé leur vaste réseau d’organisations caritatives pour diffuser leurs principes fondamentalistes au sein des classes populaires.

Parallèlement, le Hezbollah a gagné un statut de leader parmi les populations chiites du Liban grâce à une combinaison de consentement et de coercition, en gagnant de larges soutiens dans des vastes secteurs des classes populaires chiites grâce à la fourniture de services sociaux nécessaires, tout en réprimant ceux et celles qui ont défié ses normes morales et diktats politiques. Il a également combiné le consentement et la coercition en dominant la résistance armée contre Israël. Avec son idéologie fondamentaliste, le Hezbollah a ainsi réussi à devenir la force dominante parmi les chiites du Liban.

La géopolitique, le fondamentalisme islamique et les soulèvements populaires

Les puissances impérialistes et régionales ont utilisé les fondamentalistes islamiques pour accroître leur influence et diminuer celle de leurs adversaires au Moyen-Orient. L’Iran a soutenu le Hezbollah au Liban et des organisations fondamentalistes islamiques chiites comme al-Da’wa en Irak. L’Arabie saoudite a soutenu les Frères Musulmans jusqu’en 1991, puis divers mouvements salafistes après cette rupture. Le Qatar a remplacé l’Arabie saoudite en tant que principal soutien des Frères Musulmans après 1991, tout en finançant d’autres organisations salafistes. Ces États capitalistes ne soutiennent pas les fondamentalistes pour des raisons religieuses, mais comme un moyen d’accroître leur pouvoir régional, d’affaiblir leurs adversaires, et de détourner ou de réprimer les mouvements sociaux démocratiques par en bas.

Par exemple, le Qatar a utilisé les Frères Musulmans lors des soulèvements populaires dans la région MOAN pour élargir son influence politique et économique dans la région. Ils ont perçu les Frères Musulmans comme une alternative sûre aux structures en décomposition des anciens régimes. Doha espérait remplacer les anciens dictateurs par un allié fondamentaliste pro-capitaliste. Le royaume du Qatar espérait stabiliser la région avec les Frères Musulmans et autres organisations fondamentalistes après les soulèvements populaires et élargir son rôle régional aux dépens des autres puissances du Golfe comme l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis (EAU). Ces rivalités expliquent d’ailleurs la récente campagne de Riyad pour isoler Doha.

Les puissances impérialistes ont également soutenu les mouvements fondamentalistes pour leurs propres objectifs. Les États-Unis étaient favorables à l’élection des Frères Musulmans au gouvernement en Égypte et en Tunisie au début des soulèvements populaires du MOAN, les considérant comme un moyen de stabiliser et de préserver l’ordre existant sous une nouvelle direction. Washington les voyait selon les termes de Giuseppe Tomasi di Lampedusa dans son œuvre le Guépard : « Si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change ».

Les États-Unis espéraient que le mouvement des Frères Musulmans suivrait l’exemple précédent du Parti de la justice et du développement (AKP) de Recip Erdogan en Turquie. Le régime d’Erdogan est pro-capitaliste, collabore parfois avec l’impérialisme américain et ne le défie certainement pas de manière violente. Il reste un membre fidèle de l’OTAN. Mais l’AKP est différent des Frères Musulmans sur plusieurs éléments significatifs. Ce n’est pas un parti fondamentaliste islamique, mais conservateur, nationaliste et autoritaire. Ainsi, lors de ses premières années au pouvoir (avant ses campagnes répressives qui ont suivi la récente tentative de coup d’État d’une fraction de l’armée) l’AKP a réussi à obtenir le soutien des certains secteurs libéraux et même de gauche dans la société pour ses efforts visant à réduire le pouvoir de l’armée dans le pays.

L’AKP est également arrivé au pouvoir dans une situation non révolutionnaire et a pu, au moins pour un temps, établir une hégémonie politique plus stable sur le pays. Du fait de ces différences, les Frères Musulmans en Égypte et en Tunisie ont été incapables de remplacer les anciens régimes ou de gagner une forme d’hégémonie au sein des classes populaires. Néanmoins, il est significatif que les États-Unis considéraient les Frères Musulmans comme une solution possible pour stabiliser les États en Tunisie et l’Égypte menacés par la révolution.

Ni « islamo-fasciste »…

La montée du fondamentalisme islamique a conduit à de vifs débats entre les marxistes sur la manière de le caractériser et de se positionner vis-à-vis des mouvements qui s’en réclament. Certains marxistes, comme l’égyptien Samir Amin, ont caractérisé les diverses tendances du fondamentalisme islamique, y compris les Frères Musulmans, comme des « islamo-fascistes ».

Amin affirme que le programme de l’islam politique appartient au type de fascisme qu’on trouve dans les sociétés dépendantes. En fait, il partage avec toutes les formes de fascisme deux caractéristiques fondamentales :

1. l’absence de refus des aspects essentiels de l’ordre capitaliste (et dans ce contexte, cela revient à ne pas remettre en cause le modèle de lumpen-développement lié à l’extension du capitalisme néolibéral mondialisé) ;

2. le choix de formes de gestion politique antidémocratiques et policières (comme l’interdiction des partis et des organisations et l’islamisation forcée de la morale). (30)

Cette définition est si générale qu’elle pourrait être appliquée à bon nombre de régimes autoritaires de la région, y compris les régimes soi-disant laïques, qui gèrent des économies rentières et défendent des politiques religieuses conservatrices. En tant que telle, cette définition n’est pas utile pour expliquer le fascisme ni le fondamentalisme islamique. Le fascisme est beaucoup plus spécifique que la définition qu’en donne Amin. Historiquement, le fascisme émerge dans la petite-bourgeoisie pendant une période de crise sociale profonde. Il vise à protéger la classe moyenne contre les deux classes principales de la société capitaliste : celle liée au grand capital et la classe des salariés. Alors qu’elle peut adopter une rhétorique anticapitaliste à un moment donné, son objectif principal est de construire un mouvement de rue de masse pour écraser la classe des salariés et ses organisations, étouffer les libertés politiques en général et désigner comme bouc émissaire et/ou réprimer les populations opprimées.

Le fondamentalisme islamique n’est pas une forme de fascisme. Comme l’explique Gilbert Achcar : « L’analogie avec le fascisme ne tient pas compte des différences majeures entre les deux courants et ne se concentre que sur certaines caractéristiques organisationnelles communes à des partis très différents basés sur les mobilisations de masses et l’endoctrinement, y compris la tradition stalinienne. Contrairement au fascisme historique, les Frères Musulmans n’ont pas émergé dans des pays impérialistes en réaction à un mouvement ouvrier contestant le capitalisme et afin d’incarner une version plus dure de l’impérialisme » (31).

Par exemple, les Frères Musulmans en Égypte ont été fondés en 1928 en réaction à l’effondrement de l’Empire ottoman, à l’occupation britannique, à la propagation d’idéologies et organisations laïques et d’influences culturelles étrangères (32). Les mouvements fondamentalistes islamiques chiites se sont propagés de Nadjaf, en Irak, à travers un réseau transnational clérical avec l’objectif de s’opposer aux idéologies et organisations laïques et communistes. Ces éléments sont complètement différents du fascisme européen.

En outre, les mouvements fondamentalistes islamiques visent généralement à unifier la oumma indépendamment des limites territoriales et ethniques. Ils font aussi référence et/ou veulent restaurer un système politique passé mystifié : le califat (33). C’est en contradiction nette avec les mouvements fascistes, qui veulent définir la nation en termes ethniques et construire un nouvel ordre et une nouvelle civilisation.

Le fascisme est aussi une caractérisation inexacte des groupes djihadistes tels que l’EI et al-Qaïda. Bien sûr, il s’agit de groupes violents, confessionnels, dotés d’une vision totalitaire de la société. Ils sont néanmoins très différents du fascisme dans leur origine et leur nature. Al-Qaïda est apparu comme le produit du soutien saoudien, américain et pakistanais pour les rebelles fondamentalistes contre l’occupation russe de l’Afghanistan. C’est seulement plus tard qu’al-Qaïda s’est retourné contre les États-Unis.

L’EI est né de l’occupation américaine de l’Irak. Il s’est développé à partir d’al-Qaïda en Irak, qui a résisté à la fois à l’occupation américaine et au régime fondamentaliste islamique chiite installé par les États-Unis et soutenu par l’Iran. Il s’est plus tard propagé à la Syrie alors qu’il tentait d’établir un califat islamique sunnite. Ces formations sont les conséquences de l’impérialisme et des contre-révolutions au Moyen-Orient.

Les mouvements djihadistes n’ont pas les caractéristiques typiques du fascisme. Ils n’essaient pas de construire des mouvements de masse. Ni l’EI ni Jabhat al-Nusra, anciennement affilié officiellement à al-Qaïda (34), n’ont mobilisé des manifestations de masse ni d’ailleurs mené des luttes populaires de diverses classes, même lorsque ces mouvements ont été confrontés à des oppositions populaires contre leurs politiques réactionnaires (35). Ils opèrent principalement comme une armée ou un réseau terroriste plutôt que comme un mouvement politique de masse avec une branche armée.

Sur la base de cette identification erronée du fondamentalisme comme fasciste, Amin et d’autres ont soutenu de manière désastreuse les anciens régimes dans la région (36). Ils le font dans l’espoir que les anciens régimes freineront l’influence et/ou les avancées des fondamentalistes. Cela a conduit à des résultats catastrophiques, en particulier en Égypte, où de nombreux secteurs de la gauche ont soutenu le coup d’État du général Abdel Fattah al-Sissi contre les Frères Musulmans ou ont même participé au cabinet gouvernemental intérimaire suite au coup d’État en juillet 2013 (37). De manière prévisible, son arrivée au pouvoir (et cela jusqu’à aujourd’hui) a conduit à de vastes campagnes répressives et au déni des droits démocratiques et des libertés civiles – non seulement pour les membres des Frères Musulmans, mais aussi pour tous les autres, y compris les révolutionnaires laïques.

De manière similaire, de nombreux individus et organisations à gauche ont soutenu le régime de Bashar al-Assad comme la seule alternative à al-Qaïda et à l’EI. Ils ont ainsi trahi la révolution syrienne et sont devenus des apologistes de la contre-révolution du régime qui, dans l’essentiel jusqu’à un passé récent, n’a pas ciblé l’EI ou al-Qaïda, mais les révolutionnaires, de manière massive, menant à la destruction du pays dans ce processus. Le soutien tacite ou ouvert d’Amin et d’autres pour les dictateurs comme Sissi et Assad leur fournissent une couverture de gauche pour limiter et fermer l’espace sur lequel les forces démocratiques et progressistes s’organisent. Pire encore, cela donne une couverture de gauche aux justifications du régime dans leur répression et leur « guerre contre la terreur » et contre « l’extrémisme », réhabilitant la principale justification de l’impérialisme américain dans leur politique guerrière mondiale.

Les marxistes ne doivent pas choisir entre les deux pôles de la contre-révolution, en particulier le principal, les anciens régimes. La gauche devrait au contraire s’opposer aux dictatures, à leur contre-révolution et défendre les droits démocratiques. En Égypte, par exemple, la gauche, même si elle refuse le soutien politique aux Frères Musulmans, devrait s’opposer à la répression de Sissi. Pourquoi ? Parce que Sissi a utilisé, et continuera à le faire, ses attaques contre les Frères Musulmans comme un précédent pour limiter le droit de tous à s’organiser, y compris les forces progressistes et démocratiques. Ainsi, défendre les droits démocratiques de tous, y compris des mouvements fondamentalistes islamiques gradualistes comme les Frères Musulmans contre la répression de l’État, c’est défendre les droits des mouvements sociaux, des syndicats, des classes populaires et de la gauche.

De même les marxistes devraient s’opposer aux guerres menées par les États pour des objectifs impérialistes, colonialistes et autoritaires, tout en soutenant le droit de résistance à l’impérialisme indépendamment de l’idéologie des acteurs qui la mènent. Par exemple, dans le cas des guerres lancées par Israël contre le Liban et la bande de Gaza dans le passé, les marxistes devraient être en solidarité avec les peuples dans ces deux territoires et soutenir le droit à la résistance, y compris par des mouvements comme le Hezbollah et le Hamas.

L’impossibilité de faire cela signifie qu’on se met du côté de l’oppresseur contre les opprimés. Cependant, que ce soit dans le cas de notre opposition à la répression ou de la défense du droit à la résistance, cela ne devrait pas se traduire par la création d’illusions, ni un soutien au projet et programme politique des formations fondamentalistes islamiques.

Les marxistes doivent comprendre que se mettre du côté des anciens régimes ne défiera pas le fondamentalisme islamique, mais conservera les conditions créées par l’impérialisme, la dictature et le néolibéralisme, qui ont conduit à leur développement. Nous ne pouvons marginaliser les mouvements fondamentalistes islamiques qu’en construisant la gauche et les mouvements sociaux pour un changement social progressiste. Les marxistes doivent dès lors s’associer aux groupes démocratiques et progressistes sur le terrain qui luttent pour renverser des régimes autoritaires, construire une alternative aux fondamentalistes islamiques, mettre en échec le néolibéralisme et les inégalités de classe et les oppressions sociales, le confessionnalisme et sexisme dont ces mouvements font la promotion. Parallèlement, nous devons nous opposer à toutes les interventions contre-révolutionnaires de toutes les puissances régionales et impérialistes.

…ni réformiste ni anti-impérialiste

Désigner le fondamentalisme islamique comme fasciste et soutenir les régimes existants ne fera que reculer et retarder le projet de construction d’une gauche progressiste et indépendante. Une minorité à gauche a tenté de présenter une alternative à ce point de vue en caractérisant les organisations fondamentalistes islamiques comme étant des réformistes et même des anti-impérialistes avec lesquelles la gauche peut et devrait collaborer dans des fronts unis, sous certaines conditions. Jad Bouharoun les qualifie en effet de réformistes, tout en affirmant en même temps qu’ils ne sont pas réformistes dans la notion marxiste classique du terme, ni qu’ils peuvent être comparés aux social-démocraties européennes (38).

Il utilise néanmoins le terme « réformiste » d’une manière assez flexible qui minimise le caractère et projet réactionnaire des Frères Musulmans. Ainsi, il soutient qu’ils sont réformistes dans la mesure où ils promettent à leurs supporters et à leurs membres un réel changement à travers des réformes institutionnelles de l’État existant. Il caractérise à la fois les Frères Musulmans et les Nassériens de gauche comme des « réformistes institutionnels ».

Anne Alexander rejette également l’analogie avec la social-démocratie. Par exemple, elle soutient qu’elle et d’autres « n’ont jamais soutenu que les Frères Musulmans avaient un programme ou une base sociale d’un parti social-démocrate. Le réformisme des Frères Musulmans est l’expression de ses contradictions sociales internes, qui l’entraînent constamment entre confrontation et compromis avec le régime, souvent malgré les volontés de son leadership » (39).

Cependant, Alexander a également comparé Mohamed Morsi au socialiste réformiste Salvador Allende du Chili : « Morsi, bien sûr, a répété l’erreur de Salvador Allende de nommer l’homme qui le renverserait. Les réformistes sociaux-démocrates font toutes ces choses, et pire, à des périodes de polarisation et de lutte de classes profondes » (40).

Ceux et celles à gauche qui caractérisent les Frères Musulmans en tant que réformistes les ont à plusieurs reprises comparés avec les partis sociaux-démocrates. Phil Marfleet, par exemple, affirme que leur programme politique en 2011 faisait écho à un « programme de la social-démocratie présent partout à travers le monde – à l’exception des références à la zakât et au waqf. Ce programme aurait pu être un programme réformiste promu par des partis politiques à travers l’Europe» (41).

Ainsi, les marxistes qui décrivent les courants gradualistes du fondamentalisme en tant que réformistes utilisent le terme de manière glissante, en niant l’analogie avec la social-démocratie tout en l’utilisant à plusieurs reprises. En réalité, le programme 2011 des Frères Musulmans était loin d’être social-démocrate ; il était néolibéral. Les analogies répétées avec la social-démocratie sont problématiques et confuses.

Tout d’abord, soyons clairs sur ce que le réformisme est et n’est pas. À l’origine, le réformisme social-démocrate a cru qu’il était possible d’utiliser les urnes pour gagner le pouvoir élu dans l’État bourgeois et l’utiliser pour démanteler le capitalisme et initier la société socialiste. Son leadership ne provenait généralement pas de la classe capitaliste, mais de la bureaucratie syndicale et de l’intelligentsia petite-bourgeoise, tandis que sa base populaire appartenait à la classe des salariés dans sa très grande majorité.

Les origines sociales de son leadership et surtout le rôle de la bureaucratie en tant que négociateur avec les capitalistes dans les luttes syndicales ont façonné la politique et les pratiques conservatrices de la social-démocratie. Comme l’explique Ernest Mandel, les réformistes « défendent leurs intérêts propres lorsqu’ils institutionnalisent la collaboration de classe. Ces intérêts coïncident historiquement avec la défense de l’ordre bourgeois. Ils ne correspondent pas nécessairement à chaque moment à la défense des intérêts immédiats de la majorité, voire de l’ensemble de la grande bourgeoisie » (42).

Dans les conditions spécifiques du long boom de l’après-guerre, les partis sociaux-démocrates et leurs formes bureaucratiques de « lutte » ont réussi à fournir des salaires plus élevés, de meilleurs avantages, des conditions de travail stabilisées et un État social élargi en Europe. Mais après le début de la crise dans les années 1970, les partis réformistes ont de plus en plus ajusté leurs politiques à cette nouvelle situation et contribué aux politiques qui ont détérioré les conditions de vie et de travail. La bureaucratie ouvrière et les politiciens réformistes en Europe n’avaient donc pas d’autre alternative que de faire des compromis et des concessions à l’offensive des employeurs en gérant les politiques d’austérité au sein des États capitalistes (43).

Synthèse

Les marxistes ne devraient donc pas avoir d’illusions dans les sociaux-démocrates ou leur stratégie. En effet, les réformistes peuvent et ont joué un rôle contre-révolutionnaire dans l’histoire du mouvement ouvrier (44). De plus, les gouvernements sociaux-démocrates ont soutenu leur État impérialiste dans des guerres et ont maintenu des relations d’exploitation avec les colonies, les semi-colonies et les États moins puissants du « tiers monde ». Plus récemment, la grande majorité des anciens mouvements sociaux-démocrates ont adopté le néolibéralisme et ses politiques d’austérité.

En dépit des nombreuses lacunes des organisations réformistes et de leur rôle contre-révolutionnaire à diverses périodes de l’histoire, il est trompeur de les comparer à la version gradualiste du fondamentalisme islamique. Les partis et les mouvements comme les Frères Musulmans et le Hezbollah n’ont jamais cherché dans leur histoire, ni même prétendu avoir cherché à démanteler progressivement le capitalisme. C’est plutôt le contraire en fait ; les mouvements fondamentalistes gradualistes ont historiquement soutenu le capitalisme, y compris son régime d’accumulation néolibéral actuel.

Comme nous l’avons vu, l’origine sociale et la composition du leadership et de ses membres des mouvements fondamentalistes sont très différentes des partis sociaux-démocrates. La base sociale des fondamentalistes est la petite-bourgeoisie, alors que la base sociale de la social-démocratie est la classe des salariés. En outre, le leadership des mouvements fondamentalistes gradualistes, comme nous l’avons vu, a subi un processus d’embourgeoisement. Les capitalistes ont joué et jouent maintenant un rôle croissant et explicite dans ces partis et ces mouvements.

Les mouvements fondamentalistes gradualistes, contrairement aux réformistes les plus néolibéraux, favorisent un programme politique conservateur, confessionnel, sexiste, homophobe et hostile aux salariés. Si l’on souhaite faire une analogie avec la social-démocratie européenne en Égypte, on ne peut évoquer les Frères Musulmans, mais par contre le politicien nassérien, Hamdeen Sabahi avait un programme réformiste et il a commis des erreurs réformistes, notamment le soutien du coup d’État de Sissi et la répression terrible des Frères Musulmans. Néanmoins, il a représenté des aspirations démocratiques et sociales aux élections présidentielles de 2012. Il avait promis un programme solide de réformes sociales telles que la mise en œuvre d’un salaire minimum et maximum, l’expansion du secteur public pour créer des emplois, la renationalisation des entreprises et une taxe exceptionnelle de 20 % sur la fortune des 1 % les plus riches de la population (45). Son parti, al-Karama, était généralement composé de travailleurs, et il a trouvé beaucoup plus de soutien dans le mouvement ouvrier et leurs nouveaux syndicats indépendants que les Frères Musulmans. En outre, il a rejeté le confessionnalisme des Frères Musulmans et les attaques contre les droits des femmes.

Une analogie plus proche avec Sabahi est à chercher chez le leader socialiste chilien Salvador Allende du début des années 1970. Toute comparaison entre le réformiste chilien et les Frères Musulmans est par contre trompeuse. Tout d’abord, cela ignore l’énorme fossé idéologique et les politiques mises en œuvre par les deux acteurs au pouvoir. De plus, leur politique à l’égard de l’armée est radicalement différente. Allende avait choisi le général Augusto Pinochet après un coup d’État antérieur dans l’espoir qu’il soit un « légaliste » qui respecte la neutralité de l’armée en politique. Bien sûr, c’était catastrophiquement naïf. Mais c’est très différent de la relation entre les Frères Musulmans et l’armée égyptienne. L’armée chilienne n’a jamais joué un rôle central dans l’économie politique du Chili comme l’armée égyptienne le fait en Égypte. L’armée de Sissi est le véritable pouvoir dominant et le cœur de l’État profond. Morsi et les Frères Musulmans ne se sont pas tournés vers l’armée dans l’espoir d’éviter un coup d’État ; ils ont tenté de former une alliance directe avec l’armée dès les premiers jours de l’insurrection en 2011, connaissant très bien son poids politique et son rôle répressif au cours des dernières décennies.

Dès les premiers jours de la révolution, les Frères Musulmans ont agi comme un rempart contre les critiques et les protestations de l’armée jusqu’au renversement de Morsi en juillet 2013. Avant cela, ils avaient dénoncé ceux et celles qui manifestaient et critiquaient l’armée comme des contre-révolutionnaires et répandant la division. En effet, Morsi a nommé Sissi comme chef de l’armée en sachant très bien qu’il avait emprisonné et torturé des manifestants.

La distinction est encore plus claire en ce qui concerne les politiques respectives de Morsi et d’Allende en faveur des manifestations de masse. L’erreur d’Allende avait été de ne pas soutenir et s’appuyer sur la mobilisation populaire des travailleurs au Chili contre la bourgeoisie afin de contester son pouvoir dans le pays. En revanche, Morsi et les Frères Musulmans se sont opposés et ont même réprimé les mouvements populaires et ouvriers en Égypte et ont défendu l’armée.

Morsi n’a certainement jamais promis ou essayé de mettre en place des réformes sociales-démocrates comme Allende. Ainsi, la célèbre phrase de Saint-Just : « Ceux qui font des révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau » ne peut être appliquée aux Frères Musulmans. Au lieu de cela, il faudrait réécrire que « ceux qui collaborent avec l’ancien régime creusent leurs propres tombes ». Malgré les efforts des Frères Musulmans à collaborer avec l’armée, celle-ci a renversé Morsi. En fin de compte, l’armée et les Frères Musulmans représentaient différentes ailes de la classe capitaliste, avec différents soutiens régionaux, qui ne pouvaient trouver une forme d’entente. L’armée, qui était beaucoup plus puissante, a finalement décidé d’affirmer son pouvoir dictatorial direct, au détriment de tous les autres mouvements en Égypte.

C’est aussi une erreur de voir le fondamentalisme comme une expression déviée ou détournée de l’anti-impérialisme. Les fondamentalistes ont une conception religieuse du monde, notamment l’objectif de retourner à un « âge d’or » mythifié de l’islam comme moyen d’expliquer le monde contemporain et de résoudre ses problèmes. Tout d’abord, nous devrions critiquer la notion selon laquelle la libération et le développement des pays arabes dépendent en premier lieu d’une affirmation d’une identité islamique présentée comme « permanente » et « éternelle ». Cette vision est purement et simplement réactionnaire, et est en nette contradiction avec des mouvements anti-impérialistes du passé. Les nationalistes tiers-mondistes et les marxistes luttaient pour une transformation sociale progressive des structures socio-économiques de l’oppression et de la domination ; les fondamentalistes placent de leur côté la lutte sur le plan d’une bataille de cultures et de religions. Ils considèrent l’impérialisme comme un conflit entre « Satan » et les fidèles opprimés, et non comme les nationalistes et les marxistes le considéraient traditionnellement comme étant une lutte entre les grandes puissances, leur système capitaliste et les pays opprimés. À cet égard, les fondamentalistes islamiques font écho à la conception du monde de Samuel Huntington, en tant que « conflit des civilisations », où la lutte contre l’Occident repose sur un rejet de ses valeurs et de son système religieux plutôt que sur les relations internationales d’exploitation.

Ainsi, ils n’ont pas de vision anti-impérialiste du monde. En effet, sans surprise, les ailes djihadistes et gradualistes du fondamentalisme islamique ont tout deux eu des sponsors étatiques impérialistes et régionaux. Comme nous l’avons mentionné précédemment, les États-Unis, l’Arabie saoudite et le Pakistan ont soutenu les mouvements fondamentalistes islamiques en Afghanistan comme un instrument dans leur conflit inter-impérialiste avec la Russie contre le régime de Kaboul soutenu par Moscou. Les États-Unis ont financé la production de manuels scolaires, lus par des millions d’enfants afghans, qui glorifiaient le djihad et le martyre. Ils ont créé des seigneurs de guerre islamiques en versant des milliards dans le pays et l’inondant d’armes (46).

Il en va de même pour les mouvements fondamentalistes islamiques gradualistes. Loin d’un anti-impérialisme constant, ils ont cultivé des relations avec les puissances impérialistes et régionales. Les Frères Musulmans ont été soutenus par l’Arabie saoudite jusqu’en 1991 et plus récemment par le Qatar, et ils ont conclu un accord avec les États-Unis durant leur brève période à la tête du gouvernement égyptien. Le Hezbollah est soutenu par l’Iran et collabore avec l’impérialisme russe dans la contre-révolution syrienne.

Les fondamentalistes ne sont ni réformistes ni anti-impérialistes. Identifier leur plaidoyer rhétorique pour des « réformes » et des « luttes contre la corruption » comme preuve de leur dévouement à une scène politique démocratique plus ouverte est pour le moins problématique. Pourquoi ? Parce que leurs demandes sont liées à la mise en œuvre d’un État islamique et à « un mode de vie islamique ». Comme l’a déclaré l’ancien guide suprême Muhammad Mahdi Akef des Frères Musulmans : « Si nous souhaitons accomplir des progrès dans nos vies, nous devons revenir à notre foi et appliquer la charia, la loi islamique… L’établissement de la loi de Dieu est la solution réelle à toutes nos souffrances, que ce soit en raison de problèmes domestiques ou étrangers. Cela [l’introduction de la charia] est réalisé grâce à la création de l’individu musulman, de la maison musulmane, du gouvernement musulman et de l’État, qui mène les nations islamiques et porte la bannière de la da’wa afin que le monde ait la chance de recevoir le meilleur de l’islam et de ses enseignements » (47).

Bien sûr, les mouvements fondamentalistes islamistes gradualistes sont traversés par des contradictions sociales internes entre leur leadership bourgeois et petit-bourgeois et leur base populaire. Mais cela est vrai pour tous les partis politiques dirigés par les élites, des principaux partis capitalistes jusqu’aux partis populistes de droite dans le monde entier. L’existence de contradictions de classe au sein des partis n’est pas réservée aux partis réformistes. Et leur existence parmi les mouvements fondamentalistes gradualistes ne justifie pas de les appeler réformistes.

Synthèse

Les mouvements fondamentalistes gradualistes sont évidemment soumis à des tensions prenant leurs sources dans leur composition de classe contradictoire. Mais nous devons faire une distinction claire entre les fondamentalistes qui utilisent une idéologie réactionnaire pour gagner les classes populaires et les partis réformistes qui possèdent un programme laïc progressiste, et qui, de manière cependant compromise, reflètent les intérêts des classes et des groupes opprimés.

En réalité, les différentes forces fondamentalistes islamiques constituent la deuxième aile de la contre-révolution, la première étant les régimes existants. Leur idéologie, leur programme politique et leur pratique sont réactionnaires et totalement opposés aux objectifs de l’émancipation révolutionnaire : la démocratie, la justice sociale et l’égalité. Leurs politiques sont rebutantes pour les groupes les plus conscients des travailleurs et des groupes opprimés comme les minorités religieuses, les femmes, les personnes LGBT et autres.

* Joseph Daher est militant et universitaire. Il est fondateur du blog Syria Freedom Forever (https://syriafreedomforever.wordpress.com/), auteur d’articles (notamment sur la révolution syrienne) et d’un livre intitulé Hezbollah, The Political Economy of the Party of God (Pluto Press, 2016). Cet article est paru initialement dans International Socialist Review n° 106, automne 2017 et, dans sa version française, en deux parties sur le site web de la revue Contretemps http://www.contretemps.eu

Notes

1. Gilbert Achcar, Onze thèses sur la résurgence actuelle de l’intégrisme islamique, Europe solidaire sans frontières, 1er février 1981, http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article3324

2. Amal al-Ummah TV, « Mashru’ al-nahda al-Islâmî … Khayret Al-Shâter », 24 avril 2011, https://www.youtube.com/watch?v=JnSshs2qzrM

3. Naim Qassem, Hezbollah, la voie, l’expérience, l’avenir, Beyrouth 2008, Albouraq, p. 288.

4. Mikaelian Shoghig « Overlapping Domestic/Geopolitical Contests, Hizbullah, and Sectarianism », dans Ed. Jinan S. Al-Habbal, Rabie Barakat, Lara W. Khattab, Shogig Mikaelian, Bassel Salloukh, The Politics of Sectarianism in Postwar Lebanon, London 2015, Pluto Press, p. 171.

5. Gilbert Achcar, « Islamic fundamentalism, the Arab Spring, and the Left », International Socialist Review n° 103, hiver 2016–2017.

6. « Women and Men are Different in Some Cases, Similar in Others » Khamenei.ir, 19 mars 2017 (http://english.khamenei.ir/news/4726/Women-and-men-are-different-in-some-cases-similar-in-others). En Iran, les femmes ont moins de droits que les hommes en matière d’héritage, de divorce et de garde des enfants. Elles sont également soumises à des restrictions sur la possibilité de voyager et de l’habillement. Et la « police de la moralité » applique une loi islamique stricte.

7. « Muslim Brotherhood Statement Denouncing UN Women Declaration for Violating Sharia Principles » IkhwanWeb, 14 mars 2013 (http://www.ikhwanweb.com/article.php?id=30731).

8. Adam Hanieh, The Lineages of Revolt: Issues of Contemporary Capitalism in the Middle East, Chicago 2013, Haymarket Books, p. 172.

9. Joey Ayoub, « Empowerment is Underway, Despite Nasrallah’s Homophobia and Misogyny », The New Arab, 3 avril 2017, https://www.alaraby.co.uk/english/comment/2017/4/3/empowerment-is-underway-despite-nasrallahs-homophobia-and-misogyny

10. « Qardawi on Homosexuals », MEMRI TV, 27 janvier 2013, https://www.youtube.com/watch?v=NxnVSnnZs0Q

11. Je n’ai pas abordé la coopération militaire dans cet article, qui a une dynamique différente.

12. Lénine, De l’attitude du parti ouvrier à l’égard de la religion, 1909, https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1909/05/vil19090513.htm

13. Martin E. Marty, « Fundamentalism as a Social Phenomenon », Bulletin of the American Academy of Arts and Sciences 42, n° 2, 1988, p. 17.

14. Jason Hackworth, « Faith, Welfare and the Formation of the Modern American Right », dans Religion in the Neoliberal Age, Political Economy and Modes Of Governance, ed. F. Gauthier & T. Martikainen, Surrey, UK: Ashgate, pp. 100–105.

15. Op. cit. note 8, p. 18.

16. En Syrie, les Frères Musulmans étaient principalement composés à l’origine de personnes appartenant à des familles religieuses importantes issues de la classe des petits commerçants dans les zones urbaines. Les magasins des commerçants-hommes religieux étaient généralement situés dans les quartiers des mosquées. C’est pourquoi les Frères Musulmans ont toujours été généralement un allié naturel des classes moyennes économiquement libérales travaillant dans le souk (marché local). Le souk, généralement situé dans les quartiers anciens des villes, était le plus souvent un bastion du conservatisme et un gardien de la tradition, valeurs promues dans l’activisme des Frères Musulmans.

17. Voir Hanieh, op. cit. note 8, ainsi que Stephan Roll, « Egypt’s Business Elite after Mubarak, A Powerful Player between Generals and Brotherhood », septembre 2013 (https://www.swp-berlin.org/fileadmin/contents/products/research_papers/2013_RP08_rll.pdf).

18. Gilbert Achcar, Le peuple veut, une exploration radicale du soulèvement arabe, Paris 2013, Sindbad-Actes Sud, p. 147.

19. Nizar Hamzeh, In the Path of Hizbullah, Syracuse, New York 2004, Syracuse University Press, p. 64.

20. Ibid.

21. Au cours du processus révolutionnaire en Égypte et en Tunisie, les Frères Musulmans, une fois au pouvoir, ont attaqué les travailleurs et les syndicats, tout en promouvant les politiques néolibérales. De même, dans l’Irak occupé après 2003, les gouvernements successifs dominés par le parti fondamentaliste chiite al-Dawa, ont réprimé des syndicalistes, des salariés et des manifestations sociales.

22. Olivier Carré & Gérard Michaud (un pseudonyme pour Michel Seurat), les Frères musulmans Égypte et Syrie (1928-1982), Paris 1983, Gallimard et Julliard, p. 87

23. Raphael Lefèvre, Ashes of Hama, The Muslim Brotherhood in Syria, London 2013, C. Hurst and Co., p. 53; Joshua Teitelbaum, « The Muslim Brotherhood in Syria, 1945–1958: Founding, Social Origins, Ideology », Middle East Journal 65, n° 2, (2011), p. 220

24. Luiza Toscane, l’Islam un autre nationalisme ?, Paris 1995, L’Harmattan, pp. 28, 95.

25. Ervand Abrahamian, Khomeinism: Essays on the Islamic Republic, Berkeley 1993, University of California Press, p. 53

26. Election Program of The Freedom and Justice Party, Freedom and Justice Party, 2011.

27. Reuters, « Egypt Brotherhood Businessman: Manufacturing is Key », Ahram Online, 28 octobre 2011, http://in.reuters.com/article/egypt-brotherhood-investment/egypt-brotherhood-businessman-manufacturing-is-key-idINL5E7LR4CK20111027

28. Mariam Fam, « Egypt’s Muslim Brotherhood Embraces Business », Bloomberg Businessweek, 11 juillet 2011, https://www.bloomberg.com/news/articles/2011-07-07/egypt-s-muslim-brotherhood-embraces-business

29. Le concept d’hégémonie est compris ici au sens gramscien, englobant l’éventail des croyances et des normes culturelles intégrées dans la société qui engendrent le consentement parmi les opprimés et les exploités.

30. Samir Amin, « The Return of Fascism in Contemporary Capitalisme », Monthly Review, vol. 66, n° 4, https://monthlyreview.org/2014/09/01/the-return-of-fascism-in-contemporary-capitalism/

31. Op. cit. note 5. Cela ne signifie pas cependant que des organisations fascistes ne peuvent pas apparaître dans des pays extérieurs au monde occidental, en particulier avec l’émergence, au cours des dernières décennies, de nombreux nouveaux centres d’accumulation de capitaux – nouveaux pays industrialisés qui ont une influence politique certaine et sont des sites d’investissements régionaux importants.

32. Hassan al-Banna, le fondateur et principal idéologue des Frères Musulmans, était un disciple de Rashid Rida. Rida a transformé les tendances réformistes du panislamisme, en particulier des intellectuels réformistes célèbres tels que Mohammad Abduh et Jamal al-Din Afghani, vers une orientation fondamentaliste. L’évolution de Rida l’a rapproché de la doctrine puritaine Hanbali, en particulier de ses disciples wahhabites. Il est devenu un défenseur déterminé du régime saoudien et du wahhabisme, tout en collaborant avec le roi saoudien Abdel Aziz. Il a commencé à s’opposer et à combattre les confréries soufies et les pratiques de leurs adhérents. Il a défendu la restauration du califat après son abolition en 1924. Il a également développé une forte diatribe anti-chiite, accusant les Chiites arabes d’être des agents de l’Iran (un thème souvent présent aujourd’hui parmi les Salafistes et d’autres mouvements fondamentalistes islamiques). Rashid Rida a particulièrement influencé le cadre intellectuel et politique des Frères Musulmans alors qu’il cherchait à relancer la lecture littéraliste d’Ibn Tammiyya et à appeler au djihad. Cette nouvelle tradition salafiste a été diffusée par des intellectuels comme Rashid Rida dans les années 1920 et 1930, et socialement par des groupes tels que les Frères Musulmans plus tard en Égypte et ailleurs.

33. Si la restauration du califat continue d’apparaître dans le discours des Frères Musulmans comme un objectif à long terme, l’objectif le plus immédiat est l’instauration d’un État islamique. D’ailleurs dans les pays où les Frères Musulmans ont pris le pouvoir, ils n’ont jamais proclamé le califat. Le cheikh Youssef al-Qardawi, ouléma d’origine égyptienne installé au Qatar depuis 1961, membre et un des idéologues principaux des Frères Musulmans, a par exemple mis en évidence que le retour du califat, idéal politique qui reste présent dans l’imaginaire de nombreux musulmans à travers le monde, ne s’incarne plus dorénavant dans une forme identique à celle des premiers temps de l’islam mais peut se réaliser dans une fédération ou une confédération d’États musulmans.

34. Jabhat al-Nusra a pu mobiliser certains secteurs de la société et organiser de petites manifestations, mais rien de comparable aux manifestations massives du mouvement populaire syrien

35. Jabhat al-Nusra et l’EI diffèrent dans leur méthodologie pour atteindre un califat plutôt que sur l’État final désiré. Le schisme de Jabhat al-Nusra avec l’EI est surtout dû au fait que le premier a suivi la stratégie de Zawahiri et s’y est engagé. Zawahiri avait plaidé pour une approche gradualiste, particulièrement à la suite de l’invasion américaine et britannique de l’Irak, en plaidant avec véhémence contre la stratégie de mobilisation confessionnelle et la déclaration manifeste d’un État islamique par Abou Moussab Al-Zarqaoui, le chef du précurseur de l’EI, al-Qaïda en Irak. L’EI rejette le concept graduel de Zawahiri et continue de suivre la stratégie de la mobilisation active et ouverte de Zarqaoui. L’approche gradualiste n’a pas empêché Jabhat al-Nusra d’adopter un comportement de plus en plus violent contre d’autres groupes d’opposition armés suite à sa rupture avec l’EI. Pourtant, Jabhat al-Nusra a essayé de suivre les méthodes de base de Zawahiri pour mener des activités de sensibilisation sociale et établir des structures de base ostensiblement pour atteindre les grands objectifs stratégiques d’al-Qaïda. En plus de cela, en dépit de graves conflits entre les deux groupes depuis leur séparation en 2013, cela n’a pas empêché la coopération tactique entre Jabhat al-Nusra et EI après la scission. Dans la région de Qalamoun, en Syrie, par exemple, en été 2014, les deux groupes djihadistes ont maintenu des relations étroites. Le leader d’al-Qaïda, Ayman al-Zawahiri, tout en refusant toute légitimité à l’EI et à son chef, Abu Bakr al-Baghdadi, a déclaré en septembre 2015 qu’il était prêt néanmoins à coopérer avec eux en Irak et en Syrie pour combattre la coalition américaine. Il a déclaré : « Malgré leurs graves erreurs, si je me trouvais en Irak ou en Syrie, je coopérerais avec eux pour tuer les croisés, les laïques et les chiites, même si je ne reconnais pas la légitimité de leur État ». (« Al-Nosra prend possession de la dernière base du régime dans Idleb », l’Orient le Jour du 10 septembre 2015, https://www.lorientlejour.com/article/943516/al-nosra-prend-possession-de-la-derniere-base-du-regime-dans-idleb.html)

36. « Interview of Samir Amin », 15 juillet 2013, http://samiramin1931.blogspot.fr/2013/07/

37. Le syndicaliste vétéran et nassérien Kamal Abu Eita, ancien responsable de l’Union de l’administration fiscale immobilière et président de la Fédération égyptienne des syndicats indépendants (Al-Ittihad al-Masri lil-Naqabat al-Mustaqilla, EFITU), a par exemple servi comme ministre du Travail dans le cabinet provisoire suite au coup d’État militaire de juillet 2013 jusqu’en mars 2014, et à l’époque il a accepté la « feuille de route » transitoire de l’armée.

38. Jad Bouharoun, « Understanding the Counter-revolution », International Socialism n° 153, janvier 2017.

39. Anne Alexander, « Reformism, Islamism & Revolution », Socialist Review, n° 406, octobre 2015,

40. Ibid.

41. Phil Marfleet, « “Never Going Back”: Egypt’s Continuing Revolution », International Socialism, n° 137, janvier 2013,

42. Ernest Mandel (octobre 1993), « La social-démocratie désemparée, Nature du réformisme social-démocrate », Inprecor n° 507/508 de juillet-août 2005 : http://www.inprecor.fr/article-?id=432

43. Pour plus d’information sur le sujet Charles Post, « Ernest Mandel et la théorie marxiste de la bureaucratie », dans Gilbert Achcar (ed), Le Marxisme d’Ernest Mandel, Paris 1999, PUF (Actuel Marx confrontation) ; Charlie Post, « The Myth of the Labor Aristocracy, Part 1 », Against the Current, n° 123, juillet-août 2006 ; et Charlie Post, « The “Labor Aristocracy” and Working-Class Struggles: Consciousness in Flux, Part 2 » Against the Current n° 124, septembre–octobre 2006.

44. Op. cit. note 42.

45. Anne Alexander & Mostafa Bassiouny, Bread, Freedom, Social Justice, Workers and the Egyptian Revolution, London 2014, Zed Books, p. 20.

46. Anand Gopal, « The Roots of ISIS, Imperialism, Class, and Islamic Fundamentalism », International Socialist Review n° 102 (automne 2016).

47. Jeffrey Azarva and Samuel Tadros, “The Problem of the Egyptian Muslim Brotherhood” American Enterprise Institute, 30 novembre 2007 : https://www.aei.org/publication/the-problem-of-the-egyptian-muslim-brotherhood/

48. Cité dans l’interview de Gilbert Achcar par Abbas Shahrabi Farahani, « Towards Progressive Politics in the Middle East, Problematica in Conversation with Gilbert Achcar », 24 mars 2016, site web de la revue New Politics : http://newpol.org/content/towards-progressive-politics-middle-east

49. Ibid.

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