Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 651-652 mai-juin 2018

NICARAGUA

Répression de la mobilisation populaire… une approche critique de gauche

Cf. aussi : [Nicaragua]

Tomas Andino Mencía

Le monde a été surpris par une impressionnante mobilisation populaire au Nicaragua, principalement des jeunes, qui a commencé par s’opposer à la réforme du système de sécurité sociale, mais qui a évolué jusqu’à demander la démission du gouvernement. Son coût est tragique : des dizaines de morts, de blessés et de détenus (1), des centres d’étude et de travail détruits, l’activité économique semi-paralysée.

Ces événements nécessitent une explication.

Il y en a trois : celle de la droite et de l’empire yankee, celle du gouvernement nicaraguayen et celle qui vient de la gauche critique.

Synthèse

• L’explication de la droite et de l’empire, c’est qu’il s’agit d’un gouvernement « socialiste » ou de « gauche », qui de par sa nature même est dictatorial et ennemi de la démocratie. Mais s’il en était ainsi, la propriété serait collective, étatique ou solidaire, et ce n’est pas le cas : la propriété privée capitaliste est omniprésente et le pays est aussi néolibéral que beaucoup d’autres en Amérique latine. Cet argument n’aide donc pas à comprendre quoi que ce soit.

• L’explication du gouvernement présente le mouvement des jeunes comme une conspiration de la CIA. Dans son discours du 21 avril, Daniel Ortega les a accusés d’être des « petits groupes d’extrême droite », qui veulent « détruire la paix dont jouit le Nicaragua ». Et son gouvernement serait la « victime » d’une offensive bien orchestrée, similaire aux « guarimbas » du Venezuela.

• Mon explication n’a aucun point commun avec les explications précédentes.

À mon avis, ce que nous voyons, c’est l’éclatement d’un mécontentement social très profond, accumulé durant une décennie, basé sur un ensemble de contradictions entre le gouvernement et le peuple, incubées dans le capitalisme nicaraguayen par les décisions impopulaires, les attitudes dictatoriales et autoritaires du duo Daniel Ortega et Rosario Murillo (1).

Je vais citer seulement dix de ces contradictions entre le gouvernement et le peuple :

1. L’approbation de la construction du canal inter-océanique par une entreprise chinoise à un coût économique et social très élevé (50 000 millions de dollars US) a généré un fort mécontentement : car il implique la destruction de nombreuses communautés rurales, clairement contre leur volonté, et la cession pour un siècle de la souveraineté territoriale à cette entreprise. De là a surgi un large mouvement d’opposition paysan et citoyen, réprimé et dénigré par le gouvernement, mais qui s’est maintenu jusqu’à aujourd’hui.

2. L’activité extractive, en particulier minière, a quasiment doublé la superficie concédée durant cette période (passant de 12 % à 22 %), générant de forts conflits dans les zones rurales et avec les mouvements de défense de l’environnement aussi réprimés.

3. La pression sur la terre exercée par des monocultures industrielles comme l’huile de palme et le sucre, ainsi que la grande augmentation de l’activité d’élevage de bétail, laissent moins de terres disponibles pour les paysan·e·s.

4. Le mépris pour les questions d’environnement, dont la dernière manifestation fut la faible réaction du gouvernement face à l’incendie de la réserve de Indio Maíz (2), a mobilisé des secteurs de la jeunesse.

5. Le contrôle exercé sur les organisations non gouvernementales, spécialement celles de défense des droits humains et féministes, qui ne pardonnent pas les arbitraires, la répression et les accusations d’abus sexuel, crée une grande tension dans les relations du gouvernement avec les organisations de la « société civile ».

6. La réélection présidentielle, interdite par la Constitution, qui s’imposa en utilisant le même mécanisme que Juan Orlando Hernández (3), une sentence de la Cour suprême, a fait voir le président comme un autoritaire.

7. Les accusations de fraude électorale lors des deux dernières élections présidentielles, gagnées par le ticket ortéguiste, ont produit le même effet.

8. La vice-présidente Rosario Murillo, épouse d’Ortega, exerce un contrôle de fer sur les moyens de communication, qui pèse sur les médias indépendants, et a tenté de contrôler les réseaux sociaux.

9. La corruption généralisée des fonctionnaires, qui deviennent millionnaires du jour au lendemain, alors que le peuple vit des difficultés économiques, suscite beaucoup de mécontentement. En commençant par le couple présidentiel, contesté pour avoir accumulé des ressources depuis la « piñata » (4) pactée avec Arnoldo Alemán et pour administrer environ 4 000 millions de dollars versés par l’ALBA, sans rendre compte de ce qu’ils en font ; et aussi des cas comme celui de Orlando Castillo Guerrero, gérant d’aéroports, avec une escroquerie portant sur des millions.

10. Après plusieurs années de bonnes relations avec le gouvernement, une partie du patronat nicaraguayen (affiliée au puissant Conseil supérieur de l’entreprise privée – COSEP) commence à douter de la pertinence à continuer le mariage maintenu pendant une décennie avec les Ortega-Murillo, période qui leur a bénéficié sur toute la ligne : ils craignent de perdre les faveurs de l’Empire, après que Donald Trump a fait approuver la loi Nica-Act et commence à appliquer des sanctions aux fonctionnaires nicaraguayens. Dès lors, ils opèrent un repli prudent.

Malgré cela, le Nicaragua a une bonne réputation grâce à sa main-d’œuvre bon marché et l’absence de délinquance. Les maquilas (5) s’y installent en grand nombre précisément parce que les salaires de ses ouvrier·e·s figurent parmi les plus bas d’Amérique centrale et dans ces conditions les entreprises capitalistes se sentent là comme dans un paradis. L’absence de délinquance, qui va de pair avec l’emploi, est en effet son meilleur argument dans la concurrence.

Synthèse

Par conséquent, le Nicaragua a connu une importante croissance capitaliste, non équitable, et une accumulation de fortes contradictions économiques et sociales, avec des citoyens qui voudraient manifester à propos desdites contradictions, qui ne peuvent pas le faire, qui ne sont pas pris au sérieux ou à qui on fait payer cette protestation par de la discrimination ou de la répression.

INSS, le détonateur du conflit

C’est dans ce contexte que se produit le conflit sur la réforme de l’Institut nicaraguayen de sécurité sociale (INSS), exigée par le Fonds monétaire international (FMI). Ce n’est pas la première réforme (en 2013, une réforme avait échoué) ; mais maintenant elle arrive alors que le mécontentement pour les raisons signalées est à son maximum, spécialement parmi la jeunesse née après la révolution de 1979. Les protestations commencèrent par les personnes directement touchées, les retraité·e·s. Ensuite, vinrent les jeunes étudiant·e·s puis d’autres secteurs de la population. Enfin, les patrons, après avoir rompu les négociations sur ce thème au sein de la commission tripartite, se joignirent au mouvement.

La crise actuelle ne tombe pas comme un éclair dans un ciel bleu, elle a des antécédents importants qui l’expliquent. Des problèmes structurels et conjoncturels auxquels un couple présidentiel fermé, autoritaire et répressif peut difficilement donner une solution.

L’irrationalité de l’argumentation officielle

C’est pourquoi en venir à dire que les manifestations sociales sont une « conspiration » de petits groupes « d’extrême droite » pour déstabiliser le gouvernement est typique d’un gouvernement dictatorial, incapable de donner les réponses rationnelles et nécessaires aux problèmes posés et c’est une insulte à l’intelligence de la population.

Même l’observateur le moins informé remarquerait qu’il est impossible pour la CIA d’avoir tant d’agents infiltrés et payés dans tout le pays, parmi les retraité·e·s, les travailleur·e·s et une armée de jeunes inscrit·e·s à l’université et de les faire sortir, au moment opportun, pour « déstabiliser » le gouvernement. Mais c’est compréhensible : le gouvernement, habitué à s’imposer tout le temps, ne s’attendait pas à une réaction sociale si forte et il n’a pas pu préparer une « meilleure » explication.

C’est la stratégie classique d’un gouvernement « progressiste » qui se sent traqué par son peuple : il manipule le sentiment anti-impérialiste des gens, qui ont un profond respect pour la révolution sandiniste de 1979 (y compris l’auteur de ces lignes), pour leur faire avaler n’importe quel argument énoncé sous l’autorité du « leader », Daniel Ortega.

P

Des arguments qui en arrivent à l’absurde : par exemple, les étudiants détruisent leurs propres universités ; comme des snipers ils tirent sur leurs camarades ; ils se torturent et ils se font disparaître ; ils brûlent des bâtiments publics pour attirer le rejet social sur eux, etc. Un scénario digne d’un mouvement suicidaire, qui paraît davantage écrit par un conseiller de Juan Orlando Hernández ou de la police militaire hondurienne.

Mais ce qui n’est pas dit, c’est que la violence est d’abord déclenchée par des bandes de jeunes motards, liées par clientélisme au gouvernement, utilisées comme groupe de choc et chair à canon contre d’autres jeunes. Tout cela au sus et au vu des autorités policières.

Et quand les jeunes se défendent contre ces groupes ou quand ils déchaînent leur indignation sur des symboles du gouvernement, le discours offficiel proclame alors la « démonstration » de ses accusations ? Peut-être croit-il s’adresser à des idiots ? Heureusement, avec les téléphones mobiles, on a pu filmer les groupes de choc gouvernementaux en action.

Quelques camarades tendent à faire des comparaisons simplistes. Ils disent que c’est un scénario similaire à celui utilisé par les gringos au Venezuela. S’il s’agissait du cas du président vénézuélien Nicolás Maduro, l’explication de Ortega aurait un sens : au Venezuela, les « guarimbas » (6) furent organisées par un parti d’extrême droite (Voluntad Popular, le parti de Leopoldo López) pour déstabiliser ce gouvernement. Mais ce n’est pas le cas du Nicaragua. Dans ce pays, le mouvement fut autoconvoqué par des secteurs progressistes, par la jeunesse universitaire. Pour être objective, l’analyse doit se baser sur la réalité.

Voir les choses selon cette optique permet d’expliquer quelques « étrangetés » du gouvernement nicaraguayen :

• N’est-il pas étrange que le gouvernement Ortega ait été le premier à reconnaître l’élection de Juan Orlando Hernández et qu’il n’ait jamais mis en question la répression criminelle que celui-ci a infligée au peuple hondurien ?

• N’est-il pas étrange que le gouvernement nord-américain, durant ces onze dernières années, n’ait pas « dérangé » Ortega, avec aucune tentative sérieuse de « déstabilisation » ? Par contre, l’Empire a impulsé des coups d’État au Venezuela, au Honduras, au Paraguay et en Équateur durant cette période. Bien que le Nicaragua soit un pays beaucoup plus faible que ceux-ci, durant ce temps, il l’a laissé « tranquille ».

Cela s’explique par cette lune de miel de onze ans qui a bénéficié à l’entreprise privée, nationale et internationale, où il faisait de très bonnes affaires, y compris avec les gouvernements putschistes de Pepe Lobo (7) et Juan Orlando Hernández et avec la réactionnaire Église catholique nicaraguayenne (d’où son slogan de « socialisme chrétien et solidaire »).

Ces temps relèvent maintenant du passé. Le couple présidentiel Ortega-Murillo doit maintenant compter avec l’hostilité de l’Empire, qui voudra domestiquer son gouvernement par des actions de boycott économique ; il y a aussi le divorce de l’entreprise privée nationale ou d’un secteur important de celle-ci, et le rejet actif d’une bonne partie du peuple. Le cours que prendra le pays dépendra, d’une part, de la réponse gouvernementale au mouvement de protestation lancé par la jeunesse et par d’autres secteurs populaires, ainsi que de la capacité de ce mouvement à conquérir de meilleures normes démocratiques et sociales. La question est ouverte et il est prématuré de dire ce qui se passera.

Synthèse

Mais il n’y a aucun doute sur le fait qu’avec la mobilisation sociale des dernières semaines – qu’elle avance ou recule – commence une nouvelle ère : un nouveau sujet historique s’est levé sans peur de prendre la parole et de décider de son destin.

Tegucigalpa, 22 avril 2018

Tomas Andino Mencia, sociologue (auteur d’une étude faisant autorité sur les « mara », ces bandes de jeunes délinquants existant notamment au Honduras et au Salvador), ancien député du parti Unión Democratica au Parlement hondurien, a milité au sein du Front national de résistance populaire, où il animait un courant critique Espacio Refundacional. Il est membre de la direction du Partido socialista de los trabajadores (PST, Parti socialiste des travailleurs), section hondurienne de la LIT-QI. Cet article a d’abord été publié par Noticias Honduras : http://www.noticiashondurashn.com/?p=13356 (Traduit du castillan – Honduras – par Hans-Peter Renk).

Notes

1. Dans un rapport rendu public le 29 mai 2018 Amnesty International écrit : « Les autorités du Nicaragua ont déployé une stratégie de répression, marquée par un recours excessif à la force, des exécutions extrajudiciaires, un contrôle des médias et l’utilisation de groupes armés progouvernementaux, dans le but d’écraser les manifestations qui ont déjà fait au moins 81 morts. (…) Au moins trois hôpitaux publics ont refusé de traiter des personnes grièvement blessées lors des manifestations, dont Álvaro Conrado, 15 ans, touché alors qu’il distribuait de l’eau aux manifestants. Les agents de sécurité auraient refusé de le laisser entrer à l’hôpital de Cruz Azul et il a succombé dans la journée à la clinique privée de Bautista. Des employés de la clinique ont déclaré à Amnesty International qu’il aurait pu être sauvé s’il avait été pris en charge plus tôt. ».

2. Voir également l’article de Mónica Baltodano en p. 42 ainsi que le dossier dans Inprecor n° 635/636 de janvier-février 2017.

3. La réserve biologique Indio Maíz est la deuxième plus grande étendue de forêt humide protégée au Nicaragua, ce qui lui vaut le surnom de «  perle des réserves de l’Amérique centrale ». Elle abrite un plus grand nombre d’espèces d’arbres, d’oiseaux et d’insectes que toute l’Europe. Début avril 2018, un feu de forêt a brûlé plus de 3 855 hectares de la réserve, à la frontière du Nicaragua avec le Costa Rica. Le gouvernement nicaraguayen a refusé les offres d’aide du Costa Rica.

4. Juan Orlando Hernández a soutenu le coup d’État contre le président Manuel Zelaya (cf. Inprecor n° 551/552 de juillet-août 2009 et n° 553/554 de septembre-octobre 2009) puis a pris la présidence du Congrès national en 2010. Candidat à l’élection présidentielle contre Xiomara Castro (épouse du président Manuel Zalaya empêché de se présenter), il est frauduleusement déclaré vainqueur par le Tribunal suprême contrôlé par les putschistes.

5. Au Nicaragua, ce terme est employé pour parler du pillage des biens de l’État.

6. Les maquilas (abréviation de Maquiladoras) sont des usines bénéficiant en Amérique centrale de conditions de zone franche, ne payant pas d’impôts ni de droits de douane et ne respectant généralement pas les lois du travail.

7. Si le terme « guarimba » vient d’une sorte de jeu de cache-cache, au Venezuela il a été employé pour caractériser des bandes de jeunes masqués cherchant à transformer en affrontements les manifestations.

8. Porfirio « Pepe » Lobo Sosa a été président du Honduras à la suite du coup d’État de juin 2009 et d’une « élection » organisée le 29 novembre 2009. Il n’a été reconnu ni par l’Union européenne, ni par le Mercosur, ni par la plupart des pays d’Amérique latine, seulement par les États-Unis, le Panama et le Mexique.

Vous appréciez ce site ?
Aidez-nous à en maintenir sa gratuité
Abonnez-vous ou faites un don
Qui sommes-nous ? |  Contact | Abonnement | Design et codage © Orta