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Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 657-658 novembre-décembre 2018

PAKISTAN

Ali Wazir, un marxiste dans un Parlement dominé par les féodaux et les capitalistes

Cf. aussi : [Pakistan]

Farooq Tariq*

Muhammad Ali Wazir, membre du comité central du groupe The Struggle (1), a remporté un siège au Parlement national

Ali Wazir

Ali Wazir

Muhammad Ali Wazir a obtenu 23 530 voix, soit 16 015 voix de plus que son plus proche rival, le candidat de l’alliance religieuse d’extrême droite, Muttahida Majlis-e-Amal (MMA), qui n’en a obtenu que 7 515.

Ali Wazir est un des principaux dirigeants du Pashtun Tahafuz Movement (2). Au cours de cette année, des réunions de masse ont été organisées dans les grandes villes pour réclamer une indemnisation équitable des victimes de la « guerre contre le terrorisme », et pour exiger la libération de toutes les personnes « disparues », ou bien les présenter devant les tribunaux si des accusations pèsent sur elles.

Synthèse

Deux autres dirigeants du PTM se sont également présentés pour le Parlement national et l’un d’eux, Mohsin Dawer, a également remporté le siège, obtenant 16 526 voix, tandis que Aurangzeb du PTI, le parti d’Imran Khan, n’en a obtenu que 10 422 et le candidat du MMA, le Mufti Misbahudin, 15 363 voix.

Les deux dirigeants du PTM qui ont été élus étaient candidats dans le Sud-Waziristan, une zone dominée jusque-là par les fanatiques religieux. Mais un fort mouvement pour les droits civiques a réduit l’influence des fanatiques, et malgré toutes les menaces les Pachtounes ont élu les dirigeants de leur mouvement de masse. La présence des deux principaux leaders du PTM au Parlement a donné de l’espoir à beaucoup de Pakistanais, qu’au moins il y aurait quelques voix du peuple dans un Parlement dominé par les seigneurs féodaux, les capitalistes corrompus et les serviteurs de l’establishment militaire et judiciaire.

Qui est Ali Wazir ?

Son histoire personnelle illustre son engagement. Il était étudiant en droit au tournant du siècle lorsque sa ville natale, la capitale du Sud-Waziristan, Wana, est devenue l’épicentre du terrorisme mondial car de nombreux groupes alliés aux talibans ont pénétré les communautés.

Il ne fait aucun doute que les terroristes avaient des facilitateurs locaux, mais en fin de compte c’est l’État qui ne les a pas empêché d’utiliser ce territoire. Lorsque son père, le chef de la tribu Ahmadzai Wazir, et d’autres dirigeants locaux, se sont plaints de leur présence, les fonctionnaires du gouvernement les ont ignorés et réduits au silence. Plus généralement, Islamabad a passé des années à nier la présence de militants afghans, arabes ou centrasiatiques.

En 2003, les talibans avaient pris pied dans les districts tribaux du Sud et du Nord-Waziristan et tentaient d’y construire un émirat local. Le frère aîné d’Ali Wazir, Farooq Wazir, un militant politique local et leader des jeunes, est devenu la première victime d’une longue campagne au cours de laquelle des milliers de chefs tribaux pachtounes, des militants, des politiciens et des religieux ont été tués avec une impunité quasi absolue. Leur seul crime était de questionner la présence de dangereux terroristes ou de s’y opposer.

En 2005, Ali Wazir était emprisonné au moment où son père, ses frères, ses cousins et un oncle ont été tués au cours d’une embuscade. Il était en prison parce qu’une loi draconienne de règlement des crimes de frontière datant de l’ère coloniale (FCR) tient une tribu ou une région entière responsable des crimes d’un individu ou de n’importe quel crime allégué commis sur le territoire. Ali Wazir n’a commis aucun crime, n’a jamais bénéficié d’un procès équitable et n’a pas été condamné, mais il a même été empêché de participer aux funérailles de sa famille. Au cours des années suivantes, six autres membres de sa famille élargie ont été assassinés. Les autorités n’ont même pas enquêté sur ces crimes et encore moins tenu quiconque pour responsable.

En 2016, après que l’explosion d’une bombe a accidentellement tué un officier, le marché appartenant à sa famille à Wana a été dynamité. Ainsi, dans le cadre du règlement des crimes de frontière (FCR), les moyens de subsistance de la famille Wazir ont été détruits. De plus, le gouvernement a interdit à la communauté locale – principalement les membres de la tribu Ahmadzai Wazir – de collecter des dons pour les aider, car il ne pouvait accepter que quiconque aide ceux qu’il punit, ce qui serait un inacceptable précédent !

En tout, seize membres de sa famille, dont son père et deux de ses frères, ont été assassinés par les talibans au cours de ces années.

Ali Wazir est devenu un des principaux dirigeants du mouvement de défense des droits civiques des victimes de la guerre contre le terrorisme, le PTM. Il a fait un tour du pays, organisant des rassemblements de masse dans les villes de Lahore, Karachi, Peshawar et Swat. À Lahore, le meeting co-organisée avec le Front de gauche de Lahore a été formellement interdit par les autorités – nous n’avions pas le droit de faire la campagne, de coller des affiches dans la ville, Ali Wazir et sept autres militants furent arrêtés la nuit précédant le meeting… Mais à la suite d’une mobilisation massive, ils ont été relâchés juste avant le début du meeting et il a pu s’adresser à 10 000 participants.

Synthèse

En avril dernier des dizaines de sympathisants du PTM ont été blessés et dix furent tués à la suite d’une attaque menée contre Ali Wazir par des « militants progouvernementaux » d’un soi-disant Comité pour la paix. Mais les sympathisants du PTM réunis ont réussi à faire à faire fuir les agresseurs. Parmi les blessés on dénombrait un cousin d’Ali Wazir ainsi qu’un journaliste de la radio la Voix de l’Amérique.

Dans une interview réalisée en avril 2018, Ali Wazir expliquait : « Ces derniers mois ont transformé ma vie. Au milieu des souffrances que j’ai endurées et des menaces, des soupçons et des accusations auxquelles je suis confronté, l’amour, le soutien et le respect que je reçois sont écrasants. Depuis qu’en février nous avons commencé à protester pour attirer l’attention sur les souffrances des Pachtounes – qui sont parmi les principales victimes du terrorisme – j’ai beaucoup appris sur le potentiel des Pakistanais ordinaires. Leur soif de changement est une source d’inspiration et l’annonce d’un avenir pacifique et prospère que nous devons bâtir pour les générations futures. »

Au cours de ces années difficiles, Ali Wazir n’a pas perdu la confiance dans la lutte des masses et il est resté attaché à une politique de lutte de classe. Lors des élections législatives de 2008 et de 2013, il avait été candidat. En 2013, sa victoire a été transformée en échec sous la menace des armes. Il a perdu d’à peine 300 voix après que les talibans eurent intimidé les électeurs en torturant ses sympathisants et les militants de sa campagne.

Dans ce volcan de violence qu’est devenu le Waziristan, des milliers de civils ont disparu et des milliers d’autres ont été victimes d’exécutions extrajudiciaires. Les dirigeants du PTM sont présentés comme des terroristes présumés à travers tout le pays et sont humiliés dans les postes de contrôle de sécurité, des civils innocents sont victimes de la violence pendant les ratissages et les opérations des forces de sécurité. Les Pachtounes, la plus grande société tribale au monde, connue pour son hospitalité, sa responsabilité et sa bravoure, ont été injustement accusés de sympathie pour les terroristes, alors qu’ils sont leur principale victime.

Ali Wazir est militant du groupe La Lutte, une organisation marxiste-révolutionnaire au Pakistan. Cette organisation a rejoint le Front de gauche de Lahore, une plateforme unie de plusieurs groupes et partis de gauche. Ce Front organise des actions de masse, auxquelles Ali Wazir a pris part.

Les élections de 2018 ont été les plus truquées de toute l’histoire pakistanaise. La société s’est déplacée à droite avec l’arrivée au pouvoir du Mouvement du Pakistan pour la justice (PTI) d’Imran Khan. Avant ces élections, Imran Khan a contacté Ali Wazir en lui offrant l’investiture du PTI dans la région, ce que ce dernier a poliment refusé. Cependant celui qui allait devenir le nouveau Premier ministre pakistanais a annoncé à Ali Wazir, qu’en tout état de cause, par le respect qu’il lui doit, il ne présentera pas de candidat contre lui !

Avant les élections, l’establishment a organisé l’achat des candidatures. Des candidats de la Ligue musulmane du Pakistan - Nawaz (PML-N, à la tête du gouvernement sortant) ont été menacés, contraints de changer de loyauté etc. Le PTI a bénéficié du soutien ouvert de la plupart des institutions étatiques. Dans le contexte où le PTI, encore plus à droite que le PML-N, a remporté les élections, la présence au Parlement d’un marxiste va représenter un courant d’air frais dans cette assemblée nauséabonde.

Alors que d’autres organisations de la gauche, y compris le Awami Workers Party, ont également présenté des candidatures lors de ces élections et ont mené une formidable campagne électorale, la candidature d’Ali Wazir était particulière. Tout en faisant du porte-à-porte, il prenait la parole chaque jour dans des meetings publics, malgré ses très faibles moyens matériels. Des milliers de personnes l’acclamaient. Nous étions certains qu’il allait l’emporter, mais nous craignions qu’un incident puisse faire annuler son élection.

Synthèse

Mais Ali Wazir a ouvert les portes pour toute la gauche. La plupart de militants sociaux l’apprécient, car il est modeste et a toujours les pieds sur la terre lorsqu’il parle aux travailleurs, mais qu’il rugit comme un lion quand il s’adresse à la classe dirigeante. Un intrépide combattant de la classe ouvrière qui a émergé dans l’histoire récente du prolétariat pakistanais comme l’un des dirigeants de la gauche le plus respecté.

27 juillet 2018

* Farook Tariq militant de la IVe Internationale, porte-parole national d’Awami Workers Party (formé en 2012 par la fusion de trois partis se réclamant de la classe ouvrière, dont le Labour Party Pakistan), est le coordinateur de Lahore Left Front (Front de gauche de Lahore). Cet article a été publié par Asian Marxist Review. Traduit de l’anglais par JM.

Notes

1. The Struggle (La Lutte) est une organisation marxiste-révolutionnaire qui a rompu en 2016 avec la Tendance marxiste internationale (TMI, dont le dirigeant le plus connu est l’anglais Alan Woods).

2. Pashtun Tahafuz Movement (MPT, mouvement de protection des Pachtounes) est un mouvement social pour la défense des droits humains, actif dans les provinces du Khyber Pakhtunkhwa et du Baloutchistan. Il a été lancé en 2014 pour exiger l’élimination des mines antipersonnelles au Waziristan et dans les autres zones tribales sous administration fédérale. Après l’assassinat par la police à Karachi de Naquebullah Mehsud, injustement accusé, en janvier 2018, le MPT a organisé une longue marche pachtoune avec des dizaines de milliers de participants dans diverses villes pakistanaises. Son principal dirigeant, Manzoor Afmad Pashtun, vétérinaire, a été arrêté avec son père par l’armée fin 2017 pour « avoir porté atteinte au moral de l’armée ». Il a alors déclaré : « Vous construisez votre moral en tuant les enfants innocents puis en nous traitant de terroristes ». L’armée a été obligée de le libérer à la suite de la mobilisation populaire.

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