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Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Dernières nouvelles 2010

PALESTINE - ISRAËL

La stratégie impérialiste des États-Unis

Cf. aussi : [Séminaire Palestine 01-2010 ] [Seizième Congrès]

Salah Jaber

Puisque l’objectif de ce séminaire est de se concentrer sur les questions israélo-arabe et israélo-palestinienne, le mieux est d’aborder le thème de la stratégie des États-Unis sous cet angle en particulier. Parce que, d’une part, nous n’avons pas assez de temps pour un exposé général sur tout ce que font les États-Unis dans la région, et, d’autre part, parce que cela n’aurait en bonne partie qu’un rapport indirect avec le thème central de ces journées. Mais ces questions se recoupent, comme vous allez le voir.

 

Le point de départ, si l’on veut discuter de la stratégie des États-unis dans cette partie du monde, c’est d’en définir, et donc d’en reconnaître, les mobiles. Qu’est-ce qui anime les États-Unis dans leur intervention dans la région ?

 

Le mobile principal de l’intervention des États-Unis dans cette région du monde, et cela remonte en gros à l’après-Première Guerre mondiale, c’est bien entendu la question du pétrole. L’intérêt des États-Unis pour cette partie du monde est en rapport avec son extraordinaire richesse en ressources pétrolières. Je ne vais pas m’étendre là-dessus, vous connaissez les chiffres. Je voudrais simplement souligner que la question du pétrole ne se réduit pas à une question économique : il ne s’agit pas ici d’un « économisme vulgaire ».

La question du pétrole comprend certes une dimension économique, dimension que certains ont tendance à sous-estimer par rejet de l’«économisme vulgaire ». En fait, la dimension économique est très importante, il suffit de voir la place des grandes compagnies pétrolières américaines dans la liste des grandes firmes américaines en général. Elles ont figuré régulièrement en tête de liste dans les dernières décennies, et tout au long du XXème siècle, et elles y sont bien ancrées avec l’évolution des prix pétroliers.

Il y a donc un poids considérable des intérêts pétroliers dans la détermination de la politique des États-Unis. Autrement dit, le « lobby pétrolier », les compagnies pétrolières, ont un poids considérable dans la politique extérieure des États-Unis, et cela non plus n’est pas nouveau. Quiconque étudie la politique étrangère des États-Unis peut le constater. Des personnages comme David Rockefeller, dont la famille est fondée sur la fortune pétrolière, ont joué un rôle central dans la détermination de la politique étrangère des États-Unis. Des institutions aussi importantes dans cette politique que le Conseil des Relations Extérieures (Council on Foreign Relations, qui produit la revue Foreign Affairs) viennent de là. Et à travers l’histoire, à travers les présidences américaines depuis les années 1920, on voit comment une bonne partie de la détermination de la politique extérieure, en tout cas en ce qui concerne les régions du monde en rapport avec le pétrole, a été le fait des compagnies pétrolières et de leur intervention auprès de l’exécutif à Washington.

 

Mais, et c’était là mon point de départ, la question ne se réduit pas seulement à cet intérêt économique, qui ne représente qu’une partie, certes centrale, du big business américain. Au-delà, et à cause de la nature du pétrole, il y a un intérêt stratégique qui concerne l’ensemble du capital américain et donc l’ensemble de l’impérialisme américain en tant que mécanisme déterminant une politique.

La question du pétrole est stratégique entre toutes : vous savez tous à quel point c’est devenu une denrée stratégique primordiale (et de manière croissante à partir de la Première Guerre mondiale qui a  accéléré le passage du charbon au pétrole). Cela a poussé les États-Unis à accorder au Moyen Orient une importance stratégique de premier plan dans leur politique mondiale. La valeur stratégique du pétrole fait du contrôle de l’accès au pétrole un atout stratégique majeur. La question de l’accès des États-Unis eux-mêmes au pétrole est devenue de plus en plus importante au fur et à mesure du tarissement des réserves pétrolières américaines, et donc au fur et à mesure de la dépendance croissante des États-Unis vis-à vis des importations de pétrole. Le seuil des 50% a été dépassé et les États-Unis sont dans une logique de dépendance croissante vis-à-vis du pétrole extérieur.

 

Mais l’accès des États-Unis eux-mêmes n’est qu’une dimension du problème, et l’autre dimension, tout aussi importante, c’est le contrôle de l’accès des autres. D’une part le contrôle de l’accès au pétrole des alliés, c’est-à-dire des puissances « vassales », des impérialismes qui sont en rapport de vassalité vis-à-vis des États-Unis. Ce contrôle permet aux États-Unis d’accroître la dépendance de ces puissances à leur égard. D’autre part le contrôle de l’accès des ennemis potentiels, et cette question a gagné de plus en plus d’importance dans la dernière période historique avec la montée de la Chine. Auparavant, du temps de la bipolarité, le contrepoids mondial aux États-Unis était l’Union soviétique, qui était elle-même exportatrice de pétrole et n’avait donc pas de problème d’approvisionnement. Par contre, ces 20 dernières années ont vu la montée de la Chine, qui dépend énormément de ses importations d’énergie : la Chine a peu de pétrole, surtout au vu de ses besoins croissants en raison de sa croissance économique, et cette dépendance ne fait qu’accroître la valeur stratégique de la question pétrolière.

 

À tout cela on peut ajouter d’autres considérations, toujours liées au pétrole : par exemple sur le plan économique. Quand les États-Unis s’imposent comme puissance suzeraine dans la région, ils s’imposent vis-à-vis de leurs alliés (le Japon, extrêmement dépendant des importations pétrolières, plus encore que la Chine, ou l’Europe occidentale) mais aussi de leurs « protégés locaux » : les monarchies pétrolières de la région. La plus importante d’entre elles est le royaume saoudien, qui à lui seul, détient le quart des réserves mondiales de pétrole et joue donc un rôle tout à fait déterminant sur le marché pétrolier. La tutelle des États-Unis sur le royaume saoudien est une dimension majeure de la question, et elle se traduit aussi par un autre aspect d’importance majeure pour les États-Unis depuis plus de 30 ans : ces alliés-là, ces monarchies pétrolières réexportent les pétrodollars en majeure partie vers les États-Unis, contribuant ainsi au financement par le reste du monde de l’impérialisme états-unien, le financement du budget fédéral américain à travers divers mécanismes dont l’achat de bons du trésor est le plus important.

 

C’est surtout cela qui est, d’un point de vue marxiste, et même tout simplement réaliste, la seule explication qui tienne debout quant à la motivation de ce que font les États-Unis, de leur intérêt pour cette partie du monde. Et c’est là qu’intervient le débat sur la question d’Israël.

 

Comme, vous le savez probablement, il y a schématiquement deux points de vue sur le rapport entre les États-Unis et Israël. Un point de vue qui est celui traditionnel de la gauche et du mouvement anti-impérialiste, y compris le mouvement anti-impérialiste arabe, de manière assez claire – je me réfère par exemple à Nasser qui à ce propos était limpide. Ce point de vue est de considérer Israël comme un « chien de garde » – pour utiliser une formule lapidaire et très courante – des intérêts de l’impérialisme américain dans la région. Ou même des intérêts de l’impérialisme en général, puisque au moment où ce type de vision d’Israël a été développé, les intérêts qu’Israël servait n’étaient pas encore de manière évidente ceux des États-Unis, et j’y reviendrai. Chien de garde, donc, comme ce que le fondateur du sionisme étatique lui-même, Théodore Herzl, avait avancé : « un poste avancé » de ce qu’il nommait « la civilisation » au cœur de « la barbarie », dans le langage du colonialisme. Et de fait cette vison d’Israël comme « poste avancé » de l’impérialisme mondial est la vision traditionnelle du mouvement anti-impérialiste, du nationalisme anti-impérialiste de gauche, et cela déborde. Ainsi, au moment de la guerre de 2006, le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, avait expliqué dans un discours que pour lui les choses étaient claires : Israël travaillait pour le compte des États-Unis. Là-dessus, il y a un vaste éventail de tendances qui partagent ce type d’analyse.

Et puis il y a une autre analyse, en restant dans la région : celle qui tend à présenter Israël comme manipulant les États-Unis. Alors bien évidemment si Israël manipule les États-Unis, il faut une courroie de transmission : ce sont « les Juifs ». C’est une vision qui place Israël au centre et lui impute la politique régionale des États-Unis, avec des relents d’antisémitisme assez évidents. Sur ce type de position, il y a l’ensemble des régimes réactionnaires, monarchies ou autres, de la région, et en particulier ceux qui dépendent le plus des États-Unis, ainsi que les idéologies de type intégriste, les panislamismes de type intégriste obnubilés par une vision antisémite du monde. Le but central, dans le cas des régimes réactionnaires, c’est d’expliquer que si les États-Unis soutiennent Israël ce n’est pas parce qu’ils sont une puissance impérialiste, mais à cause du poids et du rôle des Juifs, et de la possibilité d’Israël d’utiliser ce « lobby juif » comme ils l’appellent. Avec comme conséquence politique l’idée que les Arabes doivent contrecarrer cela en courtisant Washington pour essayer de changer la politique des États-Unis, pour en faire une politique plus favorable aux intérêts arabes. La fonction politique de ce type de vision est assez évident.

 

On a vu un débat similaire se développer en Occident, et aux États-Unis mêmes. Avec le même type de clivage : traditionnellement la gauche, les anti-impérialistes, aux États-Unis voient Israël, d’abord et avant tout, comme un instrument de leur propre impérialisme, instrument utilisé par l’élite du pouvoir américaine, le « big business », pour servir ses intérêts. On pourrait s’étendre et expliquer à quel point cet instrument est extrêmement performant pour les États-Unis. On sait qu’Israël est le premier récipiendaire de l’aide américaine extérieure, mais les trois milliards de dollars que les États-Unis donnent à Israël annuellement sont une goutte d’eau dans l’océan par rapport au budget militaire américain, alors que le rendement de ce financement est incomparablement plus important que le rendement marginal de trois milliards supplémentaires ajoutés à ce budget. Plus ou moins trois milliards cela ne change rien du tout à la performance militaire des États-Unis ; par contre, le rôle qu’Israël joue en tant que force militaire alliée est absolument fondamental.

 

On a récemment vu se développer un débat sur la question du « lobby israélien ». Cette fois, les deux professeurs qui ont lancé ce débat ne sont nullement antisémites. Il y a bel et bien un lobby pro-israélien, et ce n’est pas un fantasme antisémite. Il a une existence très officielle – dans un pays caractérisé par le système des lobbies – et il n’est pas exclusivement juif : on a même vu ces dernières années la monté du « sionisme chrétien », c’est-à-dire des extrémistes chrétiens protestants qui pour des raisons idéologiquement extravagantes sont des partisans acharnés d’Israël et de l’extrémisme israélien (il y a même eu un prédicateur évangélique qui a dit que le coma de Sharon était une punition de Dieu à cause du retrait de Gaza qu’il avait ordonné…). Selon la thèse de Mearsheimer et Walt, le lobby pro-Israël aurait un poids trop élevé, trop important dans la politique des États-Unis : ce serait là le problème, et cela expliquerait pourquoi les États-Unis feraient des choses qui ne sont pas dans leur intérêt national. Bien entendu cette notion « d’intérêt national » est propre à ce type de vision politique « réaliste », et c’est une notion que nous ne partageons pas. Les deux professeurs en question, qui font partie de l’establishment américain et appartiennent au courant des « réalistes », avaient construit leur argumentaire, au moment où l’enlisement des États-Unis en Irak était devenu patent, en expliquant que c’était la faute d’Israël si les États-Unis avaient envahi l’Irak, alors que ce n’était pas dans leur intérêt de le faire.

 

Cela a été amplement contesté, y compris de manière factuelle : on sait bien maintenant qu’Israël a plaidé, avant l’invasion de l’Irak, pour que les États-Unis s’en prennent plutôt à l’Iran, en argumentant que l’ennemi principal est l’Iran, tandis que l’Irak n’était pas en mesure de nuire (sauf pour ceux qui pouvaient croire sérieusement au mythe des armes de destruction massive, mais Israël n’en était pas). Par contre, l’Iran est considéré comme l’ennemi majeur d’Israël, et reste la priorité du point de vue israélien. Et là on voit la limite de la coïncidence, de la concordance entre les intérêts des États-Unis pour qui l’Irak est un objectif majeur pour les raisons que j’ai expliquées, et ceux d’Israël qui a ses propres considérations stratégiques. Derrière la vision du poids excessif du « lobby israélien », il y a une vision de la politique des États-Unis : la démocratie américaine serait le résultat d’une concurrence de multiples lobbies, une sorte de marché libre. Il y a là tout un mythe de la politique américaine et de la démocratie américaine, dans laquelle s’insère cette vision, alors que la vision de la gauche est centrée sur l’élite du pouvoir, la classe possédante et le poids du « big business » dans la politique extérieure des États-Unis.

 

Si l’on observe l’évolution historique, il est assez évident que l’histoire illustre une thèse et contredit l’autre. Considérons l’intervention des États-Unis dans la région. Bien avant la naissance d’Israël le royaume saoudien était devenu leur principal allié régional : cette importance accordée au royaume saoudien s’est traduite par la rencontre entre Roosevelt et le roi saoudien en 1944, sur le chemin de Yalta, et par la construction, en pleine région pétrolifère saoudienne (bien entendu), d’une base militaire américaine, qui était l’une des principales bases militaires des États-Unis à l’extérieur de leur territoire après la Deuxième Guerre mondiale. Les États-Unis, comme l’Union soviétique et comme l’ensemble des puissances mondiales, ont soutenu la création de l’Etat d’Israël en 1947, mais dans le soutien réel et concret au mouvement sioniste, l’Union soviétique a joué un rôle bien plus grand que les États-Unis, en ce qui concerne les livraisons d’armes en particulier. Je parle des États-Unis en tant que gouvernement, pas des organisations sionistes américaines qui ont soutenu financièrement. Depuis la guerre de 1948, les États-Unis ont décrété, durant plusieurs années, un embargo sur les livraisons d’armes aux belligérants. C’est ainsi que l’armement sophistiqué d’Israël était fourni par la France (aviation, etc.). On sait d’ailleurs que l’accès au nucléaire d’Israël s’est fait grâce à la France. C’est donc l’impérialisme français qui avait les rapports les plus étroits avec Israël. Ceux de l’impérialisme britannique l’étaient moins, vu le passif entre Londres et le mouvement sioniste. Et lorsqu’en 1956 a lieu l’agression tripartite franco-britannique-israélienne contre l’Égypte, à la suite de la nationalisation du canal de Suez, c’est aux côtés de ces deux impérialismes-là qu’Israël intervient, tandis que les États-Unis, au contraire, condamnent l’agression et adressent même un ultimatum aux trois pays pour l’arrêt des combats et le retrait de leurs troupes.

 

On voit donc que l’idée d’un Israël qui manipulerait les États-Unis ne cadre pas avec les faits. À partir du début des années 1960 va s’opérer un changement important dans la région : la montée du nationalisme arabe, et le « divorce » quasiment définitif, à partir de la fin des années 1950, entre ce nationalisme et les États-Unis après une période d’hésitation.  Lors des premières années de l’accession de Nasser au pouvoir, les États-Unis pouvaient encore être perçus comme une puissance non coloniale, comme un pays qui respecte l’indépendance des nations, mais cette perception a vite été dépassée. La montée du nationalisme arabe a forcé les Etats-Unis à se retirer de leur base saoudienne en 1962. En même temps, la montée de l’influence soviétique dans la région à partir de 1955, avec le début des livraisons d’armes et l’alliance assez étroite que l’Égypte nassérienne va tisser avec Moscou, va renforcer considérablement la valeur d’Israël comme allié des Etats-Unis dans la région. C’est donc à partir des années 1960 qu’Israël devient dans l’optique américaine un atout stratégique majeur. À partir de 1966, les États-Unis commencent des livraisons d’armement  sophistiqué à Israël, et la guerre de 1967 (il y a un ouvrage très fourni de Tom Segev, paru récemment, qui le montre bien) est la première guerre dans laquelle Israël sert directement les intérêts des États-Unis en même temps que ses propres intérêts. Et avec le succès que l’on sait. Ce qui fait qu’après 1967, Israël est devenu un allié hautement apprécié aux États-Unis. On sait que cette guerre de 1967 a abouti, assez rapidement, à un changement radical dans la région : la marginalisation de l’influence soviétique, le basculement de l’Égypte hors de la sphère soviétique en faveur des États-Unis sous Sadate, etc. Cependant, les États-Unis restaient cantonnés à l’extérieur de la région. En 1979, la révolution iranienne va apparaître comme une menace sans précédent sur la zone pétrolière, et pour les États-Unis, en plein « syndrome vietnamien » depuis le retrait du Vietnam en 1973, l’importance d’Israël n’a fait que s’accroître. C’est que pour obtenir un feu vert du congrès pour intervenir militairement, l’exécutif américain a besoin souvent de beaucoup de temps, alors qu’Israël est un poste avancé, capable d’intervenir à tout moment.

Cette situation se poursuit jusqu’en 1990, l’année de l’invasion du Koweït par l’Irak, année du retour – et d’un retour bien plus fort qu’avant le départ – des États-Unis dans la région, notamment sur le territoire saoudien. Avec ce retour, la valeur stratégique d’Israël pour les États-Unis diminue. Et on le voit immédiatement, dès 1990-91 avec l’injonction donnée à Israël de ne pas riposter à l’envoi de missiles Scud Irakiens sur son territoire, parce que cela gênerait les États-Unis, et jusqu’au bras de fer entre Washington et le gouvernement Shamir pour forcer ce dernier à participer à la conférence de Madrid à l’automne 1991 et au commencement du  « processus de paix ». Les États-Unis ayant acquis une hégémonie sans précédant dans la région se posent dès lors comme objectif de la stabiliser ; cela passe forcément par un règlement du contentieux israélo-arabe. On connaît la suite : cela va donner Oslo, puis un enlisement du processus avec en même temps une montée de l’Iran. Avec la fin de la guerre Irak-Iran et l’embargo imposé sur l’Irak après 1991, le fait que la neutralisation mutuelle entre l’Irak et Iran a cessé, vu l’état dans lequel se retrouve l’Irak, laisse les coudées franches à l’Iran. Cela rehausse l’intérêt d’Israël comme allié, d’autant plus qu’avec la monté d’Al-Qaïda à partir des années 1990, la pression sur le régime saoudien pour qu’il obtienne à nouveau le retrait des troupes américaines de son territoire – à cause de la contradiction flagrante avec l’idéologie wahhabite que crée la présence de troupes non musulmanes dans le pays des lieux saints de l’Islam – se fait de plus en plus forte. Tout cela rétablit l’importance d’Israël, qui va encore s’accroître après le 11 septembre 2001 et le début de l’intervention militaire des États-Unis à l’échelle régionale en 2003. L’effort que cela représente pour les États-Unis surtout du point de vue des effectifs, puis leur enlisement en Irak s’ajoutant à l’Afghanistan, les font apparaître comme incapables d’agir en cas d’ouverture d’un troisième front. En résumé, il y a une fluctuation de la valeur d’Israël, non pas au sens stratégique – stratégiquement Israël reste un atout essentiel – mais au sens où, par moments, c’est l’allié indispensable qu’on chouchoute, tandis qu’à d’autres moments, les États-Unis sont dans une position où ils peuvent exercer une pression sur Israël, comme en 1991.

 

La question qui se pose aujourd’hui, est la suivante : est-ce que nous sommes de nouveau, après le feu vert donné par l’administration Bush à Israël ces dernières années, dans une période où l’on va voir des tensions surgir entre les États-Unis et Israël sous la nouvelle administration Obama ?

 

C’est possible. Je ne dis pas que c’est probable, mais seulement que c’est possible. D’autant plus qu’il y a une sorte de « grand écart » qui est en train de se mettre en place entre une administration qui témoigne quand même d’un retour de balancier, aussi limité soit-il, par rapport à l’administration Bush – mais ça c’est facile, vu que l’administration Bush était la plus réactionnaire de l’histoire américaine – et, en même temps, le glissement à droite qui continue en Israël, et qui produit un paysage politique encore plus à droite. Cela a commencé progressivement il y a 30 ans et cela va de mal en pis, quand on voit des gens ouvertement en faveur d’un « nettoyage ethnique » du pays acquérir la place qu’ils ont, et passer même devant les fondateurs historiques de l’Etat d’Israël, la direction historique du sionisme, c’est-à-dire le parti dit « travailliste ». Il y a donc un « grand écart », auquel s’ajoutent les déclarations de la nouvelle administration américaine désireuse de reprendre le dialogue avec l’Iran, consciente du tort terrible porté aux intérêts de l’impérialisme américain par l’administration Bush et la façon désastreuse dont elle a géré tout cela, et désireuse de redresser la situation. Cela pourra causer des tensions entre le gouvernement israélien et les États-Unis. Mais ce qui restera déterminant, c’est la position militaire des Etats-Unis dans la région : tant qu’ils restent enlisés en Irak et en Afghanistan, leur marge de pression sur Israël sera minimale.

 

Toutefois, et je conclurai là-dessus, je crois que je n’ai pas besoin d’expliquer ici que quelles que soient les tensions qui peuvent surgir, même si elles étaient comparables aux tensions relativement fortes de 1990-91, nous ne sommes pas en présence d’États-Unis qui voudraient imposer à Israël une « solution » acceptable du côté arabe. Il y a simplement la volonté d’obtenir plus de modération, de coopération de la part d’Israël, mais toujours avec l’objectif de faciliter la tâche essentielle des États-Unis dans la région, c’est-à-dire le contrôle de la région, qui passe par le clivage entre les alliés des États-Unis qu’il faut renforcer – d’où le problème avec Israël qui les affaiblit : il suffit de penser à Mahmoud Abbas, extrêmement affaibli par l’attitude israélienne – et les ennemis des États-Unis, qu’il s’agit d’écraser – ou d’acheter. Il pourra donc y avoir des tensions, mais les ennemis resteront les ennemis et le soutien des États-Unis à Israël dans ce combat-là ne changera pas. Par contre, on pourra voir des pressions dans le sens d’une attitude plus conciliante d’Israël face au concert des régimes arabes, et on voit d’ailleurs en ce moment une offensive saoudienne en règle dans les médias, pour demander à la nouvelle administration de changer de cap. ■

 

Transcription par Brune Seban

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