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Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale

 

Politique

N° 511-512 novembre-décembre 2005 *

PORTUGAL

Promesses non tenues, désastre électoral

Cf. aussi : [Portugal]

Luís Branco *

Avec les élections présidentielles de 2006, le Portugal va cesser de vivre en campagne électorale quasi permanente. Depuis les élections municipales de 2001, qui ont précipité la démission du premier ministre d’alors, le socialiste António Guterres, le pays a connu une succession d’élections (législatives en 2002, européennes en 2004, législatives et municipales en 2005), qui ont coïncidé avec l’aggravation de la crise économique, l’augmentation du chômage et la poursuite des politiques qui aggravent la crise sociale, en dépit du changement de parti au pouvoir.

Suite à l’effondrement du gouvernements Barroso (2002-2004) et de celui de son substitut à la tête du plus grand parti de droite (PSD), Santana Lopes, le Parti Socialiste est arrivé à remporter la majorité absolue en février 2005 pour, aussitôt après, dilapider le capital de confiance que l’électorat avait placé en lui. Le premier ministre José Sócrates a gagné les élections avec la majorité absolue en promettant des changements politiques, mais depuis lors il n’a fait que poursuivre les politiques-clés à la sauce néolibérale de ses prédécesseurs : l’augmentation de l’âge de la retraite, la réduction des salaires réels des fonctionnaires pour la huitième année consécutive, la privatisation complète du secteur de l’énergie, la continuation de la chute des investissements et de l’augmentation des inégalités dans la distribution des revenus.

Mais il n’y a pas que dans l’économie que Sócrates fait le contraire de ce qu’il avait promis lors de la campagne de février 2005. Une de ses priorités politiques les plus symboliques, la modification de la loi sur l’avortement qui à l’heure actuelle punit de prison les femmes qui recourent à l’interruption volontaire de grossesse s’est vue ajournée de deux ans minimum. La date proposée pour un référendum qui en finisse avec cette loi inqualifiable, faisant honte au pays devant l’Europe chaque fois qu’il y a un jugement de jeunes femmes qui ont avorté, a été refusée d’abord par le président de la République et ensuite par le Tribunal constitutionnel, en grande partie à cause des retards du processus bureaucratique législatif, et une énorme responsabilité en revient au PS. Une fois le référendum rendu impossible pour 2005, le gouvernement PS avait deux options : achever le processus législatif au parlement (où une nouvelle loi qui dépénalise l’avortement a été votée il y a plusieurs années) ou faire un saut dans l’inconnu qui sait si en 2007 le prochain président de la République instituera ce référendum, puisque c’est lui qui a le pouvoir de le faire, et à cette date, avec un gouvernement en position encore plus difficile, courir le risque que le vote protestataire contre le gouvernement se convertisse en référendum contre la dépénalisation de l’avortement.

Une défaite humiliante pour le PS

C’est aussi ce sentiment de frustration vis-à-vis du gouvernement qui a conduit celui-ci à la lourde défaite aux élections municipales du 9 octobre 2005. Il est vrai qu’il semblait impossible au PS de faire pire qu’en 2001, quand la droite avait conquis les principales villes et amené Guterres à abandonner le gouvernement à mi-mandat, mais c’est exactement ce qui s’est passé. Des villes comme Lisbonne, Porto, Sintra ou Coimbra, qui étaient passées des socialistes aux mains des candidats du PSD en 2001, ont choisi de maintenir leurs conseils municipaux de droite et de sanctionner ainsi les candidats du gouvernement. Six mois seulement après avoir remporté la majorité absolue aux législatives, le PS a subi une défaite humiliante aux municipales, du jamais vu dans la politique portugaise. Dans le reste du spectre politique, le PSD, malgré la perte de quatre villes, reste le parti qui a le plus de chambres municipales et s’est trouvé renforcé par les mauvais résultats de l’autre parti de droite, le PP.

A gauche, le PCP et le Bloco de Esquerda (Bloc de gauche) ont réussi à capitaliser une partie du mécontentement vis-à-vis du gouvernement Sócrates : le PCP a finalement réussi à juguler le déclin électoral des vingt dernières années et a retrouvé certaines chambres municipales qu’il avait perdues lors des élections précédentes ; et le Bloco, qui pourtant disputait pour la deuxième fois seulement les élections municipales (dans 115 des 308 municipalités qui existent) et avait une représentativité encore réduite dans les conseils municipaux, a pratiquement triplé son nombre de voix depuis 2001. Cette croissance s’est naturellement reflétée dans le nombre d’élus : 128 dans les assemblées municipales et 2208 dans les assemblées de freguesia (1). Quant aux chambres municipales, outre Salvaterra de Magos, où des citoyens indépendants qui se présentent sous la bannière du Bloco ont remporté les élections pour la seconde fois, le Bloco a obtenu un représentant à Lisbonne, à Moita et à Entroncamento, et a manqué de très peu d’en obtenir dans quelques villes de la banlieue de la capitale.

Une offensive contre les candidats-bandits

Comme on pouvait s’y attendre, l’incidence locale des candidatures a fait que les critiques et les projets ont eu pour centre les problèmes de chaque municipalité. Mais le fait que cette élection se soit déroulée en pleine pré-campagne présidentielle, avec quelques candidats déjà déclarés (Francisco Louçã pour le Bloco de Esquerda et le secrétaire général du PCP, Jerónimo de Sousa), a aussi donné une dimension nationale à la campagne de ces deux partis, l’un et l’autre soulignant la nécessité de sanctionner le gouvernement.

La ligne politique du Bloco s’est surtout appuyée sur la défense de la transparence contre la corruption et sur une offensive décidée contre ceux qui se sont fait connaître comme les « candidats-bandits », quatre transfuges du PSD, du PS et du PP qui se sont présentés comme indépendants alors qu’ils se débattent avec des procès pour corruption et abus de pouvoir. Parmi ces candidats, qui ont représenté le populisme le plus éhonté dans ces élections, un seul a remporté la mairie à laquelle il se présentait. En les choisissant comme « cible » dans cette campagne électorale, le Bloco a voulu mettre en débat politique la nécessité d’en finir avec la promiscuité entre le pouvoir politique dans les villes et les promoteurs qui continuent à dicter les règles du jeu tout en s’impliquant dans le financement illégal des partis politiques.

Tous contre Cavaco

La pays est aujourd’hui en pleine campagne présidentielle. Le candidat de la droite, intronisé d’avance par tous les médias, est Cavaco Silva, le premier ministre autoritaire qui a gouverné le pays entre 1985 et 1995, et qui a perdu depuis les élections présidentielles face à l’actuel président Jorge Sampaio. Depuis cette défaite, Cavaco s’est éloigné des feux de la rampe et aux yeux de ses conseillers en communication c’est le silence qu’il a gardé ces dix dernières années qui va lui garantir la victoire en janvier 2006. Sans dire un mot, il est apparu dans les sondages comme vainqueur incontesté, et même après être entré en piste il a limité le plus possible ses interventions, certain que plus il parlera, plus il perdra.

Contre Cavaco ne se présentent pas moins de quatre candidats, dans l’espoir de donner un maximum de voix à la gauche, rendant nécessaire un second tour aux présidentielles où il serait battu. Le Bloco et le PCP se sont mis en avant avec leurs porte-parole, mais la direction du PS a décidé de gérer d’une façon ahurissante le « dossier présidentielles ». José Sócrates a la garantie de la part de Cavaco qu’il soutiendra ses politiques et lui donnera les conditions de stabilité de son gouvernement et c’est peut-être pour cela qu’aucun des grands noms qui étaient en piste comme pré-candidats (Guterres, qui a préféré se réfugier au Haut-Commissariat de l’ONU pour les Réfugiés, ou Vitorino, l’ex-commissaire européen qui cumule le poste de député avec son bureau d’avocats d’affaires de haut vol) n’a voulu accepter cette mission sans gloire.

C’est dans ce contexte difficile pour les socialistes que sont apparus rien moins que deux candidats de ce camp politique, l’un soutenu par le parti (Mário Soares) et l’autre qui s’est présenté en réaction à la candidature du premier (Manuel Alegre). Ces deux socialistes « historiques » sont de vieux amis qui se sont brouillés au cours de ce processus, sans qu’aucun des deux n’en assume la responsabilité ou ne se dispose à révéler toute la vérité sur le choix tumultueux du candidat du PS. Pour empoisonner encore plus l’atmosphère, l’un et l’autre sont au même niveau dans les premiers sondages, aux alentours de 10-12 %, (à eux deux ils totalisent moins de la moitié des voix du PS en février 2005), alors que les deux autres candidats de la gauche recueillent chacun 5 à 6 % des intentions de vote.

Louçã veut marquer sa différence

Avec la lutte fratricide qui règne au PS et la circonstance inédite que les trois candidats les mieux positionnés dans les sondages défendent la politique du gouvernement que les électeurs viennent de rejeter en octobre, l’axe central de la candidature de Francisco Louçã passe par la dénonciation du pourrissement social du régime, de l’incompétence et de l’irresponsabilité des élites politique-économiques qui ont entraîné le pays dans ce terrain marécageux où il stagne aujourd’hui, en épuisant les ressources de l’État, en organisant l’évasion fiscale, en préparant l’étranglement de la démocratie par le biais de l’imposition des cercles électoraux uninominaux, en sautant du gouvernement aux conseils d’administration des entreprises privées et vice-versa sans la moindre honte.

L’objectif annoncé de la candidature est de « briser le consensus mou » qui a dominé le pays ces trente dernières années et de présenter une alternative mobilisatrice pour une partie importante de l’électorat de la gauche, qui ne se reconnaît pas dans les acteurs des luttes intestines du PS et qui de ce fait pourrait être tentée de s’abstenir. Est-ce que cela signifiera ou non une force susceptible de faire venir les électeurs au premier tour pour battre Cavaco au second, c’est ce que nous verrons le 22 Janvier. Jusque-là, ce que les électrices et les électeurs peuvent attendre du Bloco est une campagne qui va sillonner le pays en contact direct avec les gens. Comme dit le slogan, les yeux dans les yeux.

* Luís Branco est directeur de la revue Combate, éditée par la section portugaise de la IVe Internationale, qui est une composante du Bloco de Esquerda (Bloc de gauche)

Notes

1. Aux élections municipales portugaises chaque électeur vote sur trois bulletins différents (pour la freguesia, c’est à dire un conseil d’arrondissement, qui peut être rural ou faisant partie d’une ville, et dont les pouvoirs sont très limités ; pour l’assemblée municipale, qui a un rôle de « parlement » ; et pour la chambre municipale qui est l’exécutif), en choisissant normalement le « vote utile » pour la chambre, ce qui explique le décalage au sein des votes du Bloco (212 mille aux assemblées, 160 mille aux chambres). Le pourcentage des votes aux assemblées auxquelles il s’est présenté (5,8 %) est proche de celui des législatives de février 2005 (6,4 %).