Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 657-658 novembre-décembre 2018 *

QUATRIÈME INTERNATIONALE

La Quatrième Internationale a 80 ans !

Cf. aussi : [Michael Löwy] [Trotskysme] [Quatrième Internationale]

Michael Löwy *

© https://flic.kr/p/6CyMgR

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1. Naissance de l’opposition de gauche internationale

L’opposition de gauche russe avait des partisans dans différents pays, mais c’est à partir de 1929, quand Trotski, expulsé en Turquie, adresse une lettre aux opposants, qu’elle va s’organiser en réseau international. Une première conférence internationale des bolcheviks-léninistes (le terme choisi pour désigner ce courant) aura lieu à Paris en avril 1930, avec la constitution d’un petit secrétariat international (Kurt Landau – assassiné par les staliniens en Espagne en 1937, Alfred Rosmer, Léon Sedov). Une autre conférence aura lieu à Copenhague en 1932, avec la participation de Trotski et une nouvelle en février 1933, qui approuve une résolution en 11 points, se réclamant de l’héritage des quatre premiers congrès de l’Internationale Communiste (IC). Jusqu’alors l’orientation de l’opposition était celle d’une régénération de l’IC. C’est après la victoire d’Hitler, sans résistance de la part du PC allemand, qui avait refusé, pendant ces années décisives, toute politique de front unique antifasciste, que la décision fut prise, dans un Plenum international en été 1933, de prendre le chemin de la rupture, en construisant une nouvelle Internationale. À ce moment, août 1933, se réunit à Paris une conférence internationale des oppositions au stalinisme, d’où sortira un document connu comme « La Déclaration des Quatre » : la Ligue communiste internationaliste (les partisans de Trotski), le SAP (Parti socialiste ouvrier allemand) et deux organisations hollandaises, qui allaient bientôt s’unifier sous le nom de RSAP (Parti ouvrier socialiste révolutionnaire), dirigé par Henk Sneevliet (fusillé par les nazis pendant la guerre). Malheureusement cette initiative n’a pas eu de suites, et lorsque la première conférence pour la IVe Internationale se réunit à Genève, en juillet 1936, seuls participent les trotskistes. Cette conférence considère cependant que les conditions ne sont pas encore réunies pour proclamer la nouvelle Internationale.

2. Fondation de la IVe Internationale

C’est donc en septembre 1938, dans la maison d’Alfred Rosmer, à Périgny dans la banlieue parisienne, qu’aura lieu la fondation de la IVe Internationale. Dans des circonstances tragiques : Rudolf Klement et Léon Sedov, qui avaient en main la préparation du Congrès, venaient d’être assassinés par la Guépéou. Et parmi les participants de la réunion clandestine, un Russe, Mark Zborowski dit « Etienne », agent infiltré de la Guépéou...

Il faut dire que Trotski n’avait pas abandonné l’idée d’une Internationale plus large. Dans une lettre de cette époque à Marceau Pivert, il écrivait : « Les bolcheviks-léninistes se considèrent comme une fraction de l’Internationale qui se bâtit. Ils sont prêts à travailler la main dans la main avec les autres fractions réellement révolutionnaires. » (1) Le PSOP et le POUM ont voulu envoyer des observateurs, mais pour des raisons de clandestinité, ce ne fut pas fait.

Les participants au Congrès sont issus de onze pays, mais des organisations affiliées se trouvent dans 28 pays. Parmi les participants de ce Congrès : plusieurs Français (Pierre Naville, Yvan Craipeau), des Nord-Américains (Max Schachtmann, James P. Cannon), des Belges (Leon Lesoil), des Brésiliens (Mario Pedrosa), des Grecs (Michel Raptis, dit « Pablo »)…

Le Congrès de fondation adopta un document essentiel, qui reste encore aujourd’hui une référence pour le marxisme révolutionnaire : le Programme de transition.

3. Le Programme de transition

En vue du congrès de fondation, Léon Trotski va rédiger un document essentiel : « L’agonie du capitalisme et les tâches de la IVe Internationale », connu comme « Programme de transition ». Comme tout texte politique, il a des limitations qui correspondent à un moment historique spécifique. La plus évidente est celle qui apparaît dans le titre même du document : la conviction que le capitalisme se trouve « agonisant », que les forces productives ont cessé de croître, que la bourgeoisie est déboussolée, et que la crise économique n’a pas d’issue. Cependant, Trotski ne tombe pas dans le piège du « fatalisme optimiste » : il est parfaitement conscient que le capitalisme ne va jamais mourir de mort naturelle. L’avenir n’est pas décidé, ni déterminé par les « conditions objectives » : si le socialisme ne triomphe pas, l’humanité connaîtra une nouvelle et terrible guerre, une catastrophe qui menace la civilisation humaine elle-même – paroles prophétiques… Le marxisme de Trotski attribue un rôle décisif au « facteur subjectif », à la conscience et l’action du sujet historique : « tout dépend du prolétariat ».

Ce que le document a d’important, de génial même, c’est une certaine méthode d’intervention politique, ce qu’on pourrait appeler la méthode du programme de transition. Cette méthode, qui s’inspire de l’expérience de la Révolution d’Octobre et des luttes sociales des années 1920 et 1930, a comme point de départ la philosophie de la praxis de Marx, c’est-à-dire la compréhension que la conscience sociale des exploités, leur auto-transformation, leur capacité à devenir des sujets historiques, résulte avant tout de leur propre pratique, de leur propre expérience de la lutte et du conflit social.

En rupture avec la vieille tradition social-démocrate de séparation entre un « programme minimum » réformiste et un « programme maximum » abstraitement socialiste, Trotski proposait des revendications « transitoires », qui, partant du niveau de conscience réel des travailleurs, de leurs exigences concrètes et immédiates, conduisaient à un affrontement avec la logique du capitalisme, à un conflit avec les intérêts de la grande bourgeoisie. Par exemple : l’abolition du « secret commercial » – ou du « secret bancaire » – et le contrôle ouvrier des usines, ou encore l’échelle mobile des salaires et l’échelle mobile des heures de travail, comme réponse au chômage, ainsi que l’expropriation des grandes banques et la nationalisation du crédit. Encore une fois, plus que telle ou telle revendication, le décisif dans ce document était la démarche dialectique, la « transition » de l’immédiat vers la contestation du système.

Ce qui inspire le « Programme de transition » de 1938 c’est, malgré les terribles défaites et les crises du mouvement ouvrier des années 1930, un pari rationnel sur la possibilité d’une issue révolutionnaire aux impasses du capitalisme, la capacité des travailleurs de prendre conscience, par leur expérience pratique de lutte, de leurs intérêts fondamentaux ; bref, un pari sur la vocation des classes exploitées et des opprimées de sauver l’humanité de la catastrophe et de la barbarie. Ce pari n’a rien perdu de son actualité dans ce début du XXIe siècle.

4. Un impératif moral et politique

À beaucoup d’égards on peut dire que cet acte de fondation en 1938 était déraisonnable : tandis que la IIIe Internationale avait été fondée en 1919, après une révolution victorieuse, en pleine montée de la vague révolutionnaire en Europe, avec la participation d’organisations rassemblant des dizaines ou des centaines de milliers de membres, la IVe est proclamée en pleine déroute du mouvement ouvrier, quand l’Europe est proche du moment que Victor Serge va caractériser comme « minuit dans le siècle » ; avec des délégués qui ne représentent que des toutes petites organisations (sauf aux États-Unis et peut-être la Grèce) ; une petite réunion clandestine, en l’absence de son principal dirigeant, exilé au Mexique ; sans le soutien des principaux partis proches de l’opposition de gauche, comme le POUM, le PSOP français, le SAP allemand ou le RSAP hollandais. Bref, une poignée d’irréductibles isolés, qui prétendent fonder le « Parti mondial de la révolution socialiste ». Daniel Bensaïd rappelle les arguments des délégués polonais (Hersch Mendel) au Congrès de fondation : Marx, Engels et Lénine se sont gardés de fonder la Ire, la IIe ou la IIIe Internationale dans des périodes de reflux (2).

Et pourtant : la rupture avec le Komintern stalinisé était un impératif politique et moral incontournable ; elle a sauvé du stalinisme l’héritage de la révolution russe et du communisme ! La fondation de la Quatrième Internationale a permis, grâce à un réseau international agissant, l’existence, pendant 80 années, d’une gauche révolutionnaire indépendante, tandis que les grandes organisations non staliniennes – le SAP allemand, le RASP hollandais, le POUM espagnol, le PSOP français, l’ILP anglais, etc. – qui n’ont pas voulu s’associer à la nouvelle Internationale, ont disparu depuis longtemps. Elle a aussi permis, grâce à la contribution de camarades comme Ernest Mandel ou Daniel Bensaïd – mais aussi des congrès mondiaux, qui ont travaillé sur le féminisme, l’écologie, la cause LGBTI – de renouveler la théorie, la stratégie et le programme du marxisme révolutionnaire.

Certes, nous restons un tout petit mouvement, loin des ambitions des fondateurs ; mais un mouvement qui a aujourd’hui, dans plusieurs pays – seul ou en unité avec d’autres courants anticapitalistes comme au Portugal et l’Espagne – plus d’influence que les héritiers de la Troisième Internationale stalinienne.

Si notre Internationale reste vivante, nous le devons non seulement aux grands penseurs qui ont enrichi notre réflexion et inspiré notre pratique, mais aussi et surtout aux militants anonymes. Dans un émouvant hommage à Roberto Mackenzie, un militant noir de notre organisation en Colombie assassiné par des paramilitaires, Daniel Bensaïd insistait sur ce fait : l’histoire révolutionnaire est faite par ces combattants inconnus, anonymes, qui dédient leur vie à la cause de l’émancipation des exploités et des opprimés. ■

* Michael Löwy, militant de la IVe Internationale, est sociologue et philosophe écosocialiste. Né en 1938 à São Paulo (Brésil), il vit à Paris depuis 1969. Directeur de recherche (émérite) au CNRS et enseignant à l’École des hautes études en sciences sociales, il est l’auteur de très nombreux livres parus en vingt-neuf langues dont : la Théorie de la révolution chez le jeune Marx, Paris 1970, Maspero ; Paysages de la vérité – Introduction à une sociologie critique de la connaissance, Paris 1975, Anthropos ; Patries ou Planète ? Nationalismes et internationalismes de Marx à nos jours, Lausanne 1997, Éditions Page 2 ; Benjamin – Avertissement d’incendie, Une lecture des thèses « Sur le concept d’histoire », Paris 2001, Presses universitaires de France ; Franz Kafka, rêveur insoumis, Paris 2004, Stock ; Écosocialisme, Paris 2011, Mille et une nuits ; la Cage d’acier : Max Weber et le marxisme wébérien, Paris 2013, Stock, coll. « Un ordre d’idées » ; Affinités révolutionnaires : Nos étoiles rouges et noires (en collaboration avec Olivier Besancenot), Paris 2014, Mille et une nuits ; le Sacré fictif – Sociologie et religion : approches littéraires, Paris 2017, Éditions de l’éclat (avec Erwan Dianteill). Nous publions ici la version française de l’exposé qu’il a fait en anglais à l’Institut international de formation et de recherche (IIRE-IIRF-IIER) à Amsterdam, le 26 octobre 2018.

Post-Scriptum André Breton et Léon Trotski au pied du volcan Popocatépetl

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Léon Trotski, Diego Rivera, André Breton

On célèbre en 2018 un autre 80e anniversaire qui concerne Trotski : la fondation de la FIARI, Fondation internationale pour un art révolutionnaire indépendant. Cet événement illustre l’importance que donnait le fondateur de l’Armée Rouge à l’art et à la culture.

Pendant l’été 1938, André Breton et Léon Trotski se sont rencontrés au Mexique, au pied des volcans Popocatépetl et Iztaccíhuatl. Une rencontre surprenante, entre personnalités apparemment situées aux antipodes : l’un, héritier révolutionnaire des Lumières, l’autre, installé sur la queue de la comète romantique, l’un fondateur de l’Armée Rouge, l’autre, initiateur de l’aventure surréaliste. Leur relation était assez inégale : Breton avait une énorme admiration pour le révolutionnaire d’Octobre, tandis que Trotski, tout en respectant le courage et la lucidité du poète, avait quelques difficultés à comprendre le surréalisme… Sans parler de ses goûts littéraires, qui le portaient plutôt vers les grands classiques réalistes du XIXe siècle. Et pourtant, le courant est passé, le Russe et le Français ont trouvé un langage commun : l’internationalisme, la révolution. De cette rencontre, du frottement de ces deux pierres volcaniques, est issue une étincelle qui brille encore : le Manifeste pour un art révolutionnaire indépendant. Un document communiste libertaire, antifasciste et allergique au stalinisme, qui proclame la vocation révolutionnaire de l’art et sa nécessaire indépendance par rapport aux États et aux appareils politiques.

L’idée du document est venue de Léon Trotski, tout de suite acceptée par André Breton. Il fut écrit à quatre mains – un des rares documents rédigés par Trotski avec une autre personne – après de longues conversations, discussions, échanges, et sans doute quelques désaccords, et a été signé par André Breton et Diego Rivera, le grand peintre muraliste mexicain, à l’époque fervent partisan de Trotski (ils vont se brouiller peu après). Ce petit mensonge inoffensif était dû à la conviction du vieux bolchevik qu’un Manifeste sur l’art devrait être signé uniquement par des artistes. Le texte avait une forte tonalité libertaire, notamment dans la formule, proposée par Trotski, proclamant que, dans une société révolutionnaire, le régime des artistes devrait être « anarchiste », c’est-à-dire fondé sur la liberté illimitée.

Le Manifeste concluait par un appel à créer un mouvement large, incluant tous ceux qui se reconnaissaient dans l’esprit général du document. Dans un tel mouvement, écrivent Breton et Trotski, les marxistes peuvent marcher la main dans la main avec les anarchistes. Cet appel à l’unité entre marxistes et anarchistes est un des aspects les plus intéressants du document et un des plus actuels, 80 années plus tard.

Peu après fut donc fondée la FIARI, Fédération internationale pour l’art révolutionnaire indépendant, qui a réussi à rassembler non seulement les partisans de Trotski et les amis de Breton, mais aussi des anarchistes et des écrivains ou artistes indépendants. La Fédération avait une publication, la revue Clé, dont le rédacteur était Maurice Nadeau, à l’époque jeune militant trotskiste avec beaucoup d’intérêt pour le surréalisme (il deviendra l’auteur, en 1946, de la première Histoire du surréalisme). Le gérant était Léo Malet et le Comité national était composé de : Yves Allégret, André Breton, Michel Collinet, Jean Giono, Maurice Heine, Pierre Mabille, Marcel Martinet, André Masson, Henry Poulaille, Gérard Rosenthal, Maurice Wullens. La revue Clé n’a connu que 2 numéros en 2 livraisons du n° 1 (janvier 1939) au n° 2 (février 1939). La FIARI a été une belle expérience « marxiste libertaire », mais de courte durée : en septembre 1939, le début de la Deuxième Guerre mondiale a mis fin, de facto, à la Fédération.

Michael Löwy

Notes

1. Daniel Bensaïd, les Trotskysmes, PUF, collection « Que sais-je ? », Paris 2002, p. 34).

2. Ibid., p. 33.

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