Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 644-646 octobre-décembre 2017

RÉVOLUTION 1917

Débats des bolchéviques en 1917 : une révolution socialiste ? (2/2)

Cf. aussi : [Révolution Russe]

Eric Blanc*

Deuxième partie.

La direction de classe du pouvoir soviétique

Il y avait donc peu de désaccords en 1917 parmi les bolchéviks sur la révolution mondiale et le contrôle ouvrier, en revanche la question de la direction de classe et/ou du parti dans le gouvernement soviétique a suscité beaucoup plus de controverses. Et finalement cette question fut décisive pour le cours de la révolution et pour la pratique politique du parti. Bien que mes analyses antérieures se soient appuyées pour des aspects importants sur le travail pionnier de Lars Lih, à mon avis son souci de la continuité du bolchévisme en 1917 l’a amené à minimiser l’importance de ce débat.

Synthèse

Depuis 1905, les bolchéviks avaient insisté sur la nécessité d’un gouvernement soviétique ouvrier et paysan, sans spécifier quelle classe (et le parti lui correspondant) devait être hégémonique dans un tel pouvoir. L’élément crucial dont il faut tenir compte dans l’appel bolchévique à une « dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie » c’est qu’il se référait au contenu de classe en général d’un pouvoir d’État révolutionnaire, sans spécifier le poids de la classe ouvrière et de ses représentants politiques dans ce gouvernement. Il est crucial de savoir que cela signifiait une possible concrétisation de la stratégie bolchévique dans plusieurs directions différentes. Au contraire, Trotski affirmait que le prolétariat devait être la force hégémonique dans tout gouvernement capable de mener la révolution démocratique à la victoire. Trotski affirmait avec raison que sa position sur cette question – « Qui exercera l’hégémonie au sein du gouvernement lui-même, et, par son intermédiaire, dans le pays ? » – était l’un des piliers fondamentaux de la stratégie de la révolution permanente (55).

À partir 1905, les bolchéviks envisagèrent différentes formes de gouvernement pour la révolution démocratique. On passe souvent sous silence que certains de ces projets comprenaient une forme d’hégémonie prolétarienne pratiquement identique à celle de Trotski (56). Dans d’autres projets, les bolchéviks proposaient que le parti ouvrier puisse agir comme un allié sur pied d’égalité (ou même en minorité) dans un gouvernement avec les révolutionnaires « petits-bourgeois », par exemple les SR ou les troudoviks (57).

Les bolchéviks maintinrent durant la plus grande partie de 1917 cette approche ouverte quant à savoir si une direction bolchévique (prolétaire) serait nécesaire à la victoire de la révolution démocratique ou si les socialistes modérés (petits-bourgeois) seraient forcés de rompre avec la bourgeoisie. Les débats d’avril n’amenèrent pas le courant bolchévique à adopter l’opinion de Trotski sur la nécessaire hégémonie prolétarienne dans l’État pour un régime ouvrier et paysan viable. Sur cette question, le message central de la conférence d’avril était qu’un gouvernement soviétique interclassiste pouvait et devait se former au moyen de la promotion sans compromis de la « ligne prolétarienne » (c’est-à-dire pour une rupture avec la bourgeoisie) dans les soviets (58). Bien que certaines formules des résolutions d’avril écrites par Lénine pointent vaguement l’idée d’une direction d’État prolétarienne comme l’étape suivante nécessaire, le contenu politique concret de classe du futur gouvernement était resté en général sans spécification. Sous les ambiguïtés des résolutions d’avril, il y avait le fait que durant la conférence une large gamme d’opinions différentes s’était manifestée. La position de Lénine différait substantiellement de celle articulée très clairement par Kamenev. Selon Lénine, il était maintenant anachronique de parler seulement de « dictature révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie », vu que cette dictature avait été réalisée de manière inespérée par un soviet, dont les dirigeants petits-bourgeois avaient cédé le pouvoir à la grande bourgeoisie. En conclusion, « maintenant nous devons faire face à une tâche nouvelle et différente : produire une division à l’intérieur de cette dictature », entre les éléments « prolétariens » et les éléments « petits-bourgeois » (dirigeants menchéviques de droite et SR) voués à appuyer la bourgeoisie (59). Partant de cette analyse, Lénine estimait que les principaux alliés des ouvriers dans la lutte de classe et dans le futur pouvoir d’État seraient les paysans pauvres et les travailleurs agricoles, plutôt que l’ensemble de la paysannerie.

Cette position s’orientait en direction de l’hégémonie prolétarienne dans le gouvernement révolutionnaire, une forme de pouvoir que Lénine tendait à décrire durant l’année 1917 comme un gouvernement des ouvriers et des paysans pauvres. La caractérisation par Lénine de l’instauration du pouvoir soviétique comme un « pas vers le socialisme » avait également de fortes connotations d’hégémonie ouvrière. Il n’est pas du tout surprenant que plusieurs bolchéviks et la grande majorité des menchéviks aient vu la position de Lénine comme quelque chose d’équivalent à la révolution socialiste. Mais il est essentiel de signaler que Lénine rejetait cette étiquette et affirmait « pleinement possible » toutefois que la petite-bourgeoisie et ses représentants rompent avec la bourgeoisie et prennent le pouvoir d’État avec le prolétariat. Il en concluait que « si cela est toutefois possible, alors il y a un chemin, et un seul, dans cette direction : que les éléments prolétariens communistes se séparent immédiatement, résolument et irrévocablement des éléments petits-bourgeois » (60).

En général, les critiques de Lénine dans le parti avaient plus foi dans la capacité de la petite-bourgeoisie dans son ensemble et de ses représentants politiques à rompre avec les capitalistes. Kámenev déclara que « un choc de la bourgeoisie avec toute la démocratie révolutionnaire est inévitable » ; étant donné cette division imminente des capitalistes, il était alors nécessaire de « construire toutes nos tactiques de manière à ne pas briser le bloc » entre le prolétariat et la petite-bourgeoisie (61). À la conférence d’avril, Bagdatev affirmait que si certains dans le parti étaient en désaccord avec Lénine, c’est qu’au fond ils ne pensaient pas que le fait de gagner le Soviet aux positions des bolchéviks soit une condition préalable pour sa prise du pouvoir (62).

Durant l’année, le trait définissant des bolchéviks modérés était qu’ils s’orientèrent le plus systématiquement à gagner les SR et les menchéviks à la formation d’un gouvernement socialiste large pluripartis. Il y avait de bonnes raisons à cela. Étant donné que la classe ouvrière était minoritaire en Russie, un gouvernement soviétique politiquement large paraissait offrir de meilleures perspectives pour fonder l’alliance ouvrière-paysanne sur une base sociale solide et majoritaire contre la bourgeoisie. Les bolchéviks manquaient d’un fort appui rural et la différenciation de classe à la campagne (sauf en Lettonie) était moins accentuée que ne le croyait Lénine en avril. En d’autres termes, la position des bolchéviks modérés se différenciait considérablement de celle des menchéviks et ne devrait pas être qualifiée, à la légère, de doctrinaire ou réformiste.

Synthèse

Ces différentes positions bolchéviques coexistèrent après avril. Vu les ambigïtés des discussions d’avril dans le parti et le fait que Lénine lui-même ne niait pas la possibilité d’une rupture des menchéviks et des SR avec les libéraux, les bolchéviks continuèrent très majoritairement à penser et à agir en faveur du pouvoir soviétique dans un cadre stratégique ouvert à toutes les possibilités sur sa direction de classe. Ni les discussions internes postérieures à avril ni la presse du parti n’indiquent que les bolchéviks se soient orientés expressément vers l’instauration d’un pouvoir soviétique passant d’abord par la conquête de la majorité par leur parti. Vu la domination des socialistes modérés dans les soviets, le mot d’ordre « Tout le pouvoir aux soviets » signifiait concrètement la création d’un gouvernement SR-menchévique. L’action bolchévique en sa faveur n’était pas un artifice tactique pour démasquer leurs rivaux, mais un effort sérieux pour former un large pouvoir non capitaliste qui répondrait aux demandes du peuple.

Après avril, la position bolchévique n’était pas que les SR et les menchéviks étaient incapables de rompre avec la bourgeoisie, mais qu’ils pouvaient et devaient le faire immédiatement. Dans son appel de juillet aux socialistes modérés pour qu’ils « prennent le pouvoir entre leurs mains », le bolchévik de Bakou Stepan Chaoumian terminait par la question suivante : « Les partis socialistes dominants écouteront-ils la voix impérieuse de la vie ou continueront-ils dans leur stupide incompréhension des intérêts de la révolution ? » (63) L’agitation bolchévique pour le pouvoir soviétique, expliquait-il, donnait une expression au « désir du prolétariat révolutionnaire d’arracher les partis petits-bourgeois socialiste-révolutionnaire et menchévique à l’influence de Milioukov et Gouchkov [Ndr : dirigeants libéraux] et à leur servile subordination à l’impérialisme allié et russe » (64).

Parlant au 6e congrès, Staline exposa sans controverse la signification donnée par les bolchéviks à leur fameux mot d’ordre : Notre slogan était “Tout le pouvoir aux soviets !”, et par conséquent un front uni révolutionnaire. Mais les menchéviks et les SR, craignant de s’écarter de la bourgeoisie, nous ont tourné le dos » (65). Le cadre bolchévique dominant était que seul le temps dirait si les socialistes modérés rompraient définitivement. Par contre, Trotski affirmait en juin : « En même temps que la chute inévitable de l’actuel gouvernement se produira celle des leaders actuels du soviet des délégués ouvriers et soldats. L’actuelle minorité du soviet a maintenant la possibilité de préserver l’autorité du soviet en tant que représentant de la révolution et de lui assurer la poursuite de ses fonctions en tant que pouvoir central. » (66).

La première rupture parmi les bolchéviques sur le pouvoir soviétique ne survint pas en avril, mais après les journées de juillet. Après la sanglante répression des ouvriers par le gouvernement de coalition et l’offensive antiradicale ultérieure, Lénine déclara que les SR et les menchéviks avaient « trahi la cause de la révolution » : il n’était plus possible de pousser pacifiquement les soviets existants à prendre le pouvoir parce que ceux-ci (selon Lénine) avaient cédé toute leur autorité à la dictature bourgeoise. Le parti devait abandonner le mot d’ordre « Tout le pouvoir aux soviets » et s’orienter vers une insurrection prolétaire armée contre le régime contre-révolutionnaire et militariste. Lénine affirmait qu’à la différence de la période antérieure, une rupture avec la bourgeoisie exigeait absolument que les masses « tournent le dos aux partis SR et menchéviks. (…) C’est précisément le prolétariat révolutionnaire, indépendant, qui, après l’expérience de juillet, doit prendre le pouvoir d’État. Sans cela, la victoire de la révolution est impossible ». Cela ne signifie pas que Lénine avait abandonné l’objectif de créer un régime soviétique majoritaire représentant les travailleurs et la grande masse des paysans ; mais, à son avis, le chemin passait maintenant nécessairement par la prise immédiate du pouvoir par les travailleurs armés (67).

L’insistance forte de Lénine sur le fait que l’avance de la révolution nécessitait un gouvernement dirigé par le prolétariat était nouvelle, tout comme son opinion que le pouvoir devait être pris indépendamment des soviets existants et contre leurs majorités SR-menchéviks. Quelques cadres bolchéviques radicaux à Petrograd appuyèrent cette position, qui coïncidait avec une forte sensation d’isolement du prolétariat militant par les socialistes modérés après les journées de juillet. Mais, dans l’ensemble, cette ligne fut beaucoup plus contestée que les Thèses d’avril parmi la direction et les bases bochéviques.

Lénine étant passé dans la clandestinité, le principal défenseur de la nouvelle ligne au 6e congrès, fin juin et début septembre, fut Staline, qui alla plus loin que Lénine en affirmant que la Russie était maintenant prête à une révolution socialiste, y compris avant que celle-ci n’éclate en Occident. Mais les principaux dirigeants bolchéviques s’opposèrent fermement à l’appel à une prise de pouvoir prolétarienne indépendamment des soviets, ainsi qu’à la description de la révolution comme socialiste par nature. En abandonnant la lutte pour transformer les soviets en organes de pouvoir, le parti courait, à leur avis, le risque de s’isoler et d’isoler la classe ouvrière. Ils insistaient sur le fait qu’il était prématuré d’écarter les soviets existants et l’alliance avec les masses petites-bourgeoises que ces institutions représentaient (68).

Ce débat révélateur a été mis de côté par l’historiographie, parce qu’il contredit la compréhension habituelle et erronée de la demande de pouvoir soviétique. Au 6e congrès, ce sont les bolchéviks modérés qui ont exigé le plus systématiquement « Tout le pouvoir aux soviets » contre la ligne préconisée par les défenseurs de la révolution socialiste (et/ou de la prise du pouvoir indépendamment des soviets). Finalement, le 6e congrès abandonna l’appel à « tout le pouvoir aux soviets » et approuva une série de résolutions de compromis tendant vers la position de Lénine, tout en réaffirmant une grande partie du cadre antérieur du parti (69).

Il est très instructif d’examiner la réaction de l’ensemble du parti à la nouvelle ligne préconisée par Lénine et (de manière plus atténuée) par le 6e congrès. L’appel à l’abandon de la lutte pour « tout le pouvoir aux soviets » fut totalement ignoré ; selon tous les témoignages, les comités bolchéviques continuèrent à utiliser ce mot d’ordre et à lutter pour que les socialistes modérés rompent avec les libéraux. Cela ne se produisit pas seulement dans les principales villes de province et frontalières, mais aussi à Moscou et à Petrograd. Edward Acton observe : « Au niveau local, il y eut un rejet général à appliquer un changement de politique contraire aux sentiments des masses. Le résultat fut d’adoucir ce qui aurait pu être un coup dur à l’image du parti comme champion d’un gouvernement basé sur les soviets » (70).

La défaite de Kornilov grâce à une large résistance pluripartite, fin août, changea radicalement la situation politique. À la différence de ce qu’affirmait Lénine le mois précédent, la lutte anti-Kornilov avait démontré que les soviets existants n’étaient pas obsolètes et que les SR et les menchéviks ne s’étaient pas subordonnés définitivement à la bourgeoisie contre-révolutionnaire. Après cette victoire unie, il semblait à de nombreuses personnes dans tout le spectre politique que la direction soviétique pouvait rompre définitivement avec les libéraux. De Finlande où il était réfugié, Lénine fit un autre tournant politique brusque en appuyant l’appel de la direction bolchévique aux directions SR et menchévique pour former un gouvernement des soviets (71). Vu que son objectif immédiat continuait d’être « la dictature du prolétariat révolutionnaire », Lénine estimait personnellement que les bolchéviks ne devraient pas participer à ce gouvernement SR-menchéviks. Mais les propositions faites par le Comité central bolchévique (où siégeait maintenant Trotski) à la direction exécutive soviétique le 31 août et ensuite à la Conférence démocratique pan-russe du 14 au 22 septembre n’excluaient pas cette possibilité.

Dans cet esprit, les dirigeants bolchéviques de la Douma municipale de Petrograd déclarèrent le 1er septembre : « Laissez seulement l’authentique démocratie révolutionnaire gérer elle-même le grand Petrograd révolutionnaire et nous occuperons aussi notre place dans ses rangs pour travailler intensément et de manière désintéressée au profit de la capitale de la révolution mondiale » (72). L’éditorial de la direction, deux semaines plus tard, exprimait quelque chose de similaire : Voulez-vous un front uni avec les bolchéviks ? Rompez alors avec le gouvernement de Kerenski, appuyez les soviets dans leur lutte pour le pouvoir et il y aura l’unité » (73). Si ce compromis avait été accepté, le résultat aurait pu être un régime pareil à celui projeté par Kamenev et d’autres d’une dictature démocratique des ouvriers et des paysans. Mais les directions SR-menchéviques – malgré la forte croissance des ailes anti-conciliatrices dans les deux partis – formèrent à nouveau un gouvernement de coalition avec les libéraux.

Quelques jours après la proposition de compromis faite par la direction bolchévique aux socialistes modérés, un nouveau changement décisif survint dans l’équation politique : pour la première fois, les bolchéviks gagnèrent la direction des soviets de Petrograd et de Moscou. Maintenant qu’ils étaient la plus grande force dans ces institutions, la demande de pouvoir soviétique impliqua un contenu politique complètement nouveau. Dès lors, les bolchéviks dirigeraient probablement un gouvernement soviétique ; selon les termes de leur analyse de classe, il s’agirait d’un régime où le prolétariat serait la force hégémonique.

Si les socialistes modérés avaient accepté la légitimité d’un régime soviétique dirigé par les bolchéviks, sa large base sociale aurait représenté l’immense majorité de la population. La majorité des gens continuait à voir le pouvoir soviétique comme un régime pluripartis représentant les ouvriers, les paysans, les soldats, l’intelligentsia de gauche et ses représentants politiques. Mais l’opposition continue des SR et des menchéviks au pouvoir soviétique fit revivre le fantasme qu’un gouvernement soviétique dirigé par les bolchéviks aurait comme base principale (ou exclusivement) la classe ouvrière. Les ailes gauches des SR et des menchéviks continuaient à croître, mais il était difficile de savoir quelles alliances politiques elles concluraient finalement. Dans ce contexte, la prise du pouvoir par les soviets sans l’accord des autres courants socialistes portait en elle le danger potentiel de l’isolement prolétarien et de la guerre civile.

Synthèse

Dans un tel contexte, les exhortations de Lénine – faites à partir de septembre – à l’organisation immédiate par la direction bolchévique d’une insurrection armée pour renverser le gouvernement provisoire furent rejetées au début frontalement par le reste du Comité central. Durant les semaines ayant suivi le refus des socialistes modérés à leur proposition de compromis, les cadres bolchéviques continuèrent néanmoins à négocier et à proposer des initiatives pour trouver une manière de former pacifiquement un gouvernement des travailleurs pluripartis en accord avec les autres courants socialistes. Cette position ne résultait pas seulement du désir des dirigeants bolchéviques d’assurer une base sociale la plus large possible pour la rupture anti-bourgeoise, mais aussi de la pression croissante d’en bas en faveur de l’unité de la « démocratie révolutionnaire ». Dans ce contexte, le succès politique des bolchéviks nécessitait qu’ils défient les modérés sur le terrain de l’unité. Mais, le 10 octobre, l’impasse des négociations avec les modérés – combinée avec les nouvelles initiatives du gouvernement de Kerenski pour rétablir l’ordre – mena la majorité du Comité central à accepter finalement l’argument de Lénine sur la nécessité d’une insurrection armée. Le parti devrait avancer vers l’instauration d’un régime soviétique, malgré l’incertitude sur l’appui d’autres courants socialistes et/ou de leurs bases. Comme Lénine, la majorité du parti avait confiance dans le fait qu’après avoir pris le pouvoir ils seraient ensuite capables de gagner les larges masses des paysans, une dynamique préfigurée par la collaboration croissante entre les bolchéviks et les SR de gauche.

Néanmoins, cela ne signifiait pas un accord de la direction bolchévique avec la proposition peu opportune de Lénine que le parti organise l’insurrection dans les semaines précédant le prochain 2e congrès pan-russe des Soviets. Au contraire, sous la direction de Trotski, les bolchéviks tentèrent de promouvoir le renversement du gouvernement dans un cadre plus prudent et défensif liant les actions armées à la légitimité du Soviet, de ses institutions et de son 2e congrès. Finalement, cette dernière méthode prévalut, bien qu’il semble que Lénine joua un rôle important pour donner à ces manœuvres militaires un caractère plus offensif, quelques heures avant l’inauguration du 2e congrès le 25 octobre.

Il est bien connu qu’une minorité de deux personnes au sein du Comité central bolchévique – Kamenev et Zinoviev – vota contre la résolution du 10 octobre et commença à faire campagne contre l’insurrection armée dans la presse non bolchévique. Leur argument – partagé par de nombreux cadres bolchéviques de tout l’empire – était que le prolétariat et son parti étaient bien trop faibles et trop isolés pour réussir une prise du pouvoir armée. Signalant l’importance de la prochaine Assemblée constituante, ils affirmaient que le temps travaillait en faveur des ouvriers, puisque, entre autres, dans l’avenir, « la position des partis petits-bourgeois (…) ne serait pas la même que maintenant ». La pression d’en bas « les mettrait bien plus sous pression et les forcerait à s’allier au parti prolétarien contre les propriétaires fonciers et les capitalistes représentés par le parti cadet » (74).

Dans un sens, l’opposition de Kamenev et Zinoviev à une insurrection armée immédiate ne différait pas du point de vue dominant parmi les bolchéviks avant le 10 octobre. Comme le démontrent les débats des mois précédents, il n’y avait pas une réponse évidente à la question de si et quand les tentatives d’arriver à un accord avec les socialistes modérés devraient être abandonnées. De plus, dans les circonstances concrètes d’octobre 1917, il existait une tension significative entre l’insistance de principe du parti bolchévique sur l’hégémonie du prolétariat dans la lutte pour le pouvoir du soviet et le désir également partagé par les ouvriers et les militants d’instaurer un régime des travailleurs sur une large base. Lénine, Trotski et le Comité central bolchévique n’avaient pas abandonné cet objectif, mais sa réalisation pratique se basait maintenant davantage sur une aspiration pour des développements futurs que sur une certitude politique.

Peut-être la principale critique que l’on peut adresser à Kamenev et Zinoviev est qu’ils ne réussirent pas à susciter un tournant politique quand les circonstances le justifiaient. Bien qu’ils aient pointé des dilemmes politiques et des dangers réels, leur opposition initiale à l’insurrection ne peut être réduite à une simple différence de tactique. Leur tendance à considérer une alliance avec les socialistes modérés comme une condition nécessaire pour un gouvernement soviétique menaçait de subordonner les bolchéviks à des forces politiques elles-mêmes subordonnées au capital. En ce sens, Trotski ne se trompait pas en affirmant que l’opposition minoritaire dans la direction bolchévique reflétait « la pression exercée sur le parti par l’opinion publique bourgeoise à un moment où un danger mortel planait au-dessus de la société bourgeoise » (75). Néanmoins, ce point ne devrait pas être exagéré, puisque – malgré leur opposition initiale à l’organisation d’une insurrection armée – Kamenev et Zinoviev ont fini par jouer un rôle central dans la fondation du nouveau régime soviétique les 25 et 26 octobre. Kamenev fut élu président du Comité exécutif central du Soviet et Zinoviev écrivit de nombreux articles bolchéviques de référence sur le 25 octobre et il fut ensuite éditeur des Izvestia, le journal de la direction du Soviet (76). Que l’insurrection d’octobre ait été en réalité si défensive, si liée à la légalité soviétique signifiait que les espérances des bolchéviks modérés d’arriver à un accord avec de larges secteurs des SR et des menchéviks n’étaient pas encore perdues.

Quoique par d’importants aspects stratégiques l’aile Kamenev-Zinoviev se soit appuyée sur le « vieux bolchévisme », cela n’a pas de sens de réduire cette tradition à leurs hésitations. À la mi-octobre, les autres dirigeants bolchéviques avaient acquis la conviction que la formation d’un gouvernement soviétique dirigé par le prolétariat était nécessaire et possible, malgré l’opposition des SR et des menchéviks et le risque de guerre civile qu’elle portait. Comme nous l’avons vu, la position algébrique du parti pouvait être développée dans deux directions différentes. Et même si le bolchévisme avait été basé sur une stratégie moins ouverte, le parti aurait été également sujet à d’intenses pressions politiques externes et aurait dû affronter le défi de parier sur le meilleur moment et sur les meilleurs moyens pour prendre le pouvoir d’assaut.

Les bolchéviks furent la force principale dans les actions armées qui renversèrent le gouvernement provisoire, le 25 octobre, mais nul ne savait d’avance s’ils auraient une majorité absolue ou seulement une majorité simple au 2e congrès pan-russe des soviets. Il s’avéra que l’immense majorité des délégués approuvèrent le passage de tout le pouvoir aux soviets, bien que les bolchéviks aient un peu moins que la majorité absolue (300 sur 667 délégués). S’ils l’avaient voulu, les courants non bolchéviques auraient pu exercer une influence considérable sur le congrès (qui fut présidé par Kamenev) et sur le nouveau gouvernement. Bien que Lénine ait défendu un gouvernement exclusivement bolchévique, les délégués de ce parti acceptèrent à l’unanimité la proposition de Martov à la séance d’ouverture du congrès de former un large pouvoir socialiste pluripartis. Mais la possibilité pour créer un type de régime soviétique large disparut rapidement, avec la sortie des modérés et le refus de tout autre courant politique de participer au gouvernement récemment formé.

Le désir des bolchéviks d’éviter l’isolement du prolétariat s’exprima néanmoins, entre autres, par la mise en œuvre par le nouveau gouvernement du programme agraire SR et de l’incorporation des SR de gauche comme alliés minoritaires quelques semaines plus tard. Aux niveaux local et régional, le gouvernement soviétique récemment formé comprenait une gamme bien plus large de tendances politiques : marxistes non-russes, SR maximalistes, anarchistes et nationalistes révolutionnaires. Ce n’est qu’au cours de 1918 que ces alliances furent détruites sous les tempêtes de l’intervention étrangère, de la guerre civile et de l’effondrement économique.

Conclusion

On pourrait dire beaucoup plus à propos des positions bolchéviques sur la révolution socialiste en 1917, mais j’espère que le présent texte suffira pour en clarifier les principales lignes. Octobre peut être décrit comme une révolution socialiste, dans la mesure où il a instauré un pouvoir d’État dirigé par le prolétariat qui implanta le contrôle ouvrier de l’économie et préconisa le renversement international du capitalisme. Mais il est inexact historiquement d’affirmer que le courant bolchévique, depuis avril 1917, avait vu cet objectif comme l’étape suivante nécessaire de la révolution, ni qu’il ait identifié l’établissement d’un tel gouvernement à la révolution socialiste.

Finalement, les tensions et les ambiguïtés de la stratégie bolchévique reflétaient les réelles contradictions sociales et politiques de la lutte pour l’hégémonie de la classe ouvrière dans une société attardée, dévastée par la guerre et principalement paysanne. Le cours des événements a confirmé en grande mesure l’accent mis par le « vieux bolchévisme » sur la nécessité d’une alliance ouvrière-paysanne et sur la centralité des revendications démocratiques. En même temps, l’expérience de 1917 confirme également l’idée de Trotski que le succès de cette révolution démocratique exigeait la direction prolétarienne au gouvernement. Des événements similaires confirment son affirmation que le régime qui en résultait devrait attaquer les fondements des rapports de propriété capitalistes.

Étant donné que le socialisme ne pouvait pas être réalisé seulement dans les limites de la seule Russie, l’unique voie pour résoudre les contradictions inhérentes qu’affrontait le nouveau gouvernement soviétique consistait à étendre à l’étranger les gouvernements ouvriers. Et sur l’imminence et la nécessité de la révolution mondiale, les perspectives de tous les bolchéviks coïncidaient pleinement. L’axiome que la révolution russe serait battue si elle restait isolée s’est confirmé, quoique sa défaite ait pris la forme inattendue de la dégénérescence stalinienne. En bref : la théorie de la révolution permanente de Trotski fut confirmée par l’expérience de la révolution russe, mais on ne peut pas en dire autant de son explication polémique sur comment Lénine « réarma » les bolchéviks. ■

* Eric Blanc est doctorant au Département de sociologie de l’université de New York. Il est l’auteur de l’ouvrage Anti-Colonial Marxism: Oppression & Revolution in the Tsarist Borderlands (Brill Publishers, Historical Materialism Book Series), et a publié une série d’articles sur la révolution russe. L’article que nous reproduisons ici a d’abord été publié sur le site web de la revue Historical Materialism sous le titre « Did the Bolcheviks advocate socialist revolution in 1917 ? » (http://www.historicalmaterialism.org), puis traduit en castillan sur le site web de la revue Viento Sur (Traduit en français par Hans-Peter Renk). L’auteur remercie John Riddell, Todd Chretien, Lars Lih et Charlie Post de leurs commentaires ».

Notes

55. Leon Trotsky [1906], Bilan et perspectives (https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/bilanp/bilan_persp_5.html). On pourrait noter que, parmi d’autres, Rosa Luxemburg et Karl Kautsky plaidaient de même en faveur d’un gouvernement pour la Russie où le parti de la classe ouvrière serait la force hégémonique ; aucun de ces deux dirigeants ne considérait l’établissement d’un tel gouvernement comme l’équivalent de la révolution socialiste.

56. Voir, par exemple, РСДРП [1905], Третий съезд РСДРП. Апрель-май 1905 года: Протоколы, Москва 1959, Госполитиздат, p. 102-3.

57. Voir, par exemple, А.Г. Шляпников [1923], Семнадцатый год, Москва 1992, Республика, pp. 66, 165.

58. « On the Soviets of Workers’ and Soldiers’ Deputies » [1917] dans Ralph Carter Elwood, op. cit (note 14), p. 223.

59. « Letters on Tactics » [1917] dans Lenin, op. cit note 8, pp. 44-46.

60. Ibid., pp. 46, 51.

61. РСДРП (большевиков) [1917], op. cit. note 7, pp. 81-2.

62. Ibid., pp. 90-91.

63. « Новый взрыв революции в Петрограде » [1917] dans С.Г. Шаумян, Избранные произведения, Tom 2 1917-1918 гг., Москва 1958, Госполитиздат, p. 28.

64. « О Кадетском Съезде » [1917] dans Шаумян, ibid, p. 61.

65. « Report on the Political Situation » [1917] dans J.V. Stalin, op. cit note 45, p. 188.

66. Leon Trotsky, « La farce du double pouvoir» [3 juin 1917], https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1917/06/farce.htm

67. V.I. Lenin, « On Slogans » (À propos des slogans) [1917], ibid, pp. 188, 191.

68. Cf. par exemple РСДРП (большевиков) [1917], op. cit. note 36, pp. 114-17.

69. Pour l’ensemble des résolutions du 6e congrès, cf. РСДРП (большевиков) [1917], op. cit. note 36, pp. 253-76.

70. Edward Acton, Rethinking the Russian Revolution, London 1990, Bloomsbury Academic, pp. 197-98.

71. « On Compromises » (Des compromis) [1917] dans V.I. Lenin, Collected Works, Volume 31, op. cit., pp. 310-11.

72. « Declaration by the Bolshevik Group » (Déclaration du goupe bolchévik) [1917] dans RSDRP Central Committee, op. cit note 37, p. 40.

73. « The Revolutionary Front » (Le Front révolutionnaire) [1917] dans J.V. Stalin, op. cit note 45, p. 326.

74. « Kamenev’s and Zinoviev’s Opposition to Insurrection » [1917] dans Ronald Kowalski, The Russian Revolution: 1917-1921, Hoboken 1997, Routledge. 1997, p. 83.

75. Leon Trotsky « Our Differences » (Nos différences), dans Frederick C. Corney (ed.), Trotsky's Challenge: The “Literary Discussion” of 1924 and the Fight for the Bolshevik Revolution, Leiden- Boston 2016, Brill, p. 310.

76. Pour l’un des quelques récits sérieux sur l’opposition des bolchéviks modérés, la dernière année, cf. Myron W. Hedlin, « Zinoviev's Revolutionary Tactics in 1917 », Slavic Review, 34, 1975, pp. 19-43.

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