Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 587 octobre 2012

SYRIE

L’ «Ennemi intérieur » et les forces centristes

Cf. aussi : [Syrie]

Ghayath Naïssé *

Les forces de gauche en Syrie doivent choisir entre une position radicale et claire sur la révolution ou un ralliement aux politiques conciliatrices qui cherchent des solutions au centre, à la mode yéménite. Elles doivent se démarquer du Comité de coordination qui a appelé « à renoncer aux armes… pour arriver à des négociations n’excluant personne ».

L’entrevue télévisée du dictateur Bachar Al Assad, le 29 août, n’aurait pas mérité qu’on s’y arrête, si nous n’avions relevé qu’il a présenté en termes clairs la stratégie du régime despotique face à la révolution et à l’opposition. Les messages envoyés aux forces régionales et internationales étaient également limpides.

Les révolutionnaires n’y étaient plus présentés comme des « intrus » ou des « microbes » — vocables de mise de par le passé — mais tout citoyen syrien ne prenant pas position pour le régime était taxé clairement d’« ennemi intérieur » qu’il convient d’écraser.

Lors de cette émission, Bachar Al Assad a dit : « cette fois-ci, l’ennemi est issu de l’intérieur et non de l’extérieur… et tout Syrien qui exécute un plan étranger ennemi devient un ennemi et il n’est plus Syrien ». Dès lors, la marge de manœuvre des composantes de l’opposition qui ont cherché — ou cherchent — des solutions au centre, à la mode yéménite ou autre, devient étroite pour ne pas dire inexistante. Nous visons ici le Comité de Coordination National des Forces du Changement Démocratique (1) et ceux qui adoptent sa stratégie politique d’une façon ou l’autre. Le dictateur ne s’est pas arrêté là ; il les a qualifiées de « commerçants de la crise ». S’il ne les a pas citées nommément, il a parlé de l’opposition qui a appelé « au dialogue » : « Nous avons été surpris par le dialogue. Elle avait refusé de participer au dialogue car elle avait conditionné le dialogue à ce qu’il soit entre l’État et ces groupes ». Il les a décrits comme tentant de « gagner des positions politiques de façon opportuniste pour négocier avec l’État ».

Synthèse actualisée Inprecor

Répondant directement à l’invitation lancée par le Comité de coordination de tenir un congrès « pour le salut de la Syrie » à Damas à la mi-septembre, le tyran a déclaré : « Dernièrement nous avons appris qu’ils ont commencé à parler de dialogue… mais si vous voulez arriver si tard, alors vous devez venir sincèrement et non pas à nouveau de façon opportuniste, ni surfer sur la vague si vous constatez que le navire n’a pas coulé alors vous voulez bien nous faire croire qu’il y a une place ». Et il a conclu en s’adressant à ces forces : « vous parlez du refus de la violence et des armes » — c’est la position qui caractérise le discours centriste du comité de coordination — en exigeant d’elles qu’elles reconnaissent qu’elles avaient menti par le passé ou du moins qu’elles « avaient commis une erreur de jugement ».

Ce discours a infligé un camouflet aux ambitions des directions de ces forces, centristes au niveau de leurs discours et opportunistes dans leur pratique. Elles comptaient tenir leur congrès prévu à Damas, or le régime dictatorial a donné son accord à condition qu’elles s’engagent dn, « ans le cadre imposé, sinon, elles seraient à ses yeux, à l’instar du reste de l’opposition, un ennemi intérieur ».

Positions centristes, pratique opportuniste…

Critiquer le discours et la pratique des forces politiques syriennes d’opposition et surtout dans le contexte de la révolution populaire, ne relève pas de la coquetterie intellectuelle, c’est une nécessité car il faut aborder des pratiques politiques qui ont des conséquences néfastes sur le cours de la révolution.

Dès le début de la révolution populaire, le Comité de coordination et son partenaire, le Forum Démocratique (2), s’en sont tenus par leurs concepts et leurs pratiques à une position ambiguë vis-à-vis de la révolution et du régime. Le comité n’était en réalité ni avec la révolution, ni pour la chute du régime, en dépit de certains communiqués publiés sous la pression du mouvement révolutionnaire, qui pouvaient donner l’illusion du contraire. A chaque fois, ils sont revenus à leur position initiale et ont tenté d’entraîner dans leur sillage d’autres forces, comme le Mouvement Maan (3) et la Coalition Watan (4). Le comité de coordination a systématiquement vidé les réunions et les rencontres de leur dynamique révolutionnaire. Les fluctuations des positions de leurs directions — classées à gauche — ont détérioré l’image de la gauche syrienne en général et sa capacité à agir dans le mouvement révolutionnaire. Des forces de gauche qui avaient rejoint le comité de coordination, tels les partis du Rassemblement de la gauche marxiste (5) (qui comprend le Parti d’action communiste, et d’autres) ont monopolisé son drapeau pour une courte période. Cette « gauche » a décidé de mener son action politique à travers le comité de coordination, s’y fondant totalement et renonçant à une pratique indépendante. D’autre part, les forces des partis communistes officiels (6) ont souillé le patrimoine de lutte de la gauche syrienne en ralliant très tôt la clique au pouvoir. Et la gauche radicale soutenant la révolution et militant en son sein se devait de se démarquer rapidement de tous ces opportunistes de la « gauche », qu’ils soient alliés du pouvoir ou opposants centristes. Ce fut le rôle de plusieurs groupes de gauche soutenant la révolution comme le Courant de la gauche syrienne (7).

La position du comité de coordination s’est affirmée comme une composante de consensus ou centriste avec son initiative visant à mettre fin à la violence, annoncée le 14 août dernier, fondée sur une analyse dite de « l’équilibre des forces » entre les forces de la révolution et celles du pouvoir en place à l’ombre d’un « équilibre international ne permettant la victoire d’aucune des deux parties sur l’autre ». Partant de ces postulats, le Comité de coordination s’est placé dans un rôle de médiateur, en dépit des dénégations de certains de ses dirigeants. Son initiative appelle au « consensus sur une trêve temporaire entre toutes les parties qui mènent une action armée », en d’autres termes, elle place les forces de la révolution et de la résistance populaire sur un pied d’égalité avec la violence et la sauvagerie du régime pour les renvoyer dos à dos.

De fait, le Comité de coordination a préconisé cette position centriste dès le 26 juillet par le communiqué de Rome, publié dans la foulée d’une rencontre (8) dont il était le pivot organisationnel. Y étaient pressenties des personnalités issues d’autres forces, comme la Coalition Watan. Le communiqué de Rome déclare que « les armes ne sont pas la solution » et que la situation a besoin « plus que jamais d’une solution politique » appelant « à renoncer aux armes… pour arriver à des négociations n’excluant personne ». Le dernier paragraphe constitue le prélude au dialogue et aux négociations avec le régime, chers au Comité de coordination.

Le Comité de coordination a consacré son glissement définitif vers un cours centriste dans la lutte des classes violente en cours par son dernier appel, publié le 28 août, à tenir « un congrès national pour le salut de la Syrie ». Il a dit qu’il le tiendra à Damas le 12 septembre (9), considérant que la violence du régime — il s’agit là d’une assertion rhétorique — « était les causes de l’émergence de la contre-violence ». Voilà la résistance populaire réduite à une « contre-violence ». Pour justifier son approche, il centre son communiqué sur la perte par la Syrie de sa souveraineté nationale, puisqu’elle est devenue « totalement tributaire des décisions étrangères, internationales et régionales ». Ainsi et parce que la Syrie serait, en tant que pays, société et État, devenue « totalement tributaire » de l’étranger, selon les termes du Comité de coordination, il y aurait là une justification pour ce dernier à sauver le pays et à jouer un rôle de médiateur entre les forces « parties du conflit » en Syrie. Il n’est plus question de la révolution d’un peuple, ni de sacrifices consentis pour affronter une dictature sanguinaire. La position du comité de coordination se précise : ni avec les uns ni avec les autres. Elle s’attribue le rôle du médiateur, prêt à sauver ce qui s’y prête… et surtout le régime en place.

La gauche du comité de coordination

Comme le Rassemblement de la gauche marxiste n’est plus qu’un appendice cautionnant la politique du Comité de coordination, et n’a pas d’activité politique indépendante, dans l’éditorial du dernier numéro de sa publication La voie de la gauche (n° 39, août 2012), il a titré « Contre la violence de l’opposition » où il annonce que le régime a réussi à pousser les opposants à « utiliser les armes » pour « faire perdre à l’opposition son influence morale et la faire ressembler au régime ». D’un simple coup de crayon, la résistance populaire armée des masses à la machine à tuer de la dictature est devenue automatiquement « moralement déliquescente » et ses pratiques sauvages n’ont rien à envier à celles du « régime en place ». En réalité ces propos illustrent dramatiquement la déliquescence intellectuelle d’une certaine gauche syrienne.

L’éditorial affirme que ce qui se joue en Syrie est la répétition de la tragédie d’Hama en 1982 (12), à savoir un conflit entre les islamistes et les Frères musulmans d’une part et le régime en place d’autre part. Il affirme ainsi que les Frères musulmans « sont de retour, et avec eux beaucoup d’opposants réitèrent trente ans après la tragédie qui avait prolongé de trente ans la longévité du régime syrien… ». Cet argument misérable pour justifier la position conciliatrice du Comité de coordination et de ses partenaires du Rassemblement de la gauche marxiste est vraiment déplorable. Seul un esprit limité peut mettre à égalité les événements des années 1980 — la lutte armée des Frères musulmans contre le régime d’alors — avec la profonde révolution populaire en cours dans notre pays depuis dix-huit mois, dont les Frères musulmans et les islamistes ne sont qu’une composante peu influente en dépit du soutien médiatique et financier impressionnant reçu du Qatar, de l’Arabie Saoudite et de la Turquie. Durant les premiers mois de la révolution ils sont restés absents et éloignés du mouvement révolutionnaire, occupés qu’ils étaient par la trêve et le dialogue (10) avec le régime depuis 2006.

Dès lors deviennent compréhensibles l’accord et l’onction des « partis du Front populaire » (11) à l’opportunisme des partis de Kadri Jamil et Ali Haïder, qui participent au gouvernement de la dictature, à l’initiative du Comité de coordination. Et on ne se pose plus de questions sur le rapprochement de leurs positions face à la révolution populaire, le consensus en étant arrivé au point de tenir des réunions de coordination entre le Front populaire gouvernemental et le Comité de coordination au début de ce mois de septembre.

Nous assistons à un réalignement des forces politiques « de gauche », avec deux rapprochements, celui des forces opportunistes et centristes, et celui des forces radicales. Cela va entraîner un regain de pression sur les forces hésitantes au sein du mouvement Maan ou de la Coalition Watan, qui devront rapidement préciser leur positionnement politique réel. A elles de choisir entre une position radicale et claire sur la révolution ou un ralliement aux politiques opportunistes conciliatrices.

Synthèse actualisée Inprecor

Dans un contexte de radicalisation des masses populaires syriennes contre le régime dictatorial bourgeois, les conditions sont remplies pour constituer un cadre de gauche radical large s’inscrivant dans la révolution populaire, hors de ces forces de « gauche » opportunistes et centristes. ■

Le 24 septembre 2012

* Ghayath Naïssé, médecin, militant de la gauche révolutionnaire, exilé, est un des fondateurs du Comité de défense des libertés démocratiques en Syrie (CDF), créé en décembre 1989, dont la plupart des membres ont été emprisonnés ou forcés à l’exil. Une première version de cet article a été publiée par le Dialogue civilisé.

Traduction : Luiza Toscane

Notes

1. Le comité de Coordination National des Forces du Changement Démocratique a été fondé le 30 juin 2011, principalement par des partis nationalistes (Nassériens et Baathistes opposants), les partis du « Rassemblement de la gauche marxiste », des partis Kurdes qui se sont retiré rapidement (à l’exception du PYD, un parti Kurde syrien affilié au PKK en Turquie) et des personnalités indépendantes. Le 11 septembre plusieurs cadres du Comité national de coordination ont annoncé leur rupture avec ce dernier à cause de sa politique centriste (voir, en arabe : http://all4syria.info/Archive/53644). Le 14 septembre le mouvement Maan (mouvement démocratique radical dont les cadres sont des anciens militants de la gauche radicale) a annoncé sa rupture avec le Comité national de coordination (voir, en arabe : http://all4syria.info/Archive/54092). Le 18 septembre, la commission des communistes syriens a également annoncé sa rupture avec le Comité national de coordination (voir, en arabe : http://www.ahewar.org/debat/show.art.asp?aid=32468). Sur la composition des forces politiques en Syrie, dont le comité national de coordination des forces pour le changement démocratique et la coalition Watan, voir : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article25889.

2. Depuis le mois de février des militants transfuges du Comité national de coordination, ou qui n’y avaient pas trouvé leur place, ont créé une nouvelle organisation, appelée Forum démocratique syrien (parmi eux Michel Kilo, Fayez Sara, Hazme Nahar, Samir Aïta). Il a tenu sa première réunion au Caire entre les 13 et 16 avril dernier et se veut « un espace de dialogue, de discussion, une passerelle réunifiant l’opposition, pour une action conciliatrice ».

3. Le mouvement Maan a été crée le 23 juin 2011 par des anciens militants de la gauche radicale, c’est un mouvement démocratique révolutionnaire.

4. La Coalition Watan a été fondée le 13 février 2012 par 14 groupes démocratique et de gauche radicale.

5. Le Rassemblement de la gauche marxiste a tété fondé en 2004 par cinq groupes survivants de l’ancienne gauche radicale, dont le Parti d’action communiste, mais avec un programme réformiste.

6. Les partis communistes officiels sont tous des scissions du PC Syrien historique « stalinien », dont les trois fractions sont alliées au régime dictatorial et participent à son gouvernement.

7. Le Courant de la gauche révolutionnaire en Syrie est un groupe de militants marxistes révolutionnaires, engagé dans le processus révolutionnaire. Ce groupe a vu le jour publiquement par la publication, en octobre 2011, du « programme de transition de la gauche révolutionnaire en Syrie ». Il publie un mensuel : Amami (« La Ligne de front »).

8. La rencontre de Saint Egidio, organisée par le Comité national de coordination.

9. Le congrès du Comité national de coordination pour « sauver la Syrie », prévu le 12 septembre, a été reporté au 23 septembre. Le 20 septembre le régime syrien a arrêté trois des cadres de ce comité à leur arrivée à Damas, après une visite en Chine, montrant les limites de leurs marges de manœuvre. Le congrès s’est tenu le 23 septembre avec peu de participants, sa déclaration finale a appelé à la chute du régime et à un congrès international pour préparer la période de transition.

10. Les Frères Musulmans ont mené des « négociations » avec le régime autoritaire depuis 2006 au prétexte de la guerre sioniste contre le Liban, et en 2009 ils ont déclaré une trêve avec le régime Syrien sous prétexte de la guerre sioniste contre Gaza.

11. Le « Front du Changement et de la Libération » se considère opposant. Il est composé des partis « Volonté Populaire », nouvelle appellation du parti de Kadri Jamil, « L’unité des Communistes », une des scissions du Parti communiste syrien -Khaled Bagdach, et d’une des fractions du Parti national social syrien, dirigée par Ali Haïder, ces deux partis étant proches du pouvoir. En raison des positions de leurs dirigeants face à la révolution, beaucoup de leurs cadres ont quitté leurs rangs, notamment les jeunes pour rejoindre le mouvement révolutionnaire.

12. En février 1982, une révolte à Hama organisée par les Frères musulmans est victime d'une impitoyable répression. La ville est écrasée sous les bombes. La ville est privée d'eau pour faire fuir la population, avant que toute personne trouvée dans les ruines soit abattue. La police de Hafiz al-Hasad fait entre 10.000 et 40.000 morts civils (note Inprecor).

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