Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 581-582 mars 2012

SYRIE

« Le régime n’est pas encore tombé, mais il n’a pas réussi et ne parviendra pas à étouffer la révolution »

Cf. aussi : [Syrie]

Entretien de Dina Omar avec Ghayath Naisse *

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Immeubles bombardés à Hama (août 2011). © Hama revolution

Immeubles bombardés à Hama (août 2011). © Hama revolution

Propos recueillis le 29 mars 2012

Il y a plus d’une année qu’un élève a écrit sur un mur d’école à Deraa « le peuple veut renverser le régime » et il n’a pas fallu plus pour que tombent sur l’autre côté de la rue des milliers de martyrs et que des milliers d’autres soient jetés dans des centres de détention pour subir les pires tortures, pour que les rues, bouclées par des chars d’assaut et sous les balles de snipers, se transforment en champs de bataille.

A l’occasion du premier anniversaire du déclenchement de la révolution syrienne, certains croient que les masses populaires sont en mesure de livrer une bataille sans merci contre un régime fasciste, alors que d’autres — s’alignant sur le « bloc de l’Est » ou en absence de perspectives — bénissent le dialogue entre le gouvernement et l’opposition, et que d’autres encore, parmi ceux qui soutiennent le camp occidental, comptent sur une intervention militaire étrangère, selon eux inévitable pour sauver une population assiégée et affamée.

Quelle solution pour la crise syrienne ? Et quel avenir pour la révolution dans la région ? Pour répondre à ces questions et pour en savoir plus, Dina Omar a eu cet entretien avec le militant socialiste syrien Ghayath Naisse.

Dina Omar : À la fin du mois de février, le régime syrien a proposé des amendements constitutionnels dont le plus important est l’abrogation de l’article 8 de la Constitution consacrant le monopole du parti Baas sur le pouvoir, et émis un décret afin d’accélérer les élections législatives en mai prochain, mais dans les deux cas, l’opposition a appelé au boycott et refusé le dialogue. Comment concevez-vous ces réformes à la lumière de la crise?

Ghayath Naisse : Ce qu’entreprend le régime syrien au nom des « réformes » n’est qu’un signe de mépris envers les revendications des masses populaires révoltées depuis plus d’un an. Au lieu de répondre à leurs aspirations à la liberté et à la dignité par des actes immédiats les consacrant, il a choisi de tirer à balles réelles sur des manifestants désarmés, les meurtres, les assassinats, les arrestations et la destruction des villes. D’où la radicalisation des revendications des masses populaires, qui exigent désormais la chute de tout le régime, et elles n’y renonceront plus. La nouvelle Constitution, consentie par la junte au pouvoir, est un document préparé par un comité étroit dans les sphères du régime et validé par référendum pendant l’assaut de l’armée syrienne contre les villes insurgées comme Homs, Hama, Deir ez-Zor et le gouvernorat de Rif Dimashq. Elle ne répond pas aux revendications minimales de la révolution. Quant à l’article 8 de la Constitution qui consacre que le parti Baas comme « dirigeant de l’État et de la société », il a été en pratique balayé dès le premier jour de la révolution. De plus, ce n’est pas le parti Baas qui tient effectivement les rênes du pouvoir, mais une clique comprenant les familles al-Assad, les chefs de l’armée et les services de sécurité.

Le régime n’a pas réussi à tromper les masses avec ses « réformes » en trompe-l’œil dont elles ont expérimenté la fausseté et l’hypocrisie pendant de nombreuses années. Il a annoncé l’abrogation de l’état d’urgence au début de l’année dernière pour le remplacer par la loi anti-terrorisme, qui était pire que la loi d’urgence. Il a également annoncé une loi qui « permet de manifester » au moment où il écrase les formes les plus élémentaires de protestation pacifique — en témoigne le nombre de martyrs parmi les manifestants pacifiques qui s’élève à plus de 10.000, et plus de 35.000 blessés. C’est un régime coriace pour lui appliquer des réformes, la moindre réforme à entreprendre nécessite avant tout son reversement.

Nous considérons qu’une Assemblée constituante basée sur la représentation proportionnelle et élue de façon libre et impartiale est à même d’apporter des amendements constitutionnels dans le cadre d’un processus révolutionnaire.

Dina Omar : Certains ont cependant accusé le mouvement de protestation syrien comme relevant d’un complot orchestré à l’étranger qui vise un régime « résistant », considéré depuis aussi longtemps comme un anneau de liaison entre l’Iran d’une part et le Hezbollah et le Hamas de l’autre. Ils invoquent l’isolement politique et économique du régime syrien qui a coïncidé avec l’escalade des menaces israéliennes contre l’Iran et l’attaque aérienne contre la bande de Gaza qui a fait des morts et des blessés. Comment expliquez-vous ces accusations?

Ghayath Naisse : Ce qui ce passe actuellement en Syrie est pour nous une révolution populaire réelle. Prétendre que c’est un complot contre un régime « résistant » est une insulte aux sacrifices du peuple insurgé en Syrie qui réclame la liberté, la dignité et la justice face à la machine meurtrière et destructrice d’un régime despotique et sanguinaire — un régime qui n’hésite pas à mener une guerre brutale contre son propre peuple. Quand le régime évoque le complot, il prétend de la même manière qu’il fait face à des bandes armées, mais ce ne sont là que des prétextes sous lesquels il tente de justifier ses crimes odieux contre des manifestants pacifiques.

Cette affirmation va à l’encontre de tous les faits historiques traçant les positions du régime vis-à-vis des questions nationales ou régionales, comme par exemple à l’égard de la cause palestinienne, du Liban ou de l’Irak.

Une lecture objective des motivations politiques de ses prises de position dans ces domaines révélera qu’elles découlaient plutôt des intérêts propres à la dictature en tant que classe bourgeoise possédante au pouvoir. Elles découlaient dans le fond de son souci de mettre tous les atouts de son côté pour rester au pouvoir qu’il monopolise depuis plus de quarante ans. Le régime syrien contrôle un pays qui n’a pas de vastes ressources naturelles, comme le pétrole, mais, une principale caractéristique, sa position géostratégique dans la région. Et toutes ses prises de position et ses politiques découlaient de son obsession à renforcer sa position régionale et la mettre au service de ses intérêts et de sa survie. Ça n’a rien à voir avec la propagande médiatique et idéologique des appareils d’État qui diffusent des mensonges sur le « cœur battant de l’arabisme », le « premier défenseur de la question palestinienne et des intérêts de la nation arabe » ; ce n’était pas le régime qui protégeait la résistance mais le peuple syrien.

Revenons sur quelques faits : comment justifier la décision d’al-Assad père de retirer les troupes syriennes de la Jordanie en 1970, laissant la résistance palestinienne seule face à l’armée jordanienne et les massacres qui s’en sont suivis contre le peuple palestinien et la résistance, épisode tristement connu sous le nom de Septembre noir ? N’était-ce pas le même régime qui, toujours sous le dictateur père, a envoyé l’armée syrienne, en juin 1976, pour écraser le mouvement national libanais avec la bénédiction de l’impérialisme américain et des États arabes réactionnaires ? C’est aussi le même régime qui a encerclé et écrasé la résistance palestinienne à Tripoli en 1983, avant d’inciter à la « guerre des camps » palestiniens au Liban dans le milieu des années quatre-vingt. Oui, c’est le régime syrien et ses alliés au Liban. Le même régime qui a participé avec ses troupes aux côtés des forces impérialistes dans la première guerre du Golfe contre l’Irak. Mentionnons enfin que le front syrien du Golan était, de tous les fronts, le plus calme depuis son occupation en 1967.

Quant à son alliance avec l’Iran, le régime autocratique s’est mis à côté de l’Iran dans ses deux guerres contre le régime de Saddam Hussein (en contradiction formelle avec ses thèses sur le panarabisme). Il ne l’a pas fait pour des motivations religieuses ou idéologiques, mais pour des raisons stratégiques, car le régime de Saddam était un rude antagoniste d’al-Assad père et perçu comme une menace pour lui. Il a choisi donc de s’allier avec l’Iran de Khomeini contre l’Irak de Saddam Hussein pour se protéger.

Pour ce qui est de sa relation avec le Hezbollah, elle n’a vu le jour qu’après avoir purgé le Liban des forces adverses et après que le rôle du Hezbollah au Liban se soit clairement dessiné — autrement dit, lorsque le Hezbollah est devenu concerné par la confrontation avec Israël, ce qui a pour effet le renforcement de l’influence régionale du régime d’al-Assad. En contrepartie le Hezbollah va fermer les yeux sur l’ingérence du régime syrien dans les affaires du Liban, antérieurement au retrait de l’armée syrienne du Pays du Cèdre en 2005 en raison des pressions internationales suite à l’assassinat de Rafiq Hariri. Par ailleurs l’alliance du régime syrien avec le Hamas a compensé sa perte d’influence sur la direction de l’OLP, retournée à Gaza et en Cisjordanie après les négociations d’Oslo et les concessions odieuses qu’elle a faites. Ce rapprochement lui a permis de prendre la main sur le dossier Palestine, ce qui renforce sa position sur le plan régional et garantit la survie de son système.

Dina Omar : Alors que l’économie se désagrège sous l’effet des sanctions internationales et la fuite des investissements, des zones de la capitale industrielle Alep sont touchées par les manifestations, et les relations diplomatiques de la Syrie connaissent une offensive concertée avec la rupture de relations et le retrait d’ambassadeurs. Outre que les défections continuent, comme celle enregistrée plus récemment du vice-ministre du Pétrole, ou les scissions dans les rangs de l’armée… Après une année de contestations populaires, jusqu’à quand le régime pourra-t-il tenir et sur quoi compte-t-il ?

Ghayath Naisse : Il faut noter que le régime dictatorial en Syrie se distingue des autres régimes arabes qui ont connu des changements sous l’effet des révolutions en cours, comme l’Égypte, la Tunisie et le Yémen, par la particularité que la junte au pouvoir (les al-Assad) s’est dotée d’un appareil militaire puissant en s’appuyant sur ses propres hommes. Elle a réussi à mettre en place des mécanismes de sûreté pour garantir la loyauté des chefs militaires et a créé un vaste réseau de services de sécurité, les uns indépendants des autres. C’est un système qui bénéficie de l’allégeance et du soutien d’une grande partie de la grande bourgeoisie, basée principalement dans les villes de Damas et d’Alep, mais aussi de la loyauté des institutions officielles de toutes les religions et confessions.

D’un autre côté ce régime est soutenu par des alliés régionaux de taille, tels que l’Iran, le Hezbollah, ou internationaux comme la Russie et la Chine. Ces alliés ne l’ont pas abandonné — pas encore — comme ça été le cas avec les régimes arabes dans les pays précédemment cités. Au contraire, ils continuent à le soutenir politiquement, économiquement et militairement.

Nul doute que l’opposition politique syrienne connue à travers les médias (en particulier le Conseil national syrien et la Coordination nationale pour le changement démocratique) n’est pas à la hauteur des sacrifices consentis par les masses populaires révoltées et des défis de la révolution face à une dictature notoire. On peut affirmer que cette opposition est devenue un fardeau et constitue un obstacle au processus révolutionnaire et qu’il est urgent de former une nouvelle direction populaire révolutionnaire, surtout que le régime utilise avec une brutalité sans précédent toutes sortes d’armes de guerre dans sa tentative d’écraser les luttes des masses révolutionnaires.

Malgré les points forts du régime précédemment mentionnés, la situation économique n’est pas à son avantage. En effet l’économie s’est fortement détériorée avec pour effets la dévaluation de la livre syrienne à plus de la moitié de sa valeur, l’augmentation astronomique des prix des denrées alimentaires, les pénuries de plusieurs produits essentiels, tels que le mazout et le gaz avec des longues ruptures d’alimentation en électricité. Notons aussi comme aspect de cette crise les licenciements massifs des travailleurs dans une tentative de la junte au pouvoir de briser leur combativité comme classe principale dans la lutte révolutionnaire ; selon les chiffres officiels, 100 000 travailleurs ont été licenciés en 2011.

Il ne faut pas attendre longtemps pour voir la classe ouvrière et de larges couches de travailleurs rejoindre le terrain de l’action révolutionnaire pour renverser le régime et imposer de profonds changements sociaux, en plus des changements politiques et démocratiques revendiqués par les masses.

Dina Omar : Peut-on considérer que l’exemple du Yémen avec un transfert pacifique du pouvoir est une solution probable, surtout après que le Président tunisien Marzouki ait déclaré, lors du Congrès des amis de la Syrie, que son pays, par souci de trouver une solution à la crise, est prêt à accueillir al-Assad toutefois avec la garantie de ne plus le poursuivre pénalement. Cette déclaration est intervenue en présence d’une aile de l’opposition, à savoir la Commission de coordination nationale, pour qui l’existence d’un médiateur est importante afin d’éviter au pays de plonger dans le chaos après un départ soudain…

Ghayath Naisse : Certains parmi ceux qui ont appelé à une solution « yéménite » sont partis du principe que le régime ne va pas partir et qu’il vaut mieux négocier des modifications formelles. Mais je ne pense pas — les faits l’ont démontré — que cette solution ait des chances d’aboutir. La composition de la clique dirigeante et la nature du pouvoir politique syrien nous mettent devant un régime coriace auquel on ne peut pas appliquer des réformes. Surtout quand on sait que le noyau dur de cette clique est la famille al-Assad, qui bénéficie de la loyauté de l’armée et des services de sécurité et entretient des relations d’intérêts mutuels et organiques avec la bourgeoisie syrienne. Elle est suffisamment consciente qu’en sacrifiant sa tête, c’est-à-dire en acceptant le départ de Bachar al-Assad, elle se désintégrera en tant que pouvoir. Cela explique quelque peu cette tendance chez le pouvoir, son penchant en cas de danger, à pousser les choses, à travers sa brutalité terrible, vers la fournaise de la guerre civile et peut-être aussi la guerre confessionnelle. Autrement dit, il pose l’équation suivante : « je reste au pouvoir sinon la ruine ». C’est ce qu’écrivent partout ses soldats et ses miliciens : « al-Assad pour toujours sinon on brûlera le pays ».

Dina Omar : Comment voyez-vous la solution à la crise après l’épuisement de la plupart des initiatives politiques et l’impossibilité de dialogue entre le pouvoir qui qualifie le peuple de bandes armées et l’opposition qui refuse de mettre sur un pied d’égalité la victime et le bourreau ? D’autre part il n’y a pas de démarches sérieuses pour armer l’ALS (Armée libre syrienne) malgré le refus de certains de l’intervention militaire étrangère, qui de toute façon a rencontré le veto de la Chine et la Russie à deux reprises…

Ghayath Naisse : Le phénomène des soldats dissidents et des insurgés armés est devenu, qu’on le veuille ou non, une composante de la révolution syrienne. Il m’a été donné auparavant de décrire cette opposition avec ses divergences, ses scissions et ses conflits sur un pouvoir qu’elle ne possède pas encore. J’avais souligné qu’il existe une connexion clairement établie entres les activités de certaines parties de cette opposition et des pays de la région ou dans le monde qui les sponsorisent. Cependant l’activité principale de cette opposition s’exerce à l’étranger ; c’est une activité diplomatique et médiatique, pour les télévisions. Ceci, tandis que les structures révolutionnaires véritables, qui dirigent effectivement le mouvement révolutionnaire, sont actives dans le pays, et sont bannies des chaînes satellitaires et des médias ; ce sont de nombreuses coordinations révolutionnaires de terrain, présentes dans tous les établissements et les quartiers. D’autre part nous avons constaté dans les derniers mois l’émergence et le déploiement de nouvelles formes révolutionnaires d’organisation des masses, que nous encourageons et appelons à les généraliser : ce sont les conseils locaux. Si la tâche des coordinations consiste à organiser et diriger les luttes, telles que les manifestations, les sit-in et les grèves, celle des conseils locaux comprend la gestion des affaires quotidiennes de la population dans les zones insurgées. Ce sont deux formes magnifiques d’auto-organisation et d’autogestion d’en bas. Nous avons appelé à coordonner et à mixer toutes les formes ensemble : les coordinations de terrain, les conseils locaux et la résistance populaire afin de former des structures de pouvoir alternatives sur le terrain. Si cette tâche se concrétise à l’échelle nationale, la réalisation des tâches combinées — politiques et sociales — de la révolution en Syrie sera plus aisée et ouvrira la porte toute grande, dans le processus révolutionnaire, à la possibilité d’une mise en place d’un pouvoir des travailleurs, des travailleuses et des opprimés. A noter enfin que la latence observée dans la révolution syrienne s’explique par les tentatives de la contre-révolution de la contenir ou l’étouffer, non seulement par des alliés du régime, mais aussi par les puissances régionales et internationales hostiles.

Dina Omar : Nombreux sont ceux qui comparent l’exemple libyen en ce qui concerne la formation du Conseil national à Benghazi, qui a pris le contrôle économique des ports pétroliers pour acheter des armes et les distribuer aux insurgés, et le Conseil national syrien, qui a formé un bureau militaire séparé des commandements sur le terrain et enregistré plusieurs désaccords qui provoquèrent de nombreuses défections, ce que certains n’ont pas manqué de considérer comme une opportunité offerte au régime pour écraser la révolution. Comment évaluez-vous les capacités de l’Armée syrienne libre, qui s’est imposée récemment, de poursuivre son combat et faire sentir son influence ?

Ghayath Naisse : Le contexte particulier dans lequel a été annoncée la formation du Conseil national syrien le 2 octobre 2011 à Istanbul — avec les encouragements de puissances régionales et internationales, dont notamment le Qatar, la Turquie et la France — n’était pas sans rappeler le scénario libyen. Le Conseil national a d’emblée parié sur une intervention militaire étrangère imminente, qu’elle soit faite sous la couverture d’assurer des zones tampons et des corridors humanitaires ou comme intervention directe. Mais l’échec de son pari, ajouté à l’absence criante de démocratie dans sa formation, en plus de l’absence d’une stratégie claire pour le changement en Syrie basée d’abord sur les capacités des populations révoltées, les conflits internes liés à l’attribution des postes d’influence, et la crainte grandissante de la domination des Frères musulmans, ont conduit à la multiplication des défections et des démissions. Et s’il continue aujourd’hui à se maintenir, c’est grâce à la volonté des puissances qui le sponsorisent — le Qatar et la Turquie — qui veulent le conserver encore. Le Conseil national a, dans une large mesure, perdu sa crédibilité et son influence dans les luttes à l’intérieur de la Syrie.

Quant à l’Armée syrienne libre, c’est un nom générique donné à plusieurs groupes, qui comptent dans la plupart des cas, des soldats dissidents et des insurgés armés en réaction aux crimes du régime. En dépit de tout ce qui a été annoncé dans les médias de la formation de bureaux militaires conjoints, on est encore en présence de groupes éparpillés et sans coordination entre eux. Nous avons appelé précédemment à réunir ces groupes sous une direction militaire unifiée et claire qui déterminera les tâches de l’Armée libre dans la protection des civils et des manifestations, et que cette direction unifiée soit engagée sous la bannière de la direction politique de la révolution et des objectifs de la révolution syrienne. Nous appelons aussi à leur incorporation dans des structures combatives, à la base d’un pouvoir populaire alternatif qui les intégrera comme instruments de résistance populaire à côté des coordinations de terrain et des conseils locaux, et ce, jusqu’à la construction d’une structure au niveau national.

Dina Omar : Qu’en est-il du mouvement de masse ? Les révoltés ont pu organiser une grève en six étapes début octobre 2011, en plus d’une multitude de grèves au cours des derniers mois, mais elles paraissent comme des actes de solidarité avec les quartiers sinistrés, plutôt que des tactiques révolutionnaires organisées, surtout que les syndicats ont brandi des revendications insignifiantes ne demandant pas plus que des réformes. Quelles sont les possibilités d’organiser le mouvement de masse pour ensuite le développer ?

Ghayath Naisse : Les forces sociales motrices de la révolution syriens sont les travailleuses et travailleurs, les opprimés appauvris et marginalisés. Comme chacun sait, c’est dans les quartiers populaires et les villes où vivent des gens modestes que s’est déclenchée la révolution et elle est toujours en marche malgré la répression sauvage du régime. Ces couches sociales appauvries sont la flamme de la révolution et elles n’ont rien à perdre face au système d’exploitation et de pillage, sauf leurs chaînes.

Il n’est pas étonnant que la position des directions syndicales soit molle et pitoyable parce qu’elles sont affiliées au pouvoir qui, depuis plus de quarante ans, monopolise l’activité politique et syndicale, interdit et réprime toute activité indépendante, en particulier celle de la gauche, dont les militants ont subi les arrestations et ont été contraints à l’exil par milliers. Toutefois la Syrie a connu depuis 2006 un accroissement considérable des luttes des travailleurs et la révolution à énormément contribué à la formation d’une conscience politique avancée. Depuis un an, nous assistons à une floraison de syndicats ouvriers et professionnels indépendants et combatifs.

L’absence d’activité politique et syndicale indépendante d’opposition pendant une longue période a handicapé, durant les premiers mois de la révolution, la transmission des expériences et des leçons de lutte entre les générations. Mais les masses révolutionnaires ont appris en quelques mois ce qui aurait nécessité plusieurs années, voire des décennies.

C’est exact que l’option de la grève générale s’est posée pour la première fois dans le contexte de la révolution, en octobre de l’année dernière mais, en raison de l’absence d’une bonne préparation, son influence a été limitée et, lorsqu’on l’a engagée pour la deuxième fois en décembre de l’année dernière, son impact a été plus grand et plus large, mais elle ne pouvait pas toucher tout le pays. La raison principale de ces limites est la répression sécuritaire et sanguinaire du pouvoir qui a divisé les villes et les quartiers en petites zones encerclées et isolées, sous le feu des bombardements, des tirs de snipers et, pour choquer les esprits, d'une série d’arrestations et de meurtres. Mais l’accumulation des expériences populaires avec les tactiques de lutte, en particulier la grève générale, conduira certainement à la possibilité de poser de nouveau la question de la grève générale comme forme de lutte efficace, avec une préparation et une organisation adéquates, pour la transformer en une grève générale populaire, en parallèle avec un mouvement de désobéissance généralisée, afin de paralyser les dispositifs de répression du pouvoir avant de les balayer. Comme je l’ai déjà dit, il faut incorporer la résistance populaire dans un contexte de grève générale révolutionnaire.

Dina Omar : Quel avenir pour la révolution syrienne ?

Ghayath Naisse : La révolution populaire syrienne a surpris à la fois le régime et les forces politiques d’opposition. Le Président syrien a déclaré, à Wall Street Journal, moins d’un mois avant le déclenchement de la révolution, qu’il était à l’abri des révolutions en cours en Égypte et en Tunisie, parce qu’il était « proche de son peuple », déclarant en passant qu’il lui faudra des « générations » avant qu’il ne réalise ses réformes promises. Mais la sortie de quelques dizaines de ces braves jeunes dans le centre de Damas, manifestant pour exiger la liberté le 15 mars 2011 et les manifestations massives qui s’en sont suivies trois jours plus tard dans la ville de Deraa ont stupéfié tout le monde et ont marqué le début d’une révolution, la plus longue et la plus coûteuse en termes de vies humaines... Les masses populaires sont entrées dans l’arène pour prendre en main leur destin... C’est la révolution.

Depuis le 18 mars 2011, le régime dictatorial mène une guerre brutale contre un peuple insurgé pour revendiquer la liberté, la dignité, l’égalité et la justice sociale, et pousse vers la guerre civile et confessionnelle. Mais les forces de la révolution ont, avec une l’habileté inégalée, mis en échec toutes ses manœuvres .

Après plus d’un an de révolution continue, le régime n’est pas encore tombé, mais il n’a pas réussi et ne parviendra pas à l’étouffer. Comme je l’ai déjà dit, il y a aussi les forces de la contre-révolution, en plus des forces alliées au régime, des forces qui se déclarent en faveur du peuple syrien, mais qui travaillent à contenir la révolution ou la dévier de son cours. Donc on peut dire, avec abstraction, que toutes les éventualités, meilleures et pires, sont équiprobables.

Néanmoins la résistance des masses populaires, leur engagement continuel dans la révolution et leur capacité de déjouer toutes les manœuvres du régime et d’autres, qui visent à la sortir de son contexte politique et social authentique, leur créativité en ce qui concerne les structures d’auto-organisation, l’émergence à la mi-février 2012 d’un noyau de direction révolutionnaire de masse alternative — la coalition « Patrie » (Watan), le fait que les forces motrices de la révolution soient les travailleurs, les laissés-pour-compte et les marginalisés qui poussent le processus révolutionnaire à faire tomber le régime, à arracher les libertés démocratiques et réaliser des changements politiques et sociaux profonds... — toutes ces considérations nous conduisent à être confiants dans la victoire de la révolution populaire.

Le processus révolutionnaire en Syrie et dans d’autres pays arabes ne va pas s’arrêter, c’est un processus continu. Il pourra prendre des années. En tant que gauche révolutionnaire nous nous positionnons dans le camp des travailleurs et des opprimés, celui de la défense de leurs intérêts généraux et historiques. Nous croyons qu’il n’y a pas un autre moyen de renforcer la gauche révolutionnaire que son implication sérieuse dans les luttes révolutionnaires. En même temps nous devons déployer les efforts pour construire un parti ouvrier de masse dans la révolution et pour sa victoire.

Dina Omar : Certains rapports considèrent le printemps arabe comme synonyme de répression sanglante dans certains pays. On a enregistré aussi une variation dans les formes de contestation, de pacifiques en Tunisie et en Égypte, à armées, comme en Libye et en Syrie… comment voyez-vous les perspectives de la révolution dans la région et ailleurs ?

Ghayath Naisse : L’étincelle de révolution dans notre région, qui a éclaté en Tunisie, a mis le feu aux poudres en Égypte, au Yémen, en Libye, en Syrie, au Bahreïn, a touché le Maroc, la Jordanie et l’Arabie saoudite, a fait trembler tous les régimes corrompus, basés sur la tyrannie et l’exploitation. C’est pourquoi ces derniers tentent de contourner et d’étouffer ces révolutions par tous les moyens.

La façon dont certains de ces régimes ont été renversés varient entre des formes de lutte populaires pacifiques et armées, ou aussi des formes qui combinent les deux, parce que la façon de renverser un régime donné dépend de la nature et la composition de celui-ci.

Nous sommes entrés dans une nouvelle phase historique révolutionnaire et ce que nous constatons aujourd’hui n’est que la première vague des révolutions du XXIe siècle. C’est une réfutation catégorique des arguments de tous ceux qui considèrent depuis quelques années que l’ère des révolutions est révolue. C’est en même temps une réponse à ceux qui s’interrogent sur la forme que prendra la révolution dans notre siècle.

Les révolutions « arabes » s’inscrivent dans un contexte mondial caractérisé par une aggravation de la crise du système capitaliste mondial, dans son ensemble, et des spécifications de cette crise dans notre région. Rappelons très rapidement que nos sociétés sont en majorité composées de jeunes et que le taux de chômage de ces jeunes est horrible, dans un climat de corruption et de tyrannie stupéfiantes. En ce qui concerne la Syrie, il faut ajouter en plus l’application de politiques néolibérales qui ont été dans la dernière décennie parmi les plus agressives dans la région.

Cette phase révolutionnaire va s’étendre sur de longues années. Elle connaîtra de nombreuses étapes mais elle ne s’arrêtera pas aux frontières. Elle parcourra la plupart sinon tous les pays de la région et son impact ne se limitera pas à nos pays. N’a-t-elle pas atteint l’Europe, et tout particulièrement la Grèce, l’Espagne et d’autres pays.

Nous ne sommes qu’au début d’un processus révolutionnaire continu dans le temps et dans l’espace qui véhicule des tâches combinées à réaliser afin de se débarrasser de la dictature du capital après avoir balayé la dictature politique... C’est la révolution permanente, camarades ! ■

* Ghayath Naisse, médecin, exilé, est un militant socialiste syrien. Il est un des fondateurs, en décembre 1989, du Comité de défense des libertés démocratiques en Syrie (CDF), dont la plupart des membres ont été emprisonnés ou forcés à l’exil. Nous reproduisons ici un entretien, réalisé par Dina Omar, qui a été d’abord publié sur le blog de la gauche révolutionnaire en Syrie.  (Traduit de l’arabe par RK).

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