Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 581-582 mars 2012

SYRIE

« Les pays occidentaux craignent la chute d’Assad… »

Cf. aussi : [Syrie]

Interview de Gilbert Achcar par Aykut Kılıç *

Aykut Kılıç : Permets-moi de commencer par les controverses en ce qui concerne le caractère politique du Conseil national syrien (CNS). Quelle est ton opinion sur la composition du CNS ?

Gilbert Achcar : Le Conseil national syrien (CNS) est un regroupement hétérogène, allant des Frères musulmans jusqu’à des gens de gauche, en particulier le Parti démocratique du peuple, avec quelques personnes liées aux gouvernements occidentaux, en particulier aux États-Unis et à la France. Le fait que, par exemple, le CNS n’ait pu se mettre d’accord sur le remplacement de Burhan Ghalioun, ou encore la façon dont Burhan Ghalioun lui-même a été désavoué après avoir signé l’accord du Caire avec une autre fraction de l’opposition, témoignent de cette hétérogénéité fondamentale. Si le CNS n’a pas encore éclaté, c’est le produit de la pression qu’exercent sur lui les différents États qui interviennent dans la situation syrienne. Ces États exercent actuellement des pressions en faveur d’une coalition plus large, incluant d’autres groupes en plus de ceux qui sont déjà au sein du CNS. Ils visent une certaine forme d’unification de l’opposition, qui rendrait le CNS encore plus hétérogène qu’il ne l’est déjà. Cela dit, il est important de garder à l’esprit que le CNS n’est pas une force de droite homogène, contrairement à ce qui est dit dans certains cercles. Plusieurs de ses membres ne peuvent être classés à droite, mais sont plutôt des progressistes.

Aykut Kılıç : Récemment même, les journaux turcs de droite, qui soutiennent le gouvernement de l’AKP, ont mentionné une aggravation des divisions au sein du CNS et une possible escalade de l’opposition aux Frères musulmans, à l’occasion de la prochaine rencontre des « Amis de la Syrie », prévue début avril à Istanbul.

Gilbert Achcar : Pour les puissances étrangères, dont le gouvernement turc, cette réunion a pour but d’exercer une pression pour l’unification de l’opposition syrienne. Je n’ai vu aucun signe d’ostracisme envers les Frères musulmans. Je ne crois pas qu’il y ait quoi que ce soit de tel. Pourquoi le gouvernement turc serait-il hostile aux Frères musulmans ? Ils ont collaboré pendant une longue période. Fondamentalement, les soi-disant Amis de la Syrie sont gênés par l’image de la division dans les rangs de l’opposition syrienne, qui contraste avec ce qu’il y avait en Libye. Là-bas se trouvait le Conseil national transitoire, sans autre groupe le contestant en tant que représentant de l’opposition libyenne, tandis que l’opposition syrienne a été cacophonique avec des scissions continuelles au sein des divers groupes. Cette situation profite au régime syrien, bien sûr, et affaiblit l’opposition. C’est ce à quoi la Turquie, les puissances occidentales et les régimes du Golfe cherchent à remédier, en essayant d’unifier l’opposition et d’en présenter aux pays occidentaux une image plus rassurante. En réalité, l’une des raisons majeures du scepticisme et de la réticence manifestée dans la pratique par les pays occidentaux en ce qui concerne la situation syrienne, c’est la crainte que la chute d’Assad ne conduise à un résultat qui soit pire pour les intérêts occidentaux et pour Israël.

Aykut Kılıç : Quelle possibilité y a-t-il d’une intervention étrangère ? Comment évalues-tu l’attitude du gouvernement turc dans la situation syrienne ?

Gilbert Achcar : « Intervention » est un terme très général. Il y a déjà beaucoup d’interventions en cours sous des formes diverses. Si tu veux parler d’intervention militaire directe, je pense que c’est une possibilité très éloignée, pour le moment. Il est évident que personne ne songe à envoyer des troupes sur le terrain en Syrie, et il n’y a pas une telle demande de la part de l’opposition syrienne, comme ce fut le cas en Libye. En outre, les puissances occidentales sont conscientes du fait qu’une campagne aérienne comme en Libye serait très coûteuse, non seulement en coût matériel, mais aussi en vies humaines. Elle conduirait à une situation très dangereuse sur le plan régional parce que la Syrie est étroitement liée à l’Iran et au Hezbollah au Liban, et qu’elle est soutenue par la Russie. En outre, elle a une défense aérienne et une force militaire beaucoup plus importante que celles qu’avait la Libye, et la densité de population y est beaucoup plus élevée. Considérant tout cela, je ne pense pas qu’il y ait une réelle possibilité d’intervention occidentale. Le type d’ingérence militaire en soutien à l’opposition syrienne le plus plausible pourrait prendre la forme de la livraison d’armes, d’autant plus qu’il existe déjà une importante intervention militaire de la Russie et de l’Iran qui envoient des armes au régime syrien. Cependant, l’envoi d’armes à l’opposition syrienne ne peut se faire qu’à travers la Turquie : la Jordanie ne veut pas prendre le risque d’une telle action car la monarchie jordanienne est trop fragile ; l’Irak n’est pas une option, car le gouvernement irakien est plus proche du régime syrien et de l’Iran ; et le Liban ne peut être un canal pour la livraison officielle des armes à l’opposition syrienne en raison du Hezbollah. Par conséquent, le seul pays qui soit assez fort pour se permettre d’acheminer des armes en Syrie est la Turquie. Mais le gouvernement turc le refuse pour le moment. Et c’est pourquoi l’opposition syrienne, en particulier l’Armée libre syrienne (ALS), rencontre une grande difficulté à contrer l’offensive militaire déclenchée par le régime. Ils n’ont pas les armes qu’il faut en quantité et qualité pour résister efficacement. La Turquie est confrontée à un dilemme dans la situation syrienne. Au début, le gouvernement turc a essayé de jouer un rôle de médiateur et de parrainer une solution négociée, mais le régime syrien n’a pas voulu l’écouter. Frustré, Erdoğan a changé son attitude, entrant en opposition ouverte au régime syrien. Le gouvernement turc ne ferait rien sans un soutien clair des États-Unis et des autres pays occidentaux. C’est une raison de plus pour laquelle ils ne veulent pas ouvrir la voie à la livraison d’armes car l’administration Obama y est ouvertement opposée. Dans le fond, Washington a peur d’un effondrement du régime à la libyenne qui pourrait transformer la Syrie en un pays chaotique — comme l’est aujourd’hui la Libye où l’État a été remplacé par des groupes armés indépendants. Ils ont aussi peur d’une « irakisation » de la Syrie, peur qu’elle ne ressemble à ce qu’est devenu l’Irak après l’invasion états-unienne, en particulier parce qu’Al-Qaïda est présente et très active dans la région. Israël est également très inquiet, et c’est la principale raison de son manque d’enthousiasme pour ce qui se passe en Syrie et son manque de sympathie pour l’opposition syrienne.

Aykut Kılıç : Après la visite de Kofi Annan à Damas, comment vois-tu la situation en Syrie ? Penses-tu que le régime d’Assad peut encore rester au pouvoir ?

Gilbert Achcar : A long terme, je ne pense pas qu’il soit possible pour ce régime de survivre, mais personne ne peut dire combien de temps il tiendra. Assad pense qu’il peut poursuivre cette violente campagne avec les soutiens russe et iranien, tout en dissuadant d’une intervention militaire en soutien de l’opposition. Il prévoit probablement un geste théâtral — comme la cooptation d’opposants choisis par lui — pour conclure l’écrasement du soulèvement. Mais il lui faudrait le faire à partir d’une position de force pour que cela n’apparaisse pas comme une concession qui lui est imposée. C’est pourquoi le régime lance maintenant cette offensive. Jusqu’à présent elle a plutôt réussi, puisque l’autre côté n’a pas les moyens de la contrer. D’autre part, il est très difficile d’imaginer que le peuple syrien, l’opposition populaire, accepterait une solution qui ne les débarrasserait pas du régime après le prix très lourd qu’ils ont payé jusqu’à maintenant. Donc ce qui se passe, c’est que les forces du régime envahissent telle ou telle ville, mais doivent ensuite passer à d’autres et, dès qu’elles se retirent, le mouvement reprend dans la ville qu’ils viennent de quitter. À moins qu’ils ne commettent trois ou quatre fois plus de tueries que ce qu’ils ont fait jusqu’à présent, à moins qu’ils ne commettent un massacre de très grande ampleur, je ne vois pas comment ce mouvement de masse pourrait être arrêté.

Aykut Kılıç : En Turquie — y compris parmi des secteurs importants de la gauche socialiste — il y a une grande confusion au sujet de la composition politique de l’opposition au sein de la Syrie. Comment décrirais-tu l’opposition syrienne à l’intérieur du pays ?

Gilbert Achcar : L’opposition syrienne à l’intérieur du pays commence, bien entendu, avec les comités locaux de coordination (CLC). Ils sont la représentation la plus authentique de l’insurrection, dans le sens où ils en sont les principaux organisateurs. Des réseaux similaires organisent le bouleversement dans toute la région. Ce sont des réseaux qui regroupent surtout des jeunes et coordonnent la mobilisation, surtout en utilisant l’Internet. C’est seulement à un stade ultérieur que les coalitions politiques de l’opposition, comme le Conseil national syrien, ont été formées — en exil ou dans le pays. La majorité du mouvement à l’intérieur du pays a accepté le CNS comme son représentant, parce qu’ils étaient à la recherche de quelqu’un pour parler en leur nom à l’extérieur. Les CLC ne sont pas une direction politique. Personne ne peut dire quelles forces seraient politiquement dominantes en Syrie en cas d’effondrement du régime à court ou moyen terme. Il est très difficile d’évaluer cela aujourd’hui, précisément parce que ce pays n’a pas connu d’élections libres depuis plusieurs décennies. Il est très difficile, par conséquent, de savoir qui représente quoi sur le terrain. Mais il est plutôt évident que les forces politiques organisées sont une infime minorité des masses ayant rejoint l’insurrection syrienne.

Aykut Kılıç : Nous savons qu’en Syrie il y a une longue tradition politique de gauche. Quelle est l’influence des groupes et des personnalités de gauche au sein du mouvement ?

Gilbert Achcar : Contrairement à la Libye, il y a en effet un important courant d’opinion et une intelligentsia de gauche en Syrie. Il n’y avait pas de tradition de gauche notoire avant Kadhafi en Libye et il a régné pendant plus de 40 ans en supprimant toute forme de vie politique, sauf celle qu’il orchestrait lui-même. Par conséquent, il est plutôt difficile de trouver aujourd’hui quelque chose qui puisse être classé « à gauche » en Libye, excepté un très petit nombre de personnes. En revanche, en Syrie il y a une longue tradition de la gauche politique : communistes, marxistes de diverses nuances, nationalistes, etc. Il s’agit d’un pays où se trouve une importante population palestinienne, au sein de laquelle la gauche palestinienne est bien représentée. Ceux qui adhèrent à des idées de gauche — y compris des idées marxistes — représentent un nombre beaucoup plus important en Syrie que dans la plupart des pays arabes environnants. C’est donc un motif d’optimisme. Mais plus le régime syrien met du temps à s’effondrer, plus il crée les conditions pour une tournure confessionnelle des événements, et plus il devient possible que l’insurrection dégénère en opposition confessionnelle. C’est un grand motif d’inquiétude pour l’avenir de la révolte syrienne.

Aykut Kılıç : La question kurde constitue, bien sûr, la plus grande crainte de l’État turc. Quelle est ton opinion sur les développements potentiels concernant la question kurde dans le contexte de la révolte syrienne ? Deuxièmement, il y a des signes très forts d’unification nationale parmi les différentes populations kurdes. Malgré une répression étatique énorme, la confiance politique du mouvement kurde en Turquie le montre bien.

Gilbert Achcar : Nous assistons à l’effondrement et à l’affaiblissement des deux régimes arabes qui oppriment une fraction importante du peuple kurde : l’Irak et la Syrie. Naturellement donc, la population kurde dans les deux pays a bénéficié de ces développements. L’affaiblissement puis la chute de Saddam Hussein ont permis au Kurdistan irakien de devenir pratiquement indépendant. Il fait partie pour l’heure de l’État irakien, mais tout le monde sait très bien que le Kurdistan irakien est de facto indépendant et qu’il n’est lié au reste de l’Irak que par une fédération très lâche. Le Kurdistan syrien a également bénéficié des développements récents dans le pays. Un des premiers gestes que Bachar al-Assad a fait lorsque le soulèvement a commencé a été d’accorder la citoyenneté à certains Kurdes syriens, privés jusque-là de droits civiques. Le Kurdistan syrien a été courtisé à la fois par le régime et par l’opposition. Plusieurs forces kurdes ont soutenu l’opposition en insistant sur leurs propres revendications. Ils exigent une affirmation très claire de soutien aux droits nationaux des Kurdes. Le Kurdistan syrien n’a pas encore véritablement rejoint le soulèvement. Il y a eu quelques manifestations au début, mais jusqu’à présent, il n’a pas vraiment pris part à l’insurrection. Fondamentalement, ils attendent pour voir dans quelle direction va s’orienter le soulèvement. D’autre part, bien sûr, le soutien du gouvernement turc à l’opposition n’est pas perçu par les Kurdes syriens avec beaucoup d’enthousiasme. Cela peut être une raison majeure de leur attentisme.

En effet, une raison très importante de l’attitude relativement prudente du gouvernement turc vis-à-vis de la révolte syrienne, c’est que le Kurdistan irakien est pratiquement indépendant. Le gouvernement turc a peur d’une situation chaotique en Syrie qui conduirait à un résultat similaire au Kurdistan syrien. Ils peuvent même imaginer une connexion établie entre ces deux parties du Kurdistan, d’Irak et de Syrie. Cela aurait des conséquences très inquiétantes pour l’État turc nationaliste et ses militaires.

Aykut Kılıç : Quel est l’impact de la révolte syrienne sur l’atmosphère politique confessionnelle au Liban ? Deuxièmement, comment ces évolutions affectent-elles la lutte palestinienne après le départ récent du Hamas de Damas ?

Gilbert Achcar : Ce qui se passe en Syrie a considérablement aiguisé les tensions entre les deux fractions principales au Liban. L’animosité confessionnelle entre chiites et sunnites a beaucoup augmenté depuis que l’affrontement syrien est vu dans la région comme opposant sunnites et chiites — bien que les Alaouites ne soient pas à proprement parler des chiites, ils sont plus ou moins perçus comme tels, d’autant plus que l’Iran soutient le régime syrien. L’axe Iran-Hezbollah passe par l’Irak et la Syrie. Par conséquent, si jamais il y a une dégénérescence confessionnelle de la guerre en Syrie, elle pourrait très bien affecter le Liban et s’y étendre. Pour le moment, les deux camps au Liban se retiennent et observent ce qui se passe en Syrie.

En ce qui concerne les Palestiniens, ils n’ont pas beaucoup à perdre en Syrie dans les deux cas. Le Hamas n’a pas complètement rompu avec le régime syrien. Ils sait que si le régime syrien devait survivre, il aurait besoin de toute façon de continuer à utiliser la carte palestinienne. C’est pourquoi le régime lui-même n’a pas rompu avec le Hamas. Maintenant, si le régime tombe et est remplacé par un gouvernement dans lequel les Frères musulmans syriens détiennent une influence importante, le Hamas serait très heureux, car ils appartiennent à la même famille idéologique et politique, comme tu sais. Ils en escompteraient une amélioration des conditions pour eux-mêmes. La vérité est que le régime syrien a soutenu le Hamas et certaines fractions oppositionnelles de l’OLP à la manière typique d’un régime de mukhabarat, c’est-à-dire sous le contrôle très étroit des services de sécurité du régime. La perspective de pouvoir agir en Syrie sans ce genre de contrôle serait très appréciable pour le Hamas. ■

* Propos recueillis le 25 mars 2012 pour le numéro de mai 2012 de Yeni Yol, revue de la section turque de la IVe Internationale. Gilbert Achcar, originaire du Liban, est actuellement professeur à l’École des études orientales et africaines (SOAS) de l’Université de Londres. Parmi ses ouvrages : Le Choc des barbaries, traduit en 13 langues ; la Poudrière du Moyen-Orient, écrit en collaboration avec Noam Chomsky ; et plus récemment, les Arabes et la Shoah : la guerre israélo-arabe des récits. Son prochain livre analysant le bouleversement arabe paraîtra en janvier 2013. (Traduit de l’anglais par JM)

Vous appréciez ce site ?
Aidez-nous à en maintenir sa gratuité
Abonnez-vous ou faites un don
Qui sommes-nous ? |  Contact | Abonnement | Design et codage © Orta