Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 609-610 octobre-décembre 2014 *

SYRIE

« Notre carence en armement nous met en position de faiblesse »

Cf. aussi : [Syrie]

Questions à Lorca, Midou et Abou Laïla (FLP)*

Les FLP sont nées officiellement il y a quelques mois. S’agit-il de l’aboutissement logique de la démarche de militants participant depuis longtemps à des actions armées au sein de l’Armée libre (AL) ou d’autres groupes ou d’un « tournant armé » de militants du Courant de la gauche révolutionnaire (CGR) ? S’agit-il d’une mesure de protection du CGR ou de la traduction de la conviction que ce régime ne sera défait que par les armes ?

Synthèse

La création des FLP résulte naturellement de la transformation de la lutte pacifique en combat armé et est une réaction à la brutalité de l’oligarchie dirigeante. Cela a poussé d’amples secteurs de la population à prendre les armes pour se défendre et défendre leurs localités. Des zones importantes du pays s’étant débarrassées de la présence de l’oligarchie sont devenues « libérées », mais les attaques des forces armées du pouvoir ont fait de la lutte armée l’aspect dominant du combat dans ces zones. Il y est difficile d’y agir et d’y être présent sans s’enrôler. En réalité, si l’annonce de la constitution des FLP a été tardive – au regard de la constitution de brigades armées populaires et démocratiques d’abord, puis de celle d’autres, « tekfiries » réactionnaires et extrémistes, qui n’ont aucun lien avec la révolution et ses objectifs – elle a répondu aux développements objectifs imposés par le processus révolutionnaire : la violence sauvage de l’oligarchie envers les masses, l’armement de fait de larges secteurs de ces dernières, la montée en puissance menaçante de forces réactionnaires armées et contre-révolutionnaires. Les premiers noyaux des FLP ont été le fait de camarades déjà bien engagés dans la lutte armée, au sein de factions démocratiques. De par leur expérience et leur enracinement, ils ont partagé le besoin des masses de faire évoluer l’action révolutionnaire vers la constitution d’un authentique groupe révolutionnaire, porteur des objectifs révolutionnaires de liberté, d’égalité et de justice sociale et qui se bat pour leur réalisation au sein du combat de masse et pas de l’extérieur. Les FLP sont plus proches du concept de « Front uni ». Cela a amené une transformation qualitative de l’activité d’un nombre restreint de camarades dont l’action se bornait auparavant à une activité civile. Mais cette forme de lutte de masse ne constitue pas pour autant un virage global de la politique de notre organisation, le CGR, vers la lutte armée. Cela signifie simplement que nous ne refusons aucune forme de lutte de masse si elle sert les buts précités de la révolution populaire et constitue un progrès vers son triomphe. Cela nous permet d’élargir notre influence par une analyse concrète et réaliste des conditions objectives et subjectives.

Quel est votre degré de collaboration avec l’AL et d’autres bataillons locaux ?

Il y a coopération et coordination, mais de façon limitée, d’une part à cause des divergences de vue et d’objectifs, ou des disparités entre situations en fonction de l’emplacement géographique où se trouvent les camarades combattants et la nature des autres organisations. D’autre part, ces dernières n’acceptent généralement pas l’autre. Pourtant il y a aussi des liens et une bonne coordination avec plusieurs groupes « démocratiques » de l’AL et des brigades locales chez qui nous trouvons soutien et accueil. Mais nous n’avons pu jusqu’à présent réaliser un saut qualitatif dans cette coopération, en raison de la faiblesse de nos moyens et du soutien. L’absence du soutien à même de nous permettre de nous déployer et d’affronter comme il faudrait les forces du régime et les groupes réactionnaires extrémistes, entrave largement notre activité et limite notre coopération avec ces groupes « démocratiques » de l’AL ou les brigades locales.

N’oublions pas que notre activité n’a pas rencontré d’écho médiatique, mais l’omerta, et que les grands médias internationaux ne s’intéressent qu’à « l’État Islamique » (EI) et ses pairs, et – par un raccourci calomnieux – à la mutation de notre révolution populaire originelle en simple « guerre confessionnelle » ou « guerre contre l’EI ». N’oublions pas non plus que nous travaillons dans la clandestinité, ce qui ne nous autorise guère à faire état de nos actions.

Les FLP ont affronté la répression et aussi la mort…

Les camarades combattants des FLP affrontent le danger quotidiennement. Il y a quelques mois, alors que les camarades allaient prêter main-forte à un groupe de l’AL, il y a eu un affrontement avec des éléments du Front Al Nosra, réactionnaire et extrémiste. Deux camarades sont morts pour la cause et un troisième a été blessé. En face, des membres du Front Al Nosra ont été tués et d’autres blessés. Le renforcement de la résistance populaire et l’unité de la lutte armée, sans considération de confession, race ou religion, est au cœur de nos priorités et la raison principale de la constitution des FLP. Le départ de camarades pour Kobané entre dans ce cadre. La confrontation menée à la fois contre les organisations extrémistes et le régime est la condition du triomphe de la révolution populaire et la seule voie vers l’édification d’une Syrie libre et démocratique. Nous affrontons en même temps ces deux forces, ennemies de la révolution populaire et des intérêts des masses populaires.

Avant de prendre la décision d’aller renforcer la résistance à Kobané, les FLP avaient-elles déjà affronté les groupes contre-révolutionnaires ou ont-elles concentré tous leurs efforts contre le régime ?

Le départ de camarades à Kobané pour y contribuer à l’affrontement avec l’EI fasciste fait suite à une décision indépendante des FLP. Elle participe de notre conviction que la libération des masses, indépendamment de leur appartenance nationale, requiert l’unité de leur combat commun contre leurs ennemis communs. En tant que CGR, nous avons des liens avec des partis kurdes et courants populaires présents là-bas.

Vous avez tenté de rejoindre de Kobané, à l’appel d’autres forces ou en coordination avec elles, ou de façon indépendante ? Quel a été l’obstacle à cette participation ?

L’action des camarades combattants partis à Kobané se mène en coordination avec des forces et la direction populaire présentes à Kobané. Bien sûr, nous rencontrons beaucoup d’obstacles pour nous déplacer et nous déployer. Se rendre dans les zones « libérées » est périlleux car ces zones changent de domination, passant de l’hégémonie de l’AL à celle des forces du régime ou celle des fascistes de l’EI, d’Al Nosra ou de leurs alliés. Toutefois l’obstacle principal reste celui de nos propres moyens. L’absence de soutien et de financement nous empêche de recruter de nouveaux combattants faute de pouvoir leur fournir des armes, alors que ceux qui souhaitent nous rejoindre sont très nombreux. Notre carence en armement nous met en position de faiblesse dans beaucoup de nos batailles. À titre d’exemple, les camarades qui se sont dirigés vers Kobané, parce qu’ils voulaient participer au combat contre le péril de l’EI, n’avaient que des armes individuelles légères.

Le CGR est un groupe jeune. Qu’en est-il des FLP, de leurs composantes sociales, féminine ?

Il est vrai que le CGR est une organisation jeune, qui a l’âge de la révolution. Pourtant, dans des conditions exceptionnelles de difficulté, de cruauté et en un laps de temps relativement court, nous avons pu transformer un petit groupe en véritable organisation révolutionnaire. Et nous sommes passés de quelques dizaines de militant.e.s dans les deux premières années de notre constitution à ce que nous sommes aujourd’hui, soit à plus du double alors que d’autres groupes de gauche ont éclaté ou disparu. Nous ne nous contentons pas de nous maintenir et de continuer, nous nous développons constamment et nous structurons notre activité dans tous les domaines de la lutte. Nous portons un grand intérêt aux coordinations de base et aux conseils locaux originels qui subsistent en dépit de la réduction de leur nombre, car ce sont les formes d’auto-organisation et d’autogestion créées par les masses dans leur révolution. Les FLP ont été créées par nos camarades et des combattants qui ont adopté le programme de la révolution populaire tout en étant dans le domaine de la lutte populaire armée. Ils sont issus de franges sociales diverses : travailleurs, paysans pauvres, étudiants, fonctionnaires et chômeurs… Les FLP sont essentiellement composées de jeunes hommes et femmes, à l’image de la société syrienne. Leur but est de poursuivre la lutte armée et son extension, et sont ouvertes à toute personne adoptant le programme de la révolution populaire : contre la tyrannie, l’exploitation et l’hégémonie impérialiste. Nous combattons dans des conditions dramatiques, malgré nos faibles moyens et l’absence de soutien car nous sommes d’authentiques révolutionnaires et nous voulons réaliser la liberté et la justice. Nous affrontons quotidiennement des difficultés et des périls. Nous peinons à assurer les besoins quotidiens des camarades combattants. En dépit de tout cela, ils restent déterminés, motivés par l’amour de la liberté, de l’humanité, de la justice et de l’égalité et par l’aspiration à une vie digne et juste. Les FLP se bornent actuellement, pour bien des raisons – dont l’absence d’une base sécurisée pour un certain temps – à des camarades jeunes et à la participation de camarades femmes en tant que responsables de l’information, alors que les femmes sont très représentées dans les rangs du CGR, notamment dans ses instances dirigeantes.

Quelle analyse faites-vous des rapports de forces actuels entre révolution et contre-révolution, sur les plans politique et militaire ?

Ces derniers temps, il y a eu un progrès net des forces contre-révolutionnaires aux dépens de la révolution populaire. Mais il ne s’agit que d’un temps du processus de la révolution qui n’est en rien figé. C’est susceptible de changer tous les jours et évolue en fonction de la zone, du soutien apporté à toutes les parties, du rapport de forces fluctuant sur le terrain. Les forces de la contre-révolution ont mis la main sur les puits de pétrole et de gaz pour s’assurer un financement et des liquidités, sans parler du soutien reçu de personnalités ou forces réactionnaires arabes aux fins d’en finir avec les forces révolutionnaires authentiques et de faire avorter la révolution pour la convertir en conflit confessionnel ou régional sur le long terme. Sur le plan politique et populaire, en dépit des tragédies vécues par le peuple syrien, ce dernier est toujours attaché aux objectifs de la révolution : en finir avec le régime et ses détachements que sont les organisations fascistes jihadistes extrémistes. Cela requiert une solidarité et un soutien véritables de toutes les forces révolutionnaires et démocratiques dans le monde.

Avez-vous besoin d’une traduction concrète de la solidarité internationale ? Sous quelle forme ?

Synthèse

La lutte des classes n’est pas locale, mais mondiale. La victoire des masses insurgées dans notre pays renversera le rapport de forces en faveur des forces d’émancipation au niveau mondial. La solidarité internationale n’est pas seulement un devoir pour tous les anticapitalistes, mais une nécessité comme l’a dit Che Guevara. Cela ne suffit pas d’observer avec sympathie notre combat féroce pour la victoire de la révolution populaire contre le régime criminel et les forces sauvages de la contre-révolution qui bénéficient d’un soutien au niveau régional. Afin que la gauche révolutionnaire ouvre la voie de façon plus efficace, nous avons un besoin criant de solidarité concrète et le soutien des forces démocratiques et de nos camarades révolutionnaires du monde entier. Voilà ce dont nous avons besoin pour voir grandir notre projet et redynamiser la résistance populaire et étendre nos activités à toute la Syrie. Cela suppose un programme clair, un soutien constant et une coordination avec tous nos camarades de par le monde pour réaliser nos objectifs. Or nous n’avons reçu pour le moment qu’un soutien moral à notre révolution, que nous apprécions à sa juste valeur, mais qui ne saurait suffire au regard du combat violent que nous menons contre plusieurs ennemis. Nous, les FLP, en tant que faction combattante du CGR, agissons dans des conditions difficiles. Chaque minute voit une menace sur la vie de nos camarades. Nous avons besoin indéniablement de l’aide et de la solidarité internationale effective politique, logistique et financière. Nous appelons les camarades et les amis à constituer des comités de solidarité avec notre lutte et celle des masses populaires de notre pays pour la liberté, l’égalité et la justice sociale, pour un monde meilleur. ■

* Lorca, Midou et Abou Laïla sont des pseudonymes des membres de la direction des Factions de libération du peuple (FLP), une structure militaire mise en place par le Courant de la gauche révolutionnaire (CGR), une organisation marxiste-révolutionnaire syrienne. (Traduit de l’arabe par Luiza Toscane).

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