Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 609-610 octobre-décembre 2014 *

SYRIE

Kobané : la question kurde et la révolution syrienne, un destin commun

Cf. aussi : [Syrie] [Kurdistan]

Joseph Dahe*

Bombardement aérien sur Kobané par la coalition le 22 octobre 2014. © VOA

Bombardement aérien sur Kobané par la coalition le 22 octobre 2014. © VOA

La ville à majorité kurde de Kobané, en Syrie, est toujours assiégée et occupée à moitié par « l’État islamique » (Daech), qui a pu s’emparer du Centre culturel de Kobané et s’installer pour la première fois dans cette localité, qu’ils convoitent depuis le lancement le 16 septembre de leur grande offensive sur cette région à majorité kurde de la Syrie. À la fin du mois d’octobre, Daech se focalisait sur un quartier du nord proche de la frontière avec la Turquie pour couper les voies d’approvisionnement et empêcher l’évacuation des blessés vers la Turquie.

En 40 jours depuis le début de l’offensive, la « bataille de Kobané » a fait plus de 800 morts, dont 481 jihadistes, 302 combattants kurdes et 21 civils, selon un décompte de l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH) qui ne prend pas en compte les victimes des frappes de la coalition.

Synthèse

Plusieurs milliers de civils sont encore dans certaines parties de la ville de Kobané, tandis que l’offensive de Daech sur la ville de Kobané et les villages avoisinants a provoqué le départ forcé d’environ 200 000 personnes.

La ville de Kobané a un aspect stratégique pour « l’État Islamique ». La ville se trouve entre les villes de Cerablus et Tell Abyad occupées par Daech et sa capture permettrait de relier cette zone et de couper un point de passage vers la Turquie.

La ville serait d’ailleurs tombée depuis longtemps sans la résistance organisée par le parti Union démocratique kurde (PYD), qui est lié au PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), et ses forces militaires, les Unités de protection du peuple (YPG), et également la participation active d’au moins trois bataillons de combattants arabes présents dans la ville : bataillon « révolutionnaire de Al Raqqa », bataillon « Soleil du nord » et bataillon de « Jirablis ». Le 4 octobre, l’Armée syrienne libre a aussi décidé l’envoi de mille combattants pour défendre Kobané.

Le commandement général de l’YPG a d’ailleurs reconnu la participation des forces de l’ASL dans les combats le dimanche 19 octobre dans une déclaration d’une très grande d’importance : « Kobané constitue un tournant historique, son issue va dessiner l’avenir de la Syrie et la lutte démocratique pour la liberté et la paix. (…) Cette résistance des YPG et des bataillons de l’ASL est suffisante pour vaincre “l’État islamique” (Daech) (…) et la construction d’une Syrie démocratique et libre était la base de nos accords avec l’ASL. Nous croyons que la victoire de la révolution est liée au développement de ces relations entre les factions et les forces vives dans la patrie ».

Kobané et Rojava

La ville de Kobané, qui est la troisième ville kurde de Syrie, fut la première ville à majorité kurde à être libérée du régime Assad le 19 juillet 2012. Les forces d’Assad s’étaient en effet retirées en juillet 2012 de neuf villes à majorité kurde.

En novembre 2013, il y a eu la mise en place dans plusieurs régions à majorité kurde au nord-est de la Syrie d’un gouvernement autonome dominé par le PYD. Le PYD contrôle la plupart des régions kurdes en dehors la ville de Qamishli (contrôlée par le régime) et quelques villes mixtes dans les provinces de Hasaka et à Alep.

Kobané est le centre d’un des trois cantons, avec Afrin et Cizre, de ce gouvernement autonome dominé par le PYD qui se nomme officiellement « régions autonomes démocratiques » et qui s’est constitué à partir d’une confédération de « kurdes, arabes, assyriens, chaldéens, turkmènes, arméniens et tchétchènes », comme le dit le préambule de la Charte de Rojava (nom du Kurdistan occidental ou syrien).

Ces trois régions de Rojava connaissant une forme d’autonomie intéressante dans différents domaines, et particulièrement les droits des femmes, la participation des minorités, la laïcité des institutions et une plus grande participation des populations locales dans la gestion de leur société en particulier avec l’absence de l’État. De plus ces zones permettent à une nation opprimée et cela depuis plusieurs décennies, les Kurdes, de connaître des expériences d’autoadministration.

Cela dit, il ne faut pas non plus nier les nombreuses contradictions qui existent dans la gestion par le PYD de ces régions, notamment l’autoritarisme des forces du PYD qui n’ont pas hésité à réprimer des activistes ou bien à fermer des établissements et institutions qui lui sont critiques. Il ne faut pas oublier en effet que le PYD, tout comme son organisation mère le PKK, à un manque de référence démocratique que ce soit dans son fonctionnement interne ou externe face à ses rivaux ou de simple groupes. Il faut par exemple se rappeler les mouvements de protestation fin juin 2013, dans certaines villes de Rojava, comme à Amouda et Derabissyat, contre la répression et l’arrestation par les forces du YPG d’activistes révolutionnaires kurdes. De même depuis le début du mois d’octobre, la conscription obligatoire a été décrétée et mise en œuvre par le PYD dans les régions sous son contrôle provoquant la fuite d’un nombre accru de jeunes gens appartenant à toutes les communautés, tandis que les autres qui refusaient de servir dans les forces du YPG étaient emprisonnés. Cette campagne a fait l’objet également de critiques et de protestations, quatre manifestantes ont même manifesté dans les rues de la ville d’Amouda le 14 octobre 2014. Mais le PYD est loin d’être la seule organisation dont le fonctionnement n’est pas démocratique en Syrie et au sein de l’opposition syrienne.

Pour comparaison, les conseils populaires formés dans les régions « libérées » en Syrie avaient une véritable de dynamique par le bas avec la participation des forces populaires locales dans la gestion des affaires de divers secteurs de la société, alors que les régions autonomes s’inscrivent davantage dans des dynamiques par en haut menées par le PYD.

Cela ne nous empêche pas d’apporter un soutien total au mouvement de libération nationale kurde dans sa lutte pour son autodétermination en Irak, Syrie, Turquie et Iran face à des États autoritaires qui les oppriment ou les empêchent de réaliser leur autodétermination. C’est pourquoi il faut également exiger le retrait du PKK de toutes les listes des organisations terroristes en Europe et ailleurs.

Nous pouvons en effet critiquer le leadership du PKK ou du PYD pour certaines de leurs politiques, mais comme nous l’avons dit auparavant, un principe fondamental des révolutionnaires est que nous devons d’abord soutenir toutes les formes de luttes pour la libération et l’émancipation de manière inconditionnelle, avant d’être en droit de critiquer la façon dont ils sont dirigés.

La coalition et la Turquie : contre les Kurdes

Les bombardements de la coalition internationale dirigée par les États-Unis et avec la collaboration des monarchies réactionnaires du Golfe n’ont pas permis l’arrêt de l’offensive de « l’État islamique » depuis le 23 septembre, puisque ce dernier, qui était alors à soixante kilomètres de Kobané… occupe encore à l’heure où nous écrivons plusieurs quartiers de la ville et a détruit plusieurs habitations et bâtiments administratifs.

Après plus de 630 raids aériens en Syrie et en Irak, « l’État islamique » a continué à gagner du terrain, notamment dans la province d’Anbar, dans l’ouest de l’Irak..

Cela démontre à nouveau que cette intervention militaire n’a pas pour but d’aider les populations locales mais bien de servir les intérêts des puissances occidentales impérialistes, avec l’accord de l’impérialisme russe et des régimes régionaux, participant directement (Arabie saoudite et Qatar) ou pas (Turquie) dans la coalition, ou ne s’y opposant pas comme l’Iran. Tous ces acteurs ont pour objectifs de mettre fin aux processus révolutionnaires de la région et rétablir une stabilité avec des régimes autoritaires qui serviraient leurs intérêts et non ceux des masses populaires de la région. C’est d’ailleurs pourquoi jusqu’à aujourd’hui l’impérialisme états-unien n’a pas fourni aux factions démocratiques de l’ASL que peu d’armes, juste assez pour ne pas se faire complètement écraser par le régime... Toutes leurs demandes d’armement antichars et antiaérien ont été ignorées.

Au même moment d’ailleurs, lors du mois d’octobre, le régime d’Assad a poursuivi sa guerre violente contre la population et les combattants de l’ASL dans les zones révoltées. Ainsi, le siège total d’Alep est presque achevé. Assad a réalisé des avancées importantes dans la campagne de Damas (Al Ghouta) et a bombardé de façon meurtrière le quartier d’Al Wa’ar à Homs, y compris avec des missiles sol-sol, cela dans le silence complet des médias...


De son côté le gouvernement de l’AKP a démontré à nouveau son opposition à tout projet d’autodétermination kurde qui remettrait en cause ses intérêts politiques.

Le gouvernement turc a d’ailleurs mis dans le même sac les Kurdes du PKK et « l’État islamique », et en les qualifiant tous deux de terroristes. Par ces accusations, les dirigeants turcs entendent couper l’herbe sous les pieds de toutes les formations kurdes opérant sur son territoire ou à sa périphérie, ou du moins les coopter. Le gouvernement de l’AKP qui avait débuté un processus de paix avec le PKK en 2013 veut à tout prix éviter une région autonome dominée par le PYD, une force proche du PKK qui lui permettrait d’être renforcé dans les négociations avec le gouvernement turc et dans les zones à majorité kurde en Turquie.

Des avions turcs ont d’ailleurs bombardé le 13 octobre des bases du PKK dans le sud-est de la Turquie, une première depuis le cessez-le-feu décrété par les rebelles kurdes en mars 2013.

Le principal objectif de la Turquie est d’empêcher la création d’une zone autonome kurde le long de sa frontière avec la Syrie et c’est pourquoi le gouvernement d’Ankara a fait de la création d’une zone tampon en Syrie une de ses principales demandes à la coalition et à la communauté internationale, et non comme ce gouvernement le prétend pour protéger les secteurs tenus par l’armée syrienne libre, qui combattent aux côtés des forces kurdes.

Dans le même cadre, la Turquie a également empêché et empêche toujours les combattants du YPG de se rendre à Kobané pour aider les forces kurdes sur place, même si elle a accepté le passage symbolique de dizaines de combattants (« peshmergas ») kurdes d’Irak.

Les autorités turques ont également imposé un couvre-feu (pour la première fois depuis 1992) dans six provinces du pays peuplées en majorité de Kurdes à la suite de manifestations importantes des membres de la communauté kurde contre la politique du gouvernement. Les émeutes ont fait plus de 35 morts, 400 blessés, plus d’un millier d’interpellations et des dégâts matériels impressionnants, principalement dans le sud-est à majorité kurde du pays. Les victimes, blessés et emprisonnés étaient dans leur quasi-majorité des Kurdes.

De son côté, le chef du PYD, Salih Muslim, a pressé la Turquie de laisser passer les combattants et les armes pour Kobané, tout en s’en opposant catégoriquement à une entrée de l’armée turque dans la ville, qui s’apparenterait selon lui à une « occupation ».

Le chef emprisonné du PKK, Abdullah Öcalan, a aussi prévenu que la chute de Kobané signerait la fin des efforts de paix engagés il y a deux ans entre la Turquie et le PKK. Pour rappel il y a toujours plus de 8 000 prisonniers politiques kurdes, accusés de terrorisme, dans les geôles turques.

Une défaite de Kobané serait une défaite pour la révolution syrienne

La chute de la ville de Kobané aux mains de « l’État islamique » constituerait une double défaite : pour l’autodétermination du peuple kurde et pour la révolution syrienne. Soyons clair aussi que cela ne représenterait pas pour autant la fin de ces deux processus.

Les régions autonomes de Rojava sont une conséquence directe et positive de la révolution syrienne. Cette autonomie des régions à majorité kurde n’aurait jamais pu voir le jour sans le mouvement populaire de masse par en bas des peuples de Syrie (Arabes, Kurdes et Assyriens ensemble) contre le régime criminel et autoritaire des Assad. Ce sont ces mêmes forces populaires qui se sont opposées aux forces islamiques réactionnaires qui ont attaqué et attaquent aujourd’hui les régions autonomes de Rojava. Aujourd’hui, des composantes de l’Armée syrienne libre et du YPG combattent côte à côte face à « l’État islamique » tandis que de nombreuses manifestations de soutien à la ville de Kobané ont eu lieu dans des villages et quartiers « libérés » de Syrie par les révolutionnaires. Il faut aussi souligner la continuité des mobilisations populaires révoltées malgré la guerre continue du régime contre les révolutionnaires et les populations civiles. Des manifestations ces dernières semaines, en particulier à Alep, ont arboré des slogans  comme « Notre révolution est une révolution populaire » ou bien comme dans la ville « libérée » de Kafranbel ont manifesté sous les mots d’ordre de retour à l’esprit de la révolution. À la base, les coordinations révolutionnaires avancent dans leurs discussions autour d’un programme démocratique et non confessionnel, vers une unification et une centralisation de leurs activités dans toute la Syrie.

La révolution par en bas des masses populaires de Syrie – Arabes, Kurdes et Assyriens – est la seule solution contre le communautarisme religieux et le chauvinisme nationaliste.

L’autodétermination du peuple kurde a été renforcée par la révolution syrienne et cela doit continuer. C’est une relation dialectique.

Une défaite du processus révolutionnaire syrien et de ses objectifs marquerait très probablement la fin de l’expérience des régions autonomes du Rojava et des espoirs du peuple kurde de décider de son propre avenir face à l’opposition de plusieurs acteurs : les impérialismes occidentaux et russe, le nationalisme chauvin turque et arabe et les forces réactionnaires islamiques. Dans l’autre sens, le processus révolutionnaire syrien ne serait pas complet sans la possibilité du peuple kurde de décider librement de son avenir : la séparation ou la participation et la lutte avec tous les démocrates et progressistes pour une Syrie démocratique, sociale et laïque avec ses droits nationaux garantis.

C’est pourquoi nous devons nous opposer à toutes les tentatives de compromettre l’autodétermination du peuple kurde et la révolution syrienne car leurs destins sont liés, que cela soit du régime d’Assad, des forces islamiques réactionnaires, des différents impérialismes internationaux (étatsunien et russe particulièrement) et régionaux (Arabie saoudite, Qatar, Turquie et Iran). Il faut s’opposer à toutes les formes de la contre-révolution, car elles veulent diviser les classes populaires à travers le communautarisme religieux et le racisme.

Vive la fraternité des peuples en lutte pour leur libération et leur émancipation ! Vive l’autodétermination du peuple kurde ! Vive la révolution syrienne ! Vivent les peuples en lutte ! ■

* Joseph Daher, militant de la gauche révolutionnaire syrienne, résidant actuellement en Suisse, est un des animateurs du blog Syria freedom for ever (http://syriafreedomforever.wordpress.com).

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