Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 609-610 octobre-décembre 2014 *

SYRIE

Retour sur les origines et le développement du processus révolutionnaire (1/2)

Cf. aussi : [Syrie]

Joseph Daher *

1ère partie

2e partie

Depuis plus de trois ans, la majorité des observateurs continuent d’analyser le processus révolutionnaire syrien en termes géopolitiques, par en haut, en ignorant les dynamiques populaires d’en bas, politiques et socio-économiques. Les menaces (verbales jusqu’à présent) d’intervention occidentale n’ont fait que renforcer cette vision d’une opposition entre deux camps : les États occidentaux et les monarchies du Golfe d’un côté, l’Iran, la Russie et le Hezbollah de l’autre. L’avancée des jihadistes de « l’État islamique » (EI) en Irak ces derniers mois a également renforcé la dichotomie entre, d’un côté, régimes autoritaires et, de l’autre, forces jihadistes et islamistes réactionnaires.

La militarisation progressive et la montée des forces islamistes réactionnaires dans le processus révolutionnaire ont également poussé de nombreux observateurs et analystes à mettre de côté les raisons du déclenchement du soulèvement populaire en 2011 pour la liberté et la dignité contre la dictature du régime Assad et à ignorer également le mouvement populaire qui existe toujours, malgré son affaiblissement continu pour deux raisons majeures : la répression terrible des forces de sécurité du régime de Assad et la montée des forces armées islamistes et réactionnaires qui n’ont pas hésité à s’attaquer aux activistes et membres de l’Armée syrienne libre (ASL).

Pour comprendre l’évolution du processus révolutionnaire syrien de ces trois dernières années, il est tout d’abord nécessaire de faire un bref retour historique sur la Syrie. Il est en effet impossible de comprendre le soulèvement populaire syrien et son évolution sans une approche historique sur le temps long qui remonte à la prise de pouvoir par Hafez al-Assad en 1970, décédé en 2000, auquel son fils Bachar al-Assad succède à la tête du pays jusqu’à aujourd’hui, marquant un tournant dans l’histoire de la Syrie. Nous analyserons le régime mis en place sous l’ère de Hafez al-Assad et ses conséquences sur la société syrienne. En 2000, Bachar al-Assad s’inscrira, comme nous le verrons, dans sa continuité ; il accélérera la mise en place de politiques néolibérales, malgré une courte période de soi-disant ouverture démocratique appelée le printemps de Damas en 2000. Cette « ouverture » sera rapidement refermée.

Nous analyserons ensuite les raisons et les dynamiques du soulèvement, qui doit être étudié en fonction des processus révolutionnaires en cours dans la région, mais aussi de ses caractéristiques propres (situation, acteurs, signification). Enfin, nous aborderons les développements du soulèvement, de la contestation pacifique à la radicalisation armée actuelle.

Nous tenterons de montrer les diverses ramifications et la complexité du processus révolutionnaire syrien, en questionnant les dénominations aujourd’hui largement utilisées pour décrire la situation en Syrie, comme celles de guerre civile et/ou de guerre confessionnelle. Il s’agira de comprendre pourquoi ces notions ne nous permettent pas de saisir les événements, et de proposer une analyse alternative, centrée sur la notion de révolution, qu’il faudra analyser tant dans ses aspects matériels que dans ses composantes idéelles.

Après l’indépendance

Depuis son indépendance en 1946, la Syrie est marquée par un certain nombre d’héritages issus de sa longue insertion au sein de l’Empire ottoman, au sein duquel les villes disposent d’un ascendant politique et économique sur les zones rurales. Les villes dominaient ainsi leur arrière-pays et constituaient des nœuds primordiaux du système commercial international liant l’Europe à l’Asie (1), notamment les villes de Damas et d’Alep, dont les élites politiques du pays sont toutes issues, de l’indépendance jusqu’en 1963.

Durant cette période, la vie politique syrienne est rythmée par un grand nombre de coups d’État militaires. Entre-temps, le pays est dirigé par deux groupes politiques : le Parti du peuple et le Bloc national représentant respectivement les intérêts de la bourgeoisie d’Alep et de Damas. De 1958 à 1961, la Syrie et l’Égypte sont réunies au sein de la République arabe unie, sous le leadership de Nasser. L’arrivée au pouvoir du parti Baas, suite à un nouveau coup d’État militaire, en 1963, marquera la fin de la domination politique de la bourgeoisie urbaine, issue très majoritairement de la population arabe et musulmane sunnite du pays depuis des décennies – et même, sous certains aspects, des siècles, au sein de l’Empire ottoman –, et inaugurera une ère nouvelle où le nouveau pouvoir est dominé par des forces sociales issues des zones rurales et périphériques et des minorités religieuses, notamment alaouites (2). Le coup d’État de 1963 peut donc, à bien des égards, être considéré comme une réponse à la crise sociale qui touche les classes populaires rurales depuis l’indépendance, de même que comme une réaction des villages à la domination des notables urbains.

Les politiques de l’aile radicale du parti Baas ont eu des conséquences socio-économiques appréciables dès la fin des années 1960 et le début des années 1970, en particulier en faveur des secteurs les plus défavorisés, au détriment des classes bourgeoises marchandes et industrielles et des gros propriétaires terriens. Les politiques de réforme agraire, de nationalisations et de création de larges secteurs publics ont mis fin aux inégalités de classes les plus « rigides », ancrées dans un contrôle monopolistique des moyens de production, en favorisant une plus large accession aux opportunités économiques et à la propriété (3). Les sections du prolétariat agricole et de la petite paysannerie ont ainsi profité de façon importante des réformes agraires et de l’expansion du secteur public, de l’armée et de la bureaucratie en général.

Les conséquences de ce processus convergent dans le renforcement économique et social de la classe moyenne rurale, tandis que la redistribution des terres met fin au règne des très grands propriétaires fonciers, auxquels elle oppose la paysannerie moyenne (parfois même riche), que le nouveau régime du Baas ne peut affaiblir, puisqu’il en est en grande partie issu. Cette position permet notamment à cette classe de tirer avantage des subventions du gouvernement et d’échapper largement aux contrôles de la production (4).

Le Baas avant la prise de pouvoir de Hafez al-Assad en 1970

Comment analyser le phénomène du Baas en Syrie ? Depuis l’indépendance du pays, il recrute principalement dans les zones rurales, où les minorités religieuses se concentrent principalement pour des raisons historiques. Il est donc logique que les membres de ces communautés prédominent au sein de ce parti. Son idéologie attire aussi fortement les minorités religieuses qui attendent que le « socialisme », le nationalisme arabe et la laïcité revendiqués les aident à échapper à leur statut minoritaire, par là subalterne, et au cadre social étroit tributaire de leurs liens tribaux et régionaux (5).

En 1963, les membres du parti Baas sont donc issus des classes moyennes rurales, voire des couches inférieures, leur permettant ainsi de bénéficier de la mobilité sociale offerte par le nouvel État issu de l’indépendance de 1946, en particulier par le biais de l’institution militaire. Il faut ajouter qu’il reçoit aussi le soutien d’une large fraction de l’intelligentsia urbaine – professeurs et fonctionnaires principalement (6). Le nouveau leadership du Baas, ainsi fortement radicalisé par rapport à ses fondateurs initiaux, adopte alors une rhétorique proche de la gauche radicale et met en place une série de décisions et mesures politiques visant à empêcher le retour au pouvoir de la grande bourgeoisie urbaine, marchande et industrielle, ainsi que des grands propriétaires fonciers : nationalisation d’une grande partie des actifs privés (1964-1965), en complément des politiques de réforme agraire amorcées au temps de la République arabe unie (1958-1961) (7).

La grande bourgeoisie urbaine – marchande et industrielle – ainsi que les principaux propriétaires terriens ont constitué le fer de lance du coup d’État de 1961, qui a mis un terme à l’expérience de la République arabe unie, régime qui avait menacé son pouvoir économique et politique en raison de ses politiques de redistribution des richesses et de réforme agraire.

La politique du nationalisme arabe et du Baas de l’époque se caractérise par un capitalisme d’État qui promeut d’une part une stratégie hostile aux secteurs privés nationaux et aux capitaux étrangers, et, d’autre part, une politique qui a pour objectif une vaste redistribution de la richesse au sein de leurs sociétés. En même temps, toute autonomie du mouvement ouvrier et toute forme d’opposition de gauche et progressiste sont violemment réprimées.

Nous verrons que l’arrivée de Hafez al-Assad va mettre un terme aux politiques sociales radicales des années 1960 pour s’engager dans la voie de la conciliation envers les classes bourgeoises de la société. Cela correspond également à la perte de popularité du nationalisme arabe après la défaite de juin 1967 et la mort de Nasser, en 1970.

Prise du pouvoir par Hafez al-Assad et construction d’un régime dictatorial et bourgeois

L’arrivée de Hafez al-Assad au pouvoir, en 1970, marque un nouveau tournant pour le pays, décisif pour les décennies futures. Le nouvel homme fort de la Syrie est issu de la section dite « pragmatique » du Baas, qui n’était pas en faveur de politiques sociales radicales et de confrontation avec les pays conservateurs de la région, comme les monarchies du Golfe. Le nouveau régime est loué et accueilli avec joie par la grande bourgeoisie des villes d’Alep et de Damas. Les grandes bourgeoisies urbaines, qui avaient été très actives contre l’aile gauche du Baas entre 1963 et 1970, manifestent dans les rues des grandes villes avec des banderoles sur lesquelles on peut lire, par exemple : « Nous avons imploré l’aide de Dieu - Al Madad. Il nous a envoyé Hafiz al-Assad » (8). Depuis cette période, le gouvernement va construire un réseau de loyautés passant par divers liens, notamment économiques, avec des personnes des différentes communautés religieuses, ethniques et tribales. Le début du « mouvement correctif » lancé par al-Assad va d’ailleurs mettre un terme aux politiques radicales des années 1960, qui avaient remis en cause le patrimoine et le pouvoir politique de la grande bourgeoisie. L’objectif d’Assad était en effet d’assurer la stabilité de son régime et l’accumulation du capital en apaisant les secteurs les plus puissants de la communauté des affaires – les grands commerçants, ainsi qu’un petit groupe de gros industriels, concentrés principalement dans les villes de Damas et d’Alep, ainsi que les très grands propriétaires terriens – dont l’influence ne cessera de croître auprès des autorités, mais aussi en associant progressivement de nouveaux acteurs bourgeois promus à un essor rapide au sein même de l’appareil d’État.

Le régime de Hafez al-Assad est un régime autoritaire qui prive de toute existence légale les organisations politiques et sociales qui n’acceptent pas sa domination exclusive ou s’opposent à ses politiques ou à ses pratiques clientélistes – la corruption massive de la classe dirigeante, politique et militaire, est utilisée essentiellement pour s’assurer de sa loyauté.

C’est aussi à partir de 1970 que le nouveau régime va construire une armée, complètement inféodée au pouvoir personnel du dictateur et de sa garde rapprochée. La guerre de 1973, présentée comme une victoire par le régime syrien va également renforcer le contrôle de Hafez al-Assad sur l’armée. D’ailleurs, à partir de cette date, pas une seule balle ne sera tirée contre l’État d’Israël à partir du territoire, sachant que le plateau du Golan reste occupé jusqu’à aujourd’hui. La structure du haut commandement et des corps d’élites est ainsi fondée sur le clientélisme et le confessionnalisme : les officiers supérieurs sont recrutés dans les tribus alaouites, alliées de la famille Assad, pour garantir leur allégeance quasi totale au sommet de l’État.

Grâce à cette imbrication étroite de l’intérêt public avec les intérêts privés, l’État est devenu une véritable machine à accumuler des ressources considérables, une véritable manne pour la nomenklatura, en particulier pour les cercles proches du chef suprême, de sa famille et de ses lieutenants les plus fidèles. Les réseaux informels et le népotisme qui lient les différents secteurs de l’État avec la communauté des affaires se sont multipliés, donnant naissance à une « nouvelle classe » de bourgeois rentiers : l’impact de ces mutations a pesé lourd sur les évolutions régressives de la société syrienne, et ceci jusqu’à la veille de la révolution commencée en 2011. La mauvaise allocation de ressources et la prolifération d’activités non productives du secteur commercial, pauvres en main-d’œuvre mais lucratives, ont été les principales conséquences de ces mutations politiques, sociales et économiques.

Dès 1986, le régime syrien adopte les premières mesures de dérégulation de son économie « de commandement » centralisée, au prix d’importants reculs économiques et d’une panne généralisée du développement, comblés uniquement par l’aide – une fraction de la rente pétrolière – des monarchies du Golfe. La même année, la crise de la monnaie nationale est le signe de la consolidation accélérée des réseaux économiques du patronat construits par le régime, bien que de façon informelle. Dès 1991, ils parviendront à dominer largement les domaines économiques présentés abusivement comme faisant partie du « secteur privé », développés sous l’ombrelle des réformes gouvernementales dites du « pluralisme économique » (al –ta’addudiyya al iqtisadiyya) (9).

Cette « nouvelle classe », organiquement liée à l’État, avait alors besoin d’investir sa richesse dans les différents secteurs de l’économie. Le décret n° 10 (1991) a constitué ainsi le tremplin au moyen duquel elle est parvenue à « blanchir » ses revenus accumulés (10). Cette loi visait la promotion et l’encouragement de l’investissement privé national et étranger dans des secteurs d’activité qui relevaient jusqu’ici du monopole du secteur public, comme l’industrie pharmaceutique, l’agriculture, l’agroalimentaire, l’hôtellerie et les transports. Elle va faciliter l’investissement dans le secteur privé et ouvrir des possibilités d’import-export grâce à la baisse des taxes et à d’autres encouragements fiscaux, certes toujours sous le contrôle de l’État, enrichissant encore par là ses membres les mieux placés et approfondissant le système de corruption généralisée. La transition d’une économie de commandement vers un « capitalisme des copains » s’est ainsi accélérée au cours des années 1980 avec l’abandon progressif d’une gestion de l’économie dirigée centralement.

Les années 1990 ont donc vu l’émergence d’une « nouvelle classe » – de nouveaux riches ou d’une bourgeoise hybridée – issue d’une fusion de la bureaucratie d’État et des survivants de l’ancienne bourgeoisie « privée », dont le statut ne devait rien au pouvoir du Baas, puisqu’elle n’était pas issue d’une collusion avec lui. Nous analyserons comment cette nouvelle classe s’est développée, notamment dans une première phase, en jouant sur ses connexions avec l’État, utilisé comme vache à lait et promoteur d’une nouvelle orientation économique par le biais de la mise en place progressive de politiques néolibérales (de dérégulation). En retour, elle a pleinement accompagné la stratégie du régime en consolidant son pouvoir, en particulier face aux fractions de l’ancienne bourgeoisie privée.

La priorité de la répression et sa fonctionnalité

L’avènement de Hafez al-Assad au pouvoir a également ouvert une nouvelle ère pour la Syrie en matière de répression politique, sociale et économique, marquée par la mise en place de l’état d’urgence, en 1963. Elle se traduit notamment par une politique subtile de renforcement des divisions au sein de la société entre ethnies, communautés et même tribus, qui rappelle certaines pratiques du mandat français, comme la division du pays en cinq ou six départements régionaux, notamment en fonction de critères communautaires, avec des sous-ensembles druze et alaouite. Les organisations populaires indépendantes – syndicales, professionnelles (comme celles des médecins, des avocats, des ingénieurs ou des pharmaciens), civiques, etc. – ont été tout d’abord surveillées, puis réprimées, et enfin dissoutes, en 1980. Elles avaient été jusque-là à l’avant-garde des combats pour le retour aux libertés démocratiques et la levée de l’état d’urgence. Dès 1980, ces organisations ont été remplacées par des structures placées sous le contrôle direct de l’État (11). Le symbole de la répression la plus sanglante de ce régime reste cependant les massacres de masse dans la ville de Hama, en 1982, par les forces de sécurité et les militaires, qui auraient causé la mort de 10 000 à 40 000 personnes. Ces tueries signeront à bien des égards la fin provisoire du conflit sanglant entre les partisans du régime et les membres du mouvement des Frères musulmans qui avaient pris les armes depuis la fin des années 1970.

La répression a également frappé tous les partis politiques qui refusaient de se soumettre au diktat de Hafez al-Assad et, en participer, au Front national progressiste (FNP), coalition de forces faisant allégeance au régime. Au début des années 1970, plusieurs partis laïques, en particulier de la gauche, avaient été les cibles du régime, y compris le Mouvement du 23 Février (la tendance radicale du Baas, proche de l’ancien président Salah Jadid), la Ligue d’action communiste (Rabita al amal al shuyu’i), dont une partie des membres provenaient de la communauté alaouite et, dans une moindre mesure, le Parti communiste du bureau politique (PCBP) de Ryad Turk. Le Rassemblement national, qui comprenait divers partis de gauche, a également été sévèrement réprimé au début des années 1980 (12). Durant cette décennie, l’organisation des Frères musulmans sera également touchée fortement par la répression.

Le régime a ainsi imposé sa domination totale sur des secteurs clés de la société, comme les universités et l’armée. Il a interdit toute activité politique indépendante, sauf bien sûr celles du parti Baas, qui était le seul à être autorisé à organiser des conférences et des manifestations publiques, des campus aux casernes, ou encore à publier et à diffuser un journal. Même les partis politiques alliés à lui au sein du Front national progressiste n’avaient pas le droit de s’organiser, de faire de la propagande ou d’avoir une petite présence officielle dans l’espace public. Nous analyserons ultérieurement le rôle spécifique du parti Baas, en particulier après l’arrivée au pouvoir de Hafez al-Assad. Il suffira de noter ici qu’il contrôlait un large éventail d’organisations corporatistes, dites populaires, rassemblant des paysans, des jeunes, des femmes, etc., au moyen desquelles de nombreux secteurs de la société ont été placés sous la tutelle du pouvoir.

Le rôle du Baas, transformé ainsi en instrument de contrôle de la société, et par là privé de tout dynamisme idéologique, a donc profondément changé avec l’arrivée au pouvoir de Hafez al-Assad. L’organisation du parti a été modifiée, avec la suppression des élections internes et leur remplacement par un système de désignation par en haut, de cooptation, décidée par le pouvoir et les services de sécurité, tandis que les éléments opposés aux politiques du régime étaient réprimés. Rifaat al-Assad, le frère de Hafez, a bien résumé sa conception du parti, lors de son 7e Congrès régional : « Le leader décide, le parti approuve et le peuple applaudit. C’est ainsi que fonctionne le socialisme en Union soviétique. Qui n’applaudit pas, va en Sibérie. » (13) Les élites du parti des années post-1970 ont ainsi eu tendance à se muer en bureaucrates dociles, alors que leurs camarades des années 1950 et 1960 avaient souvent été des militant-e-s dévoués et/ou des activistes enthousiastes. (14)

Les idéaux d’unité, de liberté et de socialisme, qui sont à l’origine du Baas, vont disparaître de la politique réelle du régime Assad pour n’être plus invoqués que comme des slogans rhétoriques. Le régime recourra à d’autres moyens que la répression pour asseoir son pouvoir, dont la corruption, l’instrumentalisation de la religion, pour diviser les populations syriennes en ethnies, communautés, etc. L’arme du confessionnalisme a été développée en conjonction avec la répression de l’opposition laïque de gauche et libérale, des organisations civiles populaires et des partis politiques, tout en favorisant les identités « primaires », dites archaïques, notamment tribales.

Passation de pouvoir au fils Bachar et adaptation à la mondialisation néolibérale

Le décès du dictateur Hafez al-Assad, après trente années de règne, avait amené un vent d’espoir en Syrie pour de larges secteurs de la société qui comptaient sur une ouverture politique, et notamment pour l’opposition politique qui souhaitait un processus de transition démocratique au moyen de réformes. Bachar al-Assad, le fils de Hafez, est ainsi devenu président en 2000. Les premiers mois eurent des apparences prometteuses, suite au discours du nouveau président devant le Parlement, qui avait fait appel à « une réflexion créative » et reconnu « le besoin urgent » de critiques constructives et de réformes visant une certaine modernisation (15). En même temps, la prison politique tristement célèbre de Mezzeh, à Damas, symbole de la répression politique brutale du pouvoir, était fermée, tandis qu’un grand nombre de prisonniers politiques étaient libérés. Les organisations des droits humains et les forums de débats commençaient également à se multiplier au début de ce nouveau règne.

La société civile syrienne et les organisations politiques vont ainsi se mobiliser, à partir du début de l’année 2001, pour réclamer des réformes et une démocratisation de l’État. C’est le sens de la « déclaration des 99 » ou du « Comité pour faire revivre la société civile » (annoncé par un communiqué sous le nom de « Déclaration des 1 000 »), qui rassemblaient des intellectuels, des artistes, des écrivains, des chercheurs et même des représentants de certains partis politiques. Au même moment, le parlementaire et critique du régime Riyad Seif annonçait la formation du Mouvement social pour la paix.

Le régime réagit rapidement face à ces développements en réprimant et en contre-attaquant brutalement, de façon rhétorique, par voie de presse, voire même physiquement, par des arrestations de militants. À la fin de l’été 2001, huit des plus éminents leaders de la société civile étaient emprisonnés, et tous les forums de débats, à l’exception d’un seul, fermés (16).

Entre 2004 et 2006, une vague de sit-ins se développera, à l’initiative de jeunes militants politiques et d’organisations de la société civile sur différentes questions relatives aux droits démocratiques, comme la liberté d’expression et/ou de réunion – un phénomène nouveau en Syrie. En 2004, le soulèvement kurde, qui avait commencé dans la ville de Qamichli et s’était propagé dans les régions à dominante kurde dans tout le pays – le Jazira, Afrin –, mais aussi à Alep et à Damas, était sévèrement réprimé par les forces de sécurité, le régime faisant aussi appel à la collaboration de tribus arabes du nord-est. De nombreux militants étaient arrêtés ou tués, plus de 2 000, tandis que d’autres étaient contraints à quitter le pays (17).

Les droits démocratiques élémentaires étaient donc toujours aussi inexistants à la veille du soulèvement syrien de mars 2011, tandis que les réformes annoncées se faisaient toujours attendre.

Accélération des politiques néolibérales et accroissement des inégalités sociales

Depuis l’accession au pouvoir de Bachar al-Assad, le régime syrien a accru et accéléré la mise en œuvre des politiques économiques néolibérales. Celles-ci ont bénéficié en particulier à une petite oligarchie qui a littéralement proliféré depuis l’ère de son père, en raison de sa maîtrise des réseaux économiques, mais aussi à quelques-uns de ses clients loyaux.

Le cousin de Bachar al-Assad, Rami Makhlouf, a parfaitement incarné ce processus mafieux de privatisation mené par le régime en faveur des siens. Il a créé de nouveaux monopoles aux mains de la famille de Bachar al-Assad, tandis que la qualité des biens et services a diminué particulièrement dans le secteur de la santé et de l’éducation où les institutions privées se sont multipliées. Dans le même temps, le secteur financier s’est développé avec l’essor, dès 2004, des premières banques privées, dominées par des capitaux syriens et des pétromonarchies du Golfe, de compagnies d’assurances, de la Bourse de Damas et de bureaux de change. L’arrivée au pouvoir de Bachar al-Assad a cependant restreint le cercle de ceux qui bénéficiaient des « butins » du régime ; ceux-ci étaient distribués plus largement sous son père, lorsque plusieurs groupes pouvaient conclure des affaires et gagner les faveurs de l’État. Fils d’un ancien commandant de la Garde républicaine syrienne et cousin germain du nouveau dictateur, Rami Makhlouf contrôlait ainsi, à la veille du soulèvement de 2011, près de 60 % de l’économie du pays grâce à un réseau complexe de holdings (18). Son empire économique touche les télécommunications, le pétrole et le gaz, en passant par la construction, les banques, les lignes aériennes et le commerce de détail. Il est même propriétaire de la seule firme de Duty Free, ainsi que de plusieurs écoles privées dans lesquels les enfants des dignitaires du régime et de la bourgeoisie syrienne sont envoyés. La fortune personnelle de Makhlouf est évaluée à près de 6 milliards de dollars (19). Au début de l’année 2011, la revue britannique World Finance avait présenté Rami Makhlouf en vantant sa direction visionnaire et sa contribution éminente à l’économie syrienne, en déclarant que cet homme d’affaires constituait un symbole du changement positif à l’œuvre dans son pays.

Les politiques néolibérales du régime ont satisfait différents secteurs sociaux : les couches supérieures de la nouvelle bourgeoisie, qui s’étaient développées au sein de l’État durant les décennies précédentes ; les anciennes élites bourgeoises du secteur privé qui avaient commencé à investir à nouveau dans le pays ; et les investisseurs étrangers, en particulier de la région du Golfe, en ouvrant l’économie syrienne à leurs opérations aux dépens de la majorité de la population, frappée durement par l’inflation continue. C’est ainsi que les politiques néolibérales mises en place durant ces dix dernières années ont provoqué l’effondrement du secteur public et conduit à la domination du secteur privé, qui concerne désormais près de 70 % des activités économiques (20).

Pour mieux rendre compte de l’impact de ces politiques économiques et de leur rôle dans le déclenchement du soulèvement populaire, il est nécessaire de se pencher également sur les secteurs qui ont bénéficié de ces politiques, soit les dirigeants des appareils des services de sécurité et de l’armée, les réseaux de la bureaucratie, les « crony capitalists » (capitalistes de connivence) patronnés par différents secteurs des services publics, qui se sont développés et enrichis toujours davantage au sein du secteur privé, particulièrement au cours des 1990, après la mise en œuvre de la loi sur l’investissement n° 10 de 1991, enfin la bourgeoisie d’Alep et de Damas, qui a bénéficié plus particulièrement du lancement de la dite « économie sociale de marché » en 2005.

La croissance réelle du PIB et le revenu réel par habitant ont diminué depuis le début des années 1990. Le processus de libéralisation économique a créé une inégalité toujours croissante au sein du pays. Les plus pauvres ont du mal à s’en sortir face à cette nouvelle économie en raison d’une pénurie croissante d’emplois, particulièrement pour les jeunes diplômés et les habitants des régions périphériques, tandis que la « classe moyenne », en particulier les fonctionnaires publics et les jeunes en fin d’études, se rapprochent rapidement du seuil de pauvreté parce que leurs revenus n’ont pas suivi le rythme de l’inflation, qui atteint 17 %, officiellement, en 2008 (21).

À la veille du soulèvement de mars 2011, le taux de chômage s’établissait à 14,9 % selon les chiffres officiels – à 20-25 % selon d’autres sources. Il atteignait respectivement 33,7 % et 39,3 % chez les 20-24 ans et les 15-19 ans (22). En 2007, le pourcentage des Syriens vivant en dessous du seuil de pauvreté était de 33 %, ce qui représentait environ sept millions de personnes, tandis que les 30 % suivants arrivaient juste au-dessus de ce niveau (23). La proportion de pauvres est plus élevée en milieu rural (62 %) que dans les zones urbaines (38 %). La pauvreté est plus répandue, plus ancrée et plus marquée (58,1 %) dans le nord-ouest et le nord-est (provinces d’Idleb, d’Alep, de Raqqa, de Deir Ezzor et d’Hassakeh), où vit 45 % de la population (24).

S’inscrivant dans la tradition libérale, le régime s’est attelé à réformer son système de subventions, pénalisant encore davantage les classes populaires et les plus pauvres, tandis que les privatisations se multipliaient. Cela s’est accompagné de la réduction de la qualité et de la quantité des services de santé publique, ce qui a contraint les populations à se tourner vers le secteur privé, plus cher, pour pouvoir bénéficier des services de base. Dans son rapport de 2010, le FMI salue les nombreuses mesures prises par le régime syrien : « l’unification du taux de change et les restrictions à l’accès aux devises pour les transactions courantes semblent avoir été principalement éliminées. Les banques privées mènent maintenant la croissance du secteur financier, et la Bourse de Damas a récemment rouvert après une fermeture de 40 ans. Les impôts ont été simplifiés et le régime commercial libéralisé de manière significative » (25).

Le plan de développement du régime syrien de 2006 à 2010 avait pour objectif déclaré « la continuation de la dérégulation du marché, de même que l’approfondissement et la croissance de son inclusion dans le monde pour attirer des investissements privés, ainsi que de vastes réformes structurelles afin de garantir une bonne gouvernance de l’économie et une croissance équitable » (26).

La croissance économique de la Syrie, qui était en moyenne de 5 % durant les années précédant le début du soulèvement, n’a pas bénéficié aux classes populaires. En effet, les inégalités en termes de richesse n’ont cessé d’augmenter. Par exemple, entre 1997 et 2004, le coefficient de Gini est passé de 0,33 à 0,37 (27). En 2003-2004, 20 % des plus pauvres comptaient pour 7 % seulement de l’ensemble des dépenses, tandis que 20 % des plus riches étaient responsables de 45 % de celles-ci (28). Une tendance qui n’a cessé de croître jusqu’à l’éclatement de la révolution.

Dans l’agriculture, la privatisation des terres aux dépens de plusieurs centaines de milliers de paysans du nord-est, dès 2008, en raison de la sécheresse, ne devrait pas être perçue comme la conséquence d’une simple catastrophe naturelle. En effet, l’accroissement et l’intensification de l’exploitation des terres par de grandes entreprises de l’agrobusiness – y compris de terres précédemment conservées pour le pâturage, le forage illégal de puits ainsi que la mise en place de conduites d’eau sélectives répondant aux exigences des nouveaux grands propriétaires – facilitent la corruption de l’administration locale qui accompagne la crise agricole. En 2008, 28 % des agriculteurs exploitaient 75 % des terres irriguées, tandis que 49 % d’entre eux ne disposaient que 10 % de celles-ci, ce qui témoigne du progrès des inégalités au sein de l’agriculture (29).

De la même manière, le régime a imposé sa domination sur la bureaucratie syndicale, et cela a entravé la lutte contre les politiques néolibérales et autoritaires, particulièrement depuis les années 2000. Le niveau de vie de la majorité de la population n’a cessé dès lors de baisser, tandis que la répression politique se poursuivait. Par exemple, en mai 2006, des centaines de travailleurs ont protesté au sein de l’entreprise de construction publique à Damas et se sont affrontés aux forces de sécurité. À la même époque, les conducteurs de taxi se mettaient en grève à Alep pour protester contre leurs conditions de travail et de vie.

Les réformes néolibérales du régime ont encouragé une politique basée sur l’accueil des investissements directs étrangers, lesquels sont passés de 120 millions de dollars en 2002, pour atteindre 3,5 milliards de dollars en 2010 (30), notamment dans les domaines des exportations, des services, et en particulier du tourisme. Avant d’être anéanti par les événements qui ont débuté en mars 2011, ce dernier était devenu un secteur florissant : il représente 12 % du PIB actuel, rapporte environ 6,5 milliards dollars, et emploie 11 % de la force de travail (31).

L’absence de démocratie et l’appauvrissement croissant de pans importants de la société syrienne, dans un climat de corruption et d’inégalités sociales croissantes, ont préparé le terrain à l’insurrection populaire, qui ainsi n’attendait plus qu’une étincelle. Le dictateur Bachar al-Assad déclarait ainsi, fin janvier 2011, dans une interview au Wall Street Journal : « Malgré les circonstances plus difficiles que dans la plupart des pays arabes, la Syrie est stable. Pourquoi ? Parce que vous devez être très étroitement lié aux croyances du peuple » (32). Le dirigeant syrien se trompait lourdement, comme il allait le constater dès mars 2011…

Le soulèvement syrien s’explique par des raisons internes, par l’absence de démocratie et par des inégalités sociales croissantes, ainsi que par des raisons régionales dans le cadre des soulèvements populaires qui ont débuté en Tunisie et en l’Égypte.

Les dynamiques régionales du soulèvement

Le processus révolutionnaire syrien s’inscrit dans un mouvement régional qui ébranle toute la région arabe, donc dans le cadre des soulèvements qui sont le fruit de la rencontre et du renforcement mutuel de différents foyers d’insatisfaction, de lutte et de mobilisation populaires. Ces combats se sont entremêlés et ont permis à différents secteurs de ces sociétés de joindre leurs forces pour se révolter contre des régimes autoritaires et corrompus, réputés de surcroît responsables de l’approfondissement continu de la crise sociale.

Le tour que prend la dynamique protestataire dans un grand nombre de pays de la région, que ce soit la Tunisie, l’Égypte, la Libye, le Yémen, le Bahreïn, Oman, le Maroc, etc., doit en effet être rapporté aux mobilisations antérieures, comme l’ont bien expliqué Mounia Bennani Chraïbi et Olivier Fillieule : les actions communes de soutien à des causes réputées « arabes » ou « islamiques » comme l’enjeu palestinien ; les mobilisations ouvrières dans les mines tunisiennes du bassin de Gafsa (2008) et de Ben Guerdane (2010), ou la vague de grèves ouvrières qui ne cesse de s’amplifier en Égypte, depuis 2004 ; les coordinations contre la vie chère au Maroc (jusqu’en 2009) ; le développement de groupes qui dépassent les clivages idéologiques (à l’instar de Kifaya, du groupe du 6 avril, et de l’Association nationale pour le changement en Égypte, ou des organisations des droits humains dans plusieurs pays) .

Ces mobilisations ont permis des jonctions partielles entre des acteurs appartenant à des réseaux sociopolitiques que nous ne qualifierions pas de concurrents, mais de différents : ceux-ci ont su joindre leurs revendications et leurs forces à certains moments, comme les mouvements ouvriers d’Égypte et de Tunisie et les activistes politiques de façon générale. De plus, les frontières se sont montrées parfois poreuses entre structures syndicales et militants politiques, ces derniers parvenant à agir au sein de l’UGTT tunisienne ou des syndicats indépendants égyptiens. De telles expériences favorisent l’apprentissage de la protestation collective par des millions de personnes et les actions passées servent toujours d’expérience pour les initiatives futures.

Plusieurs revendications expliquent les mobilisations populaires qui secouent la région. Il s’agit tout d’abord de la revendication de droits démocratiques élémentaires face à des régimes dictatoriaux, soutenus directement ou indirectement (du moins, au départ) par les pays occidentaux (de nombreux accords politiques, économiques et sécuritaires témoignent d’une telle collaboration).

La profondeur de la question sociale, et son impact sur le déclenchement de ces révolutions, est sûrement la dimension la plus occultée par les grands médias et la littérature disponible sur ces événements et leurs dynamiques. Ces soulèvements populaires, qui surviennent après des décennies de politiques d’ajustement structurel et de mesures néolibérales, expriment bien sûr une révolte contre celles-ci, d’autant plus qu’elles ont été imposées par des régimes autoritaires, corrompus et soutenus par des institutions financières qui sont de plus en plus perçues comme les représentantes attitrées des puissances occidentales et des capitaux étrangers, comme le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale (BM).

Les fléaux qui découlent de ces politiques paraissent nombreux. Parmi eux, on mentionnera le chômage élevé ou le sous-emploi, notamment des jeunes diplômés qui ne trouvent pas de débouchés sur un marché de l’emploi qui privilégie des activités à faible valeur ajoutée, où le travail qualifié se fait rare ; le creusement des inégalités sociales et économiques, les classes inférieures et moyennes n’ayant pas, pour le moins, bénéficié des fruits de la « croissance » ; les processus de privatisation qui ont abouti à la formation de nouveaux monopoles entre les mains des proches du pouvoir.

Ces phénomènes sont en effet partie intégrante d’un système de corruption qui profite directement aux cercles gouvernants de ces pays, notamment la famille Moubarak en Égypte, Trabelsi (épouse du président Ben Ali) en Tunisie, Makhlouf (cousin germain de Bachar al-Assad) en Syrie. Les mouvements populaires ont d’ailleurs été accompagnés d’une dénonciation récurrente du népotisme de ces familles. Ainsi, dès le début du processus, les protestataires syriens ont désigné Rami Makhlouf comme un « voleur », véritable incarnation de la corruption et de l’opulence indue du pays, et s’en sont pris aux succursales de sa firme de télécommunication (Syriatel), de même qu’à d’autres firmes lui appartenant.

Les forces sociales de ces soulèvements vont dès lors rassembler différents groupes de la société qui vont des classes populaires qui souhaitent le changement de leurs conditions matérielles et davantage de démocratie, à une partie de la bourgeoisie qui peut percevoir son intérêt dans la promotion d’un État libéral, débarrassé de la tutelle des familles régnantes qui accaparent le pouvoir politique et les avantages économiques croissants qui en découlent.

Les dynamiques internes du soulèvement

Au niveau interne, les semaines qui précèdent le début des premières manifestations, vers la mi-mars 2011, ont vu la situation se développer lentement : des manifestations de soutien aux révolutions égyptienne et tunisienne ont été interdites, et celles qui se sont malgré tout tenues ont été fortement réprimées par les forces de sécurité. Le 14 février 2011, 14 personnes ont été arrêtées et plusieurs personnes battues par des policiers en uniforme et en civil lors d’un sit-in pacifique réunissant 200 personnes devant l’ambassade de Libye, rassemblées en solidarité avec le soulèvement dans ce pays.

Durant cette même période, de nombreux militants des droits humains ont dû faire face à une série de tactiques d’intimidation, notamment des visites domiciliaires d’agents des services de renseignement et la surveillance étroite de leurs e-mails, blogs etc., ainsi que de leurs conversations téléphoniques. Certains d’entre eux ont été avertis de ne pas quitter le pays.

Le 16 mars, les membres des familles et les proches d’un certain nombre de prisonniers politiques avaient organisé un rassemblement devant le ministère de l’Intérieur pour demander leur libération. 34 d’entre eux ont été arrêtés, dont 32 ont été mis en examen pour « atteinte au prestige de l’État ». C’est au cours de cette semaine que la véritable étincelle du début du soulèvement a été déclenchée, dans la ville méridionale de Deraa, qui va devenir rapidement un symbole de la résistance nationale : l’arrestation de 15 enfants accusés d’avoir écrit « le peuple veut la chute du régime » (Ash-shab yurid iskat an nizam) sur les murs de leur école, inspirés par les révolutions de Tunisie et d’Égypte, et les insultes proférées à l’adresse de leurs parents qui demandaient leur libération, de la part du responsable des services de sécurité de la région. Par la suite, le constat de traces de tortures sur les corps de ces enfants après leur sortie de prison a renforcé le sentiment d’humiliation des populations locales, tandis que le récit de ces événements se répandait rapidement à travers le pays. Le 18 mars 2011 a été le premier jour du soulèvement syrien, baptisé « le vendredi de la dignité » en réponse au manque de respect des autorités locales, en tandem avec le vendredi du même nom au Yémen. L’événement de Deraa a marqué sans doute un tournant de la situation en Syrie, à l’instar du « vendredi de la colère » (28 janvier 2011) en Égypte, où les manifestations ont pris une importance capitale.

Le soulèvement syrien va s’étendre dès lors progressivement durant des mois pour toucher toutes les régions du pays, malgré la répression déployée par le régime qui fait massivement usage de la force en ouvrant le feu sur les manifestants. C’est d’ailleurs cette répression violente et croissante des services de sécurité qui va radicaliser progressivement le mouvement populaire. Celui-ci passe alors de la demande de réformes à l’exigence de la chute du régime.

Le soulèvement de la ville de Deraa, considérée comme un bastion du Baas, d’où un certain nombre de hauts dignitaires du Baas sont originaires, comme le vice-président Farouk el Shareh, incarne la faillite d’un État et de ses élites, qui ont abandonné à leur propre sort depuis des années les classes rurales et les villes périphériques desquelles elles provenaient, au profit de politiques favorisant les classes bourgeoises de Damas et d’Alep. Cette mise en tension du centre et des périphéries du pays justifie pleinement une approche « matérialiste » précise des causes « internes » de la révolution syrienne.

Les acteurs du mouvement populaire

Il nous faut maintenant justifier les raisons qui nous poussent à définir la mobilisation du peuple syrien et ses principales manifestations publiques comme un « mouvement populaire ». En effet, les acteurs de ce mouvement sont issus de plusieurs composantes. En premier lieu, on y trouve des militants engagés dans les luttes contre le régime avant le soulèvement de 2011, en particulier depuis le « printemps de Damas » (2001), issus des couches moyennes, souvent jeunes diplômés et utilisateurs des réseaux sociaux. Leurs activités visaient principalement au respect des droits démocratiques en Syrie. Certains d’entre eux s’étaient déjà mobilisés contre la guerre en Irak et pour la cause palestinienne. Ils sont dans leur grande majorité des démocrates laïcs appartenant à toutes les communautés, y compris à des minorités comme les Alaouites, les Chrétiens, les Druzes, etc.

On mentionnera aussi divers groupes de militants issus de différentes régions du pays, comme les Jeunes de Daraya, dans la banlieue de Damas, qui ont commencé à s’activer socialement depuis près de dix ans en lançant une campagne contre la corruption ou en organisant une manifestation après la chute de Bagdad, en avril 2003, au cours de laquelle ils ont été arrêtés sous prétexte de « former un groupe politique non enregistré et de répandre le confessionnalisme ». Les Jeunes de Daraya ont cru à leur engagement social en s’inspirant des exemples historiques de mouvements non violents. Ils ont constitué une bibliothèque itinérante et distribué des livres à la population de leur quartier. Ils ont nettoyé les rues. Ils ont projeté des films sur Gandhi dans une mosquée.

Tous ces militants ont été présents dès le début du soulèvement, le 16 mars 2011. Ils ont joué jusqu’à maintenant un rôle important au sein des comités sur le terrain et pour le développement d’actions pacifiques contre le régime. La Commission générale de la révolution syrienne, une coalition des comités locaux, est dirigée notamment par Suhair Atassi, opposante de longue date, issue d’une famille politique prestigieuse et animatrice du Forum Jamal Attassi, interdit par le régime dans les années 2000. Cette dernière a été arrêtée pendant dix jours, suite à la manifestation du 16 mars 2011, dont elle était accusée d’être l’une des organisatrices. Elle vit maintenant en exil, après avoir passé des mois dans la clandestinité. La Coordination des comités locaux (CCL), autre organe important, est de son côté dirigée par l’avocate et militante Razan Zaitouneh.

Le régime a ciblé spécifiquement ce type de militants, à l’initiative des manifestations, des actions de désobéissance civile et des campagnes en faveur des grèves, en raison de leurs qualités d’organisateurs et d’un positionnement démocratique et laïque qui prend en défaut la propagande du régime dénonçant un complot de groupes armés islamistes extrémistes. Une partie d’entre eux ont été emprisonnés, tués ou contraints à l’exil, même s’ils sont toujours présents en dépit d’une répression féroce. Ils jouent un rôle important dans le processus révolutionnaire en cours en essayant d’articuler entre elles les diverses formes populaires de résistance au régime.

La deuxième et sans doute la plus importante composante du mouvement révolutionnaire syrien est celle des travailleurs ruraux, mais aussi des salariés et des petits indépendants urbains, économiquement marginalisés, qui ont subi de plein fouet la mise en œuvre des politiques néolibérales, en particulier depuis l’arrivée au pouvoir de Bachar al-Assad. La géographie des révoltes à Idlib et Deraa, ainsi que dans d’autres zones rurales, toutes des bastions historiques du parti Baas qui n’avaient pas pris part à grande échelle, comme aujourd’hui, à l’insurrection du début des années 1980, y compris la banlieue de Damas et d’Alep, montre l’implication des victimes du néolibéralisme dans cette révolution. C’est de cette composante des protestations actuelles que vient une partie de ceux qui rejoignent les groupes armés de l’ASL, d’abord développés pour défendre les manifestations pacifiques et qui ont adopté depuis des politiques plus offensives.

De même, on peut constater le regroupement de protestataires qui s’opposent au régime autour de cheikhs dans certains quartiers. C’est pourquoi, nombre d’entre eux ont été arrêtés, tandis que d’autres ont dû fuir le pays. Enfin, des éléments de l’opposition plus « traditionnelle », participent aussi au mouvement populaire, parmi lesquels certains partis kurdes, des groupes de gauche, des nationalistes, des libéraux et des islamistes.

Résistance armée et auto-organisation

Plusieurs éléments ont favorisé l’apparition des groupes armés après plus de sept mois de manifestations et de résistance pacifique.

En premier lieu, la répression violente du régime contre les manifestants pacifiques et contre les dirigeants du mouvement populaire, tués, arrêtés ou contraints à l’exil. Cela a radicalisé le mouvement et contribué à mettre en avant des militants plus enclins à résister par les armes. De plus en plus de groupes de citoyens ont alors pris les armes pour défendre leurs manifestations et leurs domiciles contre les chabihas [miliciens appointés par le régime, auteurs d’innombrables exactions], les services de sécurité et l’armée.

En second lieu, le nombre croissant des désertions dans l’armée, en particulier de soldats du rang refusant de tirer sur des manifestants pacifiques. La réticence des soldats à tirer sur des manifestations pacifiques a provoqué de nombreuses mutineries et désertions. Il faut aussi évoquer la volonté du régime de militariser la révolution, en laissant des armes sur les champs de bataille ou en augmentant le nombre d’armes sur le marché et/ou en baissant les prix des armes, pour justifier le discours du régime qui dit se battre contre des groupes armés extrémistes.

Il faut enfin compter avec la volonté de courants politiques et/ou d’États, notamment des financements de donateurs privés des monarchies du Golfe, de financer des groupes armés spécifiques pour renforcer le soutien dont ils disposent ou établir les relais qui leur font défaut sur le terrain.

En avril 2013, l’ASL a pour cela adressé une déclaration au mouvement des Frères musulmans de Syrie. Elle dénonce ses tentatives de monopoliser la révolution et le tient pour responsable du retard de la victoire de la révolution et de la fragmentation de l’opposition du fait qu’il cherche à se subordonner des groupes sur le terrain en échange de soutiens matériels et financiers (33).

La libération de groupes importants de jihadistes et islamistes par le régime Assad lors des premières amnisties en mai-juin 2011 (qui devaient permettre la libération de manifestants et prisonniers politiques), a également renforcé le processus de militarisation de la révolution syrienne. La plupart des islamistes et jihadistes libérés à cette période étant aujourd’hui à la tête des groupes armés.

Les membres des groupes de l’opposition armée de l’ASL proviennent socialement de la composante majoritaire du mouvement révolutionnaire : ce sont principalement des travailleurs marginalisés des villes et des campagnes, des membres des classes subalternes et moyennes qui ont souffert de l’accélération des politiques néolibérales menées depuis l’arrivée au pouvoir de Bachar al-Assad. Dans les groupes de l’opposition armée, on trouvera donc aussi bien des militaires qui ont fait défection, que des civils qui ont décidé de prendre les armes, ces derniers étant largement majoritaires.

L’armée syrienne s’est structurée à l’époque de Hafez al-Assad, ce qui explique que l’insubordination collective ou la mutinerie y est très difficile. La structure du haut commandement est basée sur le clientélisme et le confessionnalisme. La plupart des unités loyales envers Assad sont dominées par des officiers alaouites, même si elles comprennent aussi des officiers sunnites. Le chef du bataillon qui a mené la terrible attaque contre le quartier Baba Amr de Homs, en février 2012, est ainsi un colonel sunnite. Le rôle assigné à ces unités est de protéger le régime en appliquant différentes formes de répression. Le plus souvent, ceux qui veulent faire défection ne peuvent agir qu’individuellement ou en petits groupes, quittant les rangs avec ou sans leurs armes.

Ces difficultés n’ont cependant pas empêché le développement des désertions. Le régime s’est vu ainsi contraint de sécuriser ses unités par l’intégration de nouveaux éléments en provenance de l’appareil sécuritaire. Des milliers de soldats et d’officiers ont été emprisonnés parce que suspectés de sympathie envers la révolution. Selon certains témoignages, jusqu’à la moitié des pertes subies par l’armée syrienne résulterait de l’assassinat d’éléments « incertains » perpétrés par des militaires loyaux envers le régime. Le régime a mis en place par la suite des groupes civils armés, appelés comités populaires de défense, pour l’assister dans sa répression. Mais la force armée du régime tient surtout grâce à l’aide économique et militaire massive reçue de l’Iran et de la Russie, et au soutien des groupes armés communautaires chiites, dont le Hezbollah et des groupes irakiens, qui n’ont cessé d’augmenter le nombre de leurs combattants en Syrie. Le Hezbollah a participé à de nombreuses opérations militaires avec l’armée syrienne, jouant même parfois un rôle de leader sur le plan militaire.

Dans de nombreuses régions du pays, des conseils révolutionnaires ont été formés, de même que des comités de coordination des actions politiques et armées. Un code de bonne conduite respectant le droit international et rejetant le confessionnalisme a été signé par une grande partie des groupes armés qui font partie de la résistance populaire. Ces mesures ont été prises en réaction à des actes de torture et à des assassinats commis par des groupes armés de l’opposition, souvent sans liens avec l’ASL, qui ont été condamnés par le mouvement populaire et la grande majorité des bataillons de l’ASL.

L’ASL n’est pas jusqu’à aujourd’hui une institution unifiée. Il s’agit plutôt de la dénomination collective de groupes armés indépendants, localisés dans diverses régions du pays. Ces groupes ne disposent pas d’un armement et de financements adéquats. Ils achètent des armes sur le marché noir local – à des trafiquants qui tirent profit de la situation –, mais aussi à des contrebandiers irakiens, libanais et turcs. Les membres de l’ASL récupèrent également des armes abandonnées par les forces de sécurité ou saisies dans leurs dépôts.

En 2012, la Coordination des comités locaux (CCL) analysait la situation de l’ALS dans les termes suivants : « Le sort de notre Révolution a été confié à l’Armée syrienne libre (ASL), composée de déserteurs et de civils qui portent les armes pour se défendre. Ce groupe est dépourvu de toute base durable et ne dispose pas d’un commandement unifié. Dans le même temps, l’ASL a remarquablement et courageusement défendu des civils non armés et leurs zones de vie avec un armement léger et peu de munitions. Comme on pouvait le prévoir, la machine de guerre répressive du régime a été en mesure de concentrer sa répression et sa colère sur les résidents de ces zones où l’ASL a pris position. La machine de guerre du régime s’y est livrée à des actes de représailles qui ont doublé le nombre de victimes, résultant en crises humanitaires et provoquant l’apparition de zones sinistrées dans de nombreuses régions du pays » (34).

Par ailleurs, le manque de soutien organisé et ample à l’ASL a conduit à une absence de direction efficace de l’opposition armée, tandis que les groupes islamistes non liés à l’ASL et financés par les pays du Golfe n’ont cessé de se développer. L’opposition se composerait actuellement de plus de 1 000 groupes armés avec des alliances multiples et variées selon les régions et dynamiques contextuelles. L’ASL a néanmoins été la cible des jihadistes, particulièrement « l’État islamique » (EI) mais aussi Jabhat al Nusra (la branche officielle d’Al Qaida en Syrie) et de certains groupes islamistes qui ont assassiné quelques officiers et attaqué certaines de ses brigades.

Le Front islamique s’est distancié de l’opposition en exil de la coalition nationale, suite au refus de cette dernière de lui accorder une plus grande présence au sein de l’état-major militaire commandé par le brigadier-général Salim Idriss. Le Front islamique a déclaré qu’il ne s’opposerait pas à l’ASL, malgré l’attaque sur certains de ces groupes, et a appelé à un État islamique en Syrie. Ce nouveau Front islamique a le soutien financier et politique des régimes monarchiques du Golfe. Le financement massif de ces groupes a permis d’attirer de nombreux combattants de l’opposition, non pas sur un discours religieux, mais principalement par un équipement militaire beaucoup plus sophistiqué et abondant, et des salaires également plus importants par rapport aux brigades de l’ASL qui manquent de tout.

Les monarchies du Golfe et des donateurs privés de ces États ont financé les forces réactionnaires islamistes afin de transformer la révolution syrienne en une guerre sectaire. La victoire de la révolution en Syrie et sa propagation dans la région constitueraient une menace pour leurs propres régimes.

Le mouvement populaire et l’auto-organisation

Dès le début de la révolution, les principales formes d’organisation ont été des comités populaires au niveau des villages, quartiers, villes et régions. Ces comités populaires étaient le véritable fer de lance du mouvement mobilisant le peuple pour les manifestations. Par la suite, dans les régions libérées du joug du régime ils ont développé des formes d’autogestion basées sur l’organisation des masses. Des conseils populaires élus ont vu le jour pour gérer ces régions libérées, prouvant par là que c’est le régime qui provoque l’anarchie, et non le peuple.

Dans certaines régions libérées des forces armées du régime, des administrations civiles ont aussi été mises en place pour pallier l’absence de l’État dans de nombreux domaines, tels que les écoles, les hôpitaux, les routes, les services d’eau, d’électricité et les communications. Ces administrations civiles sont nommées à travers des élections par consensus populaires et ont pour tâches principales la fourniture des services de la fonction publique, la sécurité et la paix civile.

Des élections locales libres dans les zones « libérées » ont eu lieu pour la première fois depuis 40 ans dans certaines régions, quartiers et villages. C’est le cas par exemple dans la ville de Deir Ezzor, fin février 2013, dans laquelle l’électeur Ahmad Mohammad déclarait : « Nous voulons un État démocratique, pas un État islamique, nous voulons un État laïc géré par des civils et pas par des mollahs. » Ces conseils locaux reflètent le sens de la responsabilité et la capacité des citoyens à prendre des initiatives pour gérer leurs affaires en s’appuyant sur leurs cadres, expériences et énergies propres. Ils existent sous diverses formes, tant dans les zones encore sous domination du régime que dans celles qui s’en sont émancipées.

Un autre exemple concret de cette dynamique d’auto-organisation est la réunion de fondation de la Coalition de la jeunesse révolutionnaire en Syrie, qui a eu lieu début juin 2013 à Alep. La réunion a rassemblé un large éventail de militant-e-s et de comités de coordination qui ont joué un rôle important sur le terrain depuis le déclenchement de la révolution en Syrie et qui venaient des différentes régions du pays et représentaient de larges secteurs de la société syrienne. La conférence a été présentée comme une étape clé pour représenter la jeunesse révolutionnaire de toutes les communautés.

Il faut également noter la formation de l’Union syrienne libre, le 13 octobre 2013, à la suite d’une réunion à Rihania, ville sur la frontière syro-turque. Cette structure est composée d’environs 106 groupes et collectifs rassemblant des brigades militaires, des groupes d’information et d’autres formations civiles. Son acte de fondation appelle notamment à une Syrie libre et démocratique dans laquelle toutes les communautés religieuses et les ethnies seraient traitées de manière égale. Cela n’empêche pas qu’il y ait parfois des limites à ces conseils populaires, comme le manque de représentations des femmes ou de certaines minorités. Il ne s’agit pas d’embellir la réalité mais de rétablir la vérité.

Un autre élément, important également, dans la dynamique populaire de la révolution est l’explosion de journaux indépendants produits par des organisations populaires. Le nombre de journaux est en effet passé de 3 avant la révolution – une presse essentiellement dans les mains du régime – à plus d’une soixantaine rédigés par des groupes populaires.

L’exemple de Raqqa

Un exemple très marquant de l’auto-organisation des masses est la ville de Raqqa, seule capitale de province libérée des forces du régime (depuis mars 2013). Encore soumise aux bombardements du régime, Raqqa est complètement autonome et c’est la population locale qui gère tous les services de la collectivité.

À Raqqa, les organisations populaires sont le plus souvent menées par des jeunes. Elles se sont multipliées, au point que plus de 42 mouvements sociaux étaient officiellement enregistrés à la fin du mois de mai 2013. Les comités populaires ont organisé diverses campagnes. Un exemple est la campagne « le drapeau révolutionnaire syrien me représente » : elle consiste à peindre le drapeau révolutionnaire dans les quartiers et les rues de la ville, pour s’opposer à la campagne des islamistes qui voulaient imposer le drapeau islamique noir. Sur le plan culturel, une pièce de théâtre se moquant du régime Assad a été jouée au centre de la ville et, au début du mois de juin, les organisations populaires ont organisé une exposition d’art et d’artisanat local. Des centres ont été mis en place pour occuper les jeunes et traiter les troubles psychologiques causés par les conséquences de la guerre. Les examens du baccalauréat syrien de fin d’année, en juin et juillet, ont été entièrement pris en charge par des volontaires.

Ce genre d’expériences d’auto-organisation se retrouvent dans de nombreuses régions libérées. Il est à noter que les femmes jouent un grand rôle dans ces mouvements et dans les manifestations en général. Par exemple le 18 juin 2013, dans la ville de Raqqa, une manifestation massive, menée par des femmes, a eu lieu devant le siège de Jabhat al-Nusra, groupe islamiste, dans laquelle les manifestant-e-s appelaient à la libération des prisonniers qui ont été incarcérés. Les manifestant-e-s ont scandé des slogans contre Jabhat al-Nusra, et ont dénoncé leurs actions, n’ont pas hésité à scander le premier slogan utilisé à Damas en février 2011 : « Le peuple syrien refuse d’être humilié ». Le groupe « Haquna » (qui signifie « notre droit »), dans lequel de nombreuses femmes sont présentes, a également organisé de nombreux rassemblements contre les groupes islamistes dans Raqqa, scandant notamment « Raqqa est libre, dehors Jabhat al-Nusra ».

De nouvelles et nombreuses manifestations ont également eu lieu dans cette ville contre EI, qui s’en est emparé en septembre 2013.

Dans la ville de Deiz Zor au mois de juin, une campagne avait été lancée par les militants locaux visant à encourager les citoyen-ne-s à participer aux processus de surveillance et de documentation des pratiques des conseils populaires locaux, à faire valoir leurs droits pour promouvoir la culture des droits humains dans la société. Un accent particulier a été mis au cours de cette campagne sur l’idée du droit et de la justice pour tous et toutes.

1ère partie

2e partie

* Joseph Daher, militant de la gauche révolutionnaire syrienne, résidant actuellement en Suisse, est un des animateurs du blog Syria freedom for ever (http://syriafreedomforever.wordpress.com). Une première version de cet article a été publiée par le site web de la revue Contretemps (http://www.contretemps.eu/), en deux parties.

Notes

1. C. Issawi, An Economic History of the Middle East and North Africa, Columbia Economic History of the Modern World Series, New York, Columbia University Press, 1982, 102-103.

2. B. Haddad, Buisness Networks in Syria, the Political Economy of Authoritarian Resilience, Stanford California, Stanford University Press, 2012, XIV.

3. R. Hinnebusch, Authoritarian Power and State Formation in Ba’thist Syria, Boulder, CO, Westview Press, 1990, 144.

4. A. Richards and J. Waterbury, A Political Economy of the Middle East: State, Class, and Economic Development, Westview Press, Londres, 177.

5. N. Van Dam, The struggle for Power in Syria, Croom Helm LTD Publishers, 1996, 33.

6. V. Perthes, The Political Economy of Syria under Assad, I.B. Tauris, 1995, 120.

7. B. Haddad, Enduring Legacies : the Politics of Private Sector Development in Syria, in : Demystifying Syria, sous la dir. de F. H. Lawson, Londres, London Middle East Institute at SOAS, 2009, 35.

8. H. Batatu, Syria’s Peasantry, the Descendants of its Lesser Rural Notables and the Politics, Princeton New Jersey, Princeton University Press, 1998, 175.

9. B. Haddad (voir note 2), 7.

10. B. Haddad (voir note 2), XIV.

11. R. Hinnebush, Syria, Revolution from Above, New York, Routledge, 2001, 83.

12. M. Seurat, Syrie, L’État de barbarie, Paris, Presses Universitaires de France, 2012, 21.

13. M. Seurat (voir note 12), 59.

14. H. Batatu (voir note 8), 245.

15. « President Bashar al Asad’s Adress to the People’s council », Damascus Online, 17 juillet 2000.

16. J. Landis et J. Pace, « The Syrian Opposition : the Struggle for Unity and its Relevance, 2003-2008 », in : F. H. Lawson (sous la dir. de), Demystifying Syria, Londres, London Middle East Institute at SOAS, 2009, 121.

17. R. Lowe, « The Syrian Kurds : A People Discovered » (2006), http://www.chathamhouse.org/sites/files/chathamhouse/public/Research/Middle%20East/bpsyriankurds.pdf

18. Barout M. J., Al – Aqd al Akhir fi tarikh surya : jadaliyyat al jumud wal islah, Doha, 2012 ; Al Markaz al Arabi lil Abhath wa Dirasat al Siyasat, 2012.

19. Blog, Un œil sur la Syrie, Ignace Leverrier, « Rami Makhlouf, de l’affairisme à l’illusionnisme », 28 juin 2011 (http://syrie.blog.lemonde.fr/2011/06/28/rami-makhlouf-de-laffairisme-a-lillusionnisme/).

20. B. Haddad (voir note 2), 20.

21. IRIN, (11 février 2008), Syrie : L’inflation creuse l’écart entre les riches et les pauvres, http://www.irinnews.org/fr/Report/76655/SYRIE-L-inflation-creuse-l-écart-entre-les-riches-et-les-pauvres

22. Central Bureau of Statistics, Damas.

23. Syrian Arab Republic, Third National MDGs Progress Report 2010, http://www.undp.org/content/dam/undp/library/mdg/english/mdg%20country%20reports/syrian%20arab%20republic/mdgr-2010-en.pdf

24. FIDA, République arabe syrienne, programme d’options stratégiques pour le pays, 2009 Décembre, http://www.ifad.org/gbdocs/eb/98/f/EB-2009-98-R-22.pdf.

25. Syrian Arab Republic: 2009 Article IV Consultation—Staff Report and Public Information Notice, http://www.imf.org/external/pubs/ft/scr/2010/cr1086.pdf

26. Statement by A. Shakour Shaalan, Executive Director for Syrian Arab Republic January 9, 2009, http://www.imf.org/external/pubs/ft/scr/2009/cr0955.pdf

27. The First Poverty Assessment Report (UNDP 2005).

28. (voir note 27)29. FIDA, République arabe syrienne, programme d’options stratégiques pour le pays, décembre 2009, http://www.ifad.org/gbdocs/eb/98/f/EB-2009-98-R-22.pdf

30. Yazigi J., Syria Report, juin 2010.

31. FIDA (voir note 29).

32. « Interview with Syrian President Bashar al-Assad », 31 janvier 2011, http://online.wsj.com/article/SB10001424052748703833204576114712441122894.html

33. Blog Syria Freedom Forever Al qiada el muchtarakah liljeich sury el hur: rissalah maftouha lil jama3a el ikhwan el muslimun fi surya, avril 2013 : http://syriafreedomforever.wordpress.com/

34 The Local Coordination Committees in Syria, A year to the revolution of freedom and dignity, Mars 2012 : voir http://tinyurl.com/mg75vgp

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