Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 609-610 octobre-décembre 2014 *

SYRIE

Retour sur les origines et le développement du processus révolutionnaire (2/2)

Cf. aussi : [Syrie]

Joseph Daher *

1ère partie

2e partie

Contre les islamistes et les jihadistes

Tandis que l’on commence à parler en Europe et aux États-Unis de la nécessité de s’opposer aux jihadistes, le peuple syrien révolutionnaire s’y oppose depuis plus d’un an. Ce sont les mêmes organisations populaires citées plus haut qui se sont le plus souvent opposées aux groupes islamistes armés. Ceux-ci veulent prendre par la force le contrôle des zones libérées alors qu’ils n’ont pas de racines dans le mouvement populaire, et qu’ils ne sont pas issus de la révolution.

La ville de Raqqa a par exemple vu une résistance continue et inébranlable contre les groupes islamistes. Depuis que la ville a été libérée des troupes de régime, en mars 2013, de nombreuses manifestations ont été organisées contre l’idéologie et les pratiques autoritaires des groupes islamistes. Il y a eu des rassemblements de solidarité avec des militants kidnappés pour exiger leur libération des geôles des islamistes. Cette manifestation a permis la libération de certains militants, mais de nombreux autres restent emprisonnés jusqu’à aujourd’hui comme le célèbre Père Paolo et d’autres tel que le fils de l’intellectuel militant Yassin Hajj Saleh, Firas.

En septembre 2013, à la suite de l’occupation de la ville par l’EI et l’attaque de ce dernier contre l’église Notre-Dame de l’Annonciation à Raqqa, des groupes de jeunes militants ont organisé une manifestation pour condamner les actions de l’EI, dans laquelle ils brandissaient une grande croix en signe de solidarité avec la communauté chrétienne syrienne de la ville. Ils ont également publié la déclaration : « Nous exigeons le respect de toutes les religions : chrétiens et musulmans sont un et unis, nous avons vécu et nous vivrons comme des frères. Les gens qui pratiquaient ce genre d’actions ne représentent qu’eux-mêmes et la religion islamique est innocente de tels actes ».

Dans la résistance de la population à l’EI dans la ville de Raqqa, comme ailleurs, les femmes ont joué un rôle de premier plan. Par exemple, Suad Nofal, une maîtresse d’école, a protesté presque quotidiennement pendant plusieurs mois contre les pratiques autoritaires de l’EI et pour réclamer la libération des prisonniers politiques. Des manifestations similaires des masses populaires contestant les pratiques autoritaires et réactionnaires des islamistes ont eu lieu à Alep, à Mayadin, Al-Quseir et d’autres villes comme Kafranbel. Ces combats se poursuivent.

Les Comités de coordination locaux (CCL) ont également dénoncé les appels du responsable d’Al Qaïda, Ayman Zawihiri, appelant à la création d’un État islamique en Syrie. Ils ont condamné cette « ingérence flagrante dans les affaires intérieures de la Syrie » et ont réitéré « le fait que seuls les Syriens décideront de l’avenir de leur pays ». Dans cette déclaration, les CCL affirment une nouvelle fois que « la révolution syrienne a commencé afin de parvenir à la liberté, la justice, et un état civil, pluraliste et démocratique… l’établissement en Syrie d’un État pour tous les citoyens » (35).

Dans le quartier de Bustan Qasr, à Alep, la population locale a manifesté à de nombreuses reprises pour dénoncer les actions du Conseil de la Charia d’Alep, qui regroupe plusieurs groupes islamistes. Le 23 août 2013 par exemple, les manifestants de Bustan Qasr, tout en condamnant le massacre à l’arme chimique commis par le régime contre la population de la Ghouta orientale, réclamaient également la libération du célèbre activiste Abu Maryam, une fois de plus emprisonné par le Conseil de la Charia d’Alep. Auparavant dans ce même quartier à la fin juin 2013, les manifestants avaient scandé « Va te faire foutre (Toz) Conseil islamique », en raison des politiques répressives et autoritaires répétitives de ce dernier. Une explosion populaire s’était également exprimée lors de l’assassinat par des jihadistes étrangers appartenant au groupe de l’EI d’un jeune garçon de 14 ans, pour blasphème alors qu’il avait fait une blague faisant référence au prophète Mohammad. Une manifestation a été organisée par le comité populaire de Bustan Qasr contre le Conseil islamique et les groupes islamistes, scandant : « Quelle honte, quelle honte, les révolutionnaires sont devenus Shabbiha » (groupe armé pro Assad), ou bien ils faisaient référence au Conseil islamique en citant les services de sécurité du régime Assad, une allusion claire à leurs pratiques autoritaires.

Le 2 août 2013, lors d’une des manifestations hebdomadaires du vendredi, les CCL qui jouent un rôle important d’information de la révolution mais également d’aide, d’approvisionnement et de services aux populations et aux réfugiés, ont déclaré dans leur communiqué : « Dans un message unifié de la révolution au monde entier, nous confirmons que les enlèvements de militant-e-s et d’acteurs essentiels de la révolution, outre qu’ils servent l’intérêt de la tyrannie, nuisent à la liberté et à la dignité de la révolution. » Ce message s’adressait directement à ces groupes islamistes réactionnaires. Dans le même esprit, le 28 juillet 2013, les CCL écrivaient un communiqué avec pour titre : « La tyrannie est une, qu’elle s’exerce au nom de la religion ou au nom de la laïcité », renvoyant dos à dos les islamistes et le régime. Les CLL ont publié un communiqué le 20 septembre 2013 dont le titre était « Seuls les Syriens vont libérer la Syrie » affirmant à nouveau leur refus d’un remplacement d’une tyrannie par une autre, et ils dénonçaient les pratiques du groupe djihadiste de l’EI, qui « ne diffèrent pas des pratiques du régime syrien dans la répression et la suppression de la liberté d’expression ».

Le Conseil populaire du quartier de Salah El-Din, dans la ville d’Alep, brandissait une pancarte au milieu d’une manifestation le 27 septembre 2013, en opposition à l’EI qui disait : « Prenez votre Islam et laissez-nous Notre Islam – l’Islam a conquis les cœurs avant les territoires ». Des comités de coordination tels que le Comité Kurde pour la fraternité ont accusé l’EI d’« occuper les villes et de terroriser les citoyens », les assimilant aux groupes combattant au côté du régime comme le Hezbollah qui visent également les civils. Ils ont notamment manifesté dans le quartier d’Ashrafiya à Alep, le 20 septembre 2013, contre l’EI brandissant des pancartes sur lesquelles on pouvait lire notamment « La Syrie sera libre, EI dehors » et « Notre Syrie est colorée. Non à l’EI et son drapeau noir ».

En septembre de la même année, onze organisations civiles représentant la structure organisée révolutionnaire dans la région de la Ghouta, une zone à l’extérieur de Damas, ont fortement défendu la militante Razan Zaitouneh, une figure révolutionnaire populaire importante, à la suite de menaces à son encontre par des membres de factions islamistes armées.

À la mi-octobre, le Mouvement civil en Syrie publiait une déclaration dans laquelle les groupes et les membres du processus révolutionnaire syrien déclaraient leur rejet « de toute tentative par une partie quelconque d’imposer de nouvelles formes d’autoritarisme sur la population syrienne et le travail des activistes ».

Cela répondait à la volonté de Zahran Alloush, commandant de l’Armée de l’Islam, d’imposer son autorité sur le conseil civil de la ville de Douma, dans la banlieue de Damas. L’opposition populaire, armée et pacifique, n’a cessé de s’accroître en particulier face à l’EI jusqu’à aujourd’hui.

Arabes et Kurdes unis

Dans le nord-est de la Syrie, habitée en majorité par la population kurde, les combats récents entre islamistes et milices kurdes du PYD (lié au PKK) ont été l’occasion d’initiatives populaires des militants et de la population locale. Ces initiatives populaires visaient à démontrer la fraternité des Kurdes et des Arabes dans cette région et à réaffirmer que la révolution populaire syrienne était pour « tous et toutes », et qu’elle excluait le racisme et le sectarisme. Au moment de ces combats, dans la province de Raqqa, la ville de Tall Abyad a d’ailleurs vu la formation du bataillon « Chirko Ayoubi », qui a rejoint la brigade du Front Kurde le 22 juillet 2013. Ce bataillon regroupe désormais des Arabes et Kurdes ensemble. Ils ont publié une déclaration commune dénonçant les exactions commises par les groupes islamistes et les tentatives de divisions du peuple syrien sur des bases ethniques et communautaires. Les différentes factions de l’ASL sont néanmoins divisées. Certaines se battent au côté des islamistes, mais d’autres ont rejoint les milices kurdes et dénoncé les exactions commises par des groupes islamistes.

Dans la ville d’Alep, plus précisément dans le quartier d’Achrafieh (habité principalement par des Kurdes), une manifestation a été organisée le 1er août 2013 rassemblant plusieurs centaines de personnes en faveur de la fraternité entre Arabes et Kurdes, pour condamner des actes commis par des groupes extrémistes islamistes contre la population kurde.

Dans la ville de Tell Abyad, qui a été soumise à d’intenses combats, les militants ont tenté de lancer plusieurs initiatives visant à mettre fin au conflit militaire entre les deux groupes, à arrêter le départ forcé des civils, à mettre en place un comité populaire pour gérer la ville au quotidien, à promouvoir des initiatives et des actions conjointes entre les populations arabes et kurdes, afin de parvenir à un consensus par des moyens pacifiques. Ces efforts continuent malgré la poursuite des combats entre islamistes et milices kurdes.

Dans la ville d’Amouda, une trentaine de militants se sont réunis le 5 août 2013 avec des drapeaux kurdes et des drapeaux révolutionnaires syriens derrière une pancarte disant « Je t’aime Homs », pour montrer leur solidarité avec cette ville assiégée par l’armée du régime.

Dernièrement encore, dans la ville de Qamichli, où vivent des populations arabes (musulmanes et chrétiennes), kurdes et assyriennes, des militants locaux ont lancé de nombreux projets pour garantir la coexistence et la gestion de certains quartiers par des comités conjoints. Dans cette même ville, la branche de l’Union des étudiants libres kurdes a lancé une petite campagne Internet appelant à la liberté, la paix et la fraternité, la tolérance et l’égalité pour l’avenir de la Syrie.

Dans sa très grande majorité, le mouvement populaire syrien n’a cessé de répéter son refus du confessionnalisme, malgré les tentatives du régime et des groupes islamistes pour allumer ce feu dangereux. Les slogans des manifestant-e-s tels que « Nous sommes tous des Syriens, nous sommes unis » et « Non au confessionnalisme » sont répétés en permanence.

Il convient de comprendre le rôle crucial joué par les comités populaires et les organisations dans la poursuite du processus révolutionnaire, car ce sont les acteurs essentiels qui permettent au mouvement populaire de résister. Il ne s’agit pas de diminuer le rôle joué par la résistance armée, mais cette dernière dépend du mouvement populaire pour continuer le combat. Sans celui-ci, nous n’aurions aucune chance.

Il est difficile d’établir un rapport de forces entre les différents comités populaires qui ont un enracinement très important dans cette révolution et les groupes jihadistes et islamistes réactionnaires. Ce qui est certain c’est que le mouvement populaire n’abandonnera pas les objectifs de la révolution : démocratie, justice sociale et refus du confessionnalisme malgré les menaces que représentent les groupes islamistes et le régime Assad.

Mouvement populaire persistant en lutte contre le régime et l’EI

Le mouvement populaire continue à faire entendre sa voix contre tous ceux qui s’opposent aux objectifs de la révolution.

En janvier 2014, une explosion populaire dans de nombreuses zones libérées avait poussé vers la sortie l’EI et incité d’autres groupes armés à combattre ce dernier, notamment certains groupes islamistes initialement réticents mais qui, sous la pression populaire, n’avaient pu faire autrement que de combattre l’EI. Pour une grande majorité des populations des territoires libérés, l’EI était devenu l’autre visage du régime Assad en raison de son autoritarisme, très bien résumé par les chants des manifestants « Assad et EI sont un ».

En mars 2014, de nombreuses manifestations et activités avaient eu lieu pour célébrer le troisième anniversaire de la révolution syrienne et rappeler ses objectifs, lors d’expositions photos et de pièces de théâtre dans des zones libérées comme à Alep et dans la région d’Idlib. Durant le mois d’avril et de mai, des actions ont également été organisées contre les groupes jihadistes et islamistes.

Dans la ville de Minbej, proche d’Alep, tenue par l’EI, une grève générale avait été décrétée fin mai par les habitants de la ville pour protester contre l’occupation. Un groupe d’activistes a également lancé une campagne pour demander la libération des quatre révolutionnaires – Razan Zeitouneh, kidnappée avec son mari et deux collègues juristes en décembre 2013 très vraisemblablement par le Front islamique qui avait déjà menacé les activistes dans le passé – symboles du soulèvement populaire et de la lutte contre le régime. Des manifestations ont eu lieu par exemple dans la ville de Douma, proche de Damas, et dans le quartier de Salah el-Din à Alep sous le slogan : « Traître est celui qui kidnappe les révolutionnaires ».

Lors du simulacre d’élection démocratique en juin 2014, qui a vu la réélection du dictateur Bachar al-Assad, des groupes d’activistes ont distribué secrètement des tracts et brochures avant et pendant les élections, dans des villes et zones sous la domination du régime, comme à Damas, Alep et Hama, condamnant les crimes de ce dernier et réitérant leur volonté de continuer leur révolution jusqu’à la victoire. Dans le même temps, des manifestations avaient lieu dans de nombreuses zones libérées pour dénoncer ces « élections de sang ». On a également vu certains révolutionnaires, dans les zones libérées, transformer des poubelles en urnes électorales sur lesquelles était écrit « Vous pouvez voter ici », « On te jette, Bachar » et « Bachar, c’est là que tu résides ». Dans la ville de Qamichli, une manifestation a été organisée par des mouvements de jeunes kurdes pour condamner l’élection en tant que mascarade orchestrée par Assad et appelant au boycott de ces dernières.

Durant l’agression militaire israélienne contre la bande de Gaza, dans les « territoires libérés » de Syrie, notamment dans différents quartiers d’Alep, dans la ville de Qaboun près de Damas, à Deraa, etc., il y a eu des manifestations de solidarité avec le peuple palestinien dès le début de l’opération.

Dans le quartier de Salah el Din, les manifestant-e-s ont envoyé ce message au peuple palestinien : « De la population de Salah el Din à Alep à la population de Gaza : nous sommes un, comme l’est notre lutte contre notre ennemi ». Une veillée aux bougies a également eu lieu à Alep pour Gaza, tandis que des enfants manifestaient en masse dans la ville de Qaboun en solidarité avec la Palestine. Il y a également eu des manifestations de soutien à Gaza dans le camp palestinien de Yarmouk. Sur le plateau du Golan occupé par Israël, des manifestant-e-s soutenant la révolution syrienne ont dénoncé l’attaque militaire de l’armée d’occupation d’Israël sur Gaza, avec des pancartes qui demandaient l’arrêt du massacre en Syrie et à Gaza.

Au début du mois d’août 2014, des militant-e-s des comités populaires et conseils populaires de certains quartiers d’Alep ont lancé une campagne pour relancer le mouvement de protestation pacifique contre le régime du dictateur Bachar al-Assad tout en s’opposant également à l’État islamique et aux dangers posés par ce dernier alors qu’il se trouvait aux portes d’Alep. La campagne veut particulièrement relancer les manifestations de rue tout en utilisant les médias sociaux. La campagne porte le titre : « l’activisme pacifique est le pouls de la révolution ». Cette campagne réunit les conseils révolutionnaires des quartiers de Salah al-Din, Bustan al-Qasr, Kalasa et de l’ancienne ville d’Alep, le Comité de coordination du quartier de Mashhad, et les équipes de secours de la défense civile. Le conseil municipal d’Alep libre, l’Association syrienne des femmes et un certain nombre de militants indépendants ont également rejoint cette mobilisation. Lors du premier jour de la campagne, le Conseil révolutionnaire de Salah al-Din a organisé une manifestation silencieuse. Les participants ont tenu des bannières en réponse à un article publié dans le magazine américain Live Wire, qualifiant Alep de « ville la plus dangereuse du monde ». Les manifestant-e-s voulaient envoyer un message rappelant que leur ville est vivante et mérite leur affection malgré les dangers d’y vivre. Dans l’est d’Alep, les manifestant-e-s ont pris part à une marche partant du quartier Salah al-Din passant par Mashhad et s’achevant dans le quartier d’Ansari. Les étudiant-e-s participant à la manifestation ont brandi des panneaux appelant à un retour aux valeurs défendues au début de la révolution de 2011 et à l’unification de l’Armée syrienne libre.

Au cours du mois de septembre, on pouvait voir également de nombreuses manifestations et mobilisations contre l’intervention de la coalition menée par les États-Unis. Par exemple, le 26 septembre, sous le slogan « les civils n’ont pas besoin des nouveaux assassins internationaux ! », exprimant ainsi leur sentiment de l’inutilité des bombardements et surtout leur opposition. Une banderole brandie par un manifestant d’Alep le disait récemment : « La folie est de faire la même chose encore et encore et d’espérer des résultats différents (Albert Einstein) », avec en dessous : « Afghanistan 2001, Irak 2003, Syrie 2014 ».

Mais les faits les plus notables restent deux grèves dans les régions libérées d’Alep. Celle des éboueurs d’Alep le 20 septembre contre le « gouvernement provisoire », organe de la coalition nationale de l’opposition, et celle des agents de « la défense civile », équivalent des pompiers, contre le même « gouvernement » le 21 septembre. Il y a aussi la création le 3 octobre d’une campagne indépendante de dénonciation et de poursuites de la corruption au sein des structures de l’opposition… Le 16 octobre, les habitants de la ville « libérée » de Kafranbel manifestaient sous les mots d’ordre de retourner à l’esprit de la révolution.

Du côté des régions sous le contrôle du régime, l’opposition n’a cessé de monter même chez les « loyalistes ». En juillet et août, les régions sous contrôle du régime ont été submergées par une avalanche de tracts frappés du slogan « Nous voulons vivre : tes enfants s’allongent au palais et nos enfants dans les cercueils ». De même, à la mi-août, une campagne était lancée par des activistes issus de la communauté alaouite : « Crie ton opposition à Assad ». Le groupe tente de montrer les dangers et les sacrifices consentis de la communauté alaouite pour défendre le régime Assad. Ils ont par exemple lancé des campagnes sur les réseaux sociaux ou distribué en secret dans la ville de Tartous à plusieurs reprises des tracts disant « la rue veut vivre » et « la chaise pour toi [Assad], les cercueils pour nos enfants », en référence au nombre important de soldats alaouites dans l’armée du régime qui sont morts lors de ces trois dernières années. La chaise est une référence symbolique à la présidence.

Le 2 octobre, une manifestation importante dans les quartiers « loyalistes » de la ville de Homs a eu lieu contre les responsables gouvernementaux, suite à une explosion qui a tué des dizaines d’enfants. Les manifestant-e-s ont scandé le slogan « le peuple veut la chute de Barazi » (Talal Barazi, gouverneur de la ville, un soutien du régime).

Le même jour a eu lieu une manifestation dans le quartier « rebelle » de Homs en solidarité avec les familles des victimes. Ceci survient un mois après l’arrestation d’activistes « loyalistes » à l’origine d’une campagne de protestation appelée « Où sont-ils ? », contre l’abandon par le régime d’une base militaire dans le nord de la province de Raqqa et le massacre de centaines de soldats par l’EI.

Au milieu du mois d’octobre, la ville de Tartous, considérée comme un fief du régime, a vu sa première manifestation demandant la chute du régime et de tous ses symboles.

Au même moment, l’inauguration dans la ville de Tartous d’un grand centre commercial et des projets touristiques pour plus de 50 millions de dollars exaspèrent des partisans de Bachar el-Assad qui les jugent indécents alors que le pays est dévasté par la guerre. Ces projets luxueux ont suscité des critiques importantes dans les milieux « loyalistes » qui accusent le régime de les délaisser tandis qu’environ 60 % de la population de Tartous « ne peut pas se permettre de faire ses achats là-bas », s’indigne-t-on sur des pages partisanes sur Facebook.

Ces critiques expriment une amertume de plus en plus palpable dans les milieux pro-régime, notamment après des pertes considérables parmi les militaires et le drame provoqué par la mort d’une cinquantaine d’enfants dans de récents attentats à Homs.

Autoadministration kurde

En même temps il faut noter la formation en novembre 2013, dans plusieurs régions à majorité Kurde, au nord-est de la Syrie, d’un gouvernement autonome dominé par le Parti de l’union démocratique (PYD), qui est l’émanation syrienne du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Les forces d’Assad s’étaient retirées en juillet 2012 de neuf villes à majorité kurde. Le PYD contrôle la plupart des régions kurdes en dehors la ville de Qamishli toujours sous occupation du régime et quelques villes mixtes dans les provinces de Hasaka et à Alep. Des administrations autonomes de transition ont été créées dans les trois zones d’Afrine, au nord-ouest d’Alep, de Kobani, entre la frontière turque au nord et l’Euphrate qui la borde à l’ouest, et de la Djezireh, zone la plus vaste et la plus peuplée, qui se situe à l’extrême nord-est du pays.

Dans l’attente d’élections prévues dans le courant de l’année 2014, chaque entité possède actuellement une assemblée législative locale de transition dirigée par un président et un gouvernement régional provisoire, composé de vingt-deux membres, nommés ministres, qui gèrent, avec un conseil ministériel, les affaires courantes de la vie politique, sociale, juridique et économique. Ces trois gouvernements régionaux ont chacun à leur tête un Premier ministre kurde et deux vice-Premiers ministres souvent issus des autres communautés confessionnelles ou ethniques, kurdes, arabes, chrétiennes ou tcherkes.

Des expériences d’autoadministration très intéressantes, particulièrement au niveau des droits des femmes et des minorités, mais avec également nombreuses contradictions, notamment l’autoritarisme des forces du PYD qui n’ont pas hésité à réprimer des activistes ou bien à fermer des établissements et institutions qui lui sont critiques. De même, depuis le début du mois d’octobre, la conscription obligatoire a été décrétée et mise en œuvre par le PYD dans les régions sous son contrôle, provoquant la fuite d'un nombre accru de jeunes gens appartenant à toutes les communautés, tandis que les autres qui refusaient de servir dans les forces du YPG étaient emprisonnés. Cette campagne a fait l’objet également de critiques et de protestations. Dans les rues de la ville d’Amouda, le 14 octobre 2014, des femmes ont même manifesté.

Il ne faut pas oublier en effet que le PYD, tout comme le PKK, son organisation mère, à un manque de référence démocratique que ce soit dans son fonctionnement interne ou externe face à ses rivaux ou de simple groupes. Il faut par exemple rappeler les mouvements de protestation, fin juin 2013, dans certaines villes de Rojava, comme à Amouda et Derabissyat, contre la répression et l’arrestation par les forces du YPD d’activistes révolutionnaires kurdes.

Cela ne nous empêche pas d’apporter un soutien total au mouvement de libération national kurde dans sa lutte pour son autodétermination en Irak, Syrie, Turquie et Iran face à des États autoritaires qui les oppriment ou les empêchent de réaliser leur autodétermination. C’est pourquoi également il faut demander le retrait du PKK de toutes les listes des organisations terroristes en Europe et ailleurs.

Nous pouvons en effet critiquer le leadership du PKK ou du PYD pour certaines de leurs politiques, mais, comme nous l’avons dit auparavant, un principe fondamental des révolutionnaires est que nous devons d’abord soutenir toutes les formes de luttes pour la libération et l’émancipation de manière inconditionnelle, avant d’être en droit de critiquer la façon dont ces luttes sont dirigées.

« Les ennemis sont multiples… la révolution est une… et elle continue »

En conclusion, le mouvement populaire syrien fait face à plusieurs menaces contre-révolutionnaires, tout d’abord celle du régime Assad assisté par ses alliés russes, iraniens et du Hezbollah, qui n’ont d’ailleurs pas cessé d’enregistrer des victoires militaires importantes comme la reprise de la ville de Homs en mai 2014. La propagande du régime de la « guerre contre le terrorisme », qui est reprise également par le dictateur Sissi en Égypte et d’autres monarchies réactionnaires du Golfe, trouve aussi de plus en plus d’échos au sein des pays occidentaux dans leurs mesures répressives et liberticides pour faire face, prétendent-ils, à la « menace jihadiste » en Europe.

L’autre visage de la contre-révolution est représenté par les groupes islamistes et jihadistes qui s’opposent aux objectifs de la révolution syrienne (démocratie, justice sociale et refus du communautarisme) et n’hésitent pas, comme on l’a vu, à s’attaquer aux révolutionnaires dans les régions dites libérées. Ces groupes ont profité en premier lieu de « l’amnistie » accordée par le régime à de nombreux islamistes et jihadistes au début de la révolution tandis que les démocrates et autres révolutionnaires continuaient à croupir en prison et à se faire assassiner par le régime. Le régime d’Assad ne les combat d’ailleurs pas systématiquement comme à Raqqa, la ville occupée par l’EI épargnée par les bombardements depuis son occupation jusqu’au bombardement américain en août 2014 en Irak contre les avancées militaires de l’EI.

En second lieu, ces groupes jihadistes ont profité de soutiens financiers, surtout au début de la révolution, de donateurs privés des monarchies du Golfe qui voulaient transformer cette révolution populaire en guerre confessionnelle. Les groupes jihadistes de l’EI et du Jabhat al Nusra sont de plus devenus largement autonomes financièrement grâce aux trafics engendrés par l’occupation de puits de pétrole et au développement d’une économie de guerreSUITE ICI.

Il est également important, malgré les difficultés et les menaces qui pèsent sur la révolution syrienne, de considérer cette dernière comme faisant partie intégrante des processus révolutionnaires de la région et de ses dynamiques, et toute tentative de les séparer doit être contestée. Les révolutionnaires en Syrie combattent comme les autres activistes dans les pays de la région pour la liberté et la dignité et luttent aussi bien contre les régimes autoritaires que contre les groupes islamistes et jihadistes qui s’opposent à leurs objectifs.

De même les oppositions dites géopolitiques ou par en haut de blocs de pays n’ont pas permis d’expliquer les dynamiques de la révolution syrienne. Cette analyse aboutit en effet chez certains commentateurs politiques à des positions rendant incompréhensibles les dynamiques du processus révolutionnaire, et passe sous silence le fait que de grandes puissances prétendument opposées agissent ensemble sur différents thèmes, comme par exemple sur l’Irak dernièrement mais également dans la « lutte contre terrorisme ».

Le rapprochement cette dernière année entre l’Iran et les États-Unis en est un parfait exemple et a démontré, s’il en était encore besoin, la futilité du positionnement de ces secteurs de la gauche qui considèrent notamment la Russie et l’Iran comme un bloc anti-impérialiste. Les différentes puissances impérialistes mondiales et les puissances régionales bourgeoises, en dépit de leur rivalité, ont un intérêt commun dans la défaite des révolutions populaires de la région, et l’exemple le plus patent est celui de la Syrie.

La conférence de Genève 2 au mois de mars 2014 sur la Syrie, soutenue par toutes les puissances internationales et régionales sans exception, a en effet les mêmes objectifs que la précédente et les autres conférences dites de « paix » : parvenir à un accord entre le régime d’Assad et une fraction opportuniste, liée aux États occidentaux et aux monarchies du Golfe, de l’opposition réunie dans la Coalition syrienne. En effet, nous ne devons pas imaginer que les rivalités impérialistes à l’échelle mondiale entre les États-Unis, la Chine et la Russie seraient insurmontables pour ces puissances, dans la mesure où ces puissances sont en réalité dans des rapports d’interdépendance sur de nombreuses questions. Tous ces régimes sont des pouvoirs bourgeois qui sont et seront toujours des ennemis des révolutions populaires, cherchant à imposer ou renforcer un contexte politique stable leur permettant d’accumuler et de développer leur capital politique et économique au mépris des classes populaires. En Syrie comme ailleurs, aucune solution ne pourra être trouvée tant que les enjeux démocratiques et sociaux ne seront pas traités ensemble.

Finalement, comme l’écrivaient des révolutionnaires syriens : « Les ennemis sont multiples… la révolution est une… et elle continue ». Le mouvement populaire syrien n’a sans doute pas dit son dernier mot. ■

1ère partie

2e partie

* Joseph Daher, militant de la gauche révolutionnaire syrienne, résidant actuellement en Suisse, est un des animateurs du blog Syria freedom for ever (http://syriafreedomforever.wordpress.com). Une première version de cet article a été publiée par le site web de la revue Contretemps (http://www.contretemps.eu/), en deux parties.

Notes

35. Blog Syria Freedom Forever, Condemnation of Zawahri’s Statements Regarding his Intervention in the Internal Affairs of Syria, 4 Avril 2013 : http://syriafreedomforever.wordpress.com/2013/04/11/condemnation-of-zawahris-statements-regarding-his-intervention-in-the-internal-affairs-of-syria/.

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