Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 616-617 juin-juillet 2015 *

TURQUIE

Grèves dans l’automobile. Plus rien ne sera comme avant

Cf. aussi : [Turquie] [Automobile]

Metin Feyyaz *

© Inprecor/JR

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23 mai 2015

Depuis longtemps, Erdogan, nouveau président et ex Premier ministre, parle de son rêve de transformer la Turquie en « Chine de l’Europe ». Au mois d’avril, lorsque le ministre de l’Économie, Zafer Çağlayan, a rencontré des investisseurs étrangers à Londres, il a déclaré avec fierté : « le coût du travail en Turquie est encore plus faible qu’en Chine ». Bien avant, une déclaration similaire a été faite par le responsable de la Chambre de commerce de Berlin. Lors d’une réunion avec le patronat turc en 2010, Eric Schweitzer a indiqué : « Les exportations de la Turquie vers l’Allemagne ont triplé ces vingt dernières années, et la Turquie peut être la Chine de l’Europe. » Et ce n’étaient pas des mots simplement destinés à satisfaire leur auditoire.

Synthèse et articles Inprecor

L’industrie en Turquie est en croissance constante alors que le reste de l’Europe est aux prises avec les résultats de la crise économique et de ses faux remèdes fondés sur des politiques d’austérité. Ce changement s’observe particulièrement dans le domaine de la production industrielle. Aujourd’hui, la Turquie est le huitième plus grand producteur d’acier du monde, et sa croissance dans les années 2011 et 2012 fut la plus rapide parmi les dix premiers pays producteurs d’acier dans le monde.

Presque chaque constructeur automobile mondial majeur possède une usine de production en Turquie et ils sont en train de migrer partiellement leur production européenne vers la Turquie. Entre 2009 et 2014, l’emploi dans les usines d’assemblage automobiles en Turquie a été multiplié par 3,5. Au cours des sept premiers mois de 2014, Renault, Hyundai et les usines de Toyota en Turquie ont exporté 80 % de leur production, Ford 75 %, et MAN 85 %. Le plus grand marché d’exportation pour ces produits est encore l’Europe bien qu’il y ait une baisse de la demande en raison de la crise. Fiat, qui ferme des unités de production en Italie, vient de déclarer que jusqu’en 2021 il allait exporter 175 000 voitures Fiat Doblo de la Turquie vers les États-Unis. Il est possible de fournir de nombreux autres exemples de ce genre.

Mais cette activité rentable pour les capitalistes a un coût pour les travailleurs :

• Le salaire minimum en Turquie est d’environ 330 euros. Ce salaire minimal n’est pas exceptionnel, il est au contraire assez fréquent, même pour les travailleurs qualifiés. Selon une étude récente, plus de 5 millions de personnes travaillent avec le salaire minimum.

• La Turquie a le taux le plus élevé de décès occasionnés par les accidents du travail de toute l’Europe et la troisième place dans le monde entier. Selon les statistiques officielles, chaque année plus de 1 000 personnes meurent au travail. Et ceci est seulement le chiffre officiel… car de nombreux travailleurs n’étant pas enregistrés, il n’y a aucun moyen de connaître le nombre réel. Une organisation non gouvernementale a établi une liste de 1 886 travailleurs morts dans des accidents du travail en 2014.

• Au cours des dernières années, la « sous-traitance » a connu une croissance très importante entraînant une nouvelle précarité pour des travailleurs avec moins de droits dans une même usine. Dans une seule usine, on peut trouver jusqu’à 5 ou 6 entreprises différentes employant des travailleurs faisant exactement le même travail, mais avec des contrats et des conditions différentes.

Ce « paradis du travail pas cher » pour le grand capital, inorganisé et sans sécurité d’emploi, ne lui suffit pas. Le gouvernement a publié un document intitulé « Stratégie nationale pour l’emploi ». Il y est écrit que « les coûts de main-d’œuvre autres que les salaires sont trop élevés en Turquie. Afin d’augmenter l’emploi, les charges des employeurs doivent être revues et de nouvelles dispositions mises en place ». Certaines d’entre elles sont détaillées : introduction d’un salaire minimum régional (ce qui signifie salaire inférieur au minimum pour certaines régions du pays) ; de nouvelles règles pour les indemnités de licenciement qui en divisent par deux le montant actuel ; plus de déréglementation pour agences d’intérim et d’autres mesures développant la flexibilité.

Le rôle du syndicat jaune Türk Metal

En Turquie, la grande majorité de la main-d’œuvre est inorganisée. La proportion des travailleurs appartenant à un syndicat est de 5 %, ce qui constitue le plus faible taux de syndicalisation parmi les pays de l’OCDE. Et la majorité de ces syndicats sont pratiquement des « syndicats jaunes », qui n’ont pas été choisis par les adhérents mais leur ont été imposés.

De temps en temps, il y a des soulèvements contre ce système de « syndicalisme jaune ». Après l’énorme massacre de la mine de Soma, où 301 travailleurs de la mine ont perdu leur vie l’année dernière, le syndicat « officiel » de la mine n’a même pas pu pendant un certain temps se rendre sur place en raison des réactions des familles des travailleurs. Un des travailleurs de la mine de Soma a déclaré à la chaîne Al Jazeera : « Nous n’avons pas choisi ce syndicat, c’est l’employeur qui l’a choisi, maintenant que l’employeur est en prison suite aux centaines de morts, le syndicat devrait y être aussi ».

En 2012, pendant les négociations des conventions collectives, afin de protester contre le syndicat qu’ils ont été contraints de rejoindre, 1 500 ouvriers de Renault de l’une des équipes arrêtèrent la production et ne quittèrent pas l’usine. Afin d’empêcher les travailleurs de cette équipe de rencontrer d’autres travailleurs de l’équipe suivante, la direction de Renault annula l’équipe suivante. Et plus tard, ils licencièrent 35 travailleurs afin d’arrêter les actions revendicatives.

Le syndicalisme jaune est très répandu dans le secteur de la métallurgie. Selon les statistiques officielles, il y a 1 400 000 travailleurs dans la métallurgie en Turquie, et 170 000 d’entre eux sont membres de Türk Metal, le syndicat jaune qui s’est construit et renforcé pendant les années de la junte militaire au pouvoir en Turquie dans les années 1980.

Refus de la convention collective acceptée par Türk Metal

C’est dans ce contexte que les négociations collectives dans la métallurgie pour la période 2014-2016/2017 ont commencé. Ces négociations ne sont organisées que pour les entreprises où syndicats de salariés et organisation patronale sont représentés. Dans les usines où ils sont représentés, trois syndicats négocient séparément avec l’association des employeurs de la métallurgie, le MESS. Ce processus de discussion aboutit à des conventions collectives qui couvrent environ 120 000 travailleurs, ce qui ne représente qu’une petite partie, 8,5 %, de l’effectif total des travailleurs de la métallurgie du pays. Particularité de la Turquie, les conventions collectives se décident et s’appliquent entreprise par entreprise.

Environ 100 000 de ces travailleurs sont « représentés » par Türk Metal et une minorité d’environ 12 000 travailleurs par Birlesik Metal-İs, un syndicat aux positions marquées « à gauche » et opposé à la convention collective imposée par le patronat. Chaque année, Birlesik Metal-İs organise des actions revendicatives, mais l’accord qui s’applique à la fin est celui que le patronat décide avec le syndicat jaune Türk Metal. L’acteur principal dans ce soi-disant « processus de négociation collective » est toujours le syndicat jaune.

Tout le monde s’attendait à ce que le processus de négociation collective se déroule de la même manière cette année. Les premiers syndicats ont déposé leurs revendications, et Birlesik Metal-İs a exigé un réajustement des salaires des travailleurs les plus jeunes, car en général, il y a un écart énorme entre les salaires des jeunes et anciens travailleurs. Le patronat de la métallurgie veut toujours appliquer des augmentations de salaires en pourcentage, ce qui accroît les écarts de salaires, Birlesik Metal-İs demande des augmentations de salaire différenciées selon les niveaux de salaires.

Au cours de ces négociations, l’Union des employeurs de la métallurgie a avancé ses propres propositions : introduire de nouvelles mesures de flexibilité, augmenter la durée d’application de la convention collective de 2 ans à 3 ans, et aucune mesure particulière pour les bas salaires. Après quelques réunions, le plus grand syndicat et un autre très petit syndicat signèrent l’accord de négociation collective tel qu’il il avait été proposé par l’organisation patronale, avec seulement quelques modifications mineures. Si les employeurs n’ont pas maintenu leurs demandes pour une plus grande flexibilité, ils ont insisté et obtenu une augmentation de la durée passant de 2 à 3 ans. Afin de « vendre » ces 3 ans, ils ont accordé une augmentation en pourcentage de 9,78 % pendant les prochains 6 mois. Si les travailleurs âgés ont pu en être satisfaits, les jeunes travailleurs à bas salaire, qui représentent de 60 % à 70 % de l’effectif total dans les usines, n’y ont pas du tout trouvé leur compte.

Türk Metal a signé rapidement, ses adhérents n’ayant pas été avertis des détails de l’accord. Le syndicat a annoncé seulement l’augmentation des salaires pour les six prochains mois et a ensuite essayé d’éviter toute discussion. Mais ce projet d’accord a créé un énorme mécontentement chez Birlesik Metal-İs. La principale objection pour la plupart des travailleurs était la durée d’application de l’accord. La Turquie connaît des taux d’inflation élevés, supérieurs à 7 % en 2014, et une situation économique assez instable. Pour la majorité des travailleurs, 3 ans est une durée trop longue pour des prévisions. Alors que la discussion de chaque convention collective est l’occasion d’obtenir des « plus » par rapport à l’inflation, passer de 2 à 3 ans diminue cette possibilité, ce qui veut dire une perte nette. Bien que le mécontentement le plus visible se soit manifesté sur cette question de la durée de l’accord, la vraie raison du mécontentement de la plupart travailleurs tient au fait qu’il n’y avait aucune amélioration réelle pour les travailleurs à bas salaires.

L’écart de rémunération entre les travailleurs jeunes et anciens est important. Un travailleur qui a commencé à travailler après 2005 peut avoir un salaire inférieur de moitié à celui d’un travailleur qui a commencé avant 2000. Cette situation crée une tension énorme pour les travailleurs les plus jeunes. Leurs salaires sont si bas qu’ils ne peuvent envisager un avenir pour eux-mêmes. Comme ils ne peuvent de toutes façons vivre avec un tel salaire, perdre leur emploi n’est pas d’une importance trop grande. Ils n’ont rien à craindre ou à perdre. Cela fait d’eux la partie la plus militante de leur classe. Cette génération de travailleurs représente près de 60 % de la main-d’œuvre. Ce pourcentage pourrait être encore plus élevé au sein de Metal Türk, organisé dans les grandes usines, là où il y a le plus de turn-over. C’est pourquoi cette nouvelle génération de travailleurs ne pouvait pas accepter un accord ne comportant aucune disposition pour réduire cet écart salarial. Bien que ce ne fut pas le plan de la direction du syndicat Birleşik Metal IS, la base a mis tellement de pression au cours des assemblées que la direction du syndicat a été forcée de décider d’une grève dans cette période de négociation collective.

La grève a commencé par un grand succès le 29 janvier réunissant 15 000 travailleurs dans environ 50 usines dans tout le pays. Dès le premier jour de la grève, des grandes entreprises ont commencé à démissionner de l’Union des employeurs de la métallurgie pour signer des accords locaux avec le syndicat présent dans l’usine. Parmi elles, des multinationales comme Alstom, Schneider, Bekaert etc. Au deuxième jour, le gouvernement est intervenu et a publié un décret gouvernemental interdisant la grève pour raison de « sécurité nationale ». Juste après la publication du décret, les employeurs déclarèrent deux jours de congés pour tous les travailleurs afin de calmer leur colère. Mais cela n’a pas suffi à les calmer et bien que travailleurs aient été forcés de retourner sur leurs lieux de travail, ils n’ont pas effectué de production. Cela s’est terminé par des protocoles signés localement avec ces employeurs qui donnaient des avantages supplémentaires par rapport l’accord initial de l’Union des employeurs de la métallurgie.

Le démarrage de la grève chez Renault

Bursa en Turquie

Mais pour la majorité du secteur constitué d’usines organisées par Türk Metal, la question des bas salaires n’avait pas été abordée et la colère était prête à exploser. A la fin du mois d’avril, les ouvriers de Renault ont commencé à manifester à la fin et au début de chaque équipe. Peu de temps après, ces manifestations se sont produites dans presque dans toutes les usines automobiles de la région de Bursa. La principale cause de cette explosion était que Türk Metal avait signé une meilleure convention collective chez Bosch que dans d’autres usines. Le contrat signé chez Bosch était meilleur parce que les travailleurs de Bosch avaient il y a 3 ans démissionné du syndicat jaune, Türk Metal et rejoint un autre syndicat. Mais à coups de licenciements et de pression leur employeur les avaient ensuite obligé à retourner à Türk Metal. Aussi, afin d’éviter tout nouveau mécontentement et toute démission, Bosch et Türk Metal ont signé un contrat beaucoup plus favorable. Ce qu’ils n’avaient pas prévu, c’est que cela allait créer un mécontentement encore plus grand dans les autres usines.

Le 18 avril, les travailleurs de Renault commencèrent leurs manifestations à la fin de l’équipe en scandant « nous ne voulons pas de syndicat qui nous vende ». Et après cela, ils ont organisé à la fin et au début de chaque équipe des manifestations contre le syndicat Türk Metal. Alors que ces manifestations entraînaient plus de la moitié des travailleurs, ils ont déclaré au président du syndicat local : « vous nous vendez » celui-ci répondant « si je vous ai vendus, cela signifie que je suis un bon proxénète ». Cela changea la suite des événements car ce sont alors tous les travailleurs de l’usine qui se joignirent aux manifestations.

Renault Bursa emploie environ 4 800 ouvriers. C’est une énorme usine et la plupart des travailleurs ne se connaissent pas entre eux. Il n’y a pas de canal de communication organisé entre les travailleurs des différents départements. C’est pourquoi Internet, et notamment Facebook ont joué un rôle important dans l’organisation de ces manifestations. Et encore une fois avec l’utilisation de Facebook, d’autres travailleurs de la région de Bursa ont également organisé des manifestations sur leurs lieux de travail.

Le 5 mai, les travailleurs de Renault décidèrent de se réunir en face de la mosquée de la zone industrielle afin de démissionner collectivement de Türk Metal. Des voyous de Türk Metal ont alors attaqué ce rassemblement. Un travailleur a été hospitalisé. Après cette attaque, la détermination des ouvriers de Renault devint encore plus forte. Les travailleurs encore affiliés à Türk Metal dans d’autres usines de la région manifestèrent une colère grandissante contre cette organisation. Les travailleurs de Tofaş, la filiale de Fiat en Turquie, ont organisé une manifestation massive contre leur représentant de Türk Metal, qui était allé devant l’usine Renault pour y agresser les ouvriers. Pendant la manifestation les travailleurs scandaient « Viens ici et ose nous agresser ». Depuis lors, les représentants de ce syndicat jaune n’ont plus été capables de rentrer dans l’usine.

Ces manifestations troublaient de plus en plus les employeurs qui réfléchissaient aux mesures à prendre pour y mettre fin. Au début, pour essayer de menacer les travailleurs, l’encadrement de Renault leur distribua une lettre pour les avertir que « leurs manifestations perturbent le travail, constituent un crime et que seront licenciés ceux qui poursuivent ces actions ». Ces menaces ont inquiété, surtout parmi les ouvriers de Renault qui se souvenaient que 30 travailleurs avaient été licenciés en 2012 simplement parce qu’ils avaient protesté contre ce syndicat jaune. Ayant peur du licenciement, ils ont commencé à discuter entre eux de cette question, et ont décidé que si le badge de quelqu’un ne fonctionnait plus à l’entrée dans l’usine, bloquant son entrée, tout le personnel quitterait l’usine et attendrait dans la cour.

Pendant plusieurs jours, les travailleurs ont attendu en face de l’usine jusqu’à l’arrivée du dernier bus de service pour pénétrer tous ensemble dans l’usine. Le 6 mai, à l’arrivée de l’équipe de nuit (de minuit à 8 heures), les badges de certains n’ont pas fonctionné bloquant leur entrée. Toute l’équipe a alors quitté l’usine et des travailleurs d’autres équipes et d’autres usines de la zone industrielle se sont rendus devant, attendant dans la cour. Aux environs de 4 heures du matin, la direction a déclaré, devant les 2 000 ouvriers rassemblés à cette heure dans la nuit, que tous les travailleurs licenciés seraient réintégrés, que chacun était libre de rejoindre ou non le syndicat de son choix, qu’il n’y aurait aucun licenciement pour motif de syndicalisation et demandait d’attendre 15 jours pour obtenir une réponse sur la question des augmentations de salaires.

Après cette déclaration, tous les travailleurs retournèrent travailler. Mais ils ont pris conscience de leur force collective et qu’ils peuvent agir ensemble avec plus de confiance en soi et de courage.

Synthèse et articles Inprecor

Les démonstrations ont continué dans la région de Bursa dans presque chaque usine contrôlée par Türk Metal, les travailleurs démissionnant massivement de ce syndicat jaune. Le 13 mai, la direction de Renault annonça à tous les salariés que, le lendemain 14 mai, avant chaque prise d’équipe, le directeur général organiserait une réunion avec les travailleurs et il était demandé à chacun d’arriver plus tôt pour cette réunion. Les premiers travailleurs de l’équipe matinale assistèrent à cette réunion pour entendre le directeur général de l’usine leur annoncer : « Il n’y aura pas d’augmentation de salaires et si il y a de nouveaux arrêts de travail, des licenciements seront prononcés ». Les travailleurs ont protesté contre ces annonces et allèrent travailler. Lorsque les travailleurs de l’équipe suivante sont arrivés à l’usine, ils n’assistèrent pas à la réunion de la direction et à la fin de leur équipe à minuit, ils ne quittèrent pas l’usine. L’équipe suivante qui arrivait ne pénétra pas dans l’usine. Depuis ce moment, les travailleurs de cette équipe sont à l’intérieur de l’usine et il n’y a plus de production.

L’extension du mouvement

Le lendemain, les travailleurs de Tofaş (Fiat) se joignirent à eux. Ils ont également arrêté la production et ne quittèrent pas l’usine. Ensuite, les travailleurs d’autres usines comme Mako Magneti Marelli, Johnson Controls, Coşkunöz fournisseurs pour l’industrie automobile à Bursa les ont rejoints. En une semaine, ces grèves sauvages contre le syndicat jaune et pour des augmentations de salaires supplémentaires se sont élargies à des usines automobiles dans d’autres villes. Ford et Türk Traktor (Case New Holland) se joignirent à eux aussi.

Ces manifestations et ces grèves se sont toutes développées de façon spontanée alors qu’il y a une très faible communication entre les travailleurs de différentes usines, ceux-ci communiquant principalement par Facebook. Cela crée trop de confusion et de possibilités pour des manipulations par les employeurs.

Les ouvriers de Renault sont probablement les mieux organisés : dans chaque UET (de petites unités de production selon le vocabulaire Renault qui se composent d’environ 20 travailleurs) il y a un représentant. Dans chaque département regroupant des d’UET, les porte-parole de chaque équipe désignent un représentant. Avec huit départements dans l’usine, il y a donc huit délégués porte-parole au niveau de l’usine. Après un temps, la direction de l’usine Renault a été contrainte d’accepter ces délégués et a commencé à discuter avec eux. Le gouverneur de la région de Bursa les a rencontrés et la direction Renault leur a fait plusieurs offres de négociation. Chaque fois, les délégués sont retournés dans l’usine et ont demandé aux travailleurs ce qu’ils pouvaient accepter ou pas.

Simultanément, des menaces de licenciement et d’arrestation ont aussi été utilisées. Les directions des usines Renaut et Tofaş ont porté devant la justice des accusations criminelles contre des travailleurs et le procureur a fait citer les délégués d’usine pour leurs témoignages. Jusqu’à présent, même sous cette pression, les travailleurs n’ont pas plié devant ces menaces.

À la suite des arrêts de travail chez Renault à Bursa, les usines Renault de Flins et du Mans, de Dacia en Roumanie et probablement l’Espagne seront bientôt affectées et devront s’arrêter. Cette situation met la direction de Renault dans une position difficile, car à l’heure actuelle, la Renault Clio 4, l’un des modèles le plus vendu de la marque, n’est plus produite. Voilà pourquoi la direction de Renault est prête à donner ce que les travailleurs revendiquent, mais l’Association des employeurs de la métallurgie ne la laisse pas faire, car dans ce cas la convention collective devrait être modifiée dans toutes les usines de la métallurgie de Turquie.

Une telle situation s’était déjà produite en 1998 contre le syndicat jaune Türk Metal alors que les directions des entreprises avaient réussi à contenir la situation avec quelques fausses promesses aux travailleurs pour procéder à des licenciements massifs par la suite. Cette fois, les travailleurs semblent avoir beaucoup appris de ces expériences passées. Ils ne laisseront pas licencier un seul de leurs collègues et ils ont réussi à construire des grèves sauvages très importantes avec un mouvement d’occupation d’usines dans tout le pays.

Bien sûr, les entreprises vont d’un côté essayer de faire en sorte que leur production continue et de l’autre chercher les moyens de contenir la situation pour rétablir l’ordre dans toute la métallurgie. Elles savent qu’elles doivent trouver maintenant un compromis avec leurs travailleurs, mais à moyen terme, ils vont également essayer de réprimer à nouveau à travers des licenciements de dirigeants de ce mouvement et en essayant de ramener Türk Metal ou de construire un autre syndicat jaune. Mais, quel que soit le résultat des manifestations et grèves actuelles, une génération de nouveaux jeunes travailleurs de la métallurgie sans avenir occupe le devant de la scène. Leur expérience réussie nous assure que plus rien ne sera comme avant. ■

* Metin Feyyaz, militant associatif et auteur d’articles pour la revue de la section turque de la IVe Internationale, Yeniyol, a adressé cet article au site web NPA autocritique, qui l’a publié le 25 mai 2015 (http://www.npa-auto-critique.org). Depuis les directions ont fait des concessions et les travailleurs ont repris le travail, les derniers arrêtant la grève furent ceux de Renault, le 27 mai (voir encadré).

La victoire des ouvriers de Renault à l’usine de Bursa

De notre correspondant à Istanbul, Uraz Aydin

Le matin du mercredi 27 mai 2015, les ouvriers de Renault ont repris le travail. La nuit précédente, Renault-Oyak avait distribué aux travailleurs ses propositions applicables si les travailleurs reprenaient le travail le 27 mai. Il y était notamment annoncé :

• Personne ne sera licencié pour faits de grève.

• Renault retire sa plainte déposée contre les travailleurs accusés de menées criminelles.

• Oyak Renault reconnaît la liberté d’affiliation syndicale à tous les salariés.

• Dans un délai d’un mois, après analyse des salaires, il y aura une augmentation des salaires Elle sera appliquée avec une augmentation plus importante pour les bas salaires que pour les salaires plus élevés.

• Une prime de 1000 livres turques (350 €) sera versée à tous les salariés d’ici à la fin de la semaine.

• À la fin de l’année, une prime de rendement d’un minimum net de 600 livres (200 €) sera versée à tous.

• Les travailleurs, qui n’étaient pas membres du syndicat (1) pourront élire librement leurs porte-parole, responsables de la communication entre l’entreprise et les travailleurs. Jusqu’à cette élection, les porte-parole actuels sont reconnus par Renault Oyak.

• 480 livres (170 €) seront versées par les banques (2) qui assurent le paiement des salaires.

• Oyak Renault ne demandera rien concernant d’éventuels dommages survenus pendant le mouvement, et de la même manière les travailleurs n’intenteront pas d’actions judiciaires et ne feront pas de réclamations contre l’Oyak Renault pour les faits qui se seraient déroulés pendant les événements.

La distribution de ce document par Renault Oyak provoqua des discussions parmi les ouvriers. Certains souhaitaient accepter ce compromis, d’autres voulaient poursuivre la grève, mais, dans une volonté de préserver l’unité du mouvement, ils ont décidé de reprendre le travail tous ensemble.

Ce qu’ils ont déjà obtenu constitue une victoire. Malgré les pressions du syndicat patronal Mess, des entreprises comme Tofaş-Fiat, Mako, Renault ont été obligées d’accepter la plupart des revendications des ouvriers. Par contre, l’augmentation des salaires, qui permettrait de diminuer l’écart ahurissant entre travailleurs, n’est pour l’instant qu’une promesse dont on n’aura des nouvelles qu’après les élections législatives du 7 juin 2015.

Cependant deux problèmes se posent.

• Le rejet de Türk Metal-İs s’est transformé en rejet de tout syndicat. La non-adhésion au syndicat est fièrement brandie par les ouvriers. Que cette réaction envers les bureaucraties syndicales débouche sur la construction d’un nouveau syndicat indépendant basés sur les comités ouvriers formés lors de la grève est une des possibilités, mais qui nécessite un niveau d’organisation et de conscience syndicale, toujours à construire. L’adhésion à Birlesik Metal-İs, qui avait pourtant organisé une grève de 15 000 travailleurs fin janvier, ne représente pas une option pour la majorité des ouvriers en raison de son engagement à gauche. Le syndicat Çelik-İş nationaliste et conservateur (pro-AKP) va sans aucun doute mobiliser toute son énergie pour recruter les métallos de Bursa. 6 000 ouvriers de Tofaş-Fiat viennent déjà d’adhérer à Çelik-İş dont le véritable but ne peut être que de résorber la combativité des métallos.

• Le deuxième problème, à caractère historique, est la quasi-totale absence de la gauche dans les usines de métallurgie. Mais ceci nécessite une reconstruction sociale de la gauche de longue haleine.

Notes

1. Le seul syndicat autorisé jusque-là, Turk Metal pro-patronal.

2. Ces primes sont prises sur les sommes qui habituellement sont reversées aux entreprises qui permettent aux banques de faire des bénéfices au travers de la gestion de la masse des salaires.

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