Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 659-660 janvier-février 2019

VENEZUELA

Réflexions sur la (in)sécurité : la FAES

Cf. aussi : [Venezuela]

Keymer Ávila *

Récemment, l’équipe de Caracas Chronicles m’a interrogé sur les actions de la Force d’actions spéciales (FAES) dans le cadre du conflit politique actuel (1). Je me base sur certaines de leurs questions pour présenter un aperçu de ce groupe particulier de la Police nationale bolivarienne (PNB).

Forces spéciales de la police bolivarienne

Forces spéciales de la police bolivarienne

Quelles étaient les motifs de la fondation de ce groupe tactique spécial et comment fonctionne-t-il ?

Les « groupes tactiques » ou « d’actions spéciales » sont constitués avec des effectifs préalablement sélectionnés et entraînés aux tactiques d’assaut et de combat, dotés d’armes et d’équipements spéciaux à caractère militaire, qui ne doivent intervenir que dans des situations extrêmes et à haut risque, telles que des enlèvements, des prises d’otages, des affrontements armés, des arrestations dangereuses, etc. Une caractéristique commune à ce type de situation est que, dans ces cas, les policiers de prévention et d’investigation sont dépassés par l’armement, à la fois en qualité et en quantité, ou doivent intervenir dans des lieux difficiles d’accès. Ces groupes représentent l’expression maximale des critères d’intensité en termes d’utilisation de la force meurtrière, de manipulation d’armes de guerre ainsi que de l’entraînement correspondant, ce qui est nécessaire dans des situations extrêmement complexes et considérées comme extrêmes et très exceptionnelles. Le problème, c’est que de telles situations d’exception deviennent la pratique courante des forces de sécurité en général, sans qu’elles doivent rendre des comptes ultérieurement, ni justifier ce type d’intervention. Sans parler, en outre, de l’effet de modèle que ces groupes ont sur le reste de l’institution dont ils font partie, ainsi que sur d’autres organismes qui, en raison de leurs compétences, ne devraient pas disposer de détachements de cette nature.

Synthèse

Selon notre législation, la seule force de police pouvant comporter ce type de groupe est la PNB. La FAES fait partie de cette institution. Nous ne devons donc pas perdre de vue le fait que lorsque la FAES agit, c’est la PNB qui agit. Par conséquent, la responsabilité de leurs actes incombe directement au ministre de l’Intérieur et au président de la République. Malgré le mandat légal, la police scientifique (CICPC), la Garde nationale bolivarienne (GNB) et la police politique (SEBIN) disposent également de ce type de groupes de commandos.

La FAES a été mise en place le 14 juillet 2017 par le Président de la République lui-même, avec un discours et une intention politique clairement belliqueuse de « lutter contre le crime et le terrorisme ». La FAES a été créée il y a seulement un an et sept mois – et la PNB, une décennie – mais malgré sa courte histoire elle se positionne déjà comme la deuxième institution la plus meurtrière du pays après le CICPC, des positions occupées auparavant par la Police métropolitaine, démantelée, et la Garde nationale (qui fait partie des Forces armées nationales).Ainsi, la PNB, avec la FAES, est responsable d’au moins 32 % des décès dus à l’intervention de la force publique dans le pays. En 2016, avant la création de la FAES, la PNB était responsable de 22 % de ces décès, l’année suivante, avec seulement 6 mois d’activité de ce groupe tactique, ce pourcentage a augmenté de 10 points. Nous détaillerons cela bientôt dans une enquête que nous avons menée pour PROVEA.

Le rôle joué par la FAES depuis le déclin de la terrible campagne de l’Opération de libération du peuple (2) a été considérable. Toute la rationalité et la pratique meurtrière de ces opérations de police militarisées sont maintenant accaparées par ce groupe de la PNB.

Quel est son mode opératoire ? Comment agit-elle couramment ?

Comme je l’ai déjà indiqué, leur entraînement et leur façon de procéder étant essentiellement militaires, ils ne devraient intervenir que dans des situations extrêmes où une capacité de tir élevée est requise. Ils s’emparent militairement d’une zone spécifique, comme s’ils étaient une armée d’occupation, et généralement « chassent » leurs cibles. Ce n’est pas une logique de sécurité citoyenne dans laquelle un délinquant doit être empêché ou arrêté dans le cadre de la légalité, non, dans leur cas, ils comprennent qu’ils doivent « éliminer » des « éléments » qui ne sont pas des personnes mais des ennemis. Le monde du droit disparaît et la logique de la guerre prévaut, voire pire, la logique d’extermination, car dans la guerre au moins deux camps existent, ayant une capacité de tir plus ou moins équivalente, mais là l’asymétrie est totale. Dans les guerres, on s’attend à ce que le nombre de blessés soit similaire à celui des morts ou supérieur, et que les deux armées aient des victimes, mais là il n’y a presque jamais de blessés, on peut seulement compter les cadavres de jeunes racialisés de nos quartiers. Et s’il y a des morts du côté des forces de sécurité, ce ne sont pas du tout les mêmes chiffres ; la plupart des policiers victimes d’homicide (73 %) ne le sont pas dans ces contextes. De manière générale, lorsque l’on étudie les décès dus aux forces de sécurité de l’État, lors de ces affrontements, le ratio entre policiers et civils décédés est de un pour 122 ; c’est-à-dire que pour chaque policier tué lors d’affrontement, 122 civils meurent.

Les récits des témoins et de leurs proches sont terribles : exécutions, « faux positifs » (3), simulations d’affrontements, actes d’intimidation ultérieurs des proches et des voisins afin qu’ils ne dénoncent pas, puis une longue et dramatique quête de justice…

Combien de plaintes ? Qu’est-ce qui explique ces excès ?

Depuis la création de la FAES, les dénonciations d’exécutions sont de plus en plus nombreuses. Dans un suivi au niveau national que nous avons fait avec des cas signalés par la presse, la PNB était accusée d’au moins 363 morts en 2017, soit 32 % du nombre total de victimes au niveau national, mais il s’agit d’un très petit échantillon, car la source sont les cas qui ont atteint les médias.

Selon les chiffres officiels, 4 998 personnes sont mortes en 2017 des mains des forces de sécurité de l’État (4), soit environ 14 personnes par jour. Ce qui a lieu dans le pays c’est un massacre à répétition, dont la FAES de la PNB est un acteur clé. Si nous prenons ces chiffres, on pourrait estimer le nombre de victimes de la PNB à environ 1 500 personnes, ce qui représente 30 % du total national.

Pourquoi tant d’excès ? C’est la conséquence du fait qu’ils ont carte blanche pour exercer un pouvoir illimité, sans contrôle, sans conséquences juridiques, ni responsabilité ultérieure, pendant une longue période. Au Venezuela, nous vivons depuis des années dans un état d’exception devenu la règle, c’est le cadre idéal pour le fonctionnement de la nécropolitique, où l’administration de la vie et de la mort par ceux qui détiennent le pouvoir s’exerce de manière discrétionnaire, arbitraire, sans aucune dissimulation.

Vers qui se tournent généralement les victimes ?

En principe, elles doivent s’adresser au ministère public et au médiateur, mais ces institutions perdent de plus en plus leur légitimité et la confiance des gens. Lorsque vous parlez aux proches des victimes, il est courant d’entendre comment les procureurs finissent par défendre les policiers justifiant l’exécution de ces personnes. C’est un véritable état d’absence de la défense, ces personnes sont triplement victimes : elles sont d’abord victimes du système politique et économique qui les exclut et les condamne à la pauvreté ; deuxièmement, elles sont victimes de crimes et de violences sociales ; et troisièmement, le système pénal lui-même les victimise et non seulement assassine leurs enfants, mais après leur mort, ils sont stigmatisés de même que leurs familles condamnées ensuite à vivre un calvaire en quête de justice.

Synthèse

La FAES est-elle compétente pour contrôler les manifestations ou les émeutes ?

Bien que la FAES appartienne à la PNB, cette division n’a pas pour fonction de contrôler des manifestations ou des protestations. La PNB dispose pour cela d’une autre division spécialisée dans l’ordre public, dotée d’une formation spécifique et dotée d’armes de destruction non létales pour contenir ce type d’événements. Ce sont des espaces différenciés d’un même corps avec des fonctions très différentes, qui ne doivent pas être mélangées ou confondues. Il est très délicat que la FAES soit utilisée pour contrôler des manifestations, car elle n’a ni la formation ni les ressources nécessaires pour le faire, et les conséquences peuvent être fatales, car leur formation n’est pas une formation de confinement mais d’attaque létale. Au cours des événements de ces derniers jours, plusieurs plaintes ont été déposées, qui doivent faire l’objet d’une enquête. Des fonctionnaires des forces de sécurité de l’État ont été mis en cause ; la PNB et sa division FAES, ainsi que la Garde nationale bolivarienne (GNB), se distinguent en étant impliquées dans au moins 36 % des décès de ces derniers jours, au cours des troubles politiques dans le pays. Ce pourcentage est supérieur à ce que nous avons observé dans les conflits de l’année 2017. De plus, cette fois, le nombre de décès quotidiens est alarmant : en 2017, il y en avait environ 1 par jour, maintenant, en seulement 3 jours de conflit, entre le 22 et le 25 janvier, il y en a eu presque 30.

* Keymer Ávila, avocat, est chercheur à l’Institut des sciences criminelles de l’Université centrale du Venezuela et conseiller du Programme vénézuélien d’éducation-action en droits humains (PROVEA), une ONG fondée en 1988 qui « se donne pour objet de contribuer à la construction d’une société démocratique, fondée sur le pluralisme, la solidarité, la participation et l’égalité sociale et économique, sans aucune sorte de discrimination ». Cet article a d’abord été publié le 30 janvier 2019 par Aporrea : https://www.aporrea.org/ddhh/a275147.html (Traduit de l’espagnol par JM)

Notes

1. https://www.caracaschronicles.com/2019/01/27/meet-faes-the-bolivarian-police-death-squads-leading-repression-against-protesters/

2. Le 13 juillet 2015, le président Nicolás Maduro a déclenché l’Opération de libération du peuple (OLP) – un déploiement de la police au nom de la lutte contre la montée de la violence au Venezuela, consistant en une occupation paramilitaire des zones considérées comme sensibles, les arrestations sans mandat suite auxquelles les personnes emprisonnées étaient « vérifiées » par le Système intégré d’informations policières (SIPOL). Il y a eu de nombreux excès et des exécutions extrajudiciaires, ce que finalement le président Maduro a dû reconnaître.

3. Le terme « faux positifs » a été d’abord employé pour caractériser les assassinats de civils innocents présentés comme des guérilleros tués au combat par les membres de l’armée nationale colombienne, lors d’un scandale qui a éclaté fin 2008. C’est la disparition de 19 jeunes de la commune de Soacha, près de Bogota, et de Ciudad Bolivar qui a déclenché le scandale.

4. Cf. Keymer Ávila, ¿Cómo analizar las actuales cifras delictivas en Venezuala? (Comment analyser les chiffres actuels de délinquance au Venezuela ?), Amnistía Internacional, février 2018 : https://issuu.com/amnistia/docs/cifras_delictivas_de_venezuela_an__?e=1057477/58584001

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