Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 519 juillet-août 2006 *

VENEZUELA - DÉBAT

La révolution vue depuis la gauche ou le péché originel du chavisme

Cf. aussi : [Venezuela]

Roland Denis

Roland Denis est militant du Projet Notre Amérique Mouvement du 13 avril, un des courants de la gauche radicale venezuelienne. Nous avons déjà eu l’occasion de présenter dans Inprecor les analyses des militants attachés à la construction du Parti révolution et socialisme (cf. n° 510 d’octobre 2005 et n° 515/516 de mars-avril 2006). Roland Denis présente ici une orientation un peu différente.

Ni le « chavisme » ni la « révolution bolivarienne » ne sont des phénomènes politiques nés dans l’espace traditionnel de la gauche, tel est leur péché originel. Ils naissent de la révolte des rues, des soulèvements des casernes et non de la décision radicale d’une avant-garde ou d’un bloc politique de gauche qui dirigerait un processus révolutionnaire jusqu’à la victoire. Nous parlons donc d’un phénomène chargé d’un baroque indigène extrêmement complexe, alimenté heureusement par les éléments les plus libertaires et radicaux qui ont irrigué à partir d’un certain moment de notre histoire les moindres recoins de la société et du mouvement populaire, jusqu’à arborer aujourd’hui les drapeaux de l’anticapitalisme et du socialisme.

Mais nous parlons aussi d’une société traumatisée par l’entassement de la misère et par le degré de corruption semés par un modèle d’accumulation fondée sur une « économie d’extraction », c’est-à-dire une économie nationale dépendante d’un État subsistant fondamentalement de la rente pétrolière, et une structure capitaliste reproduite grâce à la subvention du taux de profit par le biais d’un accord de redistribution (par ailleurs, fort peu légal et ouvert, d’où « l’état d’impunité » permanent dans lequel nous vivons) entre les classes dominantes et les élites politiques au pouvoir. Cette base structurelle de notre formation sociale, avec presque un siècle d’existence, a créé une société extrêmement inégale (ceux qui profitent du butin pétrolier et ceux qui en sont exclus) mais engendre en même temps les motivations pour un mouvement populaire et de résistance qui, comme quiconque, dénonce ces faits, lutte pour les revendications populaires les plus urgentes et souvent élémentaires (l’eau, l’électricité, le logement, la terre, le travail, l’éducation, la santé, etc.) et porte en lui la faiblesse d’être un mouvement des marges (de la « marginalité »), un mouvement exclu dans sa majorité du débat central sur la production et la distribution des richesses créées.

S’il y a alors une « base classiste », elle s’est sans doute formée au contact de certains noyaux combatifs du mouvement ouvrier et marxiste, mais surtout de débats et de l’influence de courants historiques de lutte fort divers et hétérodoxes (les résistances culturelles, la théologie de la libération, le cimarronage (1), la démocratie de la rue revendiquée dans les quartiers, les mouvements sociaux de tous types, les soulèvements populaires spontanés, les mouvements de libération nationale, le bolivarisme révolutionnaire, la lutte armée, le marxisme critique latino-américain, l’indigénisme, etc.). Voilà donc le second péché originel du « mouvement bolivarien » : sa diversité insolite et son hétérodoxie, aujourd’hui représenté par la figure de Hugo Chávez

Les erreurs d’une certaine critique de gauche

Les « secteurs révolutionnaires », c’est-à-dire ceux qui croyons faire partie de la lutte politique et sociale en recherchant la jonction nécessaire entre la théorie et la pratique, nous sommes face à un défi immense de compréhension et de définition d’une ligne d’action cohérente avec notre responsabilité historique ainsi qu’avec la réalité complexe dans laquelle nous vivons. Évidemment, ça na pas été facile et aujourd’hui encore, ce serait très difficile d’identifier un pôle dans cette gauche révolutionnaire qui ait clarifié entièrement ses doutes et ses lacunes. Pourtant, dans notre perspective, des erreurs évidentes continuent de se reproduire, peut-être par la nécessité de se réfugier dans un périmètre de certitudes qui permette à telle ou telle organisation, groupe ou tendance, de se protéger du chaos de la réalité et de la crise « sans issue certaine » de l’ordre de domination dans notre pays.

D’une part, une gauche radicalise son discours à partir de son appréciation de la « nature de classe » de ce gouvernement (bourgeois, petit-bourgeois), et des travers « populistes », « réformistes », « nationalistes » qui le traverseraient pour des raisons de classe. Il serait de ce fait un gouvernement condamné, au-delà de ses déclarations, à défendre les intérêts de du capital national et impérialiste (nous faisons référence à la majorité des courants trotskystes, très actifs aujourd’hui dans certains secteurs ouvriers). Cela peut être totalement exact si nous nous restreignons à un critère de compréhension formel et sociologique, selon lequel nous opposerions dans notre imaginaire politique ce gouvernement (d’origine petite-bourgeoise, paysanne ou de la marginalité) à un éventuel gouvernement formé par les délégués des travailleurs et des classes exploitées en général, organisés et identifiés en tant que tels. Mais alors posons une question, peut-être stupide : depuis la Commune de Paris et le premier gouvernement soviétique (l’espace effectif de gouvernabilité démocratique des soviets), de 1917-1919, y a-t-il eu un seul gouvernement dans l’histoire qui ait répondu à cet indicateur et qui ait duré plus de deux ans « au pouvoir » ? S’il y en a eu un, envoyez la référence. Nous préférons dans ces circonstances admettre que l’histoire a démontré que ce paramètre de compréhension et d’action souffre de manques immenses et d’impuissance politique. Peut-être devons nous donner en partie raison aux bons anarchistes, aux autonomes, aux conseillistes, aux libertaires, aux camarades de Durruti, aux zapatistes, au sujet de l’inviabilité de la libération du travail en utilisant comme outil le parti d’avant-garde et la forme-État ? Cette forme-État (peu importe son affiliation idéologique) ne concentre-t-elle pas en elle-même toutes les règles, la culture, les protocoles, les relations, qui rendent viable historiquement la domination capitaliste ?

Le problème de la caractérisation classiste orthodoxe, héritière de la tradition léniniste, tend à être son mépris excessif tant pour la situation sociale (sa diversité, les relations qui s’y développent, l’enchevêtrement des sujets sociaux) sur laquelle s’appuie l’ordre de domination, que pour les derniers événements qui ont permis de créer de nouvelles valeurs politiques, de nouveaux modes de résistance, de nouveaux espaces d’interaction entre les classes exploitées, de nouvelles perspectives programmatiques, en dehors desquels la révolution est impossible sinon dans les têtes et les mystifications des avant-gardes. Nous ne voulons pas dire pour autant que nous devons mépriser le rôle de la classe ouvrière traditionnelle, l’acte fondateur de la conquête et du contrôle des moyens de production et les avancées vers des formes très concrètes d’organisation de pouvoirs dans lesquels la place de ce secteur est centrale. Le défi est d’extirper de nos têtes l’obsession sociologique de la « classe » et de voir dans toutes ces dynamiques ouvrières une expression de plus de la totalité de la lutte de classe, de l’expérience de la rébellion et de la constitution de nouveaux ordonnancements de la société qui émergent de l’insurrection simultanée des exploités. En soi, l’occupation d’un immeuble n’est pas plus importante que l’occupation d’un domaine agricole ou d’une usine, le fait le plus important est la multiplication de ces phénomènes d’expropriation du capital, leur massification, leur créativité politique et leur capacité de défense face aux attaques de l’État capitaliste.

Une autre critique de gauche assez diffusée est celle que nous appelons radicale-nationaliste. Le point focal de ces critiques ne réside plus dans la filiation de classe du gouvernement mais dans la question de la souveraineté, plus concrètement dans le problème de l’ambiguïté dont a fait preuve le pouvoir sur ses positions « anti-impérialistes ». Elle critique le fait qu’alors que les déclarations du gouvernement s’opposent à la domination impériale américaine, on établisse une alliance privatisatrice avec le capital pétrolier transnational (étendue maintenant à la sphère de l’exploitation du gaz) par le biais « d’entreprises mixtes ». Elle s’oppose de même à l’abandon de l’orimulsion (2) comme alternative énergétique. Elle y annexe tout un ensemble de dénonciations qui portent sur la question du « modèle productif » dans son ensemble. On critique ce qui n’est plus qu’une simple reproduction du modèle du capitalisme développementiste, dépendant et prédateur, les plans pour l’industrie minière, le plan carbonifère, le gazoduc du Sud (3), la participation du Venezuela à l’IIRSA (4), le paiement de la dette extérieure, etc. On affirme, dans les versions les plus extrêmes de ce « nationalisme radical » que somme toute, Chávez n’est rien de plus qu’un « pantin » du néolibéralisme déguisé en socialiste.

Nous sommes entièrement d’accord sur la « dualité » stratégique que traverse le gouvernement et ses politiques économiques (exploration de nouveaux rapports de production/alliance avec le capital transnational). La mise en place d’entreprises mixtes est sans aucun doute une concession énorme et inacceptable au capital pétrolier. En outre, des projets comme le plan de développement de l’extraction de charbon dans la région de Zulia, la pénétration transnationale dans les territoires tournés vers les activités minières (or et diamant fondamentalement), les modèles de développement proposés, la vision même de l’intégration continentale, la concession d’un rôle privilégié pour le capital financier, témoignent de façon claire que, pour dire le moins, la « transition vers le socialisme » est toujours douteuse et contradictoire. Mais pour autant, est-ce que cela signifie que Hugo Chávez et son gouvernement ne sont plus qu’une pièce clé de l’impérialisme ? A nouveau, on impose un raisonnement formel, vidé des faits, totalement abstrait et impuissant politiquement comme plusieurs de ces tendances de l’ultranationalisme l’ont démontré. Le problème est que, bien que certaines d’elles parlent « d’affrontement de civilisations » (5) et même de lutte contre le capitalisme d’État (on remercie d’ailleurs ces camarades pour leur prise de position idéologique nette et de gauche), elles ne dépassent jamais en revanche la simple dénonciation et la propagande idéologique.

En effet, depuis leurs positions, il n’y a pas d’alternative hors d’une mystification du pouvoir politique ou d’une sorte de communauté originaire et vierge au-delà de l’histoire qui serait revendiquée comme salvatrice de l’humanité. Il n’y a jamais de « peuple, de mouvement, d’action de transformation collective réelle et actuelle ». Ces discours laissent entendre qu’en réalité tout tend à se résoudre dans le conspirationnisme fermé et entre les directions, ou grâce à un programme qui imposerait à nouveau le Léviathan d’État. Un État propriétaire de tout et ennemi de tout impérialisme. Quelle autre issue pourrait-il y avoir au-delà d’une mystification ? Les propositions les plus radicales reviennent objectivement aux bons vieux programmes d’une grande partie de la gauche latino-américaine des années trente et quarante, qui ont donné naissance à des partis comme l’APRA (Pérou) et l’Action Démocratique (Venezuela) et on sait aujourd’hui où ils ont fini. Si le problème est Chávez et son gouvernement, cela voudrait dire que le véritable gouvernement révolutionnaire, tel un dieu descendu de l’Olympe, rendrait réel, avec sa force divine et à grands coup d’ordres et de décrets, un État national à la souveraineté absolue dans le cadre d’une nouvelle rationalité civilisationnelle. Sur le fond, il s’agit de la réélaboration d’une des folies dans lesquelles est resté prisonnière la vielle gauche radicale (du moins, ses élites les plus conséquentes), fille tant du marxisme soviétique que des programmes de libération nationale et du volontarisme propre à nos terres américaines.

La bonne critique

Bien entendu, il y a d’autres ailes de « gauche » qui exposent leur point de vue critique, tous « antichavistes », comme la nouvelle gauche libérale « antibourbonnienne » comme dit Petkoff (6) annexée par l’opposition de droite. Le problème est alors le « tyran-despote », le « populiste », « l’antidémocrate » Hugo Chávez, son idéologie politique castriste ou « archaïque ». Des logiques qu’on retrouve dans certains noyaux anarchistes (par exemple, le journal « Le libertaire », hélas très salonard, pour lequel le problème est plus ou moins le même : Chávez le militariste, Chávez l’autoritaire, etc.). Mais à vrai dire, avec tout notre respect, ce n’est pas dans notre intérêt de discuter avec ces tendances parce que soit nous en sommes des ennemis politiques, soit, plus simplement, parce qu’elles n’apportent rien au débat.

Ce qui nous intéresse, et dont on suit de plus près et le plus attentivement l’évolution, c’est une autre critique, très de gauche aussi mais peut être plus ingénue. Nous utilisons le terme « d’ingénue » depuis la position de celui qui a eu la chance d’acquérir un arsenal théorique et politique minimal qui lui permet d’identifier cette faiblesse. Mais ce privilège intellectuel personnel est sans importance par rapport aux faits. Depuis cette position privilégiée, nous nous octroyons le droit de l’appeler, peut-être de manière erronée, la critique « populaire-moraliste ». En tant que critique et posture politique, elle est très simple. Elle affirme que Chávez est un homme honnête, un vrai révolutionnaire, un homme du peuple engagé pour ses idéaux, mais entouré d’une bande de traîtres, de gens hypocrites, de corrompus qui profitent de son autorité, organisés essentiellement dans les partis du gouvernement le MVR, le PODEMOS et le PPT notamment (7) qui les utilisent à leur tour comme les principaux outils d’appropriation des fonctions de gouvernement et des postes en général, tant dans l’État que dans une bonne partie de l’espace populaire organisé. Elle avance alors que la difficulté principale de la révolution bolivarienne est la corruption et la bureaucratie, et réitère son soutien total au président mais s’éloigne de plus en plus des nouvelles élites qui monopolisent la représentativité politique du processus révolutionnaire.

La dimension de la plus importante de cette critique n’est pas la justesse de son analyse ou sa profondeur théorique (faiblesse évidente : l’idéalisation de Chávez, la personnalisation du pouvoir), ce qui compte, c’est qu’elle est la seule critique qui a acquis un caractère de masse. Elle s’est faite « populaire » dans tous les sens du terme et peu à peu, elle s’est forcée à faire des sauts qualitatifs qui l’ont obligée à évoluer du commentaire au fait politique et à la construction de stratégies d’action politique pour pouvoir détruire l’ennemi honni de la corruption et du bureaucratisme. C’est la critique possible et nécessaire depuis la phase actuelle de la lutte de classe pour parler un langage marxiste décent. C’est ce que nous appelons dans le Projet Notre Amérique : la construction d’une « raison pour tous ». Elle n’est pas la « raison » illuminée de la conscience de soi /l’autoréflexion hégélienne. Elle est simplement le domaine concret du raisonnement collectif dans lequel s’exprime le processus révolutionnaire dans sa matrice la plus productive et transformatrice. De fait, elle enfante déjà des processus de mobilisation magnifiques, de l’irrévérence sociale, de la radicalisation de l’esprit libertaire et égalitaire, de l’auto-organisation qui est en fait le point central (le noeud essentiel) construit par la révolution bolivarienne dans le champ idéologique. C’est aussi l’espace dans lequel tous nos espoirs se réfugient, non plus comme des avant-gardes arrogantes mais comme des combattants révolutionnaires qui tant dans leurs conditions matérielles qu’affectives sont identiques à ce peuple.

Que dire et que faire depuis la gauche ?

Au-delà des interprétations dans les cercles de l’avant-garde ou de l’espace populaire, il est à notre avis important dans ces moments de percevoir ce qu’est le développement d’un mouvement social qui, bien qu’il fut maintes fois incité à s’organiser depuis les structures bureaucratiques de direction de gouvernement (Comités de terre, Conseils communaux, Comités de santé, d’énergie et de l’eau), commence à prendre ses distances par rapport à ces formes de direction et à établir ses propres politiques et stratégies en développant une attitude critique vis-à-vis de l’État dans son ensemble et qui se radicalise de jour en jour. Avec les mouvements sociaux autonomes les plus importants (paysans, entreprises récupérées, estudiantins, indigènes), cette base organisée du mouvement populaire est la matrice de classe incontournable pour l’approfondissement de la révolution. Si elle ne trouve pas un théâtre commun pour l’action politique et la construction d’un projet de société, il est fort probable que la révolution bolivarienne entame dans les prochaines années un déclin d’une magnitude telle qu’elle disparaîtrait comme phénomène réel d’exercice de la justice, de la liberté et de la construction de la souveraineté, indépendamment de Chávez.

Nous sommes aujourd’hui dans un moment de « confusion maximale ». D’une part l’offensive impérialiste contre le Venezuela, l’évolution du « Plan Balboa » et du « Plan Colombia » en tant que plans militaires d’attaque du Venezuela, et la pression de la campagne électorale la campagne des dix millions de voix (8), aident la cohésion des bases populaires autour de la figure de Chávez et de la position du gouvernement, d’autre part, la décomposition institutionnelle dans laquelle nous vivons, de plus en plus manifeste au niveau des gouvernements municipaux et fédéraux (mairies, provinces, dans leur immense majorité entre les mains du « bloc du changement ») produit un épuisement collectif qui frise parfois le désespoir. De fait, même les autorités institutionnelles s’inquiètent, induisant ainsi une tendance de plus en plus marquée au contrôle tant des processus sociaux d’organisation et d’auto-gouvernement que des expériences productives et ouvrières de la sphère des coopératives et des entreprises « récupérées ». Une situation de « confusion maximale » devant laquelle les directions à la base tendent à répéter le même schéma appliqué depuis au moins quatre ans : se taire, attendre, poursuivre l’organisation, ne pas se tromper d’ennemi ; mais cela commence aussi à faire un peu court. Il est nécessaire de faire un pas collectivement vers l’avant. Jusqu’à aujourd’hui, les tentatives ont été intéressantes mais insuffisantes (la mobilisation amorcée par des secteurs des mouvements indigènes, des mineurs, des paysans et surtout des ouvriers). Nous avons en outre le problème de l’État comme « machine de cooptation » et d’ordonnancement de l’ensemble rebelle. Face à l’émergence de ces phénomènes, l’appareil d’État les neutralise, lorsqu’il est incapable de les réprimer comme pour les mineurs, en les transformant en centres d’administration de ressources qu’il leur octroie pour leur développement. Cette cooptation leur enlève toute combativité en renforçant la tendance à la « dépolitisation » de leur action et en augmentant l’unité de leurs bases en tant que corporation et non en termes de classe (telle est la situation d’une bonne partie des espaces de communication alternatifs).

Ce contexte nous incite à donner ensemble un saut qualitatif pour nous situer à l’orée d’une nouvelle conjoncture dans laquelle la relation entre le gouvernement et le mouvement populaire « non administré » changerait de façon radicale. Aujourd’hui, des noyaux critiques et combatifs ont émergé dans toute la géographie nationale et ils embrassent pratiquement l’ensemble de l’espace organisé à la base. Ils relèvent de luttes éparpillées en défense de la révolution bolivarienne, mais en même temps représentent un témoignage fidèle de l’épuisement du schéma institutionnel de l’État comme levier central du processus transformateur. Nous avons proposé de faire des pas en avant dans la future campagne présidentielle (décembre 2006) en créant en son sein une dynamique alternative axée sur la synthèse de tous ces programmes au travers du dialogue, de la mobilisation, de la rencontre des masses, et en arborant les drapeaux de l’antibureaucratisme, de la lutte contre la corruption, contre le capitalisme et l’agression impérialiste. Nous proposons comme consigne : « Dix millions de volontés pour approfondir la révolution ».

Nous avons appelé cette campagne « pour toutes nos luttes ». Une « autre » campagne (9) sur le territoire vénézuelien pour que dans son sein les luttes réelles puissent respirer, pour que les mots justes soient trouvés, pour que des noyaux de base s’organisent, pour que nous nous accompagnions dans la nécessaire mobilisation pour jeter les bases d’un « programme autonome de transition » partagé par toutes les communautés en lutte. L’idée n’est pas de limiter cette campagne aux élections. L’idéal serait de les transcender pour avoir entre nos mains le 27 février (10) prochain les bases d’un programme et d’un plan commun qui permette l’approfondissement effectif du processus révolutionnaire. On parle même de fabriquer un ticket électoral commun à tous les mouvements qui s’associent à cette initiative pour faire contrepoids aux partis du gouvernement (11). Il s’agit d’une décision importante mais qui sera toujours en arrière-plan par rapport aux objectifs prioritaires de mobilisation, de rencontre, d’écoute, d’entraide, de construction du programme « des pauvres », afin d’initier à partir de l’année prochaine une nouvelle étape du processus révolutionnaire, caractérisée par l’autonomie et la radicalisation unitaire des luttes populaires. Cette campagne doit commencer dans un ou deux mois, dès que nous réussirons à former dans une conférence unitaire « le commandement pour toutes nos luttes ». Notre créativité et notre volonté politique seront déterminantes pour son développement, et nous souhaitons nous retrouver dans un terrain totalement différent, dans lequel l’égalité et le combat pour la dignité d’autrui seront la priorité et non une instrumentalisation politique du collectif.

1. Le "cimarronage" est une des composantes les plus originales du syncrétisme culturel du "Nouveau Monde", dont sont issues de nombreuses formes artistiques nouvelles, issues du mélange des cultures amérindiennes, africaines et européennes.

2. Un combustible créé au Venezuela à partir de la combinaison de l’eau et du pétrole bitumineux ou extra-lourd.

3. Un réseau gazier unique et unifié du Venezuela jusqu’à l’Argentine.

4. Initiative d’intégration de l’infrastructure régionale d’Amérique du sud est un vaste programme de construction de nouvelles routes, de ponts, de voies fluviales et de liaisons énergetiques et de communication spécialement dans les zones tropicales et andines. C’est un volet de l’ALBA (Alternative bolivarienne pour les Amériques).

5. La citation est de Douglas Bravo. Militant anti-impérialiste de longue date, Douglas Bravo a été dirigeant du Parti de la Révolution Venezuelienne (PRV) et de son aile armée, les Forces armées de libération nationale (FALN, 1962-1969). Il est aujourd’hui le principal dirigeant du mouvement « Tercer camino », une évolution du PRV-FALN dont Hugo Chavez aurait été membre jusqu’en 1986.

6. Ancien membre du PRV et du Parti Communiste Venezuelian, Teodoro Petkoff crée en 1971 le Mouvement vers le Socialisme (MAS) sur une ligne de critique démocratique du stalinisme avant d’évoluer vers des orientations social-démocrates puis carrément libérales. Sous le gouvernement de Rafael Caldera (dernier gouvernement démocrate-chrétien précédant Chavez), il a été ministre de la planification (Cordiplan) et a appliqué un programme néolibéral de réduction de l’inflation et de la taille de l’administration (Agenda Venezuela). Il a quitté le MAS lorsque la majorité de celui-ci a décidé de soutenir Chavez en 1997.Il est aujourd’hui le principal représentant de la gauche social-libérale antichaviste et s’est proposé comme candidat aux élections présidentielles de décembre 2006.

7. La coalition gouvernementale est composée de ces partis et d’autres. Les partis sont le plus souvent des machines électorales, seules en droit de présenter des candidats aux élections. Historiquement, les retournements d’alliance sont fréquents et répondent souvent à des négociations en termes de postes dans l’appareil d’État plus que de projets politiques. Aujourd’hui, malgré un soutien massif au processus bolivarien, les bases continuent de se méfier de ces appareils souvent dénoncés comme des obstacles à la radicalisation ou aux processus de démocratie directe. Le MVR (Mouvement pour une V°e République), a été fondé en 1997 afin de permettre à Chavez d’avoir une présence électorale. Chavez en est, en principe, le coordonnateur général. Il regroupe aussi bien des militaires que des civils dans un large panel de sensibilités politiques. On y trouve des anciens militants révolutionnaires comme des partisans d’un État fort et centralisé, des libéraux comme des socialistes. Mais il n’a jamais tenu de congrès ni d’élection de direction. PODEMOS (POr la DEMOcracia Social) est la scission pro-Chavez du MAS dont la direction quitta la coalition chaviste en 2000, protestant contre la radicalisation des mesures. Le PPT (Patria Para Todos) existe depuis 1997. Il prend la suite de La Causa Radical, scission du PCV au début des années 1970. Ce fut en son temps le parti de la gauche radicale le plus prometteur du pays par son insertion dans les luttes ouvrières, les quartiers populaires, le mouvement enseignant. En 1993, son candidat est arrivé en tête de la présidentielle et a été volé par la fraude. Il décide de se plier plutôt que de jouer le rapport de forces extra-institutionnel. Ses adversaires dans le parti lui reprochent un capitulationnisme et fondent le PPT. Les rapports du PPT avec Chavez n’ont pas toujours été fluides, mais c’est de fait au PPT que Chavez a pu puiser ses cadres gouvernementaux principaux, pour le meilleur et pour le pire. Parmis les partis de la coalition gouvernementale il faut encore mentionner le PCV l’inoxydable Parti Communiste Vénézuélien. Dirigé par des octogénaires, il a su adopter et s’adapter à toutes les lignes politiques depuis 50 ans. Pilier de la révolution démocratique de 1958 contre la dictature, il est en butte à l’hostilité des sociaux-démocrates qui les pourchassent et les poussent à la guérilla (1962-1965) qu’il quitte en stigmatisant les troupes du PRV de Douglas Bravo, alors soutenu par Cuba, comme gauchistes. Réinséré dans la vie politique, il sera dans le dernier gouvernement démocrate-chrétien avant Chavez qu’il soutient en 1998. Il bénéficie d’une véritable bouffée d’oxygène sous le gouvernement Chavez, car il est le seul à affirmer dans son sigle une perspective anti-capitaliste.

8. Pour que la légitimité des prochaines élections que la droite, qui se sait perdante, envisage de boycotter ne puisse être contestée, Chavez a parlé d’un objectif de 10 millions de voix.

9. L’auteur fait ici clairement référence aux zapatistes.

10. Référence au soulèvement populaire du 27 février 1989.

11. Au Venezuela, on vote au travers d’un parti. On peut ainsi voter Chavez en votant pour le PCV, le MVR, ou tout autre groupe qui le présente comme son candidat.

Traduction : R.C.P. Les notes sont de la rédaction d’Inprecor

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