Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 623 décembre 2015 *

VENEZUELA

« Le problème c’est que le gouvernement bolivarien ne s’est jamais proposé de détruire l’État capitaliste »

Cf. aussi : [Venezuela]

Entrevue avec Modesto Emilio Guerrero*

Modesto Emilio Guerrero est un journaliste, militant politique et social vénézuélien, fondateur du PSUV.

Modesto Emilio Guerrero est un journaliste, militant politique et social, fondateur du PSUV.

Modesto Emilio Guerrero est un journaliste, militant politique et social, fondateur du PSUV.

C’est dans la pratique qu’il faut que l’homme prouve la vérité, c’est-à-dire la réalité, et la puissance de sa pensée, dans ce monde et pour notre temps.

Karl Marx (Thèses sur Feuerbach)

Andrés Figueroa Cornejo : Que s’est-il passé lors des élections du 6 décembre ?

Modesto Emilio Guerrero : On a assisté à la manifestation d’un processus qui se développait et devait conduire inévitablement à la défaite. Et s’il ne conduisait pas à la défaite, il traduirait en tout cas un recul politique pour ce qu’on appelle la Révolution bolivarienne, pour la société vénézuélienne et pour le mouvement chaviste.

Andrés Figueroa Cornejo : Pourquoi inévitable ?

Modesto Emilio Guerrero : Il n’est pas question d’une fatalité téléologique ni d’une sorte de malédiction pré-écrite mais du fait que la construction du processus est distordue depuis l’origine, jusqu’à ce qu’en octobre 2012 apparaisse un projet de transformation de l’État. Au Venezuela, seule l’architecture juridique a été modifiée. Les bases de la légalité, certains éléments importants de la vie politique (une nouvelle Constitution) et des changements ont été opérés concernant des aspects de la société qui assurent la capacité de gouverner à travers un système de lois. La « loi des terres », la « loi des douanes », la « loi des travailleurs et des travailleuses » parmi d’autres ont permis un progrès considérable pour la société vénézuélienne par leur contenu progressiste qui tranchait avec ce qu’avait connu le pays dans le passé.

Synthèse et articles Inprecor

Andrés Figueroa Cornejo : Pour toi, quel est le problème fondamental ?

Modesto Emilio Guerrero : à aucun moment le pouvoir n’a envisagé dans un cadre exhaustif la destruction de l’État bourgeois et capitaliste. Le 27 octobre 2012, alors qu’il savait qu’il ne reviendrait pas vivant de La Havane, le commandant Hugo Chávez a chargé le nouveau gouvernement, en la personne de Nicolás Maduro, de mettre à bas immédiatement l’État bureaucratique bourgeois en place, nourri par la rente pétrolière, et de construire sur ses ruines un État communal, fondé sur les nouveaux organismes qui se développaient, encore peu nombreux en 2012, au nombre de quelque 1 800 communautés aujourd’hui actives dans le cadre de ce qu’on appelle le Pouvoir populaire. Chávez, tardivement mais avec une conscience aiguë des dangers dont souffrait son gouvernement, a réalisé que s’il ne modifiait pas la nature de l’État, qui ne se réduit pas à un appareil politique, le chavisme irait malheureusement à sa perte. Il ne l’a pas énoncé sous cette forme mais c’était une conséquence logique de la première exigence qu’il a formulée : la nécessité urgente de changer l’État. à ne pas modifier sa nature, en changer ne serait que pur caprice.

Andrés Figueroa Cornejo : Quelles sont les caractéristiques de cet État qu’il faut transformer ?

Modesto Emilio Guerrero : C’est le même État que celui qui préexistait à la Révolution. C’est l’État de la Ive République, l’État de l’ennemi. C’est l’État conçu il y a plus de soixante-dix ans par les États-Unis, leurs avocats et leurs économistes. Cet État de prébendes et de rentes au service de la bourgeoisie vénézuélienne et de la bourgeoisie nord-américaine ne permettait pas une transformation sociale sérieuse, complexe, cohérente, intégrale. C’est pourquoi, à ne pas produire cette transformation nécessaire, on a assisté inévitablement à la déroute électorale complète du gouvernement aux récentes élections législatives, et on assisterait à la déroute totale du gouvernement et du chavisme si une élection présidentielle avait lieu dans un délai rapproché.

Andrés Figueroa Cornejo : Qu’est-il arrivé à la société vénézuélienne ?

Modesto Emilio Guerrero : Elle s’est lassée, accablée par l’angoisse et les problèmes que le gouvernement n’a pas pu résoudre, malgré les intentions et les mesures correctes du gouvernement Maduro, qui a par exemple mis sous les verrous plus de 70 gérants de compagnies commerciales nationales et multinationales convaincus d’avoir fait de la spéculation commerciale la règle de la vie économique de notre pays.

Andrés Figueroa Cornejo : Était-ce une mesure suffisante ?

Modesto Emilio Guerrero : Clairement non. On ne peut pas détenir plus de 48 heures, ou quelques jours au maximum, quelqu’un qui commet un délit de cette nature. Le capitalisme a une capacité extraordinaire à assimiler ce genre de problèmes. Il les absorbe dans le mécanisme infernal de la valorisation du capital par le jeu de la spéculation commerciale qui, au Venezuela, est hautement spéculative du fait des variations du cours du dollar face au bolívar.

Andrés Figueroa Cornejo : En quoi consiste ce jeu ?

Modesto Emilio Guerrero : Il s’agit de voler des dollars à l’État pour acheter à l’extérieur, importer des biens, les cacher, se les approprier, les exporter vers la Colombie et les réimporter 8 ou 10 jours plus tard à un prix démultiplié, de 100 à 200 fois plus cher.

Andrés Figueroa Cornejo : Pourquoi le gouvernement vénézuélien, connaissant le répertoire utilisé par la bourgeoisie et l’impérialisme au Chili sous Salvador Allende, n’a-t-il pas parachevé l’héritage de Chávez ?

Modesto Emilio Guerrero : La réponse est simple et complexe à la fois. L’État vénézuélien pendant les années Chávez, et surtout à un rythme accéléré après sa mort, a été pris d’assaut par une bande de bureaucrates et de mafieux issus des propres rangs du chavisme. Ce sont eux, en association avec le capital privé, qui ont pris les commandes de l’économie nationale et qui, en collaboration avec la banque privée, ont mis en place le système mortifère de commerce construit sur l’achat et la vente de biens au Venezuela. Dès 1840, ce pays a été une économie « de port ». Qui plus est, outre le fait d’être une économie « de port », ce qui est déjà nocif pour toute société, c’est une économie de spéculation, où le dollar est la principale marchandise du pays, alors que le bolívar, la monnaie nationale, est la marchandise la plus dévalorisée. Dans une telle économie, il est très difficile que puissent progresser le développement et la mise en œuvre des lois, alors qu’elles sont dévaluées face à la réalité économique qui est au-dessus de tout dispositif législatif.

Andrés Figueroa Cornejo : Par exemple ?

Modesto Emilio Guerrero : En 2013, quand Maduro est devenu Président, il a nommé comme présidente de la Banque centrale une économiste marxiste intègre, Edmée Betancourt. À sa prise de fonction, elle a exigé un état des comptes qui a fait apparaître un actif, un passif et la conversion de 23 800 millions de dollars qui avaient disparu des coffres de la Banque centrale et avaient été transférés légalement au secteur bancaire privé pour financer des importations et se livrer ensuite à la spéculation. Il a été mis fin aux fonctions d’Edmée Betancourt au bout de quelques semaines, mais pas aux échanges commerciaux des 23 800 millions de dollars, qui sont l’équivalent du budget commun de plusieurs pays d’Amérique centrale et des Caraïbes. Cette masse d’argent reflète l’apparition d’une nouvelle caste, pas encore bourgeoise du fait qu’elle n’est pas constituée en classe sociale. C’est une bureaucratie qui est composée de fonctionnaires, d’un secteur des Forces armées, du PSUV (Parti socialiste unifié du Venezuela) et de certains appareils syndicaux. Ce phénomène était déjà présent quand Chávez était au pouvoir. Alors qu’il se rendait pour la dernière fois à Cuba, il a confessé à deux de ses amis, et l’un d’eux me l’a rapporté directement : « Je me sens infiltré dans ce gouvernement ». Dans son propre gouvernement ! C’était de sa part le constat honnête des erreurs, des faiblesses et des retards ou des incompréhensions politiques accumulés.

Chávez a toujours dénoncé la bureaucratie et la corruption dans la sphère du pouvoir, mais il n’a compris que tardivement qu’il était en minorité en matière de morale politique. Aujourd’hui un général est associé à des multinationales et des ministres sont liés à des activités commerciales privées. On comprend alors l’insistance avec laquelle l’Exécutif appelle à la mise en place d’un gouvernement de coalition, une idée qui date déjà de plus ou moins deux ans et demi, mais qui n’avait pas débouché faute de base sociale. Aujourd’hui cette base sociale existe et elle a deux composantes : la couche qui gère l’État et en assure la direction politique (pas en totalité, certes, mais un secteur important), d’une part ; et, d’autre part, un corps très nombreux de fonctionnaires qui s’est converti ces dernières années, et plus particulièrement ces deux dernières années et demie, en une caste de fonctionnaires conservateurs au sens où ils n’entendent plus affronter ni même remettre en cause l’état de choses actuel. Ils ne visent qu’à vivre tranquillement avec ce qu’ils ont.

Mais qui ignore la dialectique de l’histoire se fera rattraper par cette même dialectique. Ainsi s’explique la déroute du 6 décembre 2015, parce que la réalité ne ralentit pas et qu’elle n’hiberne pas non plus. Ce que tu n’as pas fait en tant qu’ami, c’est l’ennemi qui s’en approprie l’espace.

Andrés Figueroa Cornejo : Lors de notre précédente interview il y a plus d’un an, tu soulignais déjà les tendances qui se sont tragiquement concrétisées aujourd’hui, mais tu expliquais également qu’une issue révolutionnaire pouvait être trouvée dans l’unification des organisations révolutionnaires. Qu’en est-il advenu ?

Modesto Emilio Guerrero : Il s’est passé ce qui historiquement s’est produit, en règle générale, avec les avant-gardes révolutionnaires les plus engagées. Un secteur s’est démoralisé ; un autre a été licencié, irradié ; d’autres encore ont choisi de renoncer au militantisme et de se consacrer à leur vie et à leurs activités privées. Certains se sont réfugiés dans la vie artistique. On peut estimer à 30 000 le nombre de cadres qui se sont éloignés du militantisme chaviste ces trois dernières années. C’était les meilleurs cadres politiques et techniques de la Révolution bolivarienne. J’en connais beaucoup.

Andrés Figueroa Cornejo : Quel est l’impact de ce phénomène ?

Modesto Emilio Guerrero : Le rôle de lien qui est celui de l’avant-garde s’est retrouvé entre les mains des « arrivistes » ; ceux qui gravissent les échelons quand les révolutionnaires quittent leur poste ; tous ceux qui, ensemble, constituent la couche conservatrice produite par tous les renoncements à défier l’État bourgeois capitaliste au Venezuela.

Je peux illustrer cette déchéance politique par deux exemples. L’un est Roland Denis qui, comme des dizaines de milliers d’autres, a décidé de rompre avec le PSUV et avec le mouvement chaviste quand il a pris conscience qu’il n’y avait plus de possibilité de redresser le processus. Roland Denis est, malgré sa jeunesse, un des cadres politiques les mieux formés et les plus expérimentés, trempé dans les affrontements les plus durs qu’a connus le Venezuela. Sa notoriété lui a permis de rendre publique sa démission.

L’autre cas est celui d’une organisation, Marea socialista qui, à l’inverse, n’a pas renoncé et n’a pas démissionné. Elle continue à résister. Que lui est-il alors arrivé ? La bureaucratie du PSUV lui a interdit de participer aux élections du 6 décembre en tant qu’organisation politique légale, pour éviter qu’une partie du vote chaviste se reporte « à gauche » sur elle. Marea socialista compte dans ses rangs des personnalités très importantes et dispose d’une grande visibilité, notamment via son site www.aporrea.org. Après avoir déposé en vain dix propositions de noms différentes, elle a dû utiliser l’accréditation d’autres associations sans pouvoir faire apparaître les termes Marea socialista. Cette façon de s’en prendre à une organisation politique au seul prétexte qu’elle développe des positions critiques face à la politique menée, est une parfaite illustration du sort d’une avant-garde quand elle subit une première défaite. L’histoire nous a appris que quand une avant-garde qui s’est engagée dans la lutte depuis 1989 commence à subir un recul, c’est parce que quelque chose recule aussi dans la base sociale où s’enracine cette avant-garde.

Andrés Figueroa Cornejo : Et le mouvement des communes ?

Modesto Emilio Guerrero : C’est probable – je ne dispose pas des données précises – qu’une partie du mouvement des communes ait été adossé à l’appareil d’État et qu’il ait perdu sa dynamique initiale, transformatrice, créative et progressiste. C’est une hypothèse que je déduis du processus même de l’avant-garde. Tout comme il est probable qu’un secteur du Movimiento del Poder Popular (MPP – Mouvement du pouvoir populaire) ait sa propre vie autonome. Ce n’est pas un hasard si c’est dans les 5 États où le chavisme est arrivé en tête que le MPP est le plus présent. Je relève seulement des tendances et des hypothèses probables propres à une avant-garde qui commence à connaître un reflux. Bien sûr, Marea socialista se maintient, tout comme d’autres formations, mais ce n’est plus pareil parce qu’elles ont perdu de nombreux cadres.

Andrés Figueroa Cornejo : Comment caractérises-tu le gouvernement aujourd’hui ?

Modesto Emilio Guerrero : C’est un gouvernement qui a perdu sa capacité de gouverner dès 2013, quand Maduro a gagné les élections avec seulement 3 points d’écart. Chávez a toujours gagné avec un écart d’au moins 11 ou 12 points, ce qui garantissait une assise gouvernementale stable pour exercer le pouvoir. Le gouvernement est aujourd’hui encore plus affaibli et squelettique du fait d’une situation économique et sociale incontrôlable. À cette situation, créée par des interventions extérieures, le gouvernement s’est avéré incapable de répondre par des moyens révolutionnaires, aussi bien au plan politique que militaire. Il a préféré négocier avec ces forces conspiratrices pour un résultat qui s’est avéré contre-productif.

Perdre le pouvoir législatif est seulement comparable à la perte de la Cour suprême ou de PDVSA (Pétroles du Venezuela). Ce pouvoir va droit au naufrage, si l’on considère que les trois principales chambres économiques du pays demandent à la nouvelle majorité de droite qui va s’installer au Parlement le 6 janvier d’abolir immédiatement les lois « de la terre », « des travailleurs et des travailleuses » et « des douanes ». Elles exigent aussi une amnistie générale, ce qui veut dire en fait l’amnistie pour les 3 prisonniers politiques condamnés l’an dernier pour avoir incité à la violence et au meurtre.

Un Parlement où la droite dispose d’une majorité qualifiée constituera clairement un bastion d’où mener l’offensive pour un référendum révocatoire. Il est même question que soit votée une loi qui permettrait à l’Assemblée nationale de destituer le Président avant même l’échéance d’un référendum révocatoire dont la Constitution ne permet pas qu’il se tienne avant un an. Ce serait une manœuvre absolument illégale, comme cela a été fait au Paraguay malgré sa totale illégalité. Ce qui prime ici, ce sont les rapports de forces. La droite se sent le vent en poupe et elle va s’engager dans cette voie.

Andrés Figueroa Cornejo : Que peut faire le gouvernement sachant que dans un an la droite pourra organiser un référendum révocatoire ?

Modesto Emilio Guerrero : Le gouvernement, tout comme le MPP, a trois options.

La première est de préserver les droits politiques et démocratiques du peuple travailleur en renversant par des mesures révolutionnaires le cours de déclin généralisé du pouvoir chaviste. La deuxième est de passer un pacte avec la bourgeoisie pour former un gouvernement de transition, ce à quoi s’emploient déjà quelques dirigeants du PSUV. La troisième consiste à attendre impavides et impuissants d’être chassés par un référendum révocatoire. Soit tu construis, soit l’ennemi s’empare de l’espace que tu laisses vide et construit ta destruction.

Il y a peu s’est produit un événement enthousiasmant qui met en évidence le caractère profondément démocratique du mouvement chaviste. Sur la place Bolívar à Caracas, à « La esquina caliente » où se tient une sorte d’assemblée chaviste permanente, s’est réunie une foule de quelque 2 000 personnes pour débattre – comme cela s’est fait depuis 14 ans – avec le Vice-président de la nation, Jorge Arreaza, des raisons qui ont conduit à la défaite. C’est un exercice qui permet de se ressourcer à la base. À cette occasion, un dirigeant chaviste, un ancien maire, a dit très clairement qu’il fallait enlever son masque, en finir avec l’arrogance et dire pourquoi s’était produite cette défaite. D’autres sont intervenus dans le même sens.

Quoi qu’il en soit, ce qui sera décisif, c’est la capacité du Pouvoir populaire, à travers ses organes militants, à faire des trois instances du Conseil présidentiel du pouvoir populaire une force à même de détruire l’État bourgeois. Si ces trois organismes déjà en place, s’appuyant sur la Loi du pouvoir populaire et le Programme de l’État communal – qui a également valeur de loi –, se constituent en force sociale portée par de grandes mobilisations, alors la nouvelle majorité qui sera investie le 6 janvier n’aura pas les mains libres pour agir à sa guise mais devra faire face à un mouvement populaire. À ne pas le faire, le gouvernement montrerait qu’il n’a rien compris et il acterait, ou faciliterait involontairement la tâche de l’ennemi dans son entreprise pour renforcer ses positions à cette nouvelle étape.

Andrés Figueroa Cornejo : Et qu’en est-il des forces armées ?

Modesto Emilio Guerrero : Il y a plusieurs inconnues. Un fait avéré est que les candidats chavistes n’ont recueilli qu’une minorité de voix dans les casernes le 6 décembre. Pour ceux qui l’ignorent, au Venezuela les militaires débattent et votent. On estime approximativement que les votes contre les candidats chavistes ont été dans une proportion de 3 à 2.

En 2013, quand Maduro s’est présenté à l’élection présidentielle face à Capriles, de nombreux militaires n’ont pas voté pour lui. Les chiffres exacts ne sont pas connus, mais Capriles n’a pratiquement recueilli aucun suffrage et il s’est donc produit une abstention massive.

Il faut cependant prendre en compte le fait que les forces armées du pays sont toujours anti-impérialistes, toujours chavistes et toujours de gauche. Mais comme il ne s’agit pas d’un corps coupé de la société, les militaires ont été impactés au cours de ces deux ans et demi par le cours de la lutte de classe et de la société vivante, et ils ont intériorisé la crise sociale. Ce qui est sûr, c’est que nous ne savons pas quelle proportion de soldats et d’officiers vont infléchir leur position et appuyer la recherche d’accords avec la nouvelle majorité parlementaire. La preuve étant faite que Maduro peut être chassé par des élections, l’hypothèse d’un coup d’État est moins présente.

Andrés Figueroa Cornejo : Nous avons été quelques-uns, qui nous réclamons de l’anticapitalisme, de l’anti-impérialisme, du féminisme et de l’écosocialisme, à relever que beaucoup parmi les forces politiques qui ont même parfois conduit des luttes révolutionnaires et des guerres politiques et militaires contre l’impérialisme et contre des systèmes politiques fantoches, criminels et antipopulaires, occupent aujourd’hui, dans le cadre d’une alternance électorale, l’espace perdu par l’ancien système politique dominant. Cela signifie que, avec les particularités et l’intensité propres à chacun de ces pays, se trouve reproduit le système politique nord-américain qui repose sur l’opposition entre démocrates et républicains. Qu’en est-il à ton avis du cas vénézuélien ?

Synthèse et articles Inprecor

Modesto Emilio Guerrero : C’est un trait du chavisme qui peut se révéler s’il n’y a pas de changement radical, impulsé de la base et par les cadres les plus révolutionnaires du parti au pouvoir. Il s’agit d’une forme de social-démocratisation, mais distincte de la social-démocratie traditionnelle parce qu’elle s’inscrit dans un mouvement de retour. Personne ne sort indemne d’une défaite. Le gouvernement de Maduro peut finir par s’adapter à la logique du bipartisme, à l’alternance permanente au pouvoir de partis qui administrent un seul et même système.

Andrés Figueroa Cornejo : Comment conçois-tu les conséquences du 6 décembre hors du Venezuela ?

Modesto Emilio Guerrero : Je pense que les mouvements chavistes hors du Venezuela en sont encore à analyser cet événement. Le coût va en être très élevé. Comme pour tout modèle, recomposer le tissu vital de l’organisme va demander du temps. Dans un premier temps, les mouvements chavistes en Amérique latine ne vont pas vouloir comprendre que les causes de la défaite ne sont pas seulement les États-Unis voués à châtier tout peuple qui s’émancipe, ni la droite vénézuélienne qui a trouvé dans l’organisation de la pénurie le moyen de déstabiliser le pouvoir, de désorganiser la société et de s’en prendre à Maduro. Il faut y ajouter les effets de tout ce qui n’a pas été fait ou a été mal fait par le gouvernement de Maduro. Adhérer à cette analyse complexe de la réalité ne va pas de soi, parce que les militants en Amérique latine ont pris des habitudes qui les conduisent à haïr ou à aimer, à croire avec ferveur ou à nier avec une passion qui s’apparente à la ferveur. C’est ce qui conduit un secteur de la gauche latino-américaine à expliquer nos défaites par l’action de « forces obscures », par des théories conspiratrices. C’est ne pas comprendre que les réalités sont au-dessus de toutes les sorcelleries (et pourtant les sorcières volent, bien sûr qu’elles volent !). Il ne fait aucun doute que l’impérialisme conspire, il a toujours conspiré. Mais les processus de changement ne relèvent pas de « phénomènes étranges ». De même que l’on construit les victoires, on construit les défaites. C’est la réalité qui dicte sa loi. Ni nos désirs ni nos rêves. Comme disait Gramsci, les défaites sont toujours douloureuses et rendent diffus le panorama intellectuel. ■

* Modesto Emilio Guerrero est un journaliste, militant politique et social vénézuélien, fondateur du PSUV. Il a notamment publié en 2009 aux éditions Herramienta Venezuela 10 años después, dilemas de la Revolución Bolivariana (Venezuela, an X, les dilemnes de la révolution bolivarienne). Interview réalisée par Andrés Figueroa Cornejo pour la revue Rebelión : http://rebelion.org (Traduit de l’espagnol par Robert March).

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