Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 666-667 août-octobre 2019

VENEZUELA

Des clés pour comprendre

Cf. aussi : [Venezuela]

Norman Antonio Boscán *

La crise actuelle commence en 1983 avec le « vendredi noir ». Autrement dit, la crise du régime bourgeois au Venezuela dure depuis 1983. Pour le comprendre, il faut recourir à l’outil d’analyse qu’est l’histoire.

Synthèse

La bourgeoisie vénézuélienne est d’un genre particulier – sui generis. Elle s’est constituée depuis 1936 autour de la concurrence pour la rente pétrolière. Entre 1908-1935, sous la dictature militaire, il y a un bradage quasi total de l’industrie pétrolière au capital étranger, mais cela se fait sous la forme de concessions à des Vénézuéliens ou des « hommes de paille » par l’intermédiaire de fonctionnaires locaux. Les bénéfices générés par ce mécanisme suscitent l’intérêt de secteurs locaux qui commencent à s’organiser pour renverser la dictature et entrer dans le négoce pétrolier.

La « génération de 1928 » n’est rien d’autre que l’expression politique de cette réalité. Un secteur commence à se rapprocher de la social-démocratie (ce qui sera ensuite Acción Democrática), un autre du libéralisme (qui deviendra Unión Republicana Democrática) et le dernier de la démocratie chrétienne (avec le COPEI). En clair, la bourgeoisie vénézuélienne et ses représentations politiques se constituent autour de la rente pétrolière. Le pétrole et l’industrie pétrolière organisent le champ de la lutte des classes.

Les représentations politiques de la bourgeoisie émergente (qui seront ensuite AD, le COPEI et l’URD) accéléreront l’organisation de leurs forces politiques et syndicales (AD forme le syndicat des enseignants et d’autres structures), alors que le PCV organise le mouvement des ouvriers du pétrole et lance la première grève pétrolière du pays, faisant éclore le prolétariat comme sujet social dans le pays. Selon l’orientation du Komintern, le PCV aura un rôle de contrôle de la classe ouvrière, jusqu’à ce qu’il commence à perdre rapidement son influence dans les années 1950.

De 1936 à 1958, alternent des gouvernements démocratiques bourgeois et des coups d’État incessants, à cause du manque de capacité de négociation politique des nouvelles représentations partidaires, malgré leur évidente soumission aux intérêts du capital international. Toute l’instabilité tournait autour de la manière dont était préservée la relation du gouvernement avec l’alliance entre le capital international et la bourgeoisie nationale autour de l’industrie pétrolière.

Ce qui caractérise le Venezuela, c’est que la bourgeoisie nationale n’est pas en concurrence pour la production de pétrole, mais qu’elle s’organise autour de la rente. Elle se contente des surplus qui lui sont laissés :

1) le montant du pourcentage minimum qui lui est octroyé surtout par les compagnies nord-américaines pour sa médiation dans l’obtention des concessions pour l’extraction et l’exportation du pétrole brut ;

2) les licences pour l’importation d’aliments, de biens et de services ;

3) les licences pour le montage de fabriques d’assemblage ;

4) dans ces deux derniers cas, un complément par l’octroi gouvernemental de devises provenant des prébendes pétrolières offertes à des prix préférentiels (le dollar à un prix préférentiel) ;

5) les facilités pour l’achat de terres, générant de nouveaux latifundia utilisés comme valeurs sur le marché.

L’importation d’aliments est une partie centrale de la stratégie de constitution de la bourgeoisie, mais cela entre en conflit avec l’importante production agricole existant à cette époque. La majorité des acteurs politiques associés à la restructuration bourgeoise impulsent un discours présentant la ville comme le synonyme du progrès, alors que la campagne ce serait l’inculture, la barbarie et le retard. Ils visent ainsi à promouvoir la migration massive des paysans vers la ville, l’abandon de la terre pour lui faire perdre sa valeur nominale sur le marché et la chute de la production agricole pour faciliter la constitution d’une demande de nourriture justifiant les importations. Cette dynamique a créé rapidement une frange de bourgeoisie spéculative importatrice, alimentée par l’accès aux dollars préférentiels provenant du pétrole.

Bien qu’elles aient construit un langage idéologique, les représentations politiques bourgeoises entre 1936 et 1958 n’ont pas gagné la confiance des États-Unis en matière pétrolière. Raison pour laquelle les tentatives d’ouverture démocratique durant cette période étaient interrompues par des dictatures. Celui qui réussit le mieux à comprendre les discours qu’il fallait construire et les imaginaires qu’il faudrait socialiser dans la nouvelle étape pour représenter alors la bourgeoisie fut Rómulo Betancourt, dirigeant d’AD. Il se profilait déjà comme théoricien et propagandiste contre le danger communiste continental et national. À cette époque, il écrit deux ouvrages clés, avec la claire intention de montrer aux Nord-Américains qu’un gouvernement qu’il dirigerait respecterait et élargirait la dépendance de l’industrie pétrolière envers le capital international. La révolution démocratique-bourgeoise (1958), accompagnée de la réapparition des rébellions populaires, fait de Betancourt le président du pays (1959-1964) et inaugure le cycle de la démocratie bourgeoisie représentative.

De 1958 à 1978, la bourgeoisie vénézuélienne se restructure et se consolide, autour du conflit pour les dollars provenant de l’industrie pétrolière. La promotion systématique de l’exode rural s’intensifie, l’importation de produits alimentaires et d’autres marchandises croît rapidement, la terre commence à être achetée comme un titre, une rente plus que pour la production. L’importation est le nœud de la restructuration capitaliste à cette étape.

La hausse des prix du pétrole et l’aspiration des fonctionnaires, des dirigeants et de la bourgeoisie émergente à s’approprier la rente pétrolière, en éliminant toute possibilité de croissance hors de ce cadre, entraîne la nationalisation du pétrole en 1976. Le secteur bourgeois fonctionnant autour de cette nationalisation tente de se lier au capital transnational, mais il n’a pas les capacités de concurrence. À nouveau, il s’assume en tant qu’acheteur de parts pour assembler des produits dans le pays, plus que comme associé minoritaire dans des entreprises et des multinationales capitalistes. Ce modèle s’avère utile et efficace dans le monde capitaliste du moment.

La restructuration capitaliste des années 1980, qui se présente sous la forme de la mondialisation néolibérale, a besoin de bourgeoisies nationales liées au capital transnational comme associées et non plus comme simples clients. L’effondrement de l’URSS était inéluctable et la Banque mondiale, la Banque interaméricaine de développement (BID) et l’Internationale socialiste s’accordent, chacune avec son langage, sur la nécessité de promouvoir en Amérique latine une réforme de l’État, pour permettre une restructuration capitaliste et ainsi ouvrir la voie à l’intégration des bourgeoisies nationales au capitalisme transnational.

Caractérisation de l’étape

La crise des prix du pétrole se produit au début des années 1980 et avec elle la première grande dévaluation de la monnaie vénézuélienne, ouvrant l’étape de la crise bourgeoise commencée en 1983 et qui se poursuit encore.

La bourgeoisie vénézuélienne s’organise en deux grands blocs. Le premier, regroupé autour de l’association patronale Fedecámaras, est l’expression du lien avec l’industrie pétrolière et le négoce des importations. Le second, regroupé dans Pro Venezuela, exprime les tentatives d’un secteur pour monter des usines d’assemblage dans le pays et, dans de rares cas, d’innovation technologique propre (par exemple l’industrie alimentaire Polar, avec la farine de maïs précuite). Ce second secteur participe à la concurrence pour la rente pétrolière, mais il tente de créer une production nationale en l’utilisant.

Un secteur de la gauche construit un discours selon lequel Pro Venezuela incarnerait la bourgeoisie nationale. Il propose des alliances avec ce secteur et va même jusqu’à faire entrer dans la direction de leurs partis des capitalistes membres de Pro Venezuela. L’extrême gauche, en cours de pacification, fondamentalement d’origine maoïste, va peu à peu assimiler ce discours.

En 1983, la chute des prix du pétrole fait entrer en crise le modèle rentier de l’ordre bourgeois. Il n’y a pas suffisamment d’argent pour alimenter la bourgeoisie parasitaire. La bataille commence à s’exprimer dans les débats autour des représentations politiques de AD et du COPEI. Le Movimiento Al Socialismo (MAS, qui avait scissionné du PCV dans les années 1970) s’assume ouvertement comme la représentation la plus importante de la bourgeoisie nationale, et d’autres courants comme Causa R se tourneront progressivement vers ces définitions.

Les médias deviennent les arbitres de la réforme de l’État et les propagandistes de la crise d’efficacité et de légitimité des partis politiques. Il était évident que les États-Unis cherchaient à affaiblir le rôle de AD et du COPEI, afin d’impulser l’agenda néolibéral (éliminer les droits sociaux, très importants au Venezuela) et produire une intégration des bourgeoisies locales au capital transnational. L’affaiblissement de AD et du COPEI faisait partie de la stratégie de restructuration bourgeoise.

Le conflit pour la rente pétrolière a éliminé d’importantes conquêtes sociales, d’autres comme les retraites sont devenues dérisoires. La classe travailleuse du Venezuela a gravement souffert des conséquences de la restructuration bourgeoise en cours.

Avec l’aval du capital transnational et des États-Unis, l’Internationale Socialiste promeut Carlos Andrés Pérez pour lui faire jouer le rôle de fer de lance dans la restructuration bourgeoise. Mais l’AD et le COPEI s’unissent pour affronter le liquidateur de leurs intérêts.

Pour le peuple, la situation devient insupportable et, les 27 et 28 février 1989, se produit l’insurrection urbaine de Caracas – le « Caracazo ». Cet événement approfondira la crise de restructuration bourgeoise initiée en 1983, et c’est le début du cycle bolivarien de cette crise. Peu de temps après, l’URSS se désintègre et la démoralisation s’empare quasiment de toute la gauche.

Les insurrections militaires de février et novembre 1992 ont lieu avec Chávez comme dirigeant visible. Les militaires insurgés représentent un mélange de tous les discours de l’époque : nationalistes, anti-partis, opposés à la domination étrangère, avec des sympathies pour la gauche. Certains analystes signalent que des secteurs du social-christianisme ont joué un rôle d’encouragement aux tentatives putschistes pour approfondir la crise et faciliter la réorganisation bourgeoise. Cela approfondit la crise de gouvernabilité. Le Parlement tente de résoudre la crise en formant une nouvelle direction politique : Carlos Andrés Pérez est destitué et Ramón J. Velásquez est élu comme président de transition.

Dans sa prison, Chávez se transforme en une référence éthique et politique pour les secteurs populaires. La classe ouvrière et plus généralement le peuple, qui avait porté sur ses épaules le poids de la crise de restructuration bourgeoise, commence à faire de Chávez son représentant politique en même temps que sa combativité dans les rues augmente. Un phénomène anthropologique inédit apparaît : il y a deux Chávez, celui de l’image construite par le peuple et qui a chaque jour davantage d’attributs rebelles, révolutionnaires et socialistes, et le Chávez dans la prison de Yare, courant derrière cet imaginaire, avec la claire intention de l’assumer.

Mais la majorité de la gauche regarde d’un autre côté. En 1993 il y a deux candidatures croyant en un triomphe électoral : celle de Rafael Caldera (dirigeant social-chrétien et fondateur du COPEI, appuyée notamment par le MAS et le PCV), et celle de Andrés Velásquez (syndicaliste lié au patronat, de Causa R avec des représentations de la dite bourgeoisie nationale dans ses rangs). La majorité de la gauche (du MAS au PCV, ainsi qu’une bonne partie des bases de l’extrême gauche) appuie Caldera au sein d’un pacte de partis et petits groupes appelé « el chiripero » (1). Elle considère qu’il sera impossible de défendre l’idée socialiste pendant des décennies.

À sa sortie de prison en 1994, Chávez commence à agglutiner le mécontentement accumulé par le peuple à cause de la crise sociale et économique ayant débuté en 1983. Des secteurs de la bourgeoisie nationale voient en Chávez un possible Torquemada (2) leur permettant de faire les réformes. La gauche anticapitaliste voit la nouvelle situation comme une brèche d’où peut surgir la révolution socialiste. Chávez se transforme ainsi en un arc-en-ciel. Les élections présidentielles de 1998 le mèneront au fauteuil du palais de Miraflores.

Après sa sortie de prison, Chávez présente l’Agenda alternatif bolivarien (ALB), dont ressortent trois éléments :

1) la notion de capitalisme humain ;

2) l’intention de réorienter le rôle de l’industrie pétrolière comme organisateur de l’économie et de la politique vénézuélienne ;

3) la décision de reconstituer et d’élargir l’agenda social détruit depuis le début de l’étape de la crise bourgeoise ouverte en 1983.

La candidature électorale de Chávez a l’ambivalence de représenter deux possibilités de sortie de la crise qui a débuté en 1983. L’une, par la droite, de reconstitution bourgeoise et l’autre, par la gauche, d’élargissement des droits de la classe ouvrière et de garanties sociales pour le peuple. Chávez ne veut pas construire le socialisme, mais il n’est pas un phénomène personnel, il exprime le courant historique pour la transformation sociale, l’esprit insoumis du 27 février 1989 et les rêves de justice sociale. Il est un lien avec le peuple mais son récit commence à montrer qu’il est prisonnier de la supposée existence et opportunité d’une bourgeoisie nationale – qui n’est en réalité qu’une des fractions en lutte pour la rente pétrolière. Cette bourgeoisie accompagne Chávez de près à travers Luis Miquilena (3), mais aussi à travers des organisations de gauche, de défense des droits humains, des mouvements sociaux.

Plongée dans une profonde crise d’identité face à la perte de l’horizon socialiste, la gauche voit en Chávez une planche de salut. Sa majorité avait déjà appuyé un social-chrétien ou un syndicaliste lié au patronat. Pour sa part, la gauche radicale appuie Chávez tout en étant consciente de cette réalité et en plaidant pour une radicalisation du processus produit par l’insurrection des masses en février 1989.

Il est impossible de distinguer qualitativement les périodes de Chávez et de Maduro, parce que ces deux périodes expriment les tensions dans la lutte des classes, au milieu d’une crise de l’ensemble du régime bourgeois commencée en 1983 et pas encore conclue, en vertébrant la restructuration sui generis ayant commencé en 1999.

La période Chávez

Depuis le lancement de la candidature présidentielle de Chávez (1996), son grand conseiller économique est Luis Miquilena et sa référence en matière pétrolière Bernard Mommer. Pour pouvoir concrétiser son éclectique programme de gouvernement, Chávez a besoin d’une modification de la Constitution, raison pour laquelle il brandit le drapeau du processus constituant. Miquilena vient de la fraction politique bourgeoise liée à l’URD (Pro Venezuela), tandis que Mommer a un passé gauchiste (des liens très étroits avec le Partido de la Revolución Venezolana, scission du PCV, qui a existé au cours des années 1970 et 1980).

L’orientation bourgeoise de Miquilena se reflète dans les quatre axes de l’Agenda alternatif bolivarien, à savoir :

a) la décision politique de mettre fin au Pacte de Puntofijo (conclu entre Fedecámaras, AD, le COPEI et la CTV) et commencer une restructuration de la relation politique de la bourgeoisie avec l’État et ses représentations politiques ;

b) le développement d’un capitalisme humain pour satisfaire les aspirations sociales des millions de Vénézuéliens frappés par la crise bourgeoise ouverte en 1983 ;

c) la réorganisation de la propriété de la terre, qui était une forme de titrisation du capital spéculatif bourgeois provenant de l’importation grâce à des devises émanant de la rente pétrolière ;

d) la restructuration politique et sociale basée sur le pétrole, en donnant une continuité à son rôle directeur ouvert en 1936.

Sur ce dernier aspect, Chávez signalera dans l’Agenda alternatif bolivarien : « La base productive fondamentale du modèle d’accumulation et de développement du Venezuela continuera d’être, au moins durant les premières décennies du siècle prochain, le pétrole ».

Ce qui au premier moment passe inaperçu, c’est la tentative d’un nouveau secteur de se constituer en riches – pas en bourgeois au sens propre – par l’accès à la rente pétrolière grâce à deux mécanismes : l’octroi de dollars préférentiels et la corruption. Le problème, c’est que les majorités populaires exercent toujours davantage une pression en faveur d’un gouvernement porteur de libertés et d’un programme social, faisant le choix du chavisme comme leur représentation contre les vieilles bourgeoisies de Fedecámaras et de Pro Venezuela.

Le cheval de Troie de la fraction politique (dénommée Esperanza Patriótica) voulant se constituer en nouvelle bourgeoisie hégémonique était représenté entre autres par Mommer et des secteurs liés au Partido de la Revolución Venezolana disparu, spécialement Rafael Ramírez (qui sera ensuite et durant presque toute la période de Chávez ministre du Pétrole et président de PVDSA, la compagnie pétrolière d’État).

Miquilena représentait les intérêts de la vieille bourgeoisie nationale regroupée dans Pro Venezuela, qui a duré de 1958 à 1999. D’autres fractions politiques en provenance du maoïsme (particulièrement Bandera Roja et Organización de Revolucionarios dont la Liga socialista était la façade légale), du MAS, du Movimiento de la Izquierda Revolucionaria (MIR, à cette époque éloigné de son idéologie socialiste initiale) et de la dissidence de la Causa R étaient en compétition pour accéder à une part du butin de la restructuration.

Les militaires nationalistes qui appuyèrent les insurrections de 1992 (le 4 février et le 27 novembre) n’étaient pas socialistes mais visaient une restructuration bourgeoise de caractère nationaliste avec une politique sociale. Pour la majorité de ces militaires, il semblait logique que l’État suscite la création d’une nouvelle bourgeoisie nationale protégée par lui.

Les rares secteurs anticapitalistes au sein des forces armées voyaient dans le « Caracazo » de février 1989 et dans les soulèvements militaires de 1992 une possibilité d’ouvrir la voie à une situation révolutionnaire avec Chávez au pouvoir.

Chávez gagne les élections et devient Président en février 1999. Conformément à sa promesse, il convoque le processus constituant afin de créer un nouveau cadre constitutionnel rendant possible la restructuration à laquelle il s’était engagé. Beaucoup de ceux qui accusent aujourd’hui Maduro d’impulser des politiques capitalistes étaient de virulents défenseurs de Chávez ou avaient une position d’accompagnement critique, alors qu’ils savaient que Chávez était un restructurateur du modèle bourgeois. La gauche anticapitaliste nourrissait l’illusion que cela pourrait déboucher sur un processus révolutionnaire partant du peuple, dans le style de l’émergence des masses en 1989.

L’Assemblée constituante crée une nouvelle Carta Magna (1999), approuvée par référendum – un cadre juridique pour commencer la restructuration bourgeoise mais également pour une politique sociale comme prémisse de résolution de la crise initiée en 1983. Les premières lois sectorielles importantes concernent la gestion de l’industrie pétrolière et la propriété de la terre.

La vieille bourgeoisie, regroupée dans Fedecámaras et représentée par AD et le COPEI, se rend compte que cette restructuration va l’éloigner de la gestion de la rente pétrolière et affecter ses intérêts économiques et politiques. Par conséquent, elle commence à conspirer au travers de ses contacts à Washington. La bourgeoisie nationale Pro Venezuela, dont Luis Miquilena et le Movimiento Al Socialismo (MAS) sont les faces les plus visibles, rejoint le secteur conspiratif de la vieille bourgeoisie, introduisant ainsi le ver de la trahison dans les rangs du chavisme. Des manifestations contre la loi sur les terres, pour l’autonomie de l’entreprise d’État PDVSA et contre le danger communiste dans l’éducation apparaissent ainsi.

Le coup d’État de 2002 retire de l’alliance dirigée par Chávez les secteurs de Fedecámaras (qui s’étaient infiltrés à l’intérieur du chavisme), de Pro Venezuela (dirigée par Miquilena), de nombreux militaires de l’ancien modèle politique et aussi des secteurs craignant les possibles dérives anticapitalistes. Les États-Unis et les gouvernements impliqués par leurs capitaux dans l’industrie pétrolière sont préoccupés par une restructuration bourgeoise qu’ils ne contrôlent pas. Construit par les États-Unis, le coup d’État de 2002 écarte Chávez du gouvernement durant trois jours. Le président est sauvé par le peuple qui, pour la première fois depuis 1983, voit la possibilité d’une politique sociale et d’un bien-être, une lueur au bout du tunnel. Les secteurs populaires ouvrent une situation qui pointe vers une issue révolutionnaire.

En reprenant le pouvoir Hugo Chávez initie la restructuration :

1. Contrôler l’industrie pétrolière pour administrer la rente.

2. Initier un processus de révision de la propriété de la terre en friche.

3. Construire un programme social sous la forme des Missions, hors de l’appareil d’État, dans la perspective d’une socialisation rapide d’une partie de la rente au service des secteurs les plus défavorisés économiquement et culturellement. Ce qu’il réussit.

Chávez sent la pression de la rue en faveur d’une radicalisation anticapitaliste. En 2002 et 2003, l’importation des aliments, biens et services qui constitue plus de 90 % de la consommation du pays est réorganisée ; des familles et des proches des politiciens et des militaires reçoivent des autorisations d’importation et des dollars préférentiels. Et même si les concessions pétrolières ne sont pas octroyées à des Vénézuéliens, le rôle d’intermédiaires des fonctionnaires commence à être essentiel dans l’industrie pétrolière.

La première restructuration consiste à mettre entre les mains d’entrepreneurs vénézuéliens les services de l’industrie pétrolière, sous-traités dans de nombreux cas. Mais l’extraction pétrolière commence à sentir les tensions entre la néoétatisation et l’ouverture aux capitaux internationaux émergents (chinois, russes, indiens et turcs, etc.). Pour le capitalisme mondial, le problème est que le modèle de restructuration bourgeoise mis en œuvre par Chávez ne promeut pas l’intégration de la bourgeoisie vénézuélienne, comme associé minoritaire, au capital transnational, mais reproduit le protectionnisme de la période 1958-1998, centré sur les importations, maintenant avec de nouveaux acteurs. Nous sommes en présence de la genèse d’une nouvelle bourgeoisie, même si cela n’a pas été formellement déclaré. Même si telle n’était pas l’intention de Chávez, la réalité de la gestion de volumes gigantesques de capital pour l’importation génère des mécanismes de bénéfices et d’accumulation semblables à ceux de la structure constitutive de la bourgeoisie vénézuélienne au cours du XXe siècle. Cette nouvelle bourgeoisie, comme l’ancienne, est difficile à contrôler par les citoyens parce qu’elle est spéculative et ne crée pas d’usines ; sa caractéristique la plus visible est son style de vie bourgeois.

La vieille bourgeoisie ne disparaît pas mais se transforme en facteur permanent de conspiration contre le gouvernement de Chávez au travers de ses vieilles représentations et d’autres nouvelles (Primero Justicia, Voluntad Popular, Alianza Al Bravo Pueblo, entre autres).

Parallèlement, la gauche radicale et le peuple qui améliore son niveau économique et culturel commencent à se rencontrer en générant de nouvelles expériences et possibilités. On commence à parler de formes de pouvoir populaire pour faire avancer le caractère rebelle, anticapitaliste de la révolution bolivarienne – ce qui ne figurait pas dans le programme initial de Chávez. L’impérialisme attaquait la stabilité du gouvernement vénézuélien et cela a obligé Chávez à chercher de nouvelles références.

La bourgeoisie et les restructurateurs voulaient une chose et le peuple une autre. Les bases chavistes se radicalisèrent comme résultat du triomphe de 2002. Le « Caracazo » et le sauvetage de Chávez ont fait se rencontrer le mouvement populaire, les travailleurs et les secteurs de gauche avec l’idée d’ouvrir la voie à une révolution, bien au-delà des limites du capital.

Conscient de ce tournant, Chávez décide d’en prendre la tête, en préconisant dans des réunions internes à la fin 2004 – et publiquement en 2005 – que le processus bolivarien devrait être socialiste. De 2005 à 2009, un étrange paradoxe se construit : en même temps que se mettent en place de nouvelles formes de pouvoir à la base, de contrôle des usines et de redistribution sociale de la rente pétrolière, on voit s’accélérer l’émergence d’une nouvelle bourgeoisie non productive, importatrice, qui accumule le capital, les propriétés et les terres. Pour accélérer le processus d’appropriation de la rente, les contrôles sont assouplis dans l’administration publique, donnant lieu à l’émergence de formes de corruption aggravée, menées aussi bien par des civils (de toutes orientations politiques) que par des militaires.

Chávez tente une réforme constitutionnelle pour ouvrir juridiquement la voie à un socialisme du XXIe siècle qui n’est pas clairement défini. Mais la réforme constitutionnelle n’obtient pas un appui électoral majoritaire, rendant évident le fait que l’idée socialiste n’avait pas encore construit une hégémonie sociale, fondamentalement par crainte que ne soient touchées les petites propriétés (habitations, marchés, terrains).

Il y eut des tentatives d’organiser une centrale unique des travailleurs (l’UNETE) dirigée par des révolutionnaires engagés tels Orlando Chirinos ou Stalin Pérez, entre autres. La bureaucratie syndicale liée aux dirigeants chavistes a saboté les premier et second congrès de fondations de l’UNETE, ce à quoi se sont ajoutées les erreurs des secteurs révolutionnaires. Quelque temps plus tard, fut créée la Central Socialista Bolivariana de Trabajadores (CSTB) – un appareil syndical hautement bureaucratisé. Les efforts pour réunifier les forces ouvrières révolutionnaires ont échoué, la création en 2005-2006 du Partido Socialismo y Libertad (PSL) et de Marea Socialista était l’expression des divergences sur le caractère progressiste ou non du chavisme.

Des secteurs honnêtes des forces armées et de la gauche commencent à dénoncer le côté obscur de la restructuration, ainsi que la bureaucratisation croissante de la gestion publique et le développement d’expressions autoritaires contre les opinions critiques, dans le meilleur style du stalinisme classique. La rencontre « Luces y Sombras de la Revolución Bolivariana » (Ombres et lumières de la Révolution bolivarienne), tenue en 2009 au Centro de investigación Miranda (CIM), fut l’expression de ce moment politique où l’on critiqua notamment l’hyper-présidentialisme de Chávez, la bureaucratisation des Missions, les entraves au développement du pouvoir populaire. De 2009 à 2011, apparaît à nouveau une ambiance de débat et de construction par en bas. La dualité de la transformation annonce une résolution conflictuelle de la contradiction en germe.

La vieille bourgeoisie héritière de Fedecámaras et de Pro Venezuela continue à conspirer et à tenter de construire un rapport de forces lui permettant de reprendre le contrôle de la rente pétrolière. Par opposition, il devient évident que naît une nouvelle bourgeoisie.

De 2009 à 2013, on assiste à la coexistence conflictuelle et en tension permanente de la vieille bourgeoisie de la IVe République, de la nouvelle bourgeoisie de la Ve République et des secteurs populaires. Chávez maintenait l’équilibre pour que la restructuration initiée en 1999 et sa nouvelle composante socialiste de 2005 ne volent pas en éclats. Mais il tombe malade et meurt. La désignation de Maduro comme successeur est une tentative désespérée pour trouver un remplaçant qui arbitrerait et maintiendrait les équilibres précaires de la restructuration initiée en 1999.

La période Maduro

D’abord comme président intérimaire et ensuite comme président élu (2013-2019), Maduro prend la place de Chávez. Sa tâche est de continuer la restructuration initiée en 1999 pour sortir de la crise du régime bourgeois. Bien que Maduro tente de maintenir les équilibres hérités des tensions entre capital et travail, il décide néanmoins de toucher certains intérêts et représentations constitués depuis 1999 : dans les politiques macroéconomiques, dans les liens avec la bourgeoisie nationale et avec le pouvoir populaire coopté, dans le contrôle de PDVSA ainsi que dans le secteur militaire. Une crise interne s’ouvre dans les équilibres du chavisme, et le contrôle de la rente pétrolière entre à nouveau en turbulence. Maduro n’a pas le charisme de Chávez, bien qu’il se soit rapidement approprié les logiques de représentation du pouvoir. Il réorganise les équilibres, mais continue la restructuration initiée avec Chávez.

La chute des revenus pétroliers (qui avait atteint un prix supérieur à 100 dollars le barril pour tomber à un moment à 20 dollars) ne permet plus de maintenir :

a) le cours du dollar pratiquement à un prix fixe durant presque huit ans. Le cours du dollar s’emballe, passant de 4 bolivars pour 1 dollar à 3 400 bolivars ;

b) les subventions aux aliments et produits importés, présentées comme un contrôle des prix, mais en réalité une aide à l’importation ;

c) l’extraordinaire pouvoir d’achat du salaire des travailleurs, qu’ils ont eu de 2005 à 2013.

L’hyperinflation explose : avec la suppression des subventions, les aliments et autres produits sont vendus au coût du marché. Un exemple révélateur : un litre de lait, qui coûtait 7 bolivars à Caracas en valait, à ce moment, 7 000 à Cúcuta (Colombie). Face à l’impossibilité de subventionner les aliments, le gouvernement de Maduro doit adapter les prix au marché international, sinon la fuite des aliments vers les pays frontaliers était inévitable. La chute des revenus pétroliers touche le programme social et produit un revers politique qui affecte la gouvernabilité de Maduro. Pour la première fois, l’opposition remporte la majorité à l’Assemblée nationale.

Les nouveaux députés de droite élus promettent d’abandonner une bonne partie des programmes sociaux impulsés par le chavisme (à ce moment-là, plus d’un million de logements, des pensions de retraite pour tous, etc.). Ils pensent à tort que c’est le début de la chute de la popularité du chavisme, et lancent une offensive insurrectionnelle. Ce qui est qualitativement différent à ce moment, c’est l’émergence d’une troisième fraction protobourgeoise dirigée par Leopoldo López (Voluntad Popular). Jusqu’alors, la bataille interbourgeoise s’était déroulée entre deux fractions de la bourgeoisie, celle de la IVe République et celle de la Ve. Les deux fractions s’étaient constituées sous la protection de l’État et elles étaient l’expression de la crise initiée en 1983, parce qu’elles n’avaient ni l’orientation politique ni la capacité gestionnaire pour s’intégrer au monde concurrentiel du capital transnational comme associés minoritaires, préférant en être les clients et les fournisseurs de matières premières, conformément à la manière dont elles avaient fonctionné depuis 1936.

La nouvelle fraction, représentée politiquement par Voluntad Popular, propose de rompre avec cette logique, d’éliminer le protectionnisme de l’État et de promouvoir l’intégration du capital national au capital transnational, en tant qu’associé. En 2017, Voluntad Popular agit comme fraction indépendante du reste de l’opposition politique et promeut la voie insurrectionnelle pour la prise du pouvoir. Dans le même temps, Leopoldo López et Gustavo Baquero actualisent le programme de restructuration économique du pétrole, maintenant présenté en termes d’association avec le capital transnational.

Le gouvernement de Maduro réussit à freiner le plan insurrectionnel de la droite en convoquant une Assemblée nationale constituante pour démontrer la capacité électorale du chavisme face à la menace de la droite. L’opposition interbourgeoise des deux fractions capitalistes (celle de la IVe République et celle à vocation transnationale) rejette la légitimité et la légalité de la convocation de la Constituante, parce que cela freine ses plans de prise du pouvoir. Leopoldo López est emprisonné mais Voluntad Popular continue d’agir légalement.

La fraction bourgeoise construite de 2003 à 2018, des secteurs de la gauche et des mouvements sociaux, ainsi que 8 millions de votes populaires, reconnaissent l’Assemblée nationale constituante. Ce triomphe non seulement regroupe le chavisme fracturé par les effets de la crise économique, mais à nouveau les forces révolutionnaires à l’intérieur du chavisme. La bourgeoisie et le capital transnational s’empressent de refuser la légalité et la légitimité de l’élection de l’Assemblée nationale constituante (ANC). Non seulement parce que l’ANC reconstitue le chavisme, mais aussi parce qu’un tournant de secteurs du chavisme vers la gauche commence à s’opérer : contre la détérioration du salaire réel des travailleurs et contre les politiques de conciliation de classe menées par l’administration de Maduro. Les mouvements de masse des paysans et des professeurs d’université expriment ces pressions pour un tournant à gauche, sans pour autant rompre avec l’administration de Maduro.

Enfin, les choses commencent à s’éclaircir avec l’apparition d’une représentation politique de la bourgeoisie transnationale au Venezuela. Celle-ci se consacre à gagner Fedecámaras à sa stratégie et à attirer ce qui reste de Pro Venezuela. De 2017 à 2019, Fedecámaras se transforme en une corporation qui refuse le protectionnisme et veut rejoindre le capital transnational en tant qu’associé mineur.

La droite affirme qu’il est urgent d’avancer les élections présidentielles. En 2018, l’Assemblée nationale constituante convoque des élections présidentielles anticipées pour le mois de mai (la date initialement prévue était décembre 2018) – une concession à la droite. Paradoxalement, une partie de la droite – en particulier la nouvelle fraction bourgeoise liée au capital transnational – n’accepte pas cette élection présidentielle, bien qu’un des dirigeants de l’opposition (Henry Falcón) y participe. Des secteurs dissidents du chavisme lancent la candidature de Reinaldo Quijada (4) qui fait partie de ceux qui rejettent la légalité et la légitimité du gouvernement de Maduro, mais son faible score montre à l’évidence qu’il n’existe pas d’espace électoral pour une troisième force.

La prise de fonctions le 10 janvier 2019 par Maduro ouvre un chapitre inédit dans la conspiration internationale : le capital transnational voit dans Voluntad Popular l’issue possible de la situation en faveur de la logique de restructuration du marché. Plus de 60 pays impérialistes et subordonnés lancent une offensive médiatique contre le gouvernement Maduro, sous le camouflage d’une « aide humanitaire ».

Les trois fractions de la bourgeoisie continuent l’affrontement pour le contrôle de la rente pétrolière. La rébellion populaire de secteurs du chavisme de base apparaît avec force lors des mobilisations paysannes contre les tentatives de développer une logique d’agro-industrie et, dans le secteur universitaire, avec les syndicats de professeurs. La lutte de classe semble commencer à renverser les digues.

Le 23 janvier, le président de l’Assemblée nationale Juan Guaidó s’autoproclame président intérimaire de la République. C’est le sommet de l’iceberg d’une opération que montait depuis des mois son chef politique Leopoldo López, allié à des acteurs exilés sous les auspices du capital transnational, des États-Unis et des pays impérialistes européens. L’alliance des gouvernements bourgeois dénommée « Groupe de Lima » sert d’articulateur à l’offensive impérialiste au côté des Républicains étatsuniens, alors que les gouvernements du Mexique, de l’Uruguay et des représentants du Parti démocrate nord-américain apparaissent comme une autre possibilité de résoudre la crise en faveur du capital transnational. L’argument de la crise humanitaire, face à une évidente chute du salaire réel des travailleurs (entre 6 et 12 dollars mensuels), permet de brandir le mirage de l’invasion impérialiste.

Montée et déclin de Guaidó

Au début, Guaidó avait un profil plutôt discret, mais il acquiert plus de visibilité lors des événements de 2007 avec les protestations contre la fermeture de RCTV, avec le mouvement des petites mains blanches (5) et finalement lors de la structuration du parti Voluntad Popular. Député de l’Assemblée nationale (déclarée en déshérence) il est désigné président de cet organe en janvier 2019. Quelques jours plus tard, il s’autoproclame président (intérimaire).

Comment en est-il arrivé là ? Capriles Radonski ayant perdu son influence dans l’opposition, plusieurs alternatives (María Corina Machado, Henry Falcón entre autres) furent explorées, sans qu’aucune d’entre elles n’atteigne de meilleurs résultats. Finalement, toutes les personnalités aspirant à la direction de l’opposition étaient des représentants de la bourgeoisie nationale qui s’était construite et avait grandi sous le rempart du protectionnisme étatique alors que le capital transnational avait besoin d’une représentation qui lui soit totalement et absolument liée. Et c’est donc Guaidó qui est sélectionné.

L’administration nord-américaine en 2019 analyse la situation comme étant le début du cycle de dissolution du processus chaviste et un tournant politique favorable à une droite associée au capital transnational. C’est ce qu’indiquent et pronostiquent les rapports envoyés par la droite au Pentagone. Néanmoins, le calcul s’est avéré erroné. L’opposition vénézuélienne avait désinformé l’administration Trump sur les possibilités réelles d’une fracture au sein de l’armée. Après le 23 janvier 2019, la rupture très attendue au sein des unités militaires n’a pas lieu, ce qui provoque l’aventure putschiste avortée des 29 et 30 avril 2019. Guaidó cesse alors d’être la possibilité pour parcourir à l’envers le chemin liant Chávez au peuple. Il n’est plus l’homme de la solution politique pour l’opposition. L’aventure putschiste a rompu la magie qu’il avait construite. Maintenant Guaidó est le putschiste battu et sans appui populaire dans la rue. Cela place le scénario de la « solution » du cas Venezuela sur un autre terrain, celui de la négociation interne et internationale.

Qui représente la éobourgeoisie ?

Maduro n’est pas la représentation politique de la bourgeoisie qui s’est développée sous la protection de l’État dans les années 2002 à 2018. Il n’est pas non plus la représentation de la vieille bourgeoisie de la IVe République. Maduro et la famille Flores-Maduro peuvent bien avoir des entreprises et des intérêts, mais ils n’ont pas la capacité politique pour représenter les bourgeoisies nationales et le capital transnational. Excellent et rapide apprenti équilibriste entre les intérêts des factions bourgeoises toujours plus en conflit en raison de la diminution des dollars de la rente pétrolière et d’un peuple rebelle qui continue de parier sur la construction socialiste, Maduro a montré dans les faits qu’il était la personnalité la mieux qualifiée pour tenter de réorganiser les équilibres rompus par la mort de Hugo Chávez. Il a réussi – ce qui semblait impossible il y a cinq ans – à maintenir l’unité des Forces armées nationales bolivariennes (FANB) et ne pas désamorcer la radicalité populaire.

Maduro a vécu « dans sa chair » le déclin précoce du maoïsme vénézuélien, avec la dissolution de la Liga Socialista (LS) et de l’Organización de Revolucionarios (OR), cette dernière s’étant dissoute après des débats confus sur son bilan. Une fois la LS-OR disparue, le manque d’une direction politique a conduit beaucoup de militants sur le terrain du pragmatisme absolu. Comprendre une bonne partie de ce que représente aujourd’hui Maduro n’est possible que si nous faisons des exercices d’analogie sur la dérive du maoïsme à travers le temps.

Maduro est fondamentalement un syndicaliste. Sa logique d’action est celle du syndicaliste classique et, jusqu’ici, cela lui a permis de survivre au milieu de la tourmente la plus dramatique dans l’histoire républicaine du Venezuela. Néanmoins cette logique le limite pour agir dans une situation hautement complexe où les discours de différentes classes sociales interagissent – par exemple, pour obtenir ou garder la sympathie des classes moyennes.

À sa décharge et en sa faveur, je dois dire que Maduro a réussi à se gagner le respect de la majorité du chavisme de base et à tenir en respect le commandement militaire, fondamentalement par son discours anti-impérialiste. Mais ce lien qu’il maintient avec le peuple chaviste est paradoxalement son « plomb dans l’aile » pour son rapprochement avec la Russie et la Chine capitalistes.

Alors que sa présidence est en péril, ceux qui sous-estiment Maduro se trompent. Il a une habileté singulière pour se maintenir au pouvoir, pour mettre en déroute les conspirations en cours.

Si Nicolás Maduro ne représente pas la nouvelle bourgeoisie, qui le fait ? C’est l’un des problèmes actuels au Venezuela. Une partie de l’élite néobourgeoise a dû conclure des alliances conjoncturelles avec la vieille bourgeoisie. L’instabilité et la volatilité de ces accords ont souvent dérouté la vieille bourgeoisie habituée à négocier des pactes à long terme par l’intermédiaire des vieilles représentations politiques. Comme il n’existe pas de parti représentant la nouvelle caste bourgeoise, elle est représentée par les clans politiques et les groupes d’intérêt à l’intérieur des organisations politiques.

Certains de ces clans ont des membres de la direction politique du parti gouvernemental, mais ne peuvent pas apparaître impunément jouer ce rôle – ils sont davantage des intermédiaires pour des solutions négociées. Ils ne peuvent apparaître ouvertement, parce que le parti dans lequel ils militent (le PSUV) est un parti polyclassiste de nouveau type, dont les bases se sont en bonne partie appropriées le discours socialiste anticapitaliste. Ainsi la représentation politique de la nouvelle bourgeoisie vénézuélienne est exercée directement par des personnages comme Diosdado Cabello, Tarek El Aisami, Elias Jaua, José Ameliach. Cette particularité est très importante pour comprendre les possibles scénarios futurs.

PSUV et le Polo Patriótico

Le PSUV (Partido Socialista Unido de Venezuela) n’est pas un parti politique classique. C’est une machine électorale dont le Bureau politique est à Miraflores, le palais présidentiel. Les bases du PSUV maintiennent le rituel des débats, mais leur écho n’atteint jamais sa direction politique nationale. Lorsque des discussions y ont lieu, elles se limitent à l’instrumentalisation de la politique. La direction du PSUV a été sélectionnée par les présidents de la République, aussi bien Chávez que Maduro, c’est donc une structure politique dont la direction fait penser à un sultanat.

Bien qu’il y ait des néobourgeois dans sa direction politique, ceux-ci ne peuvent agir comme tels, ils doivent se cacher derrière des phrases et des affirmations radicales. Car le PSUV continue d’être un espace dont les bases regroupent le chavisme, particulièrement le chavisme populaire rebelle.

Il en découle qu’au-delà du rôle bureaucratique de sa direction et du caractère bourgeois de certains de ses dirigeants, une révolte interne ou une dissidence de sa base est possible. Elle pourrait – si elle se produisait – être un facteur déterminant dans le futur politique du pays. Les bases du PSUV soutiennent les organes du pouvoir populaire qui ont survécu et garantissent le contrôle territorial du chavisme. Parti schizophrène, Le PSUV ne peut exister qu’au milieu d’une crise populaire révolutionnaire et des tentatives de cooptation de cette crise par une partie de la néobourgeoisie et par le capital transnational. Cette schizophrénie politique se traduit par, d’une part, une direction politique corrompue, hésitante, livrée à la collaboration de classe et soumise au capital transnational, et, d’autre part, des militants de plus en plus acquis à la lutte anti-impérialiste. Cette unité en crise constante ne pourra pas durer longtemps : elle se fracture ou elle se dissout. Le PSUV continue d’être très important comme machine électorale et comme espace de rencontre pour le chavisme radical de base. Mais il ne peut diriger une transformation socialiste du pays.

Synthèse

Actuellement le PSUV ne peut pas se convertir en un parti bourgeois du fait de la pression radicale de ses bases. Cela conduira sûrement un jour à la création d’un nouveau parti « sans ces problèmes » ou bien à la suppression de sa radicalité. Cela n’empêche pas que, à cette étape, il pratique une politique de collaboration de classes maquillée par un discours radical et socialiste, élaboré par une direction liquidatrice du processus révolutionnaire.

Un espace social pour une troisième option ?

Une troisième force politique requerrait une présence et un parcours antérieur ayant des liens avec les différents centres rebelles. Elle n’existe pas aujourd’hui. Au début 2012, ce qui en fut le plus proche fut le Partido REDES (6) et, parallèlement, profitant de l’impact de la page web aporrea.org, Marea Socialista (MS) qui eut un parcours extraordinaire jusqu’en 2014, avant d’éclater et de se réduire à un petit groupe de propagande.

Mais tout n’est pas perdu. Des tentatives de rébellion sont en train de surgir, menées par le mouvement paysan (que l’on tente d’étouffer grâce à un dispositif de cooptation implanté par le madurisme) ainsi que l’organisation autonome des professeurs universitaires autour de revendications salariales. Il y a aussi deux nouvelles alliances syndicales combatives : l’une autour du Syndicat des travailleurs de l’UCV (Université centrale du Venezuela) et l’autre, axée sur le refus des politiques de contrôle salarial et de réduction de certains droits contractuels, dirigée par le président de la Federacion Electrica au sein de la Central Bolivariana Socialista de Trabajadores (CBST). Dans une moindre mesure, vu l’affaiblissement de leurs forces, des secteurs syndicaux comme l’automobile, les transporteurs, la métallurgie, le ciment et d’autres résistent aussi à l’intérieur de la CBST.

Toutes ces expériences ne sont que des explorations et n’ont pas fini de prendre forme. Elles indiquent des tentatives pour une réorganisation autonome des forces révolutionnaires, générée par les conditions objectives de la précarisation du travail et la chute vertigineuse du pouvoir d’achat des travailleurs. Ce qui commence à préoccuper le capital transnational et le conduit à une accélération de la solution négociée nationale et globale.

Quand les enfants jouent sur le terrain de la mondialisation

Chávez a toujours présenté la construction d’un monde multicentrique et multipolaire comme objectif stratégique. Cet énoncé paraissait correct mais ses implications dans le cadre de la mondialisation n’ont jamais été analysées suffisamment.

Un processus d’intégration du capital transnational, qui dévore une bonne partie des capitaux nationaux, se poursuit depuis les années 1980. Cette fusion concerne inexorablement tous les pays ayant des industries, produisant des marchandises ou des matières premières et faisant leurs transactions sur les marchés en utilisant les mécanismes boursiers et financiers internationaux. Elle a dissout les vieilles barrières héritées de la guerre froide : les capitaux nord-américains jouent avec les capitaux chinois, russes, canadiens ou turcs.

Les gauches ne peuvent rester rivées à la formule de Lénine – correcte il y a un siècle – de l’impérialisme, stade suprême du capitalisme. La logique d’accumulation et de concentration du capital a varié au sein du mode de production capitaliste. Il n’est donc sûrement pas pertinent de voir et d’apprécier comme des contradictions inter-capitalistes, les frictions propres aux contradictions du marché, entre partenaires. De mon point de vue, la diplomatie et la classe politique vénézuélienne – y compris sa gauche – ne sont ni qualifiées ni formées pour coexister avec des nations impérialistes qui se présentent à nous comme des protecteurs face à l’hégémonisme étatsuninen.

La direction politique du madurisme ressemble à une bande de gamins inexpérimentés jouant une partie avec des gardiens de l’argent transnational, en croyant que la chance et le hasard leur donneront l’opportunité de sortir indemnes contre l’inexorable raison du capital.

Il est clair que nous devons serrer les rangs contre l’invasion impérialiste nord-américaine et le blocus de l’économie vénézuélienne impulsés par les administrations d’Obama et de Trump. Si être de gauche passe par une claire position anti-impérialiste, ça ne doit pas être un anti-impérialisme qui ne s’opposerait qu’au contrôle de l’économie nationale par les intérêts gringos.

La bourgeoisie transnationale, russe, chinoise ou turque, est aussi prédatrice et exploiteuse que son homologue nord-américain. Pire, le processus de mondialisation a fait que de nombreux capitaux financiers et industriels « nationaux », appartenant à l’une ou l’autre de ces nouvelles puissances impérialistes, ont dû s’intégrer à leurs pairs, appartenant à la vieille nation impériale nord-américaine. Aujourd’hui, il n’existe pas un champ de l’économie où les capitaux russes et chinois ne se croisent pas avec les capitaux nord-américains. C’est l’hybridation des intérêts économiques qui prévaut.

La pression nord-américaine sur le Venezuela a pratiquement offert en cadeau des concessions et des futures ventes de matières premières aux capitaux « asiatiques » ou « euro-asiatiques ». Alors qu’en fin de compte ceux-ci ont des intérêts communs avec leurs homologues dans les pays du Nord.

Quelle est la fonctionnalité du blocus ?

Le blocus économique des États-Unis contre le Venezuela est criminel et frappe fondamentalement les secteurs les plus pauvres : les travailleurs et la classe moyenne. Mais il s’avère plus efficace pour le capital transnational qu’une invasion militaire parce qu’en fermant les sources de devises il crée une impasse inévitable. Les devises devenant rares et la vente de nombreux produits au Venezuela étant interdite par les États-Unis à ses fournisseurs habituels, le pays doit chercher des sources alternatives. Pour pouvoir maintenir l’ordre et la gouvernabilité, le gouvernement se voit obligé de négocier dans des conditions toujours moins favorables avec des entreprises transnationales liées au commerce des matières premières. Alors apparaissent comme planches de salut la Russie, la Chine, la Turquie et d’autres. Mais la globalisation néolibérale initiée dans les années 1980 a produit un rapprochement accéléré et l’intégration de secteurs du capital nord-américain, chinois, russe, canadien, anglais, turc etc.

Tout le problème s’accentue parce qu’une partie de l’élite politique et la majorité des bases de l’actuel processus bolivarien sont prisonnières de l’imaginaire construit par le vieux discours de la gauche au début du XXe siècle, caractérisant correctement les contradictions intercapitalistes de l’époque, mais ne pouvant anticiper la logique intégrationniste du capital actuel. De là vient l’illusion que si nous négocions avec les Chinois et les Russes, nous échappons à l’influence nord-américaine. En augmentant le blocus et les sanctions, les États-Unis jettent le pays dans les bras d’entreprises chinoises et russes qui se présentent comme des alternatives. En réalité une bonne partie de leur capital est « mixte ». Le blocus du Venezuela s’avère fonctionnel pour le capital transnational : il permet au capital transnational de s’approprier les matières premières et d’acheter ce pays à un prix très bas. C’est pour cette raison que le fantasme d’une invasion s’éloigne momentanément.

Si le coup d’État se désactive par refroidissement, la négociation se situera à trois niveaux :

1. En produisant un débarquement non déclaré du capital transnational via la Russie et la Chine, associées aux intérêts nord-américains ;

2. En revitalisant politiquement Guaidó ou en promouvant une nouvelle figure de représentation politique du capital transnational ;

3. En commençant de dissoudre les représentations politiques de la vieille bourgeoisie, qui apparaissent comme « fautives » du chavisme.

Si la conspiration venait à triompher et que le processus bolivarien perde le gouvernement, on peut prévoir un reformatage de toutes les représentations politiques bourgeoises, c’est-à-dire l’apparition de « nouveaux dirigeants » fabriqués par le capital transnational et les nations impérialistes. Sans le savoir, les partis de droite creusent ainsi leur propre tombe.

Le rêve de certains politiciens de gauche sur une issue négociée n’a pas de meilleures possibilités pour se concrétiser. En cas d’imposition au Venezuela d’un gouvernement bourgeois associé au capital transnational, le changement politique sera absolument radical.

L’option du blocus économique peut donc s’avérer plus efficace, rapide et politiquement justifiable qu’une invasion pour obtenir la solution de la crise ouverte en 1983 et former le premier gouvernement bourgeois de capital transnational au Venezuela.

* Norman Antonio Boscán, analyste, militant chaviste critique a quitté Marea socialista en juillet 2016 pour former la Liga unitaria chavista socialista (LUCHAS, organisation ayant un statut d’observateur dans la Quatrième Internationale). L’article que nous publions ici est une version abrégée de deux très longs articles qu’il a écrit : « Después del 23F. Claves para entender lo que pasa en Venezuela » (publié par aporrea.org le 5 mars 2019, https://www.aporrea.org/actualidad/a276719.html) et « ¿Contradicciones interimperialistas? Las ilusiones sin fundamento del chavismo popular rebelde » (publié par Correspondencia de Prensa le 9 mai 2019, https://correspondenciadeprensa.com/2019/05/09/venezuela-contradicciones-interimperialistas-las-ilusiones-sin-fundamento-del-chavismo-popular-rebelde-norman-antonio-boscan-i/). Traduits de l’espagnol par H.P. Renk, abrégé par J.M.

Notes

1. La dénomination de « Chiripero » faisait référence à la chiripa, un petit cafard qui vit dans les ordures accumulées dans les foyers des grandes villes. Car ce regroupement était composé de petits partis et groupes, caractérisés par l’hétérogénéité des idéologies coexistantes.

2. Tomás de Torquemada (1420-1498), connu pour son austérité, sa dévotion et son érudition, il devint confesseur de la princesse Isabelle, devenue reine de Castille en 1474. Il refusa les postes honorifiques qui lui étaient proposés et se contenta d’une fonction de conseiller des souverains. En grande partie à son instigation, ceux que l’on surnommera « les rois catholiques » décidèrent de mener une politique religieuse coercitive, au nom de l’unité de l’Espagne. Il occupa la fonction d’Inquisiteur général d’Espagne pendant 15 ans jusqu’à sa mort, s’acquittant de sa mission avec un zèle redoutable et une détermination implacable. Sous son autorité, environ 100 000 cas non juifs sont examinés par l’Inquisition espagnole et 2 000 condamnations à mort prononcées. En 18 ans Tomas de Torquémada a condamné personnellement 9 000 juifs à être brulés vifs et 7 000 à être exhumés pour qu’on brûle leurs cendres.

3. Luis Miquilena (1919-2016), politicien, syndicaliste, éditeur et entrepreneur, a rejoint le PCV à l’âge de 14 ans et a rompu avec en 1946 pour créer l’éphémère Parti révolutionnaire du prolétariat, a signé le pacte de Puntofijo en 1958 et devint député de l’URD en 1961. Abandonnant ensuite l’activité politique durant 30 ans, il s’est lié à Hugo Chávez au cours des années 1990, élu sénateur en 1998 a fait partie des plus proches conseillers du nouveau président et a été ministre de l’Intérieur et de la Justice (1999, puis 2001-2002) et président de l’Assemblée constituante (1999). À rompu avec Chávez en 2002.

4. Reinaldo Quijada, journaliste d’apporea.org et fondateur de Unidad Politica Popular 89 (UPP 89), n’a obtenu que 36 132 votes (contre 6 244 016 pour Maduro et 1 927 174 pour Falcón), soit 0,39 % des suffrages exprimés. Le taux de participation (officiellement de 46,1 % d’inscrits, selon d’autres sources de 23,3 % seulement) a été le plus faible de toutes les élections présidentielles.

5. À partir du 28 mai 2007 Le gouvernement a refusé de renouveler la concession de Radio Caracas Televisión arrivant à son terme le 28 mai 2007. Principale chaîne de télévision (taux d’audience 30 %), apparue en 1953 sous la dictature de Marcos Perez Jimenez, RCTV avait soutenu le coup d’État d’avril 2002, contrairement aux autres chaînes privées indépendantes. Contre le non renouvellement de la concession d’ondes hertziennes de la RCTV, la droite a réussi a organiser des manifestations et en particulier d’animer un mouvement étudiant, appelé movimiento de las manitas blancas (mouvement des mains blanches), qui a poursuivi en s’opposant au projet de Chávez de modifier la Constitution lors du référendum du 2 décembre 2007, remporté de peu par le « non ».

6. Le parti REDES (Réseau de réponses des transformations communautaires), a été refondé en 2012 par Juan Barreto, ancien maire chaviste de Caracas, qui a pris part au développement des conseils communaux, fut l’initiateur de l’expropriation des logements au profit des locataires, a quitté les rangs du PSUV en 2012 mais a été un porte-parole de la campagne présidentielle de Hugo Chávez la même année. REDES a regroupé plus de 2000 collectifs militants et organisations populaires de base pour articuler les différentes expériences et les courants révolutionnaires vénézuéliens. En 2017 REDES a perdu son statut de parti politique. Son seul député siège dans le bloc parlementaire des socialistes, formé à l’Assemblée nationale par des chavistes dissidents.

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