Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 532-533 novembre-décembre 2007 *

VENEZUELA

Du nationalisme au socialisme. La révolution bolivarienne comme processus historique

Cf. aussi : [Venezuela]

Haiman El Troudi

Haiman El Troudi, ingénieur, écrivain, planificateur, chercheur et enseignant, a occupé diverses charges dans le gouvernement révolutionnaire vénézuélien. Il a été Directeur du Bureau du Président Chávez en 2005-2006, Secrétaire du Commando National Maisanta pendant le référendum présidentiel en 2004, Directeur des Relations Présidentielles Nationales en 2004, directeur de planification du Ministère de la Communication et de l’Information en 2003-2004, conseiller du Ministère de la Planification et du Développement en 2002-2003, cofondateur et directeur de l’Institut Universitaire de Technologie de Barinas en 2001. Il fait actuellement partie de l’équipe de chercheurs du Centro Internacional Miranda et est membre du Conseil Présidentiel pour le troisième moteur constitutif « Lumières et Moralité ». Nous reproduisons ici, avec son accord, le premier chapitre de son livre le plus récent, Ser Capitalista es un mal negocio — Claves para socialistas (Être capitaliste ce n’est pas une bonne affaire, Clefs pour les socialistes).

Ministère de l'Education à Caracas</br>
avec la banderole "Territoire libéré de l'analphabétisme"
</br>Photothèque Rouge/Sébastien Ville

Ministère de l'Education à Caracas
avec la banderole "Territoire libéré de l'analphabétisme"
Photothèque Rouge/Sébastien Ville

La révolution bolivarienne cherche à devenir socialiste. Comme lorsqu’on apprend à faire du vélo, chacune de ses chutes constitue une leçon ; les égratignures et les blessures sont autant de récompenses à la constance et à la détermination dont orgueilleusement on fait preuve. Mais les bicyclettes des enfants, avec le temps, deviennent des véhicules de transport et de travail, les promenades se transforment en trajets d’un point à un autre. Tout dans la vie est mouvement, et le mouvement, s’il n’est pas planifié, est le fruit du hasard.

Apprendre à marcher, c’est apprendre à choisir entre le bien et le mal. Ceux qui ne tracent pas une ligne d’horizon, ceux qui ne savent pas où aller, que chercher, avec qui commencer à marcher, sont des marionnettes entre les mains des circonstances et de la volonté d’autrui. La trajectoire bolivarienne, bien que par moments zigzaguante, a su tracer un chemin sûr : la recherche de la plus grande somme possible de bonheur pour le peuple.

Si quelque chose a manqué à la révolution bolivarienne, ce sont les apprentissages. Tout a commencé avec la résistance aux conquistadores européens : les marques de rébellion se sont modelées au rythme des tambours et des cris de la lutte des esclaves marrons ; elle a pris une dimension libertaire dans l’aventure indépendantiste ; elle a viré vers la gauche pré-socialiste avec l’éducation robinsonienne et les déclarations de Bolívar et Sucre ; elle est devenue peuple féroce avec la foudre zamorienne ; elle a mûri idéologiquement avec les partis marxistes qui partageaient les rêves d’égalité, de justice et de liberté de la révolution française et de la révolution bolchevique ; elle s’est inventée clandestine pendant l’opposition aux dictatures militaires pro-capitalistes ; elle a pris les armes contre la tyrannie des régimes de la « démocratie » représentative du puntofijismo ; elle a fait mordre la poussière à la répression néolibérale sur les barricades des étudiants, dans les mobilisations populaires, avec le sang versé dans les rues de Caracas, l’année même de la chute du mur de Berlin ; elle a infligé une adroite estocade à l’ignominie apatride des classes dominantes avec la rébellion des militaires patriotes ce 4 février 1992 ; elle a pris un tour révolutionnaire avec les élections qui ont donné à Hugo Chávez le mandat pour diriger le processus de changement.

En 1999, au début du gouvernement bolivarien, la société vénézuélienne ne reconnaît qu’une seule forme d’organisation sociale : le capitalisme. Presque toutes les relations humaines sont marquées par des arguments mercantiles, la classe politique jouissait d’une grande impopularité et d’un grand manque de confiance après quarante ans de pillage. Le moral des professionnels, techniciens ou travailleurs et travailleuses, se détériorait progressivement à chaque malade mal soigné, à chaque famille frappée par la misère, à chaque enfant déscolarisé, à chaque personne âgée laissée pour compte, à chaque fois que quelqu’un avait un besoin impossible à satisfaire faute d’argent.

La résignation alimentait la paralysie du peuple, incrédule devant l’idée et le rêve qu’un autre monde était possible. « Le monde ne peut rien contre un homme qui chante dans la misère » nous dit Ernesto Sábato.

Au début du gouvernement, le manque de clarté idéologique a permis l’infiltration de positions réformistes. Les hommes et les femmes qui ont dû assumer des responsabilités publiques se trouvaient face au défi de transformer un monde régi par la monnaie, c’est-à-dire changer un état de fait social tandis que restent intacts les déséquilibres économiques ainsi que la domination hégémonique des puissants et de l’impérialisme.

C’est que la révolution bolivarienne a commencé par un processus nationaliste et populiste qui voyait des issues à l’injustice et à l’oppression à l’intérieur même du capitalisme. Cela, loin de nous faire rougir de honte, nous enrichit en tant que projet qui s’affine près du peuple. Nous verrons comment se sont mises en place les conditions de son évolution vers le socialisme, tout cela en huit ans à peine.

Le nationalisme bolivarien se nourri de l’héritage de nos libérateurs. Hugo Chávez adapte au présent des situations vécues par Bolivar, il revendique la permanence de sa pensée et de son œuvre ; tous ses compagnons militaires reconnaissaient dans l’arbre aux trois racines — Bolivar, Zamora et Rodriguez — l’essence du projet de nation à reconstruire. L’opposition aux gouvernements des classes dominantes et à la vente de la patrie à des intérêts étrangers qu’ils avaient réalisée a constitué une source d’inspiration pour reprendre la geste libératrice.

« … la pensée de chacun d’entre nous évolue avec le temps. Dans mon cas, j’ai acquis de l’expérience et j’ai recueilli des idées qui sont le produit de cette dialectique qui se reproduit entre la théorie, les débats, les discussions et la praxis de ce qui est en train de se produire au Venezuela (…) un peu avant les années 1980 nous avons commencé à former au sein de l’armée un courant bolivarien et nationaliste qui ne se posait même pas la question d’une révolution. Au milieu des années 1980 j’ai proposé à mes compagnons militaires d’ajouter la lettre R — pour révolution — au sigle de notre mouvement qui se nommait EB-200 — Ejercito bolivariano 200 (Armée bolivarienne 200) parce que 1983 marquait le bicentenaire de la naissance de Bolivar. Le mouvement est né en 1982, il s’agissait en réalité d’une petite cellule clandestine. Vers 1987, nous avons eu une discussion difficile. Le mouvement avait grandi mais nous étions encore des petits groupes, qui se sont finalement définis comme mouvement bolivarien révolutionnaire. L’objectif que nous poursuivions c’était une révolution, une transformation politique, sociale économique et culturelle inspirée par le point de vue de Bolivar. Nous avons ainsi dessiné ce que nous avons appelé « l’arbre aux trois racines », qui est notre source idéologique. Il y a la racine Bolivar (son point de vue sur l’égalité, et sa vision géopolitique d’intégration de l’Amérique Latine) ; la racine Zamora (d’Ezequiel Zamora, le général du peuple souverain et de l’unité civile-militaire) et la racine robinsonienne (de Simon Rodriguez, le maître de Bolivar, le Robinson, le savant de l’éducation populaire, la liberté et l’égalité). C’est cet « arbre aux trois racines » qui a donné sa substance idéologique à notre mouvement… » (1)

Le nationalisme bolivarien s’entend à partir de ses présupposés de bien-être national, de préservation de caractères identitaires, d’indépendance dans tous les ordres et d’exaltation de la gloire et de la loyauté envers la nation. Le nationalisme bolivarien n’a jamais fait référence à la tension ethnique, au racisme, à des prétentions de supériorité ou à l’attitude belliqueuse face à d’autres États, il doit être interprété comme le désir du Venezuela de se gouverner de façon souveraine et autonome.

Pour sa part le populisme (2) adopté dans les premières années de révolution peut en partie être attribué au besoin d’aider les personnes d’une façon ou d’une autre, ainsi qu’au manque d’expérience du gouvernement. On pourrait dire en paraphrasant Lénine : le populisme, fut la maladie infantile du bolivarisme.

Les mesures palliatives du gouvernement sont utiles dans des conjonctures particulières : par exemple le Plan Bolivar 2000 distribuait des lunettes à la population, ou effectuait des travaux dans les écoles qui en avaient besoin, ce qui n’est pas négatif en soi. Le problème du populisme c’est qu’il ne laisse pas de place à l’auto-organisation, il ne permet pas aux gens d’être acteurs dans l’élaboration des solutions apportées à leurs besoins, c’est-à-dire qu’il apporte des solutions qui ne s’attaquent pas à la racine des difficultés. C’est une chose de regarder passivement comment on répare l’école et c’en est une autre de constituer une organisation collective qui rende ce service et qui puisse réaliser d’autres travaux par la suite.

Peu de choses dans la politique publique de la gestion révolutionnaire aujourd’hui peuvent être vues comme des mesures populistes. Ce n’est plus le gouvernement qui règle les problèmes des communautés de façon isolée ; c’est la communauté organisée qui gère des projets élaborés de façon collective, après avoir réalisé le diagnostic des besoins les plus pressants. Le secteur public accompagne et anime, les communautés exécutent les travaux, en font le suivi et assurent le contrôle social (3).

Du volontarisme des premières années qui procurait de l’aide de façon peu planifiée, on est passé à la résolution des problèmes de manière intégrale, structurelle. Ce fait montre les signes d’une maturation politique du processus.

De plus, le pays a commencé à changer. Le temps du processus constituant (1999) a réveillé la ferveur nationale pour débattre de son destin. La participation a commencé à prendre sa place et la courte expérience gouvernementale a commencé à porter ses fruits par la maturation des cadres de la révolution.

Mais, s’il est vrai que le processus constituant a déterminé une nouvelle culture politique (celle de la participation), il n’est pas moins vrai que les forces réformistes ont édulcoré les transformations structurelles que la constitution pouvait contenir (4). Rappelons que Luis Miquilena (5) a présidé cette Assemblée nationale constituante.

Justement Miquilena, se prévalant de l’autorité déléguée par le président Chávez, de la bonne foi, du manque d’expérience de ce dernier et des révolutionnaires en fonction au gouvernement, a voulu gouverner dans les coulisses, à travers un processus d’encerclement politique, en le désinformant et en l’éloignant de la réalité, en même temps qu’il lui donnait des informations tronquées et manipulées.

« …Bien sûr, tu ne te rappelles pas que j’ai eu comme ministre de l’intérieur Luis Miquilena par exemple ? Il a été un de ceux qui ont dressé un mur autour de moi… Et j’ai aussi eu comme ministre rien de moins qu’Alfredo Peña. Et Cisneros venait ici déjeuner avec Peña. Jusqu’à ce que je me rende compte (sic) que j’étais encerclé. J’étais alors un jeune homme, mais avec le temps on mûrit. Un général de mes amis, un sage, le général Pèrez Arcay, m’avait dit : “Hugo, tu dois atteindre le grade de vieux. Bien que tu aies 40 ans, tu dois être un vieux, tu dois apprendre vite, tu ne peux pas attendre de devenir vieux, mûris maintenant !”. Il m’a aidé à ouvrir les yeux... » (6)

Chávez s’est retrouvé avec un gouvernement en faillite, il a dû se débrouiller dans l’austérité au milieu d’une clameur populaire chaque fois plus forte et des attentes de plus en plus nombreuses. Ni le peuple ni ses gouvernants n’avaient trouvé la clarté idéologique nécessaire pour interpréter la période politique et son rôle face à l’histoire.

Fidel Castro, dans les années 1970 et 1980 s’est trouvé confronté à une des décisions les plus transcendantes pour l’approfondissement de la révolution cubaine : face à la possibilité de la levée progressive du blocus, il s’agissait d’accepter la demande des États-Unis de retirer son soutien internationaliste à l’Angola. Comme il fallait s’y attendre de la part d’un grand homme et d’un grand révolutionnaire, Fidel a envoyé 20 000 hommes de troupe cubains vers l’Angola, c’est-à-dire qu’il n’a pas hypothéqué ses principes socialistes.

Il est arrivé la même chose à Hugo Chávez dans les difficiles premières années de son mandat : céder aux sirènes des secteurs historiquement privilégiés, aux pressions du Nord et aux conseils de ses plus proches collaborateurs, ou bien se ranger une fois de plus du côté des plus démunis. Páez ou Bolívar; marcher au pas de l’oligarchie ou bien aux côtés du peuple. Cette dichotomie résume en partie le dilemme de cet homme en ces temps d’ambiguïté et de marche sur des sables mouvants.

« A une époque, j’ai même pensé à la troisième voie. J’avais des problèmes pour interpréter le monde. J’étais dans l’erreur, j’avais des lectures qui m’induisaient en erreur, et j’avais des conseillers qui me trompaient toujours plus. Je suis même allé jusqu’à proposer un forum au Venezuela sur la troisième voie de Tony Blair. J’ai beaucoup écrit et parlé au sujet d’un “capitalisme humain”. Aujourd’hui je suis convaincu que c’est impossible… » (7)

Mais sa décision autant que courageuse, fut claire et engagée aux côtés du peuple qui l’avait vu naître et qui l’avait formé : aiguiser les contradictions de classe. Dépasser la séduction de l’État providence social-démocrate et des centres politiques de la troisième voie.

En 2001 sont promulguées les lois dites habilitantes. Particulièrement deux d’entre elles touchent le cœur de la structure politico-idéologique : la loi sur la terre et celle sur le pétrole. Avec ces lois s’ouvrit le débat sur le contrôle des moyens de production les plus importants dans la tradition économique vénézuélienne, l’exploitation pétrolière et le régime latifundiste.

Bien avant cet épisode, l’empire nord-américain se méfiait du leader bolivarien, surtout quand ce dernier entreprend une sorte de croisade pour retrouver la cohésion de l’OPEP et ainsi composer l’équilibre mondial de la production de pétrole et son échelle des prix. Les intérêts de l’Empire commencent à se voir atteints par l’audace et la détermination avec laquelle la révolution bolivarienne fait son chemin parmi l’adversité.

La conspiration s’active et faire tomber le gouvernement devient la priorité du moment. Les masques tombent lorsque après le coup d’État de 2002, les chefs militaires qui avaient des fonctions dans l’administration publique, des gourous de la politique, des parlementaires, des fonctionnaires se rallient au gouvernement non encore reconnu. Démonstration était faite qu’ils n’avaient même pas su être loyaux envers leurs idéaux nationalistes autoproclamés. Leur projet personnel était tout autre, très ancré dans la logique de l’enrichissement capitaliste régi par le « pousse-toi de là que je m’y mette ».

Chávez décide qu’il est temps de se débarrasser de ses carcans. Libéré des entraves de son « équipe initiale de gouvernement », il se rend compte que ses relations avec la révolution cubaine avaient aussi été mitraillées par la contre-révolution.

« …j’ai eu l’intuition qu’on avait dressé un mur autour de moi. Un jour, je suis allé au standard du palais et j’ai découvert que des instructions avaient été données pour qu’on ne me passe pas certains appels. Par exemple, les appels de Fidel Castro étaient notés sur le registre, mais on ne me les passait pas. Parce que parmi ceux qui m’entouraient, on pensait que la relation avec Fidel Castro n’était ni positive ni nécessaire... » (8)

Une fois le lien rétabli, avec l’aide de Cuba, se mettent en place une série de missions locales qui trouvent dans l’organisation populaire la parade la plus efficace contre l’inefficacité et l’État corrompu, bureaucratique et inopérant hérité de la IVe République.

D’autre part en signant l’alliance civile-militaire le 13 avril, au sein de l’armée commencent à se produire de profondes réflexions, surtout autour de son rôle dans le processus de transformation nationale.

La ferveur participative s’amplifie, on commence à avoir pleinement confiance dans les citoyens : de fait ce sont eux qui ont sauvé le processus après la chute du gouvernement et pendant le sabotage pétrolier. La participation s’institue dans les missions sociales, les comités des terres, les groupes techniques, les comités bolivariens…, dans tous les coins du territoire surgissent des expériences d’organisation de base. On court-circuite les institutions de la IVe République qui par elles-mêmes n’auraient jamais pu subvenir aux besoins de santé, d’alphabétisation, d’éducation, d’alimentation. La dynamique de prise de pouvoir citoyen se met en place et, dès lors, il est impossible de revenir en arrière.

Alors se produisent des rapprochements comme jamais auparavant de la gauche internationale vers le processus bolivarien, les doutes sur le militarisme, le réformisme et le populisme se dissipent, la révolution bolivarienne obtient le respect international. Des milliers d’intellectuels, d’universitaires, de leaders, de militants d’organisations de gauche s’intéressent au Venezuela et, durant ces années-là, le pays devient la destination obligatoire des internationalistes du monde entier.

En 2004, Chávez, convaincu que la domination impérialiste est le véritable ennemi de la libération des peuples, proclame le caractère anti-impérialiste de la révolution. Cette même année, après une nouvelle offensive de l’opposition et différentes manœuvres médiatiques et frauduleuses, se met en place le schéma novateur du référendum présidentiel contenu dans la constitution bolivarienne.

La réponse a été celle qu’on attendait : le peuple s’organise pour la bataille électorale et des milliers de volontaires s’enrôlent dans ce qu’on appellera la campagne de Santa Inés. Avec une victoire écrasante et après huit élections consécutives, le processus se trouve consolidé et les tensions s’apaisent.

Cependant la contre-révolution, semée à l’intérieur même de la révolution, n’abandonne jamais l’idée de sortir de Chávez. Elle préserve néanmoins le vent du changement en utilisant l’idée de « révolution » non pas comme instrument de libération, mais comme soupape de sûreté pour les pressions sociales. Se met alors en place le Chavisme sans Chávez poussé par une néobourgeoisie corrompue formée subrepticement à l’ombre du gouvernement. Nous verrons plus tard comment cette nouvelle catégorie de conspirateurs changera de tactique mais pas d’idées.

Après avoir dépassé les écueils des années précédentes, ratifié le leadership de Hugo Chávez, augmenté la conscience nationale et les niveaux de participation populaire, une fois scellée l’alliance civile-militaire et réduite la contre-révolution, la révolution entre dans une nouvelle étape, disons de transition.

La nouvelle période de la révolution bolivarienne démarre fin 2004. Après avoir harangué les principaux cadres du processus, Chávez annonce le début d’une phase qui va installer les bases de l’édification de l’État révolutionnaire que réclament les transformations socio-politiques de la Ve République.

Cette période a été celle du bond en avant, la nouvelle étape de la révolution bolivarienne. Le bond en avant a été vécu comme l’élan vital vers l’instauration d’un nouveau modèle de société qui allait laisser derrière lui les restes des plans et des incohérences initiales du gouvernement. La direction programmatique du processus s’affine à travers le projet de dix objectifs stratégiques. L’objectif à atteindre par notre petit garçon sur son vélo se clarifie.

Des mois plus tard, à Porto Alegre, à l’occasion du Forum social mondial de 2005, Chávez définit la révolution bolivarienne comme socialiste. Une proclamation socialiste et anticapitaliste qui surprend tout le monde, surtout parce qu’on l’estime prématurée.

Comme on peut le constater après ce long chemin aux épisodes passionnants, mais brefs dans le temps, les coutures de la définition politico-idéologique du processus bolivarien étaient toujours invisibles jusqu’à ce que soit bien entamée sa gestion dans le gouvernement révolutionnaire. Toutes ces années d’investissement créateur, de maturation politique ont été nécessaires pour donner forme au premier projet socialiste entamé depuis la chute du camp socialiste du XXe siècle. Tous les tournants que la planète a pris, les coups de pédales, les chutes, les égarements depuis les débuts nationaux-populistes jusqu’au façonnement du socialisme au Venezuela, ont été sans doute nécessaires. Bien entendu, du point de vue des leçons qu’on en a tirées.

Un coup d’État ; une grève générale et le sabotage de la principale industrie nationale (l’industrie pétrolière) ; divers actes de déstabilisation de l’ordre interne ; des trahisons de hauts fonctionnaires, de commandements militaires, de gouverneurs, de députés, de maires, entre autres dirigeants politiques ; des tentatives frustrées de renversement des approximations populistes du début ; des campagnes répétées et soutenues de manipulation médiatique de la part de presque tous les moyens de communication sociale ; des menaces extérieures ; des attaques et des disqualifications internationales, ont fait partie, entre autres événements, des vicissitudes auxquelles la révolution vénézuélienne a eu à faire face au cours de ces premières années.

Ce qui est certain, c’est que la révolution est un processus ouvert, en pleine édification, alimentée par diverses nuances et contrastes, qui a progressivement nuancé son idéal. Idéal qui harmonise et assemble les parties d’un tout : leader, peuple conscient-organisé-mobilisé, spiritualité collective et abondantes ressources naturelles.

Le point de départ du socialisme bolivarien s’est appuyé sur cinq moteurs constituants, présentés au pays par le président Chávez en janvier 2007. La Loi Habilitante ; la Réforme Constitutionnelle ; les Lumières et la Moralité ; la Nouvelle Géométrie du Pouvoir ; l’Explosion du Pouvoir Communal. C’est-à-dire une orientation constitutionnelle et juridique de la nouvelle géographie, l’élévation de la conscience citoyenne comme ferment de nouvelles relations sociales, le transfert de pouvoir aux communautés organisées et la délimitation d’un espace pour l’exercice optimal du pouvoir populaire.

Ces moteurs forment des axes transversaux sur lesquels s’appuient les sept lignes stratégiques du projet national Simon Bolivar. Il s’agit de grandes lignes de transformation pour avancer vers le socialisme du XXIe siècle. A savoir :

1. Nouvelle éthique socialiste ;

2. Modèle de production socialiste, économie socialiste ;

3. Démocratie révolutionnaire. Le pouvoir du peuple comme pouvoir maximum ;

4. Le bonheur social suprême ;

5. Nouvelle géopolitique nationale (dans les villes, dans les campagne, développement du chemin de fer, développement intérieur) ;

6. Nouvelle géopolitique internationale, le Monde multipolaire ;

7. Le Venezuela, puissance énergétique mondiale.

Une action de plus orientée vers le socialisme : l’organisation du Parti socialiste unifié. Les forces révolutionnaires du pays, jusqu’à maintenant articulées avec les divers instruments politiques et les mouvements sociaux, avancent dans la direction toujours complexe et épineuse de leur unification.

Cependant, l’eau continue de couler sous le pont de l’histoire et la cause de l’émancipation vénézuélienne ne s’arrête pas. Nous avons déjà dit que la résistance contre-révolutionnaire avait muté, nous appellerons son nouvel habit : le chavisme sans socialisme.

En plus de l’impérialisme nord-américain et de ses laquais vénézuéliens, le principal ennemi de la révolution des héritiers de Bolivar est le pari d’un chavisme sans socialisme. Cela signifie, ralentir les transformations structurelles de la société, maquiller les inégalités, conserver intacts les privilèges de la classe capitaliste. Chávez représente pour ce secteur le leader qui assure la « paix sociale » et qui évite un dénouement violent.

Les principaux facteurs de cette tendance contre-révolutionnaires sont des mercenaires infiltrés dans le processus et qui tissent leur conspiration avec les fils de la corruption, du contrôle politique, du refus de la participation populaire dans les affaires publiques. Son aspiration fondamentale : instaurer une nouvelle oligarchie et s’emparer du pouvoir à force de trahisons planifiées contre la révolution bolivarienne.

Face à ce scénario, la transition vers le socialisme s’avère compliquée. Il devient nécessaire d’impulser un programme d’action et de lutte qui assume, entre autres, un ensemble de défis, à savoir :

a) vaincre la conspiration du chavisme sans socialisme, c’est-à-dire la lutte souterraine des jacobins contre les girondins ;

b) Démasquer la néobourgeoisie corrompue ;

c) Élever le tournant à gauche au niveau d’un nouveau plan socialiste pour la nation ;

d) Adapter la Constitution nationale aux catégories du socialisme du XXIe siècle ;

e) Travailler la gestion publique à partir de plates-formes d’intelligence collective ;

f) Atteindre une plus grande coordination gouvernement-communauté ;

g) Tenir les promesses d’en finir avec l’inefficacité et la bureaucratie ;

h) Relier entre elles toutes les îles de l’archipel du gouvernement bolivarien ;

i) Démocratiser le débat sur le socialisme et débattre sans relâche ;

j) Définir et édifier le parti de la révolution ;

k) Équilibrer le centralisme et la participation populaire ;

l) Renforcer la conscience révolutionnaire et socialiste dans la population et en particulier dans la direction révolutionnaire ;

m) Réduire les structures bureaucratiques de l’État ;

n) Promouvoir le dialogue des savoirs et la culture du débat comme axiomes de la tolérance politique ;

o) Préparer la résistance face à une éventuelle intervention étrangère ;

p) Construire le consensus social à partir de la diversité et de la pluralité de la pensée ;

q) Abattre la culture du lobby et de la génuflexion ;

r) Combattre la corruption culturellement et politiquement ;

s) Construire l’intégration latino-américaine à partir des peuples.

Nous sommes en présence du plus grand défi de la révolution : la rendre socialiste et concrétiser une telle aspiration. Il s’agit d’un point de rupture dont le résultat sera une ligne avec un versant positif ou négatif, jamais continu. Le processus avancera ou reculera, il n’y a pas de voie intermédiaire. Jamais aucun défi auparavant n’avait couvert la patrie de sa cape d’incertitudes et d’espérances.

Arrêter l’avancée socialiste est le dénominateur commun de l’intérêt impérial, de l’oligarchie nationale et de transfuges du chavisme sans socialisme. C’est pour cela que l’union du peuple et des révolutionnaires est fondamentale. Les motivations doivent être la conscience et la praxis transformatrice, le mouvement des masses. De ce point de vue, une des tâches centrales de tous et toutes est de renforcer la connaissance et l’action.

Traduction : L.G. (de l’espagnol )

Notes

1. Manuel Cabiesses, El Socialismo del Siglo XXI, Entrevista a Hugo Chávez, 2005.

2. Compris péjorativement comme l’ensemble des actions d’un gouvernement dont l’axe central se fonde sur l’octroi de bénéfices limités et de solutions à court terme pour la population, ce qui a pour conséquence de le rendre populaire. Sur le plan politique, il faut les comprendre comme des actions palliatives du gouvernement qui ne modifient pas la structure portant en elle l’origine des problèmes sociaux, pas plus qu’elles ne permettent à l’organisation populaire de dépasser de telles vicissitudes.

3. Avec les missions bolivariennes il s’est produit des choses semblables. A Vuelvan Cara, par exemple, le gouvernement pourrait être considéré comme populiste s’il se contentait de verser des prêts aux producteurs. En contrepartie, cette mission envisage une solution structurelle du problème productif des personnes qui y participent, en les rendant capables de travailler, en les poussant à s’organiser de façon solidaire et associative, en leur fournissant des crédits, des machines, des actifs, en leur prêtant une assistance technique, en les incitant à se mettre en relation avec d’autres producteurs en Noyaux endogènes, en appuyant la constitution de réseaux de production, de transports et de commerce des biens et de services de niveau supérieur.

4. De là une justification à sa réforme en 2007

5. Ex-ministre de l’Intérieur et de la Justice des premières années du gouvernement bolivarien . Il a utilisé son influence sur Chávez pour donner une tournure réformiste à la constitution naissante. Il avait en même temps fait le pari d’instaurer un gouvernement de l’ombre qui avait négocié avec les classes entrepreneuriales du pays la chute de la révolution bolivarienne en 2002.

6. Manuel Cabiesses, op. cit.

7. Manuel Cabiesses, op. cit.

8. Manuel Cabiesses, op. cit.

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