Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Interview

N° 510 octobre 2005 *

VENEZUELA

Expérience de « cogestion » dans la fabrique d’aluminium Alcasa

Cf. aussi : [Venezuela]

Propos recueillis par Fabrice Thomas

Entretien avec Rafael Rodriguez.

Au début de l’année 2005, le président Chávez a nommé Carlos Lanz à la tête de l’entreprise nationalisée d’aluminium Alcasa. Cette nomination a surpris : Carlos Lanz est un ancien guérillériste, aujourd’hui sociologue clairement identifié à la gauche révolutionnaire. Dès son arrivée à la direction de l’entreprise il a lancé un processus de « cogestion ». Cette « cogestion » a atteint à Alcasa une ampleur qui fait de cette entreprise un enjeu politique et de cette expérience un test national.

Nous nous sommes entretenus avec un des membres de l’équipe de C. Lanz, Rafael Rodriguez, en charge du développement économique, qui travaille pour le développement de la cogestion à Alcasa et dans les communautés.

Peux-tu nous présenter ce que la cogestion à Alcasa a de spécifique ?

Rafael Rodriguez : Alcasa est une entreprise de fabrication d’aluminium, qui est bien adaptée pour répondre à la politique de substitution des importations et dans laquelle nous avons la possibilité de développer une expérience. Alcasa génère des pertes depuis 17 ans. Pendant des années la corruption et les malversations ont pratiquement mis cette entreprise en faillite. Depuis huit ans (depuis l’arrivée de Chávez à la présidence) elle a eu des pertes très difficiles à surmonter sans une restructuration technologique. La faillite est devenue une affaire pour certains, car on a multiplié les études, les projets, etc. ce qui a coûté des millions. Il y a des messieurs avec attaché-case qui viennent, donnent leur avis, repartent… et rien ne change.

Nous sommes venus ici avec l’objectif de récupérer Alcasa avec le concours des ouvriers. Avec Carlos Lanz nous sommes convaincus que les ouvriers peuvent construire le socialisme de façon pratique, en marchant. C’est pourquoi, nous avons proposé ici la cogestion. Nous n’avons jamais eu l’intention de faire une cogestion social-démocrate et réformiste comme en Allemagne, mais tactiquement nous avons adopté ce nom. Il s’agissait d’indiquer qu’on voulait la cogestion comme transition vers l’autogestion. Ici nous instaurons la cogestion avec contrôle ouvrier et conseil d’usine en vue de donner aux travailleurs tout le pouvoir sur la production, la distribution et la commercialisation. Le but est de développer et de diversifier la production d’aluminium, en trouvant des clients étrangers en dehors des États-Unis — comme les Japonais pour les constructions spatiales par exemple — mais aussi de développer les débouchés nationaux, comme la construction de maisons de qualité et bon marché.

Pour nous la cogestion à Alcasa prend son sens dans la construction pacifique et progressive du socialisme. Nous voulons, en marxistes et gramsciens, construire une contre-hégémonie. Pour cela nous avons mis en place un centre de formation socio-politique, pour que les travailleurs s’emparent du processus. On nous a affublé de tous les noms : « catéchisme communiste », etc. Mais peu à peu les travailleurs se sont appropriés cette formation et ils y viennent à plusieurs centaines. Maintenant selon les sujets, de plus en plus ce sont des travailleurs qui assurent eux-mêmes la formation.

Qu’en est-il de la propriété de l’entreprise ?

Rafael Rodriguez : Elle reste étatique. Nous ne sommes pas pour la cogestion qui distribue le capital aux travailleurs, ou associe les travailleurs au capital, ou répartit les actions parmi eux. Et puis au Venezuela, le problème n’est pas tellement celui de la propriété privée. L’État possède déjà l’essentiel dans ce pays : la majorité des terres, le pétrole, les plus grandes entreprises… C’est plus le problème de la redistribution et de la restructuration de l’État dans un sens socialiste. C’est aussi pour cela que nous ne concevons pas la cogestion enfermée dans l’entreprise. Pour nous elle doit s’étendre à tout l’environnement social et se poser tous les problèmes, y compris la question militaire. Mais sur ce plan il faut dire que nous n’avons pas beaucoup avancé.

De quels pouvoirs disposent les travailleurs, et la direction ?

Rafael Rodriguez : Quand nous sommes arrivés, certains nous ont dit, « il faut virer tous les dirigeants, tous les directeurs ». Nous avons répondu « non, cela on le fera en dernier ». A PDVSA (l’entreprise pétrolière nationale) après le sabotage patronal, ils ont été amenés à licencier plus de 2000 cadres d’un coup et cela leur crée aujourd’hui encore de grosses difficultés. Si nous avions fait pareil et mis des chavistes convaincus mais sans formation à tous les postes de direction ça aurait été la catastrophe. Nous avons voulu un processus par en bas, des élections dans chaque atelier, dans chaque groupe de travail de « délégués porte-parole ». Un système d’élection directe, contrôle et comptes rendus, révocabilité, rotation des tâches, etc.

A la première réunion que nous avons organisée 26 travailleurs sont venus (sur les 2700 que compte l’entreprise). On a travaillé par tous les moyens pour convaincre : réunions, tracts, journaux, débats, etc. En quelques mois les travailleurs ont vu tout l’intérêt de participer, de « prendre le pouvoir » dans l’entreprise. Et ensuite, en remontant les niveaux on a été jusqu’à l’élection des cadres dirigeants. L’équipe de direction a été considérablement élargie : pour chaque ancien dirigeant, on en a élu trois nouveaux. Face à eux il y a 300 délégués porte-parole élus à la base par les travailleurs. Aujourd’hui chaque département a son « conseil d’administration » avec des porte-parole élus dans chaque équipe où on planifie et discute tous les problèmes de la production. Quand il y a un problème à trancher, on convoque une assemblée des travailleurs du département. On procède de même à l’échelle de l’ensemble de l’entreprise. A la réunion centrale la direction soumet ses projets aux représentants des travailleurs et ceux-ci posent leurs problèmes. Ce n’est plus seulement le directeur qui décide, il doit tenir compte de la volonté des travailleurs.

Quel avenir vois-tu pour ce type de cogestion dans l’ensemble du pays ?

Rafael Rodriguez : On nous a traité de « fous ». Mais nous avons le sentiment d’avancer. Sur le plan industriel et sur le plan politique. La production a augmenté, la productivité aussi. Nous avons des projets industriels ambitieux, la construction d’une cinquième ligne de production, un redéploiement, etc.

Sur le plan politique nous avons le sentiment d’être en phase avec ce que le président Chávez a dit sur la nécessité de faire le socialisme, d’en finir avec les rapports capitalistes. Dans notre État, dans le cœur industriel du pays en ce qui concerne les industries de base, le processus avance, la cogestion est en marche dans plusieurs autres entreprises. Nous avons des contacts avec d’autres entreprises qui pratiquent la cogestion dans le pays, il y a eu des rencontres, il y en aura d’autres. Nous avons conscience d’être observés avec beaucoup d’attention. Mais c’est conflictuel car il y a plusieurs conceptions de la cogestion, et nous ne sommes pas d’accord avec la vision totalement réductrice qui est formulée dans certains ministères ou dans le projet de loi qui se discute en ce moment.

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