Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 564-565 août-septembre 2010 *

VENEZUELA

Le laboratoire du socialisme du XXIe siècle cherche toujours la formule qui marche

Cf. aussi : [Venezuela]

Sébastien Brulez et Fernando Esteban *

Après onze années passées au pouvoir, et six ans après avoir déclaré le caractère « socialiste » de la révolution bolivarienne, qu’en est-il aujourd’hui du « socialisme du XXIe siècle » au Venezuela ?

I. Un projet toujours à définir

Le président du Venezuela, Hugo Chavez. Photothèque Rouge/DR

Le président du Venezuela, Hugo Chavez. Photothèque Rouge/DR

(Cet article est suivi de deux autes parties qui seront bientôt publiées: II. Un contexte particulier, III. Les élections à l’Assemblée)

Dans la dernière décennie, le processus de changements sociaux entamé au Venezuela après l’arrivée au pouvoir du président Hugo Chávez a suscité de nombreux espoirs tant en Amérique latine que sur d’autres continents. Le mouvement entamé par le Venezuela a été suivi d’un virage à gauche et d’une nouvelle recomposition régionale sud- américaine. Après onze années passées au pouvoir, et six ans après avoir déclaré le caractère « socialiste » de la révolution bolivarienne, qu’en est-il aujourd’hui du « socialisme du XXIe siècle » au Venezuela ?

I. Un projet toujours à définir

La première question que l’on peut se poser est celle de la définition du projet. Bien qu’ayant apporté des avancées dans de nombreux domaines pour les couches les plus démunies de la population, ainsi qu’en matière de participation populaire, il n’en est pas moins contradictoire sur bien des points. Au-delà des slogans, le projet bolivarien manque cruellement de débats idéologiques et d’une analyse en profondeur des conditions objectives.

Comme le fait remarquer l’historien Steve Ellner, « l’issue favorable de la confrontation du mouvement avec une opposition agressive, mais politiquement vulnérable, a convaincu les chavistes qu’ils pouvaient faire l’économie d’un débat idéologique formel. Les succès politiques semblent finalement empêcher la mise en place de toute évaluation critique des stratégies adoptées (…) Le processus de radicalisation politique au Venezuela a d’abord cherché à répondre aux défis suscités par l’opposition, et non à suivre des considérations idéologiques ou doctrinales » (1). L’absence d’une direction collective y est probablement pour beaucoup. Peu d’initiatives sont prises, non seulement de la part des hauts dirigeants mais également des trop rares et discrets mouvements sociaux. Si le « Comandante » ne trace pas la ligne, trop peu de visions ou décisions politiques émanent de ceux qui devraient pourtant être les « cadres » de la révolution. On assiste donc à un comportement conformiste, souvent opportuniste, et à une profonde institutionnalisation du processus.

 carte Vénézuela

 

Pour expliquer cela il faut aller au-delà de la seule analyse politique et se plonger dans les racines de la société vénézuélienne. Historiquement, comme dans de nombreux pays d’Amérique latine et centrale, l’absence d’un État providence a mené au développement d’une société individualiste à l’extrême, où le chacun-pour-soi est la règle et la loi est celle de la jungle. De plus, dans le Venezuela des années 1960 jusqu’à la fin des années 1990, la perte d’identité propre a amené la population à assumer le modèle nord-américain comme l’exemple à suivre, déconnectant en bonne partie le Vénézuélien de sa culture d’origine, plus à même de permettre l’émergence de valeurs communautaires. L’appartenance politique ne tend donc pas ici à être une question de tradition ou de militantisme mais plutôt une opportunité d’obtenir un travail ou une parcelle de pouvoir. « Ne me donne rien, place-moi là où je peux me servir », est une phrase populaire qui est souvent citée en référence à l’époque de la IVe République (2). Car la faiblesse de l’État n’a pas seulement obligé tout un chacun à s’assurer une place au chaud, elle a aussi permis à beaucoup de « se servir » dans les caisses constamment renflouées par la manne pétrolière.

Tout au long du XXe siècle, le pétrole et son abondance de dollars ont eu un impact sur la culture du pays et sur son modèle de production. En 1984, l’Institut d’études supérieures d’administration (IESA) publiait un ouvrage dans lequel les auteurs affirmaient : « L’abondance d’argent a aussi servi à amortir l’effet des erreurs et à augmenter le nombre d’options possibles, ce qui a certainement contribué au fait qu’il n’était pas important de discuter à fond les erreurs commises ni les options disponibles ». L’argent du pétrole a aussi joué en défaveur de l’industrie et de l’agriculture locale. Les libéralisations des années 1990 ont terminé de consacrer le modèle importateur et la fameuse « agriculture des ports ».

Face à cette culture rentière, enracinée même dans les couches les plus démunies de la population, la révolution bolivarienne n’est jusqu’à présent pas parvenue à imposer son propre imaginaire collectif. L’hégémonie culturelle bourgeoise n’a pour l’instant pas de soucis à se faire, la telenovela (feuilleton sud-américain à l’eau de rose) et le consumérisme à tout-va ont encore de beaux jours devant eux. Là aussi, le manque de définition et de débats idéologiques concrets a amené le gouvernement à naviguer constamment à vue tant dans sa politique culturelle que communicationnelle.

1.1 Quel modèle de production ?

Depuis le siècle dernier, le pétrole a donc été au centre des politiques de développement du pays et n’a pas permis l’émergence d’une industrie ni d’une agriculture diversifiée. Aujourd’hui le gouvernement parle de « semer le pétrole » (l’idée n’est pas neuve, l’expression était déjà utilisée dans les années 1980), en référence à l’investissement de la manne pétrolière pour le développement d’une industrie productive et d’une agriculture qui permettrait de réduire la dépendance aux importations. Cependant le Venezuela doit compter avec une population urbaine dans son immense majorité (voir le point 2.3. sur l’insécurité) et une très faible tradition productive.

À ce propos, le rôle joué historiquement par les grands propriétaires terriens, qui concentraient d’immenses surfaces de terre improductive durant une bonne partie du XXe siècle, n’est évidemment pas à sous-estimer. Selon l’économiste Victor Álvarez, ex-ministre des Entreprises de Base et chercheur au Centre international Miranda (CIM), en 1998, des 30 millions d’hectares que possédait le Venezuela pour la production agricole, seulement 1 400 000 étaient utilisés. Autrement dit, à peine 4,2 % des terres cultivables. Cependant, la politique de redistribution des terres impulsée par le gouvernement bolivarien après 1998 n’a jusqu’à présent pas réussi à inverser la vapeur, bien au contraire. Si entre 1960 et 1971 l’apport du PIB agricole au PIB total était de 6,88 %, ce pourcentage n’a depuis plus jamais été dépassé. Entre 1990 et 1994 il était de 5,28 % et est tombé jusqu’à 3,47 % en 2004 (3).

Cela a évidemment des conséquences non seulement sur l’économie mais aussi sur la dépendance du pays par rapport à l’extérieur, et se traduit par des situations parfois complètement surréalistes : alors que le Venezuela prétend (re)devenir un exportateur de café, le gouvernement se voit dans l’obligation d’importer des grains du Brésil pour alimenter une usine de torréfaction récemment nationalisée. Cette faiblesse sur le plan alimentaire n’est que pain béni pour la bourgeoisie qui contrôle une bonne partie des moyens de production et de distribution des aliments, provoquant ainsi un désapprovisionnement récurrent qui vise à exacerber au maximum la population.

Cependant l’inefficacité gouvernementale joue aussi son rôle dans le retard pris par exemple dans les importations. Le Venezuela étant soumis à un strict contrôle des changes, toutes les importations dépendent en grande partie de l’octroi de devises étrangères par l’administration publique. Or officieusement il est reconnu que cet octroi se fait souvent avec des délais plus longs que prévu.

Parallèlement, on peut s’interroger sur le modèle de production industrielle qu’est en train de promouvoir le gouvernement bolivarien. Développer l’industrie, oui. Mais pour produire quoi ? Jusqu’à présent on assiste à un modèle de développement qui ne se pose absolument pas la question de l’impact écologique et qui n’est pas toujours en accord logique avec les besoins de la population. À titre d’exemple, alors que les principales villes du pays ont cruellement besoin d’un système de transport public efficace et sont étouffées par une circulation chaotique, la révolution bolivarienne signe des accords avec l’Iran pour construire une usine d’assemblage de voitures. Une usine qui en trois ans a assemblé à peine 3 000 unités, alors que sa capacité maximale de production atteint, selon le ministère de Science et Technologie, les 25 000 par an !

Par ailleurs, le modèle de développement basé sur le pétrole n’est à aucun moment remis en cause. Il est évident qu’on ne peut demander au Venezuela d’abandonner l’exploitation de sa principale ressource d’un jour à l’autre. Cependant, après onze ans passés au gouvernement, les chiffres démontrent que malgré le discours officiel de « diversification de l’économie », celle-ci reste une utopie. Les sommets jamais atteints par les cours du brut ces dernières années auraient pu permettre un large investissement dans différents secteurs, dont celui des énergies renouvelables, où le Venezuela aurait pu développer une technologie de pointe et se profiler comme un leader sur le continent. Cependant il semble que la commodité a été plus forte que l’audace. La révolution bolivarienne n’a ni réussi à proposer un nouveau modèle de développement axé sur des valeurs plus humaines et durables, ni entamé la transition vers une économie dite « socialiste » (voir point 2.4). Comme le déclarait récemment l’économiste Victor Álvarez à la presse, « détruire l’économie capitaliste sans avoir créé la socialiste, c’est le raccourci parfait pour rester enfermés dans le cercle vicieux de récession, désapprovisionnement, spéculation, inflation et chômage. Les travailleurs qui ont une famille à nourrir préfèreront être salariés dans une entreprise capitaliste plutôt que de finir chômeurs inscrits sur une liste d’attente à l’entrée des entreprises publiques ».

1.2 Démocratie participative et contrôle ouvrier, où en est-on ?

Dès ses débuts, la révolution bolivarienne a fait voler en éclat le vieux système de bipartisme par lequel sociaux-démocrates et démocrates-chrétiens s’étaient partagé le pouvoir pendant près de 40 ans. Le gouvernement, qui dans un premier temps n’avait pas en main toutes les structures de l’État, a alors lancé une série de programmes parallèles aux institutions classiques pour lutter contre la pauvreté, alphabétiser ou encore offrir des soins de santé à une majorité de la population jusque-là exclue du système. Plus que de simples mesures assistancialistes, ces « missions sociales » (lancées peu après le coup d’État d’avril 2002) constituent le germe de la participation. En diagnostiquant eux-même les besoins de leur communauté (soit-elle urbaine, rurale ou indigène), les habitants commencent à prendre en main la résolution de leurs problèmes (4).

En avril 2006, à l’initiative de l’Exécutif, le Parlement approuve la loi des conseils communaux qui y sont définis comme des « instances de participation, d’articulation et d’intégration entre les différentes organisations communautaires, groupes sociaux et les citoyens et citoyennes ». Ils doivent permettre « au peuple organisé d’exercer directement la gestion des politiques publiques et des projets orientés à répondre aux nécessités et aspirations des communautés par la construction d’une société équitable et de justice sociale ». Et cela dans des domaines aussi variés que le sport, la culture, l’éducation, la santé, l’aide aux personnes à bas revenu, les infrastructures, le transport, etc.

Pour Oscar Negrin, militant de quartier et membre de la « Junta Parroquial » (5) depuis 2006, il ne fait aucun doute que les conseils communaux sont des organisations qui consolident le pouvoir populaire. « Nous venons d’une histoire durant laquelle la participation à toujours été réprimée, aujourd’hui les gens ont acquis un haut niveau d’organisation et de participation, notamment à travers les Comités de terres urbaines, la gestion de l’eau potable, les organisations paysannes, les médias alternatifs, etc. ». Le sociologue Edgardo Lander, professeur à l’Université centrale du Venezuela, confirme cette analyse historique : « Le Venezuela a une tradition limitée d’organisations sociales autonomes. Jusqu’en 1958 c’était une société qui n’avait pratiquement pas d’expérience démocratique même dans son acception libérale. Ensuite la mainmise des partis sur la vie politique a été très forte. Les partis dominants, Action Démocratique et COPEI, ont été les vecteurs de la répartition des ressources de l’État, ce qui leur a permis de contrôler et de soumettre la majorité des organisations de la société vénézuélienne » (6).

Mais si les Conseils communaux permettent de pratiquer la démocratie locale et d’impliquer la population dans la gestion des communautés, ils restent cependant très dépendants de l’Exécutif national en ce qui concerne leur financement et l’exécution de leurs projets. Ils ne disposent pas de la souveraineté absolue qui leur permettrait de décider à 100 % du budget local, comme c’est le cas par exemple du budget participatif de Porto Alegre au Brésil (7). D’après Oscar Negrin, l’échec de la réforme de la Constitution proposée en 2007 (rejetée par référendum par 51 % des votants) a représenté un frein dans l’approfondissement de cette démocratie participative. « Si nous avions réussi à approuver la réforme nous aurions pu ancrer plus profondément le pouvoir populaire et disposer de financements plus importants pour atteindre nos objectifs à court terme ».

La défaite de 2007 a constitué le premier revers électoral du chavisme au niveau national depuis son arrivée au pouvoir. Cela a aussi été la première alarme d’un certain mécontentement au sein de la population. Car face aux désirs d’émancipation de celle-ci, les élus locaux voient parfois ces organes de participation comme un danger pour leur mainmise politique. Par ailleurs, dépendants financièrement et légalement de l’État, les conseils communaux, si leurs attributions ne sont pas élargies, sont condamnés à se limiter à pallier les carences et l’inefficacité des maires et gouverneurs. Pour Roland Denis, militant de base et vice-ministre de la Planification et du Développement entre 2002 et 2003, cela va même plus loin. La politique participative, bien que toujours présente, est de plus en plus contrecarrée par ce qu’il définit comme « la machine bureaucratique, oligarchique et économique ». Il estime que « la forte capacité financière de l’État ces dernières années lui a donné énormément de pouvoir pour coopter le travail militant » (8).

Oscar Negrin confirme lui aussi l’impression d’un certain épuisement chez une partie de la population face aux pratiques clientélistes : « La corruption continue d’être l’un de nos principaux ennemis et cela a déçu certaines personnes ». Cependant il rappelle que chaque processus passe par différentes étapes, « certains conseils communaux avancent à grande vitesse et en sont déjà à la construction de communes (9), d’autres s’embourbent dans des problèmes internes de leadership par exemple ». Oscar estime que les structures classiques de pouvoir local sont vouées à disparaître, y compris la « Junta Parroquial » dont il fait partie. Mais il est conscient que tous les élus locaux ne sont pas prêts à renoncer à leurs prérogatives et rappelle le dicton qui dit : « Si tu veux connaître une personne, donnes-lui du pouvoir ».

1.3 Contrôle ouvrier

Mais la démocratie participative ne se limite pas aux seuls conseils communaux et missions sociales. Depuis quelques années le gouvernement bolivarien impulse l’idée d’un contrôle des travailleurs sur la gestion des entreprises publiques et récupérées. Cette promotion du contrôle ouvrier et de la cogestion est l’un des aspects les plus audacieux du processus. Elle atteint son apogée en 2005 lorsque le président Chávez appela publiquement à l’occupation des entreprises abandonnées : « Entreprise fermée, entreprise occupée », déclarait-il, alors que le ministère du Travail soutenait l’organisation, la même année, de la première rencontre latino-américaine d’entreprises récupérées. Mais l’euphorie ne mena pas à la conformation d’un solide mouvement des travailleurs et des entreprises récupérées. De plus, la cogestion entre l’État et les coopératives des travailleurs succombe souvent sous le poids de la bureaucratie qui impose ses propres pions sur l’échiquier.

Certaines expériences continuent sur la voie du contrôle ouvrier, entre avancées et reculs. C’est notamment le cas de l’entreprise de papier Invepal et de la fabrique de valves pour l’industrie pétrolière Inveval. Cette dernière fonctionne actuellement avec un Conseil d’usine constitué par 51 % des travailleurs. Cependant sa production reste modeste (500 valves de différents tonnelage produites depuis 2005). Cela est notamment dû au fait que l’entreprise qui leur fournit les matières premières en amont reste aux mains des capitalistes et ne leur permet pas d’acquérir les matières premières nécessaires à la fabrication des valves.

1.4 Plan Guayana socialiste 2009-2019

Par ailleurs, les entreprises de la région de Guayana sont aujourd’hui plongées dans le Plan Guayana socialiste 2009-2019 qui prétend réorganiser tout le secteur de la sidérurgie avec la participation active des travailleurs. Le lancement de ce plan se doit à la lutte victorieuse des ouvriers de la Sidérurgie de l’Orénoque Sidor (10) qui ont arraché la nationalisation de leur usine en mai 2008, après 15 mois de lutte contre le groupe argentin Techint.

Actuellement les travailleurs participent à des groupes de travail dans chacune des branches de la production, afin de se former au « contrôle social » de l’entreprise. Et la question à déterminer est peut-être encore celle-là : qu’entend-t-on par contrôle ouvrier ? Un simple « droit de regard » sur la gestion de l’entreprise ou une avancée en direction de l’autogestion véritable ? Aujourd’hui, à deux ans de la nationalisation de Sidor, pour José Meléndez, dirigeant syndical dans l’entreprise et militant de Marea Socialista, la réponse est claire : « le principal acquis de la nationalisation est la mise en marche du contrôle ouvrier. Sidor doit se convertir en une entreprise socialiste dans laquelle tout doit être dirigé par les travailleurs ».

Face à cela, Stalin Pérez Borges, lui aussi militant syndical et dirigeant de Marea Socialista, résume bien la situation actuelle de la classe ouvrière vénézuélienne : « prise entre les contradictions que génère le fait d’avoir un gouvernement qui permet, d’un côté, d’importants bénéfices sociaux et conquêtes politiques, qui affronte les patrons et l’impérialisme ; mais qui par ailleurs devient un frein à l’avancée vers le socialisme, même lorsque qu’il en parle énormément et que beaucoup de choses sont faites en son nom ».

1.5 Mortelle lutte de classes

Parallèlement, les assassinats ciblés de dirigeants syndicaux se sont multipliés de manière inquiétante ces dernières années au Venezuela et principalement dans l’État d’Aragua, situé à une centaine de kilomètres de la capitale. D’après le site web d’information alternative Aporrea.org, « ces dernières années, le sicariat a coûté la vie à sept dirigeants ouvriers, y compris Richard Gallardo, dirigeant de l’Union nationale des Travailleurs (Unete), sans que jusqu’à présent les autorités n’aient avancé dans les investigations de ces crimes ». Le 25 avril dernier, le syndicaliste Jerry Díaz, membre de la direction du syndicat de l’entreprise MANPA-Higiénicos (qui fabrique du papier hygiénique), a été criblé de balles en face de chez lui à Maracay (capitale de l’État d’Aragua). Les victimes sont presque toujours des cadres syndicaux avec une claire vision de classe et de rupture avec la bourgeoisie. Ce fut également le cas de Tomás Rangel, assassiné le 7 janvier 2010 dans l’État de Barinas, où il occupait le poste de coordinateur régional de l’Unete.

« Ils s’attaquent aux plus actifs de la classe ouvrière, y compris à certains qui ont pris leurs distances par rapport au gouvernement. La classe dominante, que ce soit celle du capitalisme d’État ou privé, attaque au niveau paysan, populaire et syndical », dénonce Roland Denis. Il regrette également le silence des médias appartenant à l’État : « Il est triste de voir comment les médias publics se concentrent sur les petites bagarres électorales actuelles, sur les primaires de la droite, et ne rendent même pas hommage à ces véritables militants. Cela démontre une froideur et un cynisme terribles, et cela prouve qu’ils ne sont rien d’autre qu’une caste intéressée à se maintenir au gouvernement. Ces travailleurs sont des gens qui ont soutenu le gouvernement et ils n’ont même pas droit à un salut d’honneur ».

Dans le même ordre d’idées, l’Union nationale des Travailleurs, lors de son Congrès extraordinaire réalisé le 24 avril 2010, a de manière unanime décidé d’« exiger des autorités nationales et régionales une réponse immédiate sur les auteurs matériels et intellectuels de l’assassinat de Tomás Rangel et des autres camarades assassinés ». Par ailleurs, les campagnes ne sont pas épargnées. Les organisations paysannes dénoncent près de 220 paysans assassinés depuis 2001 (date d’entrée en vigueur de la Loi des Terres) par les hommes de main des grands propriétaires terriens. Là aussi, le manque de réponse des autorités et de la justice interpelle.

1.6. De l’État bourgeois à l’État Twitter

Le 28 avril dernier, Hugo Chávez annonçait l’ouverture de son compte Twitter, afin de partager en direct les événements qui rythment son agenda présidentiel. Aussitôt les compteurs se sont affolés, et le nombre d’affiliés au compte @chavezcandanga a rapidement battu des records, comptant jusqu’à 23 000 nouveaux membres par jour. On aurait pu se contenter de noter le changement radical de position de Chávez vis-à-vis de ce genre de réseaux sociaux (on se souvient de ses diatribes contre Twitter, l’an passé lors des élections iraniennes), tout en ne donnant à tout ceci qu’un caractère anecdotique. Sauf que, le 7 mai, un nouveau pas a été franchi. Chávez annonçait, en effet, la création de la mission Chávez Candanga visant à prendre en compte toutes les demandes que peuvent formuler ses affiliés.

Environ deux cents fonctionnaires ont donc été mobilisés pour répondre quotidiennement aux requêtes des Vénézuéliens faites à travers Twitter et du blog www.chavez.org.ve récemment créé. Bien évidemment, une telle décision conduit à une question : Quid de l’appareil d’État ? Quid des nombreuses institutions qui sont censées justement répondre à ce genre de requête ? Il semblerait que Chávez ait fait le deuil de réformer en profondeur l’État pour tenter de le rendre plus efficace.

À de nombreuses reprises nous avons salué l’impact extrêmement positif des missions de santé et d’éducation, tout en soulignant que ces mesures étaient avant tout des mesures d’urgence visant à répondre au plus vite aux nécessités vitales des Vénézuéliens et devaient permettre à l’État de prendre le temps de réformer en profondeur les services publics de santé et d’éducation. Or, l’état des hôpitaux publics, démontre que cette bulle d’oxygène offerte par les missions n’a pas été utilisée pour rénover le service public (voir encart sur la santé).

Aujourd’hui le choix d’un dialogue direct entre Chávez et la population au travers de Twitter semble démontrer qu’une réforme en profondeur de l’appareil d’État n’est toujours pas à l’ordre du jour.

De plus, même si cela est compréhensible, il est préoccupant de constater que la plupart des messages reçus par Chávez sont des requêtes individuelles visant à résoudre des problèmes personnels. Cela démontre le peu de confiance qu’ont les Vénézuéliens dans les capacités d’action de l’État. La réponse de Chávez ne peut pas se résumer à engager une partie de l’administration pour répondre aux demandes limitées à 140 caractères de ceux qui ont accès à Internet ou à un Blackberry. La recherche de la solution au problème particulier semble en tout cas rentrer en contradiction avec l’idée révolutionnaire de transformation sociale qui est de trouver des solutions pour toute la population.

1.7. L’intégration régionale et la Ve Internationale

S’il est un domaine dans lequel la politique de la révolution bolivarienne a modifié les rapports de force, c’est sans aucun doute celui de l’intégration régionale. L’une des grandes victoires de cette décennie a été la défaite de la Zléa (Zone de libre échange des Amériques, Alca en espagnol) impulsée par Washington et défaite lors du Sommet de Mar del Plata en Argentine, en 2005. « Nous sommes venus à Mar del Plata pour enterrer la Zléa », avait alors déclaré le président Hugo Chávez face à plus de 50 000 personnes, lors d’une rencontre avec les mouvements sociaux.

Comme alternative, les gouvernements cubains et vénézuéliens avaient lancé la même année l’Alba (Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique — Traité de commerce des peuples). Cette dernière consiste en une organisation internationale basée sur la solidarité et la complémentarité entre les peuples. Elle avait commencé avec un échange entre pétrole vénézuélien contre médecins et assistance médicale cubaine. Aujourd’hui l’Alba compte huit pays membres (11) et a diversifié ses accords. Le coup d’État perpétré en juin 2009 contre le président Manuel Zelaya au Honduras (qui, élu sur les listes du Parti libéral, avait opéré un virage à gauche et avait fait adhérer son pays à l’Alba), était en bonne partie dû à son rapprochement avec les pays critiques des politiques de Washington regroupés au sein de l’Alliance bolivarienne.

En plus de l’Alba, le Venezuela a également impulsé d’autres initiatives unitaires au niveau continental comme par exemple l’Unasur (Union des Nations sud-américaines) ou encore le Conseil de Défense de cette dernière. La Banque du Sud et la Banque de l’Alba sont également des initiatives en marche qui prétendent être une alternative au système financier hégémonique. Malheureusement elles restent pour l’instant de simples projets, parfois faute d’accord entre leurs membres.

Au niveau mondial, le Venezuela se caractérise par le maintien d’une ligne diplomatique en claire opposition à Washington et à ses prétentions hégémoniques. Caracas entretient donc des relations étroites et privilégiées avec la Chine, la Russie, l’Iran, la Biélorussie et a ouvert ces dernières années de nombreuses ambassades sur le continent africain. C’est également le seul pays à avoir expulsé l’ambassadeur d’Israël après l’attaque meurtrière de Tsahal contre Gaza l’année dernière (la Bolivie l’a suivi quelques semaines plus tard). De ce point de vue, on peut donc saluer la ligne anti-impérialiste de la diplomatie vénézuélienne.

1.8. La Ve internationale

Lors d’une rencontre internationale de partis de gauche tenue à Caracas en novembre 2009, Hugo Chávez a lancé un appel pour une Ve Internationale Socialiste qui, selon lui, devrait rassembler des partis de gauche et des mouvements sociaux. L’annonce a immédiatement suscité un grand intérêt parmi la gauche radicale au niveau mondial et une seconde rencontre devait avoir lieu à Caracas en avril 2010. Le 5 avril, à la surprise générale, le vice-ministre de Culture annonçait la tenue de la réunion constituante de la Ve Internationale à Caracas pour la semaine suivante, dans le cadre des festivités du bicentenaire de l’Indépendance du Venezuela, d’après une information diffusée par l’agence de presse officielle (12). En réalité, cette réunion n’a finalement pas eu lieu. Le manque de communication, de coordination et de suivi à la proposition lancée par Hugo Chávez en novembre dernier démontre une fois de plus la difficulté à se projeter sur le long terme et à aller au-delà des effets d’annonce. De plus, on peut s’interroger sur les chances d’aboutissement d’une Internationale impulsée par un gouvernement dont les intérêts politiques, économiques et diplomatiques pourraient entrer en contradiction avec la dynamique même de celle-ci.

Néanmoins la IVe Internationale a le devoir de s’inscrire dans cette dynamique. Sur la base de la déclaration faite par François Sabado (13) au nom du bureau exécutif, il est important que les militants s’impliquent, autant que possible, dans la construction de la Ve Internationale, sans préjugés mais en réaffirmant nos positions anti-impérialistes, anticapitalistes et écosocialistes. Une implication nécessaire pour faire triompher une Ve Internationale qui se doit d’être indépendante de quelque gouvernement que ce soit. ■

* Sébastien Brulez est journaliste et collaborateur du quotidien suisse Le Courrier et de la revue de la section belge de la IVe Internationale La Gauche. Fernando Estaban est membre du Nouveau parti anticapitaliste (NPA, France) et collaborateur Tout est à nous !, Viento Sur et Inprecor. Tous deux vivent au Venezuela depuis plusieurs années.

Voir aussi les autres articles de cette étude en trois parties :

Cet article a été traduit en italien ici : Blog Antonio Moscato

Notes

1. Ellner (S.), « Une révolution sans objectifs ? Le “processus révolutionnaire” au Venezuela », in Le Venezuela au-delà du mythe. Chávez, la démocratie, le changement social, sous la dir. d’Olivier Compagnon, Julien Rebotier et Sandrine Revet, les Éditions de l’Atelier/Éditions ouvrières, Paris, 2009.

2. La IVe République désigne la période du bipartisme entre sociaux-démocrates et démocrates-chrétiens, qui s’ouvre avec la chute de la dictature du général Marcos Pérez Jiménez en 1958 et se termine en 1999 avec l’arrivée de Hugo Chávez au pouvoir.

3. Álvarez (V.), Venezuela, Hacia dónde va el modelo productivo ?, Éditions du Centro Internacional Miranda, Caracas, 2009.

4. Voir Venezuela, A la recherche d’une “deuxième indépendance” sociale, (S.) Brulez, Casa, mai 2010.

5. « Conseil de quartier », il s’agit de l’une des anciennes structures d’organisation locale encore en place aujourd’hui.

6. « Le processus bolivarien : un projet alternatif en tension ? », interview par Franck Gaudichaud, RISAL, 4 février 2009, http://risal.collectifs.net/spip.php?article2467.

7. « Les conseils communaux au Venezuela : Un outil d’émancipation politique ? », in Le Venezuela au-delà du mythe. Chávez, la démocratie, le changement social, op.cit.

8. Sébastien Brulez, « Le projet d’Hugo Chávez se heurte au mur de la bureaucratie », Le Courrier, 14 novembre 2009.

9. Les communes devraient être dans le futur des regroupements de conseils communaux sur base géographique mais aussi sur base d’activités socio-productives. Le concept de communes figurait dans le projet de réforme constitutionnelle rejeté en 2007.

10. Sidor est la principale usine sidérurgique du Venezuela. Elle a été nationalisée en avril 2008 après une lutte des travailleurs de plusieurs mois. Voir l’article de Sébastien Brulez et Fernando Esteban, « Venezuela : Un an après sa nationalisation, la nouvelle Sidor explore les chemins de la participation », Tout Est À Nous du 23 juin 2009.

11. Il s’agit du Venezuela, de Cuba, de la Bolivie, de l’Équateur, du Nicaragua, de Saint Vincent et les Grenadines, d’Antigua et Barbuda, et de la Dominique. Le Honduras a quitté l’Alba après le coup d’État militaire contre le président légitime Manuel Zelaya.

12. Agencia Bolivariana de Noticias, 5 avril 2010, « Reunión constituyente de V Internacional Socialista será en Caracas la próxima semana », http://www.abn.info.ve/noticia.php?articulo=227878&lee=4

13. François Sabado, « Chávez : Pour une Ve internationale ! », Inprecor n° 558-559 de février-mars 2010.

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