Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 553-554 septembre-octobre 2009 *

VENEZUELA

Peut-on faire avancer la révolution depuis l’appareil de cet État ?

Cf. aussi : [Venezuela]

Gonzalo Gómez

Intervention de Gonzalo Gómez lors des journées de réflexion « Intellectuels, démocratie et socialisme : voies sans issue et chemins à parcourir », organisées par le Centre international Miranda (CIM) les 2 et 3 juin à Caracas, publiée par la revue vénézuélienne Comuna — Pensamiento crítico en la revolución, n° 0 de juillet-septembre 2009.

Gonzalo Gómez, responsable du site www.aporrea.org . (Sandra Lujan)

Gonzalo Gómez, responsable du site www.aporrea.org . (Sandra Lujan)

Parler d’intellectuels me fait penser à la division sociale du travail, entre ceux qui pensent et ceux qui réalisent ce qui a été pensé par les penseurs. Je crois qu’on devrait plutôt définir ces rencontres comme des espaces de rencontres intégrales, où se conjuguent les pensées, les sentiments, les paroles et les actes, des espaces intégrés aux processus vécus par le peuple et étroitement imbriqués avec les acteurs du peuple. Ainsi, outre les connaissances et élaborations théoriques, ces espaces devraient intégrer les réflexions et les savoirs du peuple dans ses luttes vivantes, ce qu’apportent les dirigeants ouvriers et les porte-paroles des ouvriers, des paysans, tous ceux du peuple, qui ont beaucoup à voir avec la dynamique intrinsèque de ce processus.

Les contradictions de la révolution : d’en haut et avec le peuple mobilisé

Beaucoup de choses qui ne sont pas dites dans les médias sont des phénomènes réels de notre révolution. Ce qui n’est pas connu, c’est comment de telles rencontres, ces discussions critiques, influencent la direction du processus révolutionnaire et l’exercice du pouvoir. Avec la naissance d’Aporrea (1) — qui a été le fruit de l’initiative désespérée du mouvement populaire pour défendre le processus révolutionnaire lorsque les dirigeants de l’État ne lui garantissaient plus les orientations, à l’époque du 11 avril (2) — nous avons découvert le rôle qui nous devions jouer quand d’autres pensaient résoudre les problèmes en jouant des subtilités des institutions de l’État, des relations politiques, sans s’appuyer sur le mouvement des masses. Le mouvement de masse perçu non comme spectateur ou comme légitimateur de décisions déjà prises par d’autres, mais comme un acteur fondamental.

Après avoir contribué par des actions à la défense du processus, comme l’a fait le mouvement populaire du 13 avril, les résultats en furent quelque peu surprenants : vaincus, les organisateurs du coup d’État réactionnaire, dont de nombreux gestionnaires de PDVSA, reprirent leurs postes. On se demandait : si on a gagné, comment est-ce possible ? Y a-t-il eu un facteur inconnu, un rapport de forces sur le plan militaire qui a imposé ces conditions ?

Si par la mobilisation populaire nous avions encerclé les entreprises de télévision, prêts à les occuper pour que le peuple puisse les utiliser pour sa communication propre et non au profit de la propagande des exploiteurs et des fauteurs du coup d’État, pourquoi cette disposition, cet enthousiasme, cette volonté populaire n’ont-ils pas eu libre cours ?

Faisons-nous la révolution depuis l’appareil d’État, qui modère et régule l’impétuosité populaire ? Est-ce que nous nous comportons comme des surfeurs sur les vagues, en essayant de suivre leur cours et en les utilisant pour arriver à destination ? Comment le peuple commande-t-il avec Chávez ?

Après, nous avons fait une rencontre nationale des organisations populaires et bien des choses y furent exposées, au cours des discussions, des ateliers, des tables rondes. En septembre 2002 les résultats furent présentés lors d’un événement qui a eu lieu dans le Théâtre municipal. Le président Chávez était présent et il y avait une banderole portant l’inscription « Avec Chávez le peuple ordonne ». Nous nous demandions à ce stade-là, nous fondant sur les résultats des réflexions des mouvements sociaux : si le peuple ordonne avec Chávez, comment est-ce qu’il le fait ? Et nous avions dit qu’il faudrait un organisme de consultation, qui rassemble les organisations des travailleurs, des paysans, les mouvements populaires, les divers secteurs impliqués dans le processus afin d’évaluer les propositions et les décisions de l’État. Parmi les propositions il y en avait une — issue d’une autre rencontre, du Premier colloque international sur l’audit populaire de la dette publique — concernant la dette extérieure. Alors on peut poser la question, de manière à assurer la continuité : qu’est devenue cette proposition ? Que se passe-t-il pour cet audit populaire ?

C’est très important. Nous disons qu’à travers la révolution, l’idéal du bien-être social, de la paix et du bonheur collectif, nous aspirons à prendre le contrôle des décisions et celui des biens pour garantir ces conditions de vie, en harmonie avec la nature. Alors comment cette démocratie participative et protagoniste nous garantit-elle réellement le contrôle de ces décisions ?

Les obstacles à la participation

Sans aucun doute l’espace pour la participation est en ce moment, et tout au long du processus bolivarien, incomparablement supérieur à tout ce que nous avions jamais connu auparavant. Il faut donc défendre ces conquêtes, mais avant tout, il faut aller de l’avant. Parce que parfois il semble que la démocratie participative et protagoniste pourrait servir plus à la propagande et à la légitimation des décisions prises ailleurs que pour que nous prenions nous-mêmes en main notre destin.

Je crois que c’est une grande partie de la clé pour comprendre notre processus révolutionnaire. Ce processus a fait de grands pas en avant, arraché de grandes conquêtes et peut se prévaloir de grandes réussites. Mais il est aussi marqué par des grandes contradictions, des paradoxes et des lacunes. Nous ne devons pas avoir d’illusion, par exemple, dans un parlementarisme de rue qui, en réunissant quelques passants sous un auvent, permettrait de créer les conditions de la consultation des lois par les travailleurs et le peuple.

Nous nous trouvons maintenant dans une conjoncture très particulière. Je pense qu’au cours des derniers mois des changements et des avancées ont eu lieu et qu’ils ont été plus rapides que durant les dernières dix années. Par exemple, si nous regardons les statistiques qui ont été présentées ici, concernant l’économie nationale et la part de la bourgeoisie, de l’État et de l’économie sociale dans le PIB, nous avons fait des pas en avant dans les nationalisations, les expropriations, les interventions dans les entreprises privées, qui ne se reflètent pas encore dans les statistiques. Mais la question c’est de savoir si nous restons dans le cadre du capitalisme d’État et continuons à parler de l’économie sociale, sans définir clairement ce que ces entreprises ont de social ?

Pour influencer le cours de la révolution il faut s’organiser

Les travailleurs viennent juste de se réunir à Guayana. Ils ont eu là une rencontre avec le président. Leurs élaborations et propositions ont été ainsi accélérées de façon significative. La nationalisation d’un ensemble d’entreprises y a été annoncée, ce qui fait progresser la souveraineté du pays, mais il a été aussi question dans ce cadre du contrôle ouvrier sur la production, de la participation des travailleurs et des communautés. Cela entre en contradiction avec un autre élément du processus, le contrôle par la bureaucratie ou même simplement par les directeurs.

Une fois l’annonce faite, quelles sont les médiations possibles ? Elles dépendent en partie de la volonté de l’État, de celle de la direction politique, mais pas seulement. Elles dépendent aussi de notre capacité à nous organiser et à lutter pour aller de l’avant. Nous devons être un facteur actif de notre propre maturation en générant les conditions pour que les mouvement sociaux puissent atteindre les objectifs qu’ils se fixent, car il ne suffit pas seulement que le gouvernement fasse des proclamations. Si nous n’exerçons pas la pression, si nous ne luttons pas, ces proclamations ne pourront pas être réalisées.

Revenons un peu en arrière et rappelons la grève des travailleurs de Sidior. Ils luttaient pour leurs conditions matérielles, pour la convention collective, pour des meilleures conditions de travail, contre l’exploitation par une multinationale. La question de la nationalisation s’est immédiatement posée et le gouvernement a dû prendre des décisions difficiles. La répression de ces travailleurs par l’État en témoignait. Il devait choisir entre une façon de concevoir les relations internationales dans le cadre de l’intégration latino-américaine, qui comprend des liens avec certains gouvernements bourgeois qui, en quelque sorte, marchandent les conditions d’existence de l’impérialisme et les intérêts des travailleurs, antagoniques avec ceux de ces entreprises. Le président a pris la décision correcte et les travailleurs annoncèrent la tenue d’une rencontre, d’un congrès, pour discuter de la production socialiste. Une année passa et maintenant les travailleurs finissent de discuter certaines questions à Guayana.

Ainsi les facteurs qui ont à voir avec notre activité propre, notre propre organisation, notre maturité, ont une influence décisive sur le cours, sur l’orientation que peut prendre la révolution bolivarienne, parce qu’il y a une perméabilité pour cela.

Parti et intellectuels

Je voudrais toucher maintenant deux aspects : l’un concerne le rôle du parti, le Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV), et l’autre l’engagement concret de ceux qu’on appelle les intellectuels, à partir des réflexions présentées.

Un grand parti unissant les militants sociaux et politiques, dont l’orientation générale est anti-impérialiste et la vocation socialiste, constitue une grande conquête. Nous devons donc tenter d’identifier les obstacles, les écueils et les problèmes pour en démêler les nœuds.

D’abord soulignons, que les principes et le programme n’orientent pas la vie quotidienne. Parmi de nombreux problèmes, notons que le parti se développe sans regarder ses principes et son programme, adoptés lors de son congrès de fondation. Le parti n’élabore pas sa politique quotidienne en révisant ces principes et ce programme, il parle uniquement du Projet national Simón Bolívar, c’est-à-dire d’une des composantes, même s’il s’agit d’un fondement important pour l’élaboration politique.

J’ai participé au congrès de fondation. Une grande partie de la direction n’a pas pris part à ce congrès et nous y avons voté des principes et un programme qui ne sont pas pris en compte et ne servent pas à construire une politique fondée sur cette orientation. La politique du parti est caractérisée avant tout par l’électoralisme, par un appendice de la gouvernance et par l’indifférence envers les luttes des secteurs populaires. Cela doit être résolu. C’est lié aux problèmes de formation et aux problèmes de composition du parti, y compris de sa direction. C’est un parti au sein duquel le secteur des fonctionnaires prédomine de manière excessive. Un parti avec une nombreuse base populaire, mais avec un faible impact du mouvement ouvrier, des travailleurs et de leurs organisations, ce qu’il faut commencer à corriger par la création des fronts. Il n’y a pas de classe ouvrière dans la direction du parti, pas de dirigeants paysans, il y a un secteur de fonctionnaires qui accapare la direction. Par conséquent, le parti ne peut refléter, comme il devrait le faire, les mouvements sociaux, leurs aspirations, leurs préoccupations, leurs luttes. Si le parti ne change pas, il pourra difficilement être à la hauteur des défis du processus révolutionnaire.

Ensuite viennent les problèmes en lien avec les principes et le programme. Nous n’avons pas de statuts, car ils n’ont pas été approuvés, donc le parti évolue au gré des rapports de forces éventuels car il n’a pas de règles et que les règles apparaissent au cours du jeu. Cela doit être modifié afin de garantir la démocratisation pleine et entière de l’organisation et, d’autre part, de ses relations avec l’État, avec le pouvoir populaire et avec les mouvements sociaux.

Le parti peut aspirer à proposer et à orienter les mouvements sociaux en les accompagnant dans la construction du pouvoir populaire, mais il ne peut pas se soumettre le pouvoir populaire. Il ne peut soumettre l’acteur constituant pour le constituer.

Le pouvoir public et pouvoir populaire

C’est une chose d’administrer les lois et règlements étatiques et c’en est une autre de transformer le pouvoir public en une camisole de force pour le pouvoir populaire. Le pouvoir public ne doit pas le devenir. C’est un autre des problèmes que nous devons résoudre car sinon cette contradiction va se poursuivre.

Au cours du processus révolutionnaire toutes les relations sont conflictuelles, même si nous essayons de les harmoniser, et le mieux que l’ont puisse tenter de faire c’est de créer des rapports de forces qui permettent de pousser les choses dans la bonne direction. Ceux qu’on appelle les intellectuels peuvent agir dans le cadre du gouvernement et de l’appareil d’État, dans le cadre des mouvements sociaux ou du pouvoir populaire, dans des organisations politiques ou dans le parti. Ils peuvent aussi leur faire des contributions indépendantes. Mais ils ne peuvent être isolés de cette réalité et ils doivent y jouer un rôle spécifique, car c’est là que les choses sont définies. Si dans ce cadre nous critiquons le parti sans prendre part à le former, à élever son niveau politique et idéologique, sans y lutter pour le modèle du parti que nous voulons, alors c’est comme regarder le taureau au travers de la barrière… A moins que quelqu’un ici pense pouvoir créer une organisation si alternative qu’elle va se transformer en un grand parti de masse. Actuellement, dans ce pays, une telle alternative n’existe pas !

Il y a le leadership du président Chávez, dont nous avons dit qu’il est nécessaire de le collectiviser, mais dont nous savons qu’aujourd’hui, et encore pour longtemps, il est indispensable. Il faut donc tenter d’équilibrer son poids par le développement d’autres dirigeants.

A faire d’urgence

Maintenant, plutôt que de poursuivre sur le long terme, parlons de ce qui est le plus urgent, car ce sont les pas concrets qui permettent d’avancer et de construire d’autres possibilités. Je crois que nous avons évoqué les questions fondamentales :

● Les mesures concernant les médias. Que les « intellectuels » (entre guillemets !) réalisent ce qu’ils savent faire, jouent leur rôle : une campagne concernant les médias. Il s’agit d’une réforme radicale de la loi sur les télécommunications, de la démocratisation des ondes en mettant fin à la grande propriété médiatique, un véritable latifundio. Je ne sais quel pourcentage de l’espace il occupe, dans tous les cas il faut proposer une transition et ce que nous demandons maintenant, nous pourrons le surpasser demain.

● Ouverture des moyens de communication de l’État à la critique et au débat révolutionnaire, sans craindre que cela donnera des armes à la droite. Il faut savoir comment présenter les choses, mais nier le débat c’est la meilleur manière de donner des armes à la droite en lui permettant d’attirer dans l’espace qu’elle contrôle ceux qui veulent formuler les critiques.

● Des moyens de communication pour les grandes organisations sociales et le pouvoir populaire. Il faut développer complètement les médias communautaires alternatifs, sans les confiner dans un rôle de petits médias locaux, isolés, enfermés dans des espaces circonscrits mais, au contraire, comme moyens de communication au service des grandes organisations sociales et des organismes du pouvoir populaire, pour les conseils communaux et pour les communes futures, pour les organisations des travailleurs et des paysans. C’est cela la démocratisation de la communication, ce n’est pas à un fonctionnaire de l’État de décider si tu passes à la télévision ou non. Et même si nous avons beaucoup plus d’espace aujourd’hui que dans le passé, que nous l’avons acquis, il en faut beaucoup plus.

● Campagne contre les tueurs à gages, le paramilitarisme. Sur le terrain de la violence contre-révolutionnaire il faut une campagne contre l’impunité notoire des tueurs à gages, des paramilitaires qui règne dans le pays. C’est une chose que d’être démocrate et tolérant et une autre que de permettre que nos droits soient violés, qu’on nous piétine et qu’on nous tue.

● Soutenir le pouvoir populaire pour le renforcer. Il faut soutenir intellectuellement les mouvements sociaux et le pouvoir populaire, nourrir le développement de ses projets et ses propositions politiques. Il s’agit du soutien à des expériences de contrôle des travailleurs et du développement des formes d’économie sociale, de l’accompagnement des secteurs de travailleurs et des secteurs communautaires dans la participation, justement pour aider à renverser les éléments encore dominés par le mercantilisme, l’appât du gain et l’usufruit privé.

● Entrer dans le PSUV pour le qualifier. Y entrer pour élever la qualification du PSUV, ou le faire depuis les organisations auxquelles il participe, savoir qu’il faut compter sur ces organisations et sur le parti et que ce qui s’y passe va définir de manière substantielle l’avenir de ce pays. On ne peut pas le regarder du dehors. Par conséquent c’est une invitation à s’engager, ou du moins à faire le possible depuis la position qu’on occupe, pour la construction de ce parti. ■

► Gonzalo Gómez, psychologue, militant anticapitaliste vénézuélien de longue date, est animateur du site internet d’information alternative Aporrea et du Réseau vénézuélien contre la dette.

Les intertitres sont de la rédaction d’Inprecor.

Traduction : Philippe R. et J.M.

Notes

1. Aporrea est un site internet vénézuélien d’information alternative.

2. Coup d’État contre-révolutionnaire d’avril 2002.

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