Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 510 octobre 2005 *

VENEZUELA

Un tournant vers « la révolution dans la révolution » ?

Cf. aussi : [Venezuela]

Fabrice Thomas

Fabrice Thomas, a représenté la LCR (section française de la IVe Internationale) à la première réunion du Comité constitutif du PRS.

Le processus en cours au Venezuela est révolutionnaire par l’ampleur des transformations sociales et politiques, par la mobilisation et la politisation d’une fraction très importante de la population. Ni le président Hugo Chávez, ni les travailleurs vénézuéliens n’ont renversé l’État et les rapports sociaux capitalistes. Mais par deux fois les travailleurs et la population ont brisé les tentatives de coup d’État ou de sabotage économique engagées par une coalition de forces bourgeoises avec le soutien de l’impérialisme et des grands média. Ces victoires de la mobilisation populaire ont permis à Chávez d’approfondir les transformations sociales à l’intérieur et de réaliser des gestes anti-impérialistes à l’extérieur.

Surtout, les travailleurs et les habitants des quartiers pauvres ont pris conscience de leur force. Ils veulent de plus en plus participer activement à la transformation de la société. C’est là le ressort fondamental de l’approfondissement futur de la révolution au Venezuela.

Cette soif de participation active se manifeste d’abord dans les quartiers populaires des grandes villes, au sein des équipes militantes qui soutiennent et font vivre les « missions », ces campagnes sociales impulsées par le gouvernement en dehors des structures étatiques. Des dizaines de milliers d’habitants de quartiers déshérités — les « barrios » — donnent leur temps et leur enthousiasme pour la réussite des programmes d’éducation et de santé. C’est du soutien massif et déterminé de la population de ces quartiers que Chávez tire sa principale force. Mais c’est également là que les faiblesses du processus apparaissent : dans ces quartiers, qui regroupent plus de la moitié de la population d’une ville comme Caracas, les problèmes sont très loin d’être réglés : le chômage, la misère, les logements insalubres, le manque d’équipement demeurent. Les mobilisations de quartier pour exiger des élus, le plus souvent « chavistes », la réalisation des promesses électorales sont quotidiennes. La corruption et le clientélisme n’ont pas disparu et les « missions » servent parfois à certains parvenus du « chavisme » pour renouer avec ces pratiques du régime précédent. Mais ce qui change, c’est que la population des quartiers se rebelle contre ces pratiques. Dans les « barrios » il ne suffit plus de se mettre un béret rouge (symbole chaviste) pour être intouchable.

Cette montée des mécontentements et des revendications ne touche pas que les villes. Au mois de juillet les paysans ont manifesté par milliers à Caracas pour exiger l’extension de la réforme agraire et le châtiment des bandes armées des propriétaires terriens. Les communautés indiennes de l’ouest du pays, menacées d’expulsion pour cause d’exploitation minière, ont brandi leurs banderoles pendant tout le festival mondial de la jeunesse au mois d’août à Caracas.

Le phénomène le plus significatif de ces derniers mois est la montée en puissance de la centrale syndicale l’UNT (1). La direction de la vieille centrale, la CTV, étant passée avec armes et bagages du côté de la réaction patronale, le mouvement syndical est en pleine recomposition. Dans de très nombreuses entreprises de nouvelles équipes militantes s’organisent, renversent par référendum les anciennes directions syndicales bureaucratisées et la plupart du temps s’affilient à l’UNT. Celle-ci est aujourd’hui la plus importante centrale syndicale du pays avec peut-être plus d’un million d’affiliés.

Les militants de la gauche révolutionnaire, en particulier les camarades de l’ancienne OIR (2) sont à la pointe de ce mouvement. Avec d’autres courants, qui soutiennent le processus, ils militent pour la structuration de l’UNT comme centrale syndicale de lutte de classes, indépendante du gouvernement, même si, face à la réaction et à l’impérialisme, elle se situe clairement dans le camp du « chavisme ».

Pour des dizaines de milliers de travailleurs dans toutes les branches, il s’agit de récupérer l’outil syndical, et, avec la confiance retrouvée, de lutter pied à pied pour les droits, les salaires, les conditions de travail. En même temps que renaît le mouvement syndical indépendant, les conflits se multiplient : contre les patrons, souvent alliés aux anciens bureaucrates syndicaux, mais parfois aussi contre les notables locaux. Dans ces conflits les travailleurs et les militants syndicaux en appellent aux gouverneurs, aux ministres « chavistes », voire à Chávez lui-même. Ce soutien est loin d’être automatique et reste bien souvent verbal ce qui incite d’autant plus les nouvelles équipes syndicales à conquérir leur indépendance.

La multiplication et l’impact des expériences de « cogestion » est un autre signe de la volonté des travailleurs de jouer un rôle plus grand dans les transformations en cours. Derrière le mot « cogestion » il y a certes des projets et des réalités très différents. Mais les entreprises où les travailleurs ont acquis un réel pouvoir voient leur nombre augmenter et le débat sur le contenu et les objectifs de la cogestion est lancé dans tout le pays.

C’est incontestablement dans l’entreprise nationalisée d’aluminium Alcasa que l’expérience a pris le plus d’ampleur. C’est très officiellement que toute l’équipe de direction y a été renouvelée par le vote des travailleurs et que les orientations stratégiques de l’entreprise y sont soumises à l’approbation des délégués d’ateliers. Alcasa est devenu un symbole qui dérange.

La résistance des secteurs patronaux ou des secteurs gouvernementaux inquiets par toute idée de « contrôle ouvrier » a montré qu’il ne s’agissait pas d’un débat théorique mais d’enjeux de pouvoir au sein des entreprises. Une loi sur le droit du travail est en préparation et est âprement discutée.

Ce sont tous ces phénomènes convergents qui ont incité des militants révolutionnaires à se lancer dans la construction d’une nouvelle organisation politique. Il s’agit du Parti Révolution et Socialisme (PRS), qui est en cours de constitution. C’est une initiative de militants trotskystes, mais pas seulement. Il regroupe d’ores et déjà plusieurs centaines de militants, pour la plupart ouvriers très investis dans la construction de la nouvelle centrale syndicale, l’UNT. Il vise à rassembler tous ceux qui ne veulent pas se contenter d’appuyer le gouvernement de Chávez, mais préconisent la « révolution dans la révolution » et la perspective d’une transformation socialiste de la société.

Pour ces camarades la construction d’une telle organisation est à la fois nécessaire et opportune. Nécessaire, parce que les partis officiels qui soutiennent Chávez ne répondent pas à ce besoin d’indépendance politique et de classe qui grandit parmi les travailleurs et dans la population. Nécessaire, parce que les contradictions ou les conflits au sein du camp « chaviste » profiteront à la réaction si elles ne trouvent pas une expression, un programme, qui aille dans le sens de l’approfondissement de la révolution.

Opportune, parce que le débat sur le socialisme a été lancé par Chávez lui-même et correspond aux questions et aux attentes de milliers de militants du processus.

Les premiers pas vers la construction de cette organisation (un meeting de 450 personnes à Caracas en juillet, la publication en août de la déclaration politique qu’on lira ci-dessous) ont suscité des espoirs mais aussi des craintes et des critiques. Ce qui n’est pas étonnant, vu les enjeux.

Les organisations politiques existantes, qui soutiennent le processus au Venezuela, n’offrent pas de garanties quant à leur volonté de transformer la société et de faire en sorte que le pouvoir passe vraiment aux mains des travailleurs. Les partis « chavistes » — Mouvement Ve république (MVR), « Podemos » ou « Patria Para Todos » — sont surtout des machines électorales et des pourvoyeurs de cadres, et les autres comme le Parti Communiste Vénézuélien montrent bien peu d’autonomie par rapport au gouvernement.

Les camarades du PRS ont entamé la difficile tâche de construction d’un nouveau parti, d’un outil pour les travailleurs. Ils ont droit à toute notre solidarité et tout le soutien que nous pourrons leur apporter.

1. Union nationale des travailleurs (UNT), créée en février 2003, est la nouvelle centrale syndicale indépendante, devenue majoritaire devant la Centrale des travailleurs du Venezuela qui avait soutenu les tentatives patronales de renverser Chávez.

2. Option de la gauche révolutionnaire (OIR), regroupement marxiste révolutionnaire, fondé en avril 2002, au lendemain du coup d’État.

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