Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 449-450 juillet-septembre 2000

LÉON TROTSKY (1879-1940)

L’assassinat de Trotsky décrit par ses assassins

Cf. aussi : [Trotskysme]

Le texte que nous reproduisons ci-dessous est paru sous le titre “Opération Canard” dans une publication régulière du FSB (ex-KGB, ex-NKVD), intitulée Nouveautés sur l’espionnage et le contre-espionnage (n° 19/100 de 1997). Il s’agit d'un chapitre rédigé par Lev Vorobiev de l’ouvrage Aperçus sur l’histoire des services de renseignements russes pour l’étranger, paru en Russie aux éditions Relations internationales. Son intérêt principal réside dans le fait qu’il livre pour la première fois un aperçu sur les archives des services qui ont effectué l’assassinat de Trotsky. Mais il présente un autre intérêt : son auteur — en y croyant ou non — reprend en effet dans ses jugements sur Trotsky et les trotskistes toute une série de mensonges fabriqués par Staline (ainsi est reprise la version stalinienne du “putsch de Barcelone” et Julian Gorkin, dirigeant du POUM d’Espagne, y est traité, en 1997 (!), d’agent des services secrets français…).

Ce texte est donc à la fois un témoignage sur les archives du NKVD et sur l’état, après le stalinisme, de l’historiographie russe, plus que jamais empêtrée dans les fabrications opérées dans le pays du grand mensonge.

Comme on le sait, en 1929 L.D. Trotsky fut expulsé d’URSS et en 1931, par un décret du VTsIK, il fut privé de la nationalité soviétique pour activité “contre-révolutionnaire”.

Se trouvant en dehors de l’Union soviétique où il avait perdu son combat contre Staline, Trotsky ne se résigna nullement à son destin d’exilé. S’appuyant sur ses partisans dans divers pays (d’après des informations, on comptait quelques centaines d’activistes trotskistes au milieu des années 30), aveuglé par sa haine envers son adversaire, il apparut à l’étranger pendant une longue période comme le symbole de la résistance au dictateur, le porte-paroles de l’opposition au stalinisme.

L’activité de Trotsky et de ses partisans ne se limitait pas à la critique, parfois fondée, de ce qui se passait dans notre pays. Leur critique, dirigée apparemment contre Staline en personne, apparaissait quant au fond comme un dénigrement total de tout ce qui était soviétique. C’est en grande partie grâce aux trotskistes qu’à l’étranger put se développer le phénomène qui, sous le nom d’antisoviétisme, devait pendant de longues années porter préjudice non seulement à la politique intérieure et extérieure de l’URSS mais aussi au mouvement international ouvrier et communiste. Le fait le plus marquant et le plus tragique en est la participation des trotskistes avec les anarchistes au putsch de Barcelone contre le gouvernement du Front populaire en mai 1937, dont la répression devait coûter beaucoup de sang.

Les services spéciaux de l’Ouest ont toujours activement “travaillé” les PC de leur pays. Une excellente base de recrutement pour les services était représentée par les trotskistes. Beaucoup d’entre eux avaient été membres d’un PC, puis, démissionaires ou exclus, ils y avaient conservé des liens personnels. Voici un exemple typique : l’Espagnol Julian Gorkin, ancien communiste, l’un des dirigeants du parti trotskisant POUM en Espagne, écrivain, traducteur d’une série d’ouvrages de Trotsky. D’après les informations fiables des services spéciaux français, Gorkin fut longtemps agent du FBR. Pour séjourner en France en 1938, il proposa ses services au directeur du contre-espionnage français (la DST), monsieur Wybot, lui déclarant qu’il disposait d’un solide réseau de renseignements dans beaucoup de pays, parmi eux l’URSS et “même le NKVD”. Wybot accepta la proposition de Gorkin.

Trotsky ne se contentait pas d’accuser dans la presse le système autoritaire qui s’était établi en URSS. Il allait plus loin. Ainsi, dans le Manifeste de la IVe Internationale (1940) rédigé par lui, il était écrit : “Préparer le renversement révolutionnaire de la caste moscovite est une des tâches centrales de la IVe Internationale. C’est une tâche qui n’est ni simple ni facile. Elle exige de l’héroïsme et des victimes”. Il était secondé par son fils, Léon Sédov, qui accomplissait en France diverses missions pour son père. Parmi les partisans de Trotsky en URSS, d’après son propre aveu, se trouvait Jacob Blumkine, activiste-terroriste, qui avait exécuté l’ambassadeur allemand Mirbach et travailla pour le NKVD jusqu’en 1929 lorsqu’il fut convaincu de liaisons avec Trotsky et fusillé.

Comme on le sait, le travail au sein des organisations trotskistes fut imposé aux services de renseignements dans les années 30 comme un de leurs milieux de travail. Ils informèrent en détail et régulièrement les dirigeants de l’URSS sur toutes les activités de Trotsky et de ses partisans. A la fin des années 30, Staline confia aux “services” la tâche de liquider Léon Trotsky. L’ordre fut exécuté le 20 août 1940 au Mexique où Trotsky se trouvait en qualité de réfugié politique. C’est le sujet de notre récit

Il n’est pas facile d’écrire sur ce thème. A cela il y a une sérieuse raison objective.

Nous proposant d’exposer le plus en détail possible les actions menées, nous avons découvert que les archives du KGB étaient loin d’avoir conservé les matériaux qui nous intéressaient. Dans au moins deux circonstances il fut établi que des documents avaient été en partie détruits, et cela bien longtemps après les évènements eux-mêmes, dans les années 50. N’avaient été retrouvés que des documents épars datant de la période 1940-fin 1941. Par dessus le marché, en raison de la négligence qui régnait avec les écritures, ces documents étaient dispersés dans de nombreux dossiers. Pour cette raison il fallut reconstituer les différents épisodes à partir de fragments. Néanmoins les informations ainsi rapportées donnent un aperçu incontestable et sont le résultat d’un travail minutieux de recherches, d’analyse et de synthèse des documents conservés et ne laissent aucunement douter des témoignages.

Les mesures opératoires au sujet de l’affaire “Canard” (c’est ainsi qu’était codée l’action du NKVD contre Trotsky) occupèrent plus de deux années. On tria et utilisa des dizaines d’agents et d’hommes de confiance de différents pays. On fixa des missions spéciales à deux “résidents” à Paris et à New York. Un Etat-major spécialement constitué officiait au Centre. La plupart des étrangers qui directement ou non participèrent à l’opération ne doutaient pas que Trotsky était bien “l’ennemi des travailleurs du monde entier”. Ils étaient tous réunis par les mêmes opinions politiques, la même foi inconditionnelle envers les mots d’ordre, le programme et l’idéal communistes. C’était la-dessus que reposait leur profonde sympathie pour l’URSS, leur empressement à aider les Soviétiques qui représentaient pour eux les combattants les plus conséquents contre la force montante du fascisme, pour une authentique démocratie et un avenir meilleur. Leur sympathie sans limite pour l’URSS avait pris parfois les aspects les plus inattendus comme, par exemple, la décision des parents d’appeller leurs enfants Sanchez-Staline ou Julia-Soviétina. Ou encore, pour prendre l’exemple dont nous allons parler, quand une mère, sachant quelles menaces pèsent sur son fils, l’approuve d’accomplir l’acte terroriste au nom des idées dont ils sont tous les deux partisans.

Confrontés à ces évènements qui sortent de l’ordinaire, on pourrait se demander comment se comporter avec des gens qui ont participé à un meurtre préalablement planifié, à un acte condamné par tout le monde civilisé ? Les flétrir comme des criminels ou au contraire leur donner acte a posteriori de leur courage et de leur dévouement, mis volontairement au service de leur engagement ?

Délibérément, nous sommes demeurés en dehors de tout ce que représente le trotskisme comme courant politique, de l’activité de Trotsky lui-même, de l’histoire et des conséquences tragiques qu’entraîna la lutte de Staline contre le trotskisme en URSS et à l’étranger. Notre but : raconter grâce aux archives l’opération ultra-secrète “Canard” dont l’initiateur était Staline lui-même.

Pouvez-vous désigner “l’objet avec lequel on a tué Trotsky” ? Un piolet. Et à la question : “Qu’est-ce que n’aimait pas Trotsky ?” il fallait répondre, la vodka. L’apparition de telles énigmes dans les mots croisés des journaux moscovites dans les années 90 pourrait bien laisser supposer que le lecteur était capable de savoir ou d’avoir la possibilité de chercher des informations de ce type de même que des informations sur la vie, l’activité et le destin tragique de ce militant politique russe bien connu. En principe il en est ainsi.

Dans les dernières décennies, on a écrit des montagnes de livres sur Trotsky. Ont vu le jour des recherches fondamentales et d’innombrables articles dans les revues et les journaux, avec souvent beaucoup d’imprécisions et d’altération des faits. A la fin des années 1980, ces thèmes se sont assez largement étalés dans les pages de la presse russe. Avec cependant une particularité. Quand il s’agissait des circonstances de la mort de Trotsky, nos auteurs avaient recours en principe à des sources étrangères, et en même temps, délicatement mais parfois vivement, déploraient l’absence de sources nationales.

Nous rappelant que “mieux vaut tard que jamais”, nous essayerons aujourd’hui, dans une mesure significative, de soulever le “voile” du secret sur les évènements de 1940 survenus au Mexique.

Nous pouvons dater avec certitude de mars 1939 (1) l’ordre de Staline à la direction du NKVD de liquider Trotsky. Pour exécuter cet ordre, le 9 juillet 1939, les Renseignements dressèrent le plan “Mesures opérationnelles des Services au sujet de l’affaire “Canard” qui fut exposé à Staline et, comme nous le savons maintenant, approuvé par lui pas plus tard que dans les premiers jours d’août 1939.

Ce document a eu un destin original. Pendant 16 ans il est resté dans les archives personnelles de Béria puis a été rendu aux Services de renseignements par l’intermédiaire du Parquet de l’URSS à la fin de 1955 :

« En résultat de l’examen de tous les matériaux se trouvant dans la 5è section du GUGB (Direction principale de la Sécurité d’Etat) sur “l’élaboration” et la préparation de la liquidation du “Canard”, il est établi que les gens recrutés (auparavant) pour cette affaire ne peuvent être utilisés. (2) Le plan actuel prévoit le recrutement d’hommes nouveaux et sera établi sur des bases nouvelles. But : liquidation du “Canard”. Méthodes : “travail” des agents opérationnels, présence d’un groupe actif. Moyens : empoisonnement de la nourriture, de l’eau, explosion dans la maison, explosion de la voiture, attaque directe par strangulation, poignard, coup sur la tête, coup de feu. L’attaque par un groupe armé est possible. Hommes : l’organisateur et le chef sur place est “Tom”. Avec lui seront envoyés dans le pays la “Mère”, “Raymond”... »

Dans le plan figuraient encore quelques personnages, proposés pour être utilisés au Mexique. A grands traits étaient définis les moyens d’explorer le proche entourage et le milieu avoisinant la maison du “Canard” Etait joint un devis de dépenses : 31.000 $ US pour 6 mois.

Le document était signé par P.M. Fitine, P.A. Soudoplatov, N.I. Eitingon, sans rappel de leur fonction ni de leur grade militaire. Sur la dernière feuille cette annotation : « Dactylographié en 1 exemplaire par Soudoplatov ».

Donnons brièvement quelques éclaircissements : Fitine Pavel Mikhailovitch était à cette époque le chef des Renseignements pour l’étranger, Soudoplatov Pavel Anatolévitch était son adjoint. “Tom” — Eitingon Naum Issaakovitch, né en 1899, juif, d’une famille d’employés. En mai-juin 1917 — membre du parti SR. Depuis 1919, membre du PC(b). Dans la Tchéka-OGPU-NKVD à partir de 1920. A terminé la Faculté orientale de l’Académie militaire. Depuis 1927, dans le travail de renseignements, y compris illégal, en Chine, France, Allemagne. En 1936-1939 — adjoint puis résident du NKVD en Espagne. Parlait français, allemand, espagnol et anglais. La “Mère” — Caridad Mercader, née en 1894, espagnole, provient d’une famille bourgeoise connue, son père fut à l’époque ambassadeur d’Espagne au Japon. A rompu avec sa famille à 20 ans et a rejoint le parti communiste. A participé à la guerre civile, blessée lors d’un bombardement aérien. Un de ses quatre fils est mort en défendant Madrid. Recrutée pour les Renseignements soviétiques à l’étranger au début de 1937 par “Tom”. Par la suite, dirige un groupe d’agents en France. “Raymond” — Ramon Mercader, né en 1914, son fils, membre actif du PC. Pendant la guerre : commandant de bataillon. Blessé au front. En 1937, avec l’accord de sa mère, devient collaborateur des Renseignements soviétiques. A la fin de cette année, envoyé illégalement en France. On lui a fourni des documents belges au nom de Jacques Mornard et au début de 1938, on le branche sur le “travail” dans les organisations trotskistes locales.

Les documents trouvés dans les archives du SVR témoignent de ce que les préparatifs des actions contre Trotsky débutèrent avant la réception de l’ordre écrit du chef. Sur ordre du NKVD se trouvait à Moscou un groupe d’anciens de la guerre d’Espagne. Le choix tomba sur deux d’entre eux : “Felipe” et “Mario”, garçons bien contrôlés et fiables. Déjà en avril 1938, sur un bateau soviétique, ils quittaient Novorossiysk pour New York. Arrivés sans problèmes ils établirent le contact avec le réseau de New York. “Felipe” fut envoyé au Mexique en juin, “Mario” quelques mois plus tard. On les avait munis de documents, d’argent et des moyens d’établir la liaison des deux côtés. Cependant bientôt survinrent des évènements inattendus. A l’automne 1938 un groupe de dirigeants des services de renseignements pour l’étranger fut arrêté à Moscou. On les accusa d’espionnage au bénéfice de différents services de renseignements étrangers. Parmi eux il y avait l’adjoint du chef de la 5è section du GUGB, Serguei Mikhailovitch Spiegelglass et le résident qu’on avait rappellé de New York, Piotr Davidovitch Goutsait. Le premier avait préparé au Centre la mission de “Felipe” et “Mario”, le deuxième avait travaillé avec eux aux USA.

Devant les Services était posée une question angoissante : que faire avec “Felipe” et “Mario” ? Ils commencèrent par interrompre la liaison avec eux puis décidèrent de les rappeler des USA et de les faire revenir en URSS. En juin 1939 “Felipe” arrivait sans problèmes à New York. Cependant “Mario” n’y parvint pas : il fut arrêté à la frontière pour des problèmes de papiers. Grâce aux efforts du réseau de New York, “Mario” finit par être libéré, après quoi il fut réexpédié au Mexique.

“Felipe” arriva à Moscou en janvier 1940 et rendit compte de son séjour d’un an avec “Mario” au Mexique. Le contenu de son rapport parut quelque peu inattendu. Il donnait des informations assez détaillées sur le système de gardes intérieure et extérieure sur 24 heures concernant la maison du “Canard”. Egalement sur la réception des visiteurs, sur la vie de reclus du maître de céans. Il était évident que “Felipe” avait transgressé les instructions et, sans attendre le représentant du Centre, avait entrepris, comme il le déclara, “sous sa propre responsabilité”, de chercher des gens utilisables pour les objectifs “spéciaux”. Il avait établi et consolidé des contacts confidentiels avec quelques figures influentes de la Gauche disposant de bonnes relations dans différentes sphères de la société et parmi les émigrés espagnols. Il avait examiné avec eux comment sélectionner les exécutants indispensables. Des candidatures concrètes avaient surgi, des ébauches de plan d’action étaient apparues.

Ayant étudié ce rapport et apprécié la situation (on n’avait découvert aucun indice de la mythique livraison de secrets du NKVD par Spiegelglass et Goutsait aux services secrets étrangers), le Centre décida de renvoyer “Felipe” au Mexique où il devrait attendre le contact avec “Tom”. A la mi-février 1940 “Felipe” était déjà à New York. Peu après on l’expédia au Mexique.

Revenons maintenant dans la France de 1938. Nous avons déjà mentionné que “Raymond” avait été chargé de travailler parmi les trotskistes. Il y réussit en grande partie et fit des connaissances dans ce milieu. Leur nombre augmenta vers la fin de l’été 1938 quand se tint près de Paris le “Congrès extraordinaire de la IVe Internationale, où descendirent des délégués (il y en eut en tout deux dizaines !) venant de plusieurs pays, dont les USA.

C’est alors que fut mise en pratique la combinaison précédemment planifiée par le Centre et la “résidence” de New York pour mettre en contact “Raymond” et des personnes de l’entourage immédiat de Trotsky. L’idée était la suivante : à New York vivait la famille de Samuel Ageloff, réfugié de Russie, citoyen américain, entrepreneur aisé, propriétaire. Il avait trois filles. C’étaient des anti-soviétiques convaincues, membres actifs des organisations trotskistes locales. L’une d’entre elles, Ruth, collaboratrice du secrétariat de Trotsky, assurait en même temps la liaison avec ses partisans aux USA. Sa soeur, Sylvia, “vieille fille”, étudiait la philosophie et s’était spécialisée en psychothérapie. Elle était amicalement reçue dans la maison de Trotsky où, de temps à autre, elle faisait un travail technique (Sylvia connaissait trois langues étrangères).

A l’évidence, cette famille ne demeura pas longtemps hors du champ visuel des “services”. Au moyen d’une astucieuse combinaison fut organisée la rencontre de Ruby Weil, agent de toute confiance, et de Sylvia. Une véritable amitié s’en suivit. Les jeunes femmes, qui travaillaient toutes les deux dans des bureaux, louèrent un appartement pour deux à New York et passèrent ensemble leur temps libre. “De façon inattendue”, Ruby hérita d’une notable somme d’argent. Pour fêter cet heureux évènement il fut décidé qu’elles iraient ensemble faire un voyage touristique en Europe.

Le 29 juin 1938, sur un confortable bateau de ligne, les deux amies arrivèrent en France. Le 30 juin, Ruby rencontre “Raymond”. Ils mettent au point la démarche ultérieure. Le 1er juillet, dans le restaurant de l’hôtel parisien où nos touristes étaient descendues, a lieu la rencontre “fortuite” de Ruby et Sylvia avec “Raymond” — “un ami de vieille date de la famille Weil”. Le 11 juillet, la “résidence” parisienne avertit le Centre que “la présence de Ruby a déjà commencé à gêner le rapprochement entre Raymond et Sylvia”. Ruby est alors envoyée à Londres d’où elle part pour New York le 13 juillet sur le Queen Mary. Le 16 août, le Centre informe New York : “Elle (Ruby — note de l’auteur) a bien accompli la mission dont elle avait été chargée”.

Effectivement “Raymond” se rapprochait de Sylvia. Se succédèrent de fréquentes rencontres, des voyages dans le pays, des divertissements, des repos ensemble. On en vint à parler mariage. Mais Sylvia ne pouvait rester longtemps en France. Elle retourna aux USA avec l’espoir que son fiancé viendrait bientôt la retrouver. Ils s’écrivirent frénétiquement.

En plus de “Raymond” il fut décidé de transférer de France au Mexique la “Mère” et également “Tom”, qui s’y trouvait au début août en tant qu’industriel canadien. L’itinéraire proposé à travers les USA supposait l’octroi d’un visa d’entrée américain. Cela ne marcha pas pour Raymond : en raison d’un défaut dans ses documents belges, on lui refusa le visa d’entrée. Alors en un temps record on lui fournit de nouveaux papiers — un passeport canadien pour l’étranger et une carte d’identité au nom de Frank Jacson. Sans autre difficulté “Raymond” obtint le visa américain et quitta la France à travers l’Italie le 1er septembre 1939. Bien entendu, il en avait informé Sylvia. ( Faisant un saut en avant dans le temps, nous ajouterons que lors de sa rencontre avec sa “fiancée”, “Raymond” lui raconta qu’il lui fallait acheter de nouveaux papiers ou bien, en tant que sujet belge, il était inévitable qu’il soit convoqué pour le service militaire. Sylvia crut cette histoire et l’aida ultérieurement).

1er septembre 1939 — jour de l’attaque allemande sur la Pologne, commencement de la deuxième guerre mondiale. L’Europe est prise de panique. Certains pays déclarent leur participation à la guerre, d’autres annoncent la mobilisation, instituent l’état d’urgence, partout le régime intérieur se durcit. La France ne fait pas exception. On y prend des mesures de contrôle policier exceptionnelles à l’égard des étrangers. Les militaires réquisitionnent de nombreux hôtels. Les Américains, les Anglais, les Canadiens, d’autres étrangers, sous la protection de leurs représentants diplomatiques, sont transportés en bon ordre dans leur pays. Dans ce dessein se dirigent vers la France un certain nombre de cargos américains.

La situation s’aggravant compliqua sérieusement la position de “Tom”. On le chassa de son hôtel, le passeport canadien en sa possession, en l’absence des document complémentaires indispensables, était devenu inutile. La “résidence” se mit à chercher comment résoudre ces nouveaux problèmes. Cependant le 8 septembre arrive de façon inattendue un télégramme en provenance du Centre pour Paris avec la signature de Béria. Il y est ordonné de suspendre momentanément les mesures concernant l’affaire du “Canard” ; de ne pas envoyer la “Mère” au Mexique (“qu’elle s’établisse en Europe où ça lui sera le plus commode”) et de renvoyer “Tom” à Moscou en attente pendant ces temps peu favorables. Quelle a été la cause de la prise de mesures aussi radicales ? Ce n’est pas encore établi. Le plus probable est qu’il s’est agi de manifestation de nervosité, d’incertitude, en liaison avec les arrestations de dirigeants du NKVD. Le plus étonnant, cependant, est que les directives du Commissaire du peuple n’ont pas été suivies. La “Mère” devait bientôt retourner au Mexique, “Tom” n’est pas rentré à Moscou mais s’est abrité provisoirement à l’ambassade soviétique, dans la mesure où la “résidence” avait des chances de recevoir pour lui de nouveaux documents de sortie.

Grâce au travail résolu et audacieux des travailleurs du renseignement à Paris, “Tom” fut bientôt en possession d’un authentique passeport irakien grâce auquel il arriva à New York fin juin et un mois plus tard partit pour le Mexique. Les principaux participants à l’opération “Canard” étaient donc réunis dans le pays désigné.

Avant son départ des USA pour le Mexique, “Tom” avait reçu du Centre des recommandations, directives très inhabituelles dans leur énoncé sous la forme d’un télégramme du 11 novembre 1938. Ses point 1-4 concernaient les problèmes courants, mais le point 5.... D’ailleurs, lisez vous-même :

« Continuez votre travail scientifique... Gardez à l’esprit que toute activité de recherche scientifique, en particulier dans le domaine de l’agriculture, exige de la patience, de la pénétration et la faculté de savoir attendre les résultats. En préparant la récolte, rappelez-vous que le fruit doit être mûr à point, sinon il risque d’avoir mauvais goût et votre travail scientifique n’atteindra pas son but. En cas de doute il faut mieux attendre le murissement complet. Pour qu’une tempête soudaine ne vienne pas détruire votre plantation, construisez une serre convenable et solide dans laquelle vous conduirez vos travaux de recherche. Ne procédez pas à des expériences irréfléchies, allez à coup sûr à la quête des résultats et ainsi vous apporterez véritablement une contribution à la science. Mais en gardant obligatoirement en tête que vos expériences ne doivent pas nuire à votre santé ni à la santé de vos assistants ».

Le document portait une annotation de Soudoplatov : « Tout le point 5 de cette directive a été rédigé par le cam. Merkoulov (4), le rajout sur la santé a été fait par le cam. Béria » Pour nous, ce message apporte la confirmation que l’affaire du “Canard” a été totalement montée par les hautes sphères du NKVD. Son dossier dépendait de P.A. Soudoplatov.

Avec le début de la guerre en Europe, il importait de reconstruire un schéma de liaisons avec les gens du Mexique. La France fut exclue du plan précédent et un chaînon intermédiaire fut organisé aux USA. On dirigea au Consulat général à New York un travailleur spécialisé du Centre, Pavel Pantéleimonovitch Pastelniak (P.P. Klarine, d’après ses papiers). On le mit en contact avec quelques agents et hommes de confiance. Il fut prévu que le courrier postal sur la ligne New York-Mexico-New York serait secret et utiliserait des codes individuels.

On sait peu de choses sur le semestre qui va de décembre 1939 à mai 1940. Pendant cette période, à deux reprises, des courriers furent envoyés au Mexique pour remettre à “Tom” de l’argent et des consignes du Centre. Le 21 mai, inopinément, la “Mère” se rendit en avion à New York à partir de Cuba avec une lettre de “Tom” où il était indiqué qu’elle avait été identifiée au Mexique et était donc renvoyée temporairement aux USA.

« Avec Raymond, informait Tom, ça ne va pas mieux, je l’enverrai lui aussi dans quelque temps à New York. Le “travail”, à mon grand regret, va plus lentement que nous l’espérions. Je me heurte à une quantité de difficultés... ».

Sur le développement ultérieur des évènements au Mexique à la fin du mois de mai 1940, toutes les grandes agences mondiales d’informations furent prolixes. Le 24 mai, vers 4 heures du matin, environ 20 hommes avec des uniformes de policiers et de militaires, ont attaqué la maison-forteresse de Trotsky, entourée de hauts murs de pierre avec du barbelé électrifié Sans bruit, ils ont désarmé et ligoté les policiers de garde à l’extérieur, sonné le gardien — le jeune Américain Robert Sheldon Hart,— celui-ci leur a ouvert le portillon et les a fait pénétrer à l’intérieur. Les assaillants se saisissent des quelques gardiens et les isolent dans des locaux fermés, ils coincent la signalisation sonore. Un groupe se dirige vers la maison, occupe deux positions face à la chambre à coucher de Trotsky et ouvre un feu croisé avec fusil-mitrailleurs et autres armes à feu. Trotsky et sa femme réussirent à se glisser sous le lit, à s’y cacher et à demeurer sains et sauf. Tout cela fut connu après que les assaillants eurent en vitesse dégagé les lieux. Une partie d’entre eux s’engouffra dans deux voitures qui attendaient au dehors, la clé sur le contact. Ils avaient lancé dans la maison un engin incendiaire et une grenade qui n’explosa pas. Trotsky et sa femme parvinrent à éteindre le début d’incendie. Sheldon était parti avec les assaillants.

Avec le début de l’enquête les journaux fourmillaient de détails. Ils émettaient des hypothèses et discutaient sur les instigateurs et les exécutants, tout ce battage revêtant clairement une orientation anti-communiste. Le 4 juin un courrier retourne à New York avec une lettre de “Tom”.

Le 8 juin, une communication spéciale, portant la signature de Béria, est adressée à Staline et Molotov : « Le 24 mai 1940 a eu lieu l’attaque de la maison de Trotsky à Mexico. Les circonstances en sont mieux éclaircies par le journal américain “World Telegraph”. En voici des extraits. (suit une description des évènements telle que nous l’avons rapporté plus haut, l’auteur). Sur l’essentiel de ce qui s’est passé, nous avons reçu d’Amérique un rapport de notre homme. Une copie est ici jointe ». Le texte suivant était joint : « a) Sur notre manque de chance. Vous connaissez les détails par les journaux. Vous aurez un compte-rendu quand “Philippe” ou moi aurons quitté le pays. b) Pour l’instant tous nos hommes sont sains et sauf et une partie a quitté le pays. c) Sauf difficultés particulières, d’ici 2-3 semaines, nous aurons corrigé les fautes, car toutes les réserves n’ont pas été épuisées. d) Pour terminer l’affaire il me faut encore 15-20 mille $, à envoyer d’urgence. e) Prenant complètement sur moi la responsabilité de ce cauchemardesque fiasco, je suis prêt, à votre première demande, à partir pour recevoir la punition qui convient après un tel échec. 30 mai. Tom ».

A cette communication spéciale était jointe une note des services de renseignements avec des propositions de réponse à « notre homme en Amérique » : donner à “Tom” l’instruction de quitter le Mexique s’il a été démasqué en quelque mesure que ce soit et s’il est en danger. Se laisser guider pour cela par “Felipe” et “Mario”. Informer “Tom” qu’on lui envoie 5 mille (dollars), la somme restante, s’il en a besoin, sera envoyée en plusieurs fois de New York. Le 10 juin, quand le télégramme chiffré avec ces recommandations arriva à New York, la somme d’argent à envoyer était montée à 10 mille (dollars) et il y avait une annotation : « Salut du cam. Béria ». Ainsi, l’échec de l’action de mai fut considérée comme temporaire, on réconforta énergiquement les responsables et l’espoir fut exprimé qu’on parviendrait à corriger la faute.

L’enquête débutante au Mexique fut confiée au chef des services secrets de la police nationale, le colonel Sanchez Salazar, un professionnel de grande classe. Ses agents découvrirent rapidement non loin du lieu du crime une échelle de corde, une scie électrique, une hache, une pince, deux pistolets, de nombreuses cartouches. Dans une des voitures abandonnées ils trouvèrent un assortiment d’uniformes de policiers. Le colonel conclut qu’il serait impossible de conserver un secret concernant près de 20 personnes. Il avait vu juste. Le très dense réseau de policiers dispersés dans la capitale travailla sans relâche. Et il connut son premier succès. Une conversation fut surprise par hasard dans un café et les agents remarquèrent un homme à qui “un de ses amis” voulait acheter un uniforme de policier. Recherchant ce dernier, ils les arrêtèrent tous les deux. Ils les interrogèrent sévèrement, perquisitionnèrent, étudièrent le cercle de leurs connaissances et arrivèrent jusqu’à l’un des participants à l’attaque — le jeune Mexicain Nestor Sanchez, étudiant à l’université. Devant l’évidence des preuves, celui-ci raconta tout ce qu’il savait. Son témoignage recoupé avec d’autres éléments obtenus au cours de l’enquête permit à la police de démasquer presque tous les participants. Leur recherche fut aussitôt déclanchée.

L’organisateur et le chef de l’attentat se révéla être le peintre mexicain très connu David Alfar Siqueiros. Antifasciste convaincu, il fut un temps membre du parti communiste puis commandant de brigade dans l’armée républicaine en Espagne. Il se caractérisait par sa fermeté dans l’action et son courage. Il était marié à Angelica Arrenal dont les deux frères, Léopold et Louis, également peintres, étaient ses plus proches amis. A ce groupe était également lié un autre peintre, mexicain d’origine indienne, l’élève préféré de Siqueiros, Antonio Pujol. En outre les autorités connaissaient les nom d’environ 15 hommes, participants directs, et d’un certain nombre de femmes mêlées à l’affaire. Il apparut que beaucoup d’entre eux avaient été dans le passé membres du parti communiste, certains avaient été volontaires pendant la guerre d’Espagne. Il convient d’ajouter que ces gens n’étaient précédemment apparus ni comme agents, ni comme hommes de confiance du NKVD. On n’a commencé à les connaître, au Centre, qu’avec la mention de leurs noms dans la presse mexicaine en liaison avec l’enquête et les débats judiciaires ultérieurs.

On ne peut ne pas remarquer qu’en dépit de son ardeur, Salazar ne parvint pas à arrêter les principaux participants à l’action. En dehors de Siqueiros, ne furent arrêtés que des figures de deuxième ordre. Les frères Arrenal, Pujol, “Felipe” et “Mario” purent quitter le pays à temps. Salazar était particulièrement amer au sujet de “Felipe” qu’il pensait, à juste titre, être l’un des organisateurs. En possession d’une description précise de son apparence extérieure, on établit une photo-robot. Son pseudonyme “Felipe” était connu, on lui en ajouta ensuite un autre — “le Juif français” (sur la base du témoignage de Nestor) — mais les efforts de la police demeurèrent vains.

(...) Le temps est venu de dévoiler une autre histoire tragique qui n’a pas été éclaircie depuis des décennies. Comme le lecteur le sait, Robert Sheldon Hart, après avoir ouvert le portillon aux assaillants le 24 mai, partit avec eux. Lui aussi fut recherché par la police qui au bout d’un mois retrouva son cadavre dans une petite ferme dans la banlieue de la capitale. Il y eut alors deux versions. Salazar affirma que Sheldon était un agent du Guépéou, liquidé par les siens à cause du risque qu’il parle trop s’il devait tomber entre les mains de la police. Trotsky, cependant, demeurait convaincu de la fidélité de Sheldon et pensait qu’il était une victime ordinaire des agents de Moscou. C’est le chef de la police qui avait raison.

Les documents d’archive attestent que Robert Sheldon Hart avait été recruté par le réseau du NKVD à New York et était connu sous le pseudonyme de “Amour”. Il fut envoyé au Mexique et on lui donna les moyens d’établir les contacts. On ne sait pas précisément qui s’est mis en relation avec lui au Mexique et lui présenta les tâches à accomplir. Pourquoi la vie de cet homme devait-elle s’interrompre si brutalement ? La réponse se trouve dans le témoignage d’Eitingon du 9 mars 1954 :

« ... au moment de l’opération, il apparut que Sheldon était un traître. Bien qu’il ait ouvert la porte, dans la pièce où il conduisit les participants du raid il n’y avait ni les archives, ni Trotsky lui-même. Quand les participants au raid ouvrirent le feu, Sheldon leur déclara que s’il avait su tout cela, lui, en tant qu’Américain, n’aurait jamais accepté de participer à cette affaire. Ce comportement a servi de base à la décision prise sur place de le liquider. Il a été tué par des Mexicains » (5).

C’est seulement en octobre 1940 que la police put découvrir et arrêter le dernier participant à l’assaut, Siqueiros, qui se cachait loin de la capitale. Lors de l’instruction il ne nia pas qu’il était le responsable du groupe mais il déclara que le but de l’attaque n’était pas de tuer Trotsky mais seulement de détruire ses archives. On supposait que cette action créerait un “choc psychologique” et qu’on pourrait l’utiliser pour protester contre la présence de Trotsky au Mexique. Il nia catégoriquement la participation du PC à l’affaire. L’inculpation de Siqueiros dans le meurtre de Sheldon fut abandonnée en raison de l’absence de preuves. Il ne donna aucune information substantielle sur ses compagnons d’armes et bientôt arriva ce que personne n’aurait pu prévoir. Par décision du président du Mexique nouvellement élu, Avila Camacho, qui considérait Siqueiros comme un peintre éminent, la gloire et l’orgueil de la nation, celui-ci fut libéré sous caution. On lui “recommanda” de quitter immédiatement le pays, ce qu’il fit.

Le lecteur peut à bon droit se demander quels sont les facteurs qui ont influencé la décision d’attaquer la maison en juin 1940. Revenons de nouveau à Eitingon : « En ce qui concernait l’implantation de Raymond dans le cercle de Trotsky pendant longtemps rien ne se passa, c’est pourquoi la décision fut prise de conduire une attaque armée contre sa maison. Pour la mener à bien on trouva les hommes indispensables à travers Siqueiros. Eitingon lui-même ne rencontra pas tous les participants de l’opération et tout le travail fut mené par l’intermédiaire de Siqueiros... »(6).

En dépit de la pauvreté des informations, le Centre analysa les évènements de mai 1940. Dans ses conclusions rédigées il est dit en particulier : « On est parvenu à cacher à la police mexicaine tous les préparatifs de l’attaque et à mettre en place de nombreux participants. Dans la préparation de l’assaut, à l’évidence, une quantité de fautes furent commises. Les hommes chargés des tâches secondaires (acquisition et cache des armes, des habits, etc.) furent choisis sans contrôle suffisant, en violant les règles de la conspiration... ». Cette conclusion à partir d’un point de vue professionnel s’avéra juste.

Pendant qu’au Mexique on continuait à s’occuper des participants au raid, le Centre et le réseau new yorkais attendaient impatiemment de nouvelles informations opérationnelles de “Tom”. A la fin juin “Raymond” arriva à New York pour dix jours. On sait qu’il avait reçu de l’argent et un passeport de rechange pour “Tom” mais on ignore (le matériel d’archive manque), quelles informations il apportait et quelles instructions du Centre étaient transmises à “Tom” par son intermédiaire. Avec “Raymond”, Sylvia se rendit au Mexique. Bientôt ce fut au tour de la “Mère”. A la fin juin, “Tom” fit savoir par lettre convenue que “tout était en ordre”.

Bientôt la nouvelle de ce qui venait de se passer au Mexique fit sensation. Les journaux du monde entier annonçèrent que le 20 août on avait attenté à la vie de Trotsky. Il avait été gravement blessé et devait mourir le soir suivant. L’agresseur avait été arrêté sur le lieu du crime. Chaque heure apportait de nouveaux détails. Il apparut que le tueur était un étranger faisant partie des partisans de l’émigré russe. Trotsky et sa femme le connaissaient personnellement, avaient confiance en lui et le laissaient librement entrer chez eux. Le soir du 20 août, il avait demandé au maître de maison de regarder un article qu’il avait préparé sur l’activité d’une des organisations trotskistes des USA. Ils se retirèrent dans le cabinet de travail où tout se déroula : Trotsky fut frappé d’un terrible coup de piolet sur l’occiput, il poussa un cri perçant et essaya de lutter. Les gardes faisant irruption commencèrent par rosser l’agresseur sur qui ils découvrirent un pistolet et un poignard. La police arriva, la victime et l’auteur de l’attentat furent conduits à l’hôpital sous bonne garde. Pendant le trajet l’étranger donna au responsable de l’ambulance une lettre en français dont le contenu devait rapidement devenir public.

L’auteur de la lettre se présentait comme le citoyen belge Jacques Mornard, il donnait des détails sur ses parents belges, sur ses études en Belgique et en France, sur son intérêt croissant pour l’activité politique des trotskistes, sur ses relations avec certains représentants de ce mouvement. Par l’un d’entre eux (dont le nom n’est pas précisé) il devint membre de la IVe Internationale et celui-ci lui demanda d’aller au Mexique et d’entrer en contact avec Trotsky. Il lui fournit un passeport canadien au nom de Frank Jacson et de l’argent pour le voyage. Plus loin, l’auteur de la lettre expose en détail les motifs du meurtre : après avoir connu personnellement Trotsky, il commença progressivement à être déçu par la théorie et la pratique du trotskisme. Et par la suite, après que Trotsky eut manifesté l’intention de l’envoyer en Union soviétique pour accomplir du sabotage et des actes terroristes, y compris contre Staline, il prit la décision d’éliminer ce personnage qui, par dessus le marché, s’opposait à son mariage avec Sylvia Ageloff. Date : 20 août 1940. Signature : Jacques.

Ici il convient de citer la communication spéciale du 19 septembre 1940 adressée à Staline et Molotov sous la signature de Béria : « Le NKVD vous transmet une lettre traduite de l’anglais, trouvée par la police mexicaine dans la poche de Jacques Mornard arrêté. La lettre a été obtenue par le réseau d’agents ». A la lettre était jointe la traduction avec la signature : Jacson. A l’évidence, Staline avait été aussitôt informé du succès de la mise en pratique du plan qu’il avait entériné au sujet de l’affaire du “Canard”. Cependant, au NKVD on avait consiréré comme indispensable, à partir de considérations que l’on appellerait aujourd’hui “ambitieuses”, de faire en complément un rapport écrit. Avec cela personne ne s’était particulièrement préoccupé de la précision de l’information car cela ne revêtait aucune importance pratique. Le lecteur a bien entendu remarqué les “bourdes” qui se sont introduites dans le rapport spécial : en réalité la lettre était en français ; le prisonnier avait remis lui-même la lettre aux autorités, on retrouva tout autre chose dans ses poches ; il y a une confusion dans la signature : “Jacson” au lieu de “Jacques”.

Peu à peu, après l’arrestation de “Raymond”, le cours des évènements s’éclaircit. On le conduisit du lieu du crime à la section territoriale (de district) de la police de Mexico. On établit une affaire criminelle et l’enquête commença, dirigée par le même colonel Salazar. Se succédèrent des interrogatoires épuisants, des confrontations y compris avec certains participants à l’assaut, diverses actions d’instruction. Dans l’ordre chronologique fut détaillée toute l’activité de “Raymond” qui lui permit de se faire admettre dans la maison de Trotsky : la rencontre avec Sylvia à Paris, la continuation de sa liaison avec elle à New York, l’entrée au Mexique en octobre 1939, l’arrivée de Sylvia en janvier 1940 (de janvier à mars elle servit de secrétaire à Trotsky, “Raymond” l’amenait à son travail et venait la chercher chaque jour avec sa voiture), la rencontre et l’établissement de liens chaleureux avec les vieux amis de Trotsky qui habitaient alors chez lui, Marguerite et Alfred Rosmer. En tant que fiancé de Sylvia et ami des époux Rosmer, “Raymond” était reçu par Trotsky et par sa femme. D’après les inscriptions sur le livre des visiteurs, “Raymond” vint 12 fois dans leur maison, ce qui représente somme toute une durée d’environ 4 heures et demi.

Avec l’aide de l’ambassadeur belge, la légende de “Raymond” fut complètement démolie et il fut prouvé qu’il n’était pas le citoyen belge Jacques Mornard. L’instruction exigea des aveux sincères qui ne furent d’ailleurs jamais exprimés ni à ce moment ni ultérieurement. On se mit à prendre des mesures pour agir sur le prisonnier sur les plan moral, psychologique et physique. Cela fut établi plus tard, en août 1946, dans un mémorandum officiel présenté devant les instances judiciaires par son avocat. On y rapportait, par exemple, qu’aussitôt après l’arrestation, étant dans un état d’inconscience provoqué par les blessures que lui avaient infligées les gardiens, “Raymond” fut dirigé sur le commissariat de police où on le tortura plusieurs semaines. Pendant l’instruction préventive, il fut maintenu 7 mois dans une cave, « il y fut l’objet d’outrages et d’une humiliation inouïs. En raison de cet isolement — témoigne le document — il a été sur le point de perdre la vue » En mars 1941, il fut conduit dans la prison de la ville où on le garda 3 ans. On le conduisait à la promenade une fois par jour pendant 20 minutes attaché à un surveillant.

Le jour de l’arrestation de “Raymond”, “Tom” et la “Mère” se trouvaient à Mexico. Escomptant qu’après son action “Raymond” pourrait s’échapper en ville, des documents avaient été préalablement préparés pour lui permettre de quitter le pays. Pendant l’opération, “Tom” et la “Mère” l’attendaient dans une voiture non loin de la maison de Trotsky. Eitingon témoigne de ce qui a suivi (d’après l’enregistrement en prison de la conversation avec lui du 5 mars 1957) : « Vers 10 heures du soir (le 20 août 1940) la radio mexicaine donna des détails sur l’attentat contre Trotsky. Peu après Eitingon et la “Mère” quittèrent la capitale. Lui, partit à Cuba avec un passeport irakien... Là-bas il reçut un passeport bulgare et se rendit en Europe. A son arrivée à Moscou il fit un rapport oral à Merkoulov et à Béria. Il ne fit aucun rapport écrit ».

D’après des documents fragmentaires conservés, “Tom” et la “Mère” séjournèrent un certain temps à Cuba où ils menèrent avec le réseau d’agents new yorkais le travail organisationnel indispensable aux intérêts du prisonnier “Raymond”.

Tout d’abord le prisonnier reçut un solide soutien juridique. Son premier avocat fut Ophelia Dominguès, une Cubaine, juriste brillante. Elle se présenta comme parente éloignée de l’inculpé. On organisa une liaison entre “Raymond” et deux agents sûrs de Mexico munis d’instructions spéciales. Ceux-ci, à leur tour, étaient en liaison par des intermédiaires avec le réseau de New York. Dans l’ensemble cette chaîne fonctionna fort bien jusqu’à la fin de 1943 quand, après le rétablissement des relations diplomatiques entre l’URSS et le Mexique, fut installée dans le pays une “résidence” des renseignements à l’étranger qui prit en charge le système de liaisons avec “Raymond”.

Pendant toute la période d’emprisonnement de “Raymond”, à partir de1941, on examina plusieurs variantes pour le faire sortir et l’expédier illégalement hors du pays. Il prit toujours part personnellement à la discussion. Cependant, chaque fois, quelque chose venait empêcher la prise d’une décision définitive. A plusieurs reprises se produisirent des circonstances paradoxalement favorables. Ainsi, au printemps 1945, “Raymond” se rendit en ville chez le dentiste, en compagnie de son avocat. Ne l’ayant pas trouvé, ils passèrent toute la journée dans la ville. La sortie recommença deux jours après, cette fois le prisonnier se promena librement sans son avocat, il alla dans les magasins. Et pour le nouvel an de 1946, on lui permit de rencontrer, dans l’appartement d’un ami, un ancien détenu avec qui il avait sympathisé en prison. Un agent, mêlé à l’affaire, fit à cette occasion, à nos responsables, de vives et amères remontrances, les accusant de manque de décision, de précautionisme superflu, de gaspillage insensé de grosses sommes d’argent, etc.

Après de longues et difficiles procédures juridiques dans les instances judiciaires de base, en mai 1944 le tribunal fédéral du district de Mexico prononça la condamnation définitive — 20 ans de détention (la peine la plus lourde dans ce pays). Plusieurs recours en appel furent rejetés, de même une demande de libération sous caution, faite en 1947 (ce que permettait la législation du pays), alors que les 2/3 de la peine avaient été purgés.(7) Motif : « Jacques Mornard n’a manifesté aucun regret de son crime et pour cette raison il est dangereux de le remettre en liberté ». Une des plus hautes autorités judiciaires devait déclarer au cours d’une conversation confidentielle : « La seule voie pour sa libération, c’est une confession complète ». Les tentatives de protestation contre la réponse à cette requête demeurèrent sans résultat.

“Raymond” fit donc tout son temps à la prison Lecumberri, comme on dit en russe : « de la sonnerie d’entrée à la sonnerie de sortie », précisément 19 ans, 8 mois et 14 jours. Il y fut atteint d’une forme sévère de fièvre typhoïde, il subit plusieurs attaques cardiaques, il eut même l’occasion d’être partiellement paralysé du côté droit, d’avoir des troubles digestifs et des problèmes dentaires catastrophiques.

Le temps suivit son cours. La Grande Guerre Patriotique se termina victorieusement. La guerre froide commença. J.V. Staline mourut (“Raymond” fit parvenir ses condoléances par des agents). Le XXe Congrès du PCUS se déroula, les « ennemis du peuple » commencèrent à quitter les prisons et les camps et parmi eux des trotskistes. Le Mexique ne connut aucun ébranlement particulier. Dans les temps réglementaires un nouveau président fut élu, la vie politique allait son petit train. Tout au plus, de temps à autre, la tranquillité était troublée par quelques éclats de la presse s’intéressant au « prisonnier mondialement connu » de la prison de Lecumberri.

Pendant longtemps beaucoup furent intrigués : qui en réalité se faisait passer pour le belge Jacques Mornard ? Les trotskistes étaient les plus accrochés. Finalement, ils réussirent à établir que le condamné était l’espagnol Ramon Mercader. Plusieurs anciens membres des brigades internationales en Espagne le reconnurent sur les photos et se rappellèrent de sa blessure à l’avant-bras droit reçue au combat (Salazar vérifia : tout coincidait). Un criminaliste mexicain apporta une clarté définitive après avoir retrouvé dans les archives de la police espagnole les empreintes digitales de Ramon qui avait été arrêté en 1935 à Barcelone pour activité communiste. On avait obtenu des informations sur sa famille : sa mère, ses frères, sa soeur, leurs lieux de résidence et autres détails.

Le Mexique et les trotskistes n’étaient pas les seuls à manifester de l’intérêt pour l’affaire “Raymond”. A la fin de 1944 et au début de 1945, un ensemble complet d’informations fut reçu, expédié par notre réseau de Londres : il comportait des documents des services de contre-espionnage britannique et américain (nom de code : “Affaire Frydman”) sur leur “travail” dynamique, pénétrant et fructueux pour déchiffrer notre action au Mexique. Il apparaissait qu’en 1941-1943, la censure de Grande-Bretagne et des USA avait intercepté près de 20 de nos lettres sur la liaison New York-Mexico et retour. Ils avaient découvert le code graphique et partiellement les codes individuels. En résultat, l’ennemi eut connaissance de l’action suivante (et de diverses autres), projetées par le réseau : la préparation de l’évasion du meurtrier de Trotsky. L’action avait été planifiée par les Renseignements soviétique à travers les réseaux de Mexico et de New York. Les participants à la “conspiration” (terminologie américaine) ne devaient pas être moins de deux dizaines de différentes nationalités sous la direction de cadres des “services” couverts comme représentants de l’URSS à New York et Mexico. Voici leurs noms : Lev Tarassov (L.P. Vassilievski), Pavel Karine (P.P. Pastelniak), M.A. Chaliapine, G.B. Ovakimian, Vassili Zoubiline (V.M. Zaroubine).

Lors de la réception de cette information en provenance de Londres, la ligne de liaison postale Mexique-USA était déjà fermée, il n’y eut aucune perte humaine dans notre service bien qu’il fallut prendre des mesures complémentaires de sécurité pour une série de personnes et modifier le système de liaison avec “Raymond”.

Au sujet des matériaux de “l’Affaire Frydman” remarquons deux choses. Il y eut une collaboration très étroite entre les organes spéciaux des USA et de Grande-Bretagne. Avec cela, les Anglais se livrèrent au travail peut-être le plus important et le plus exigeant — le déchiffrage des lettres interceptées. Lorsqu’en 1946, les Américains organisèrent des “fuites” sur cette affaire dans la presse, on put lire des phrases de ce type : « Cette conspiration, préparée pendant plusieurs années, fit fiasco grâce à la vigilance des services de renseignements américains ».

La liaison avec “Raymond” fonctionnait dans l’ensemble sans à-coups à travers le réseau mexicain. Il reçut constamment le soutien moral indispensable et une aide matérielle. Il y eut quelques difficultés en 1947-1948, mais ici le hasard vint au secours, un heureux hasard dans le vrai sens du terme : pour les “services” le problèmes des liaisons ultérieures avec “Raymond” était complètement résolu, et pour lui-même .... mais racontons tout dans l’ordre. A peu près depuis 1946, Roquelia Mendosa, modeste employée de la municipalité, rendait visite dans la prison de la capitale à son bon à rien de frère. A l’occasion d’une de ces visites elle fit la connaissance de “Raymond”. Ils sympathisèrent, naquit une amitié réciproque qui se transforma en profond sentiment. Le jeune femme se rendit régulièrement auprès de “Raymond”, lui procura ravitaillement, médicaments et autres choses indispensables. Quand il eut besoin d’argent, Roquelia persuada sa mère d’hypothéquer leur terrain et leur petite maison pour en obtenir deux mille dollars en gage. Jusqu’à la libération de “Raymond” Roquelia, avec espoir, courage et assurance, remplit son rôle de liaison, faisant preuve d’un dévouement illimité à l’homme qui allait devenir son mari.

Le terme de la peine approchait. Avec l’accord des autorités tchécoslovaques, un passeport fut préparé pour “Raymond” avec le nom d’un citoyen de ce pays. Tous les problèmes techniques furent réglés en accord avec les Mexicains en veillant à ne pas divulguer de façon prématurée le jour et l’heure de sa libération ainsi que le parcours ultérieur. On obtint le consentement des autorités cubaines pour prêter leur concours dans la mesure où il avait été planifié d’expédier “Raymond” sur un bateau soviétique à partir de Cuba.

“Raymond” fut libéré le 6 mai 1960. Le même jour il gagnait Cuba à bord d’un avion de la compagnie aérienne cubaine. Les autorités mexicaines témoignèrent du plus grand tact vis-à-vis de “l’étranger indésirable” expulsé, ce qui correspondait d’ailleurs tout à fait à leurs intérêts nationaux. Le 7 mai, “Raymond” se trouvait déjà à bord d’un bateau partant de la Havane pour un port soviétique. Deux semaines plus tard il retrouvait à Moscou Roquelia venue par avion.

Le 25 juin fut envoyé au CC du PCUS, à l’adresse de N.S. Khrouchtchev, une note du KGB avec la nouvelle de la libération de “Raymond” et des propositions pour le décorer, lui donner la citoyenneté soviétique et résoudre les questions matérielles et financières. Il était précisé au sujet de “Raymond” : « En raison de son dévouement illimité à la cause du communisme et de l’Union soviétique lors de l’instruction et des débats judiciaires, de même qu’au cours de presque vingt années de séjour en prison dans les conditions d’une campagne incessante de menaces et de provocations à son égard, a fait preuve de courage, de fermeté et des hautes convictions idéologiques propres à un véritable communiste. Il a su garder secrètes ses liaisons avec les organes de la Sécurité d’Etatid’Union soviétique » Le 31 mai était signé le Décret du Présidium du Soviet Suprême de l’URSS qui précisait : « Pour avoir rempli des tâches spéciales et montré à cette occasion de l’héroïsme et du courage, attribuer au cam. Lopès Ramon Ivanovitch (8) le titre de Héros de l’Union Soviétique avec remise de l’ordre de Lénine et de la médaille “Etoile d’Or” ». Le décret ne fut pas publié dans la presse. Le 8 juin l’agent fut décoré au Kremlin par le Président du Présidium du Soviet Suprême de l’URSS, L.I. Bréjnev.

(…) On dit à juste titre : « L’appréciation du passé doit tenir compte des réalités du passé ». D’aucune manière, aussi bien lors de la longue et brutale instruction que pendant les audiences épuisantes du procès ou les longues années de détention, les efforts pour obtenir des révélations sur les initiateurs de l’attentat ne donnèrent rien. Comme le remarqua l’historien de l’Ouest, Isaac Lévine, « on ne put établir son véritable nom (de Ramon Mercader, aut.) ni sa véritable identité. Le criminel joua son rôle jusqu’à la fin. (…) Personne ne put prouver par des documents la participation des organes soviétiques dans le meurtre de Trotsky ».

“Raymond” vécut en Union soviétique jusqu’en 1974. Il devint retraité du KGB et reçut un appartement de quatre pièces à Moscou. Les époux se mirent à étudier la langue russe. Ils adoptèrent deux enfants — un garçon de 11 ans et une fillette de 7 mois. “Raymond” commença à travailler à l’Institut du marxisme-léninisme auprès du CC du PCUS sur l’histoire de la guerre civile en Espagne. Pendant près de deux ans, Roquelia fut speakerine à la rédaction espagnole de la radio de Moscou. Elle alla au Mexique à trois reprises pour rendre visite à sa mère très âgée et à sa famille. La “Mère” visita deux fois Moscou en venant de France. Elle mourut à Paris en 1975.

“Raymond” et Roquelia eurent du mal à s’habituer à leurs nouvelles conditions d’existence. L’ignorance de la langue limitait le cercle de leurs relations. La solution de certaines questions de la vie domestique se transformait parfois en énigmes complexes. En particulier ils avaient tous deux beaucoup de mal à supporter le climat local. L’automne et l’hiver, ils souffraient toujours de refroidissement. Il devint donc nécessaire pour eux de changer de conditions climatiques. Les amis cubains étaient au courant des problèmes de Mercader et se déclarèrent prêts à l’accueillir et à l’utiliser à la Sécurité (MVD) en qualité de consultant sur les questions concernant la rééducation par le travail des détenus ayant purgé leur peine. C’est ce qui fut décidé En novembre 1973, Roquelia partit pour Cuba avec les enfants. Il était entendu que son mari la rejoindrait plus tard. Cependant au bout de six mois il tomba malade et fut hospitalisé avec le diagnostic de cancer du poumon. Quelque peu rétabli il décida de rejoindre sa famille et arriva à la Havane en octobre 1974 où il fut chaleureusement accueilli.

Il ne devait vivre à Cuba que quatre années. En août 1978 il fut hospitalisé dans un hôpital cubain pour une récidive de son cancer. “Raymond” devait mourir le 18 octobre 1978. L’urne avec ses cendres fut enterrée dans un cimetière moscovite. Telle avait été la volonté du défunt.

Sa pension fut versée à sa famille (payée en devises) : à vie pour Roquelia, jusqu’à leur majorité pour les enfants. Roquelia et sa fille retournèrent au Mexique, le fils demeura à Cuba, termina l’Institut maritime, travailla dans le réseau de la flotte commerciale et fonda une famille. Roquelia survécut 11 ans à son mari. Elle mourut après une grave maladie en 1989.

Ainsi s’achève notre récit d’une des affaires les plus “retentissantes” des Renseignements soviétiques dans la période d’avant-guerre. ■

Traduction : Jean-Michel Krivine

Notes

1. Il existe des preuves qu’il ne s’agit pas de la première directive de ce genre de la part de Staline. Dans les archives de la SVR on a découvert un document de 1946 où il est indiqué : « jusqu’en 1940 ont été faites plusieurs tentatives pour liquider Trotsky. L’organisaton de la chose a été telle que jusqu’à présent on ne peut dire qui précisément avait été recruté pour cette affaire, où sont ces gens et dans quelle mesure ils avaient été informés du fond de l’affaire et de ses organisateurs ». Il est évident que sans l’accord de Staline de telles tentatives n’auraient pu être entreprises.

2. Cette formulation confirme les considérations exposées dans la note précédente.

3. Tous deux ont été fusillés en 1938 et réhabilités en 1956.

4. Vsievolod Nikolaiévitch Merkoulov était adjoint du commissaire du peuple à l’Intérieur de l’URSS.

5. En 1954, alors qu’il était détenu dans la prison moscovite de la Boutyrka, Eitingon eut un entretien-interrogatoire non officiel avec un envoyé du Centre. Les informations ici présentées proviennent de l’enregistrement de la conversation avec Eitingon rédigé par l’envoyé. Par la suite, étant libéré et réhabilité, Eitingon n’apporta aucune modification au sujet du destin de Sheldon Hart.

6. De l’enregistrement de l’entretien avec Eitingon le 5 mars 1954 à la Boutyrka.

7. On a pu remarquer que dans cette affaire une forte pression fut exercée par les Américains. En cas de libération à court terme de “Raymond” ils exigaient son extradition pour avoir enfreint les lois américaines. Ils avaient vraisemblablement à l’esprit son entrée aux USA avec un faux passeport canadien.

8. En vue du séjour de “Raymond” en URSS il fut décidé avec son accord de l’appeler ainsi, ce qui fut fixé par décret. Tous les documents soviétiques furent rédigés avec ce nom.

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