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Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale

 

N° 591 février 2013

SLOVÉNIE

La révolte gagne le pays

Cf. aussi : [Slovenie]

Lucien Perpette *

Pays de 2 millions d’habitants, jadis fleuron industriel de l’économie yougoslave, première République à se séparer de la Yougoslavie et à présent membre de l’Union Européenne et de la zone euro, la Slovénie connaît une grave crise sociale et politique qui pourrait très certainement modifier le fonctionnement de ce petit État et avoir des répercussions importantes pour l’avenir des autres pays où le capitalisme a été restauré.

Manifestation à l'Université de Ljubljana le 6 décembre 2012. ©	Miran Hladnik

Manifestation à l'Université de Ljubljana le 6 décembre 2012. © Miran Hladnik

Ljubljana, le 2 février 2013

La révolte de la population slovène a des antécédents et les organisations syndicales ont déjà joué un rôle majeur pour s’opposer aux différentes tentatives de dégrader les acquis sociaux de la période d’après-guerre.

Une manifestation de 30.000 personnes, organisée par la Confédération des Syndicats Libres de Slovénie (ZSSS), a fait échouer un projet de taxe unique (flat tax) du premier gouvernement du conservateur Janez Janša. Cette taxe unique aurait inévitablement favorisé les nouveaux riches.

Synthèse actualisée Inprecor

Ce fut aussi une autre manifestation syndicale, réunissant quelque 70.000 personnes, qui réussit à faire fixer le salaire minimum à 763 euros, ce qui est une exception parmi les autres pays de l’Europe de l’Est, où ce minimum, quand il est appliqué, se situe dans la zone des 300-400 euros.

Mais comme dans beaucoup d’autres pays européens, cette opposition et ces mouvements sociaux n’ont pas de relais politiques organisés en partis. Les électeurs n’ont le choix qu’entre de multiples factions politiques qui, les élections passées, s’accordent pour se distribuer les différents postes ministériels et s’alignent pour mettre en œuvre les mêmes pratiques néolibérales que les autres gouvernement européens.

carte de la Slovénie

© Inprecor/jr

En 2012, en voulant appliquer strictement les mesures d’austérité  inspirées par la Commission Européenne — réduction des dépenses publiques et atteintes à la sécurité sociale, augmentation de l’âge de la retraite, dégraissages annoncés dans la fonction publique — la gouvernement du conservateur Janša a dépassé les bornes provoquant la colère populaire.

Ainsi que le 17 novembre 2012 une manifestation de plusieurs dizaines de milliers de personnes a eu lieu dans la capitale du pays, Ljubljana, pour s’opposer à ces mesures.

Le 23 janvier 2013, à l’initiative des présidents des syndicats Branimir Štrukelj (SVIZ) et Dušan Semolić (ZSSS), 100.000 personnes ont arrêté le travail dans la fonction publique. D’autres travailleurs se sont également mis en grève, notamment chez les métallurgistes avec le syndicat SKEI.

Le même jour, près de 25.000 personnes ont manifesté dans différentes villes de Slovénie.

Il faut aussi noter que des manifestations spontanées avaient commencé dans plusieurs villes du pays, d’abord à Maribor, ville industrielle du nord-est de la Slovénie. La démission du maire de cette dernière ville, accusé de corruption, a été obtenue. Les manifestations se sont étendues ensuite à la capitale, Ljubljana, où des jeunes ont affronté la police… Une véritable révolte contre les « tycoons » (les nouveaux riches à la fortune douteuse) s’est emparée du pays et il ne s’est pas trouvé de manifestation où ils ne soient dénoncés.

La corruption est d’ailleurs un mal caché qui pourrit la vie de la société. Le fait qu’elle soit dissimulée et qu’il ne soit pas possible de la mettre en évidence et de la sanctionner est aussi un puissant motif de colère de la population. C’est ainsi que ce sentiment s’est concentré sur la personne du premier ministre Janša (Union démocratique slovène, SDS), revenu à la tête d’un gouvernement de coalition en février 2012, qui devant la commission enquêtant sur son cas, n’a pas pu justifier l’origine d’une somme de 210.000 euros, ce qui a poussé ses alliés au gouvernement à demander sa démission. Mais bien que son gouvernement ne dispose plus de majorité au Parlement, Janša refuse encore de jeter l’éponge, alors que selon un sondage réalisé pour le quotidien Delo, 80 % de Slovènes souhaitent qu’il s’en aille…

Le maire de Ljubljana et dirigeant du principal parti de l’opposition actuelle, Zoran Jankovic, un homme d’affaires classé « centre-gauche », est lui aussi accusé de malversation par l’intermédiaire de ses deux fils. Il n’a pas déclaré, alors que la loi l’y oblige, une augmentation de son compte bancaire de… 2,4 millions d’euros !

L’existence du gouvernement ne tient plus qu’à un fil, malgré le fait que le premier ministre refuse de démissionner. A l’annonce d’une manifestation de protestation prévue pour le 8 février, Janez Janša a proclamé son intention d’organiser le même jour une autre manifestation qui le soutiendrait. C’est dire qu’on n’en a pas fini avec l’arrogance d’une droite extrême refusant sa disqualification. ■

* Lucien Perpette est le correspondant d’Inprecor en ex-Yougoslavie.

Interview de Luka Mesec, coordinateur de la DPU **

Radnicka Borba : Quelles sont les principales causes de la crise politique actuelle et de la montée du mécontentement des masses ?

Luka Mesec : Il s’agit d’une crise politique et économique, d’une crise du mode d’accumulation néolibéral. Tous les principaux partis politiques en Slovénie, de la droite comme de la dite gauche, acceptent le néolibéralisme. La droite l’impose brutalement, à la manière de Thatcher ou de Reagan, et la prétendue gauche l’approuve en général, étant au mieux réticente. C’est la source des protestations actuelles. Il y a deux ans, les gens réclamaient le départ du gouvernement de la « troisième voie », dirigé par le social-démocrate Borut Pahor, maintenant ils réclament le départ du gouvernement « démocrate » de droite, de Janez Janša, installé il y a un an.

La raison immédiate du mécontentement, c’est la brutale réduction du budget du secteur public, qui a conduit à des licenciements et à la réduction des salaires (de 8 % au printemps dernier et de nouveau de 5 %) en vue de préparer les privatisations (Télécommunications, chemins de fer, pétrole, etc.), ainsi que la création d’une « Banque poubelle », qui a dépensé quatre milliards d’euros en vue de garantir les créances (y compris celles des banques privées) et encore un milliard pour recapitaliser les banques publiques (qui pourront ainsi être vendues pas cher). En outre le gouvernement ne parvient pas à faire aboutir le dialogue social et essaye de limiter (voire de supprimer) le référendum d’initiative populaire. Finalement on peut ajouter la corruption et le clientélisme des élites slovènes…

Tout cela produit l’escalade des protestations, qui est sans doute la plus importante depuis vingt ans. Ces mouvements ont un énorme soutien populaire, selon les sondages jusqu’à 76 % (alors que le soutien au gouvernement plafonne à 16 %). 30 % de la population est même convaincue que la situation ne pourra être résolue que par l’action révolutionnaire…

Bref, les gens sont déçus par les politiques néolibérales que leur ont imposées les élites et veulent une alternative claire.

Radnicka Borba : Certains journalistes présentent le consensus de tous les acteurs sociaux comme l’une des solutions à la crise. Quelle est votre opinion ?

Synthèse actualisée Inprecor

Luka Mesec : Le soi-disant gouvernement d’unité nationale, c’est la stratégie de la classe dominante, une sorte de coalition qui devrait dépasser les « différences idéologiques » afin de réaliser les « réformes essentielles » (celle des retraites, les coupes dans le secteur public, les privatisations, la flexibilité du marché du travail…). Il est probable que ce sera le pas suivant de la bourgeoisie slovène, car les gouvernements de droite et de la prétendue gauche ont sombré dans la honte. C’est leur atout. Mais comme c’est notre cauchemar, nous essayons de résister de toutes nos forces pour montrer qu’il ne s’agit pas de « différences idéologiques » qui déchirent la société, mais de la lutte des classes. Nous vivons actuellement une lutte de classes, entre le capital et le travail, qui s’approche de son dénouement. Le moment où les travailleurs reprendront les choses en main n’est pas loin. ■

* Nous reproduisons ici des extraits de l’interview avec Luka Mesec, coordinateur du collectif Delavsko-punkerske univerze (Université des travailleurs et des punks) qui regroupe des étudiants, des militants et des chercheurs depuis 1998 à l’Université de Ljubljana. Cette interview a été réalisée par Radnicka Borba www.radnickaborba.org (Lutte ouvrière, organisation observatrice de la IVe Internationale en Croatie) le 21 janvier 2013 à Ljubljana. (Traduit du croate par JM).