Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 614-615 avril-mai 2015

KURDISTAN - TURQUIE

Métamorphose idéologique du PKK : Une chenille stalinienne transformée en papillon libertaire ? (1/2)

Cf. aussi : [Turquie] [Kurdistan]

Alex de Jong*

Paris, 10 janvier 2013.  © Photothèque Rouge/MILO

Paris, 10 janvier 2013. © Photothèque Rouge/MILO

Amsterdam, le 9 mars 2015

Le siège de Kobané par « l’État islamique » et sa défense déterminée par les forces surtout kurdes a attiré l’attention internationale sur le Parti d’union démocratique (PYD, Partiya Yekîtiya Demokrat) kurde de Syrie. Le PYD est la principale force kurde dans une grande partie de la Syrie du nord, où il a une influence importante dans trois enclaves, ou « cantons », des zones à majorité kurde. En novembre 2013, il a déclaré dans ces cantons une administration provisoire du Rojava (Kurdistan occidental). L’objectif déclaré du projet de Rojava est de construire une société libérée, démocratique, avec des droits égaux pour les femmes, au sein de laquelle les divers groupes ethniques et religieux pourraient vivre ensemble. L’inspiration idéologique de ce projet, c’est la pensée du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK, Partiya Karkerên Kurdistan) de Turquie et de son leader Abdullah Öcalan.

Synthèse et articles Inprecor

Au début des années 1990, le PKK a mené une guérilla féroce contre l’État turc. Il continue à être une force importante à la fois en tant que parti et par son influence sur les autres organisations. Initialement, le PKK a suivi une idéologie « marxiste-léniniste ». Cependant, ce mouvement a connu de profonds changements idéologiques, en particulier depuis l’emprisonnement d’Abdullah Öcalan en 1999. Le PYD nie tout lien organisationnel avec le PKK, mais il a été fondé par des membres syriens du PKK et proclame la même ligne idéologique.

Cet article examine cette idéologie et ses changements en ce qui concerne plusieurs aspects clés.

Dans les deux premières parties, nous allons discuter l’orientation stratégique du PKK à ses débuts et sa ressemblance avec d’autres mouvements de libération nationale à cette époque.

La troisième partie traitera de l’idée de la « création d’un homme nouveau », qui est devenue centrale dans la conception de la société future pour laquelle le PKK lutte. Les militants de ce mouvement décrivent fréquemment leurs convictions politiques en parlant de « l’idéologie d’Öcalan ».

La quatrième partie est consacrée au rôle d’Abdullah Öcalan en tant que dirigeant et idéologue de ce mouvement.

La cinquième partie traitera d’une autre caractéristique qui distingue le PKK : le rôle qu’il donne aux femmes et à la libération des femmes dans les transformations sociales.

Enfin les sixième et septième parties de cet article s’intéresseront à l’évolution des idées du PKK sur la société future : sa vision d’une « civilisation démocratique » et sa conception du « socialisme ».

Il ne s’agit pas d’écrire une histoire du PKK, mais certains aspects de son histoire seront abordés pour situer son évolution idéologique. L’accent est mis sur l’idéologie « officielle » de ce mouvement, telle qu’elle apparaît dans les déclarations d’Öcalan et les documents du PKK. Comment cette idéologie se traduit dans la politique actuelle du PKK et comment les militants de base l’interprètent sont des questions qui vont au-delà de l’objet de cet article. L’influence d’Abdullah Öcalan dans le PKK pourrait difficilement être surestimée. Comme un ancien membre l’a formulé, « le PKK est dans un certain sens identique à son fondateur, Abdullah Öcalan » (1). En raison de son rôle dominant à la fois en tant que dirigeant et en tant qu’idéologue du mouvement, cet article se concentre sur les déclarations et les écrits d’Öcalan lui-même.

1. Racines du PKK

L’actuel mouvement kurde de libération en Turquie a ses racines dans la radicalisation des années 1960. Après le coup d’État des officiers « kémalistes progressistes » en 1960, la nouvelle Constitution turque a promis le droit au travail, un salaire minimum, le droit de grève ainsi que le droit de s’organiser. Cest dans ce contexte que les syndicalistes et les intellectuels progressistes forment le Parti des travailleurs de Turquie (TIP, Turkiye Isci Partisi), qui en 1965 obtient 3 % des votes et 15 sièges au Parlement. Le TIP était un parti réformiste qui a réintroduit les idées socialistes qui avaient été taboues et même hors la loi dans l’État kémaliste.

Le TIP condamnait les actions radicales des jeunes militants de la gauche radicale et avait peu de racines dans la classe ouvrière. Toutefois, il bénéficiait d’un soutien relativement important parmi les Kurdes de Turquie. Les provinces kurdes de Turquie ont toujours été la partie la plus pauvre du pays, ce qui est aussi le produit des politiques étatiques discriminatoires contre les Kurdes. Parler kurde était un crime, l’usage des lettres x, q et w – qui existent dans l’alphabet kurde, mais pas dans l’alphabet turc – pouvait provoquer des poursuites, les publications qui mentionnaient simplement le terme « Kurde » étaient interdites et l’État kémaliste a tenté d’assimiler la minorité kurde dans la majorité turque.

À la fin des années 1960, un certain nombre de militants kurdes du TIP ont commencé à discuter des problèmes spécifiques de la population kurde en Turquie. De ces débats émergèrent les Cœurs culturels orientaux révolutionnaires (DDKO, Devrimci Kültür Doğu Ocaklari). Le terme « orientaux » était un euphémisme visant à éviter la répression de l’État, car tout ce qui concernait l’existence même des Kurdes était interdit.

À la même époque, la Turquie voit le développement d’une nouvelle gauche, militante. C’est en 1965 que se crée la Fédération de la jeunesse révolutionnaire de Turquie (Turkiye Devrimci Genclik Federasayno, dite Dev-Genc). Les militants de Dev-Genc organisaient les occupations des universités, protestaient contre la présence des troupes étatsuniennes, organisaient la solidarité avec les luttes ouvrières et combattaient les fascistes dans les campus et dans les rues. Une partie du mouvement ouvrier s’est également radicalisée et, en 1967, la Confédération des syndicats des travailleurs révolutionnaires de Turquie (DISK, Türkiye Devrimci İşçi Sendikaları Konfederasyonu) a été créée, pour une alternative à la fédération officielle des syndicats. Les travailleurs ont mené des grèves sauvages et des occupations d’usines, alors que les paysans occupaient les terres. Grâce à cette fermentation et cette radicalisation, les premiers groupes armés se sont développés au début des années soixante-dix. Inspirés par la révolution cubaine et par le maoïsme, ces groupes voyaient la Turquie comme une « néo-colonie » des Etats-Unis et se considéraient eux-mêmes comme luttant pour une révolution « démocratique nationale » afin de briser l’emprise de l’impérialisme, obtenir une véritable indépendance nationale et ouvrir la voie à une nouvelle étape, socialiste, de la révolution.

Abdullah Öcalan a commencé sa vie politique dans ces cercles de la gauche radicale. Né en 1949, fils d'une famille de paysans pauvres, Öcalan a grandi dans un environnement très religieux et conservateur. En 1966, il part à Ankara où il étudie pour travailler dans les services du cadastre. Diplômé en 1969, il commence à travailler d’abord à Diyarbakir, puis à Istanbul. Peu avant la fin de ses études, Öcalan commence à fréquenter les réunions politiques, rejoint les DDKO et participe aux luttes de la jeunesse radicale. En 1971, l’armée commet un nouveau coup d’État, cette fois pour tenter d’éradiquer le mouvement radical. Le TIP et les DDKO sont interdits, et beaucoup de militants doivent fuir le pays. En 1972, Öcalan, qui avait commencé des études de sciences politiques à Ankara, est arrêté lors d’une manifestation en solidarité avec les militants de gauche tués lors d’une fusillade avec la police. Condamné à sept mois de prison, il est détenu dans la prison militaire de Mamak avec des dirigeants de Dev-Genc et d’autres militants radicaux expérimentés. Son arrestation l’a radicalisé davantage et les discussions politiques dans la prison l’ont fortement impressionné. Il décide de s’engager pleinement dans l’activité politique radicale. Mais lorsqu’il sort de prison, le régime a réussi à démanteler un grand nombre de groupes radicaux.

Öcalan ne se sentait à l’aise dans aucun des groupes existants, qu’ils soient turcs ou kurdes.

La gauche radicale turque, plus ou moins sous l’influence du nationalisme kémaliste et de la théorie de la révolution par étapes, avait tendance à négliger l’oppression des Kurdes, voire même à la nier. Considérant que la Turquie elle-même était une nation opprimée, ces groupes considéraient que l’État turc ne pouvait pas mener une politique impérialiste telle que l’oppression nationale des Kurdes. Et s’ils reconnaissaient que les Kurdes étaient victimes d’une oppression nationale spécifique, un grand nombre de ces militants de la gauche turque pensaient que cette question ne pourrait être traitée qu’après la victoire de la révolution nationale démocratique libérant la Turquie de l’impérialisme.

En 1975, le mouvement nationaliste kurde traditionnel a subi un coup dur avec la défaite de la guérilla dirigée par le mollah Mustafa Barzani (le père de l’actuel président de la région kurde irakienne, Massoud Barzani). Barzani avait passé une alliance avec les États-Unis, Israël et l’Iran contre l’État irakien, mais il a été lâché par ses alliés après que Bagdad a fait des concessions à Téhéran.

De tout cela Öcalan tira la conclusion que ni la gauche turque ni les nationalistes traditionnels, comme Barzani qui cherchait des soutiens extérieurs, ne pouvaient servir la cause des Kurdes. Les Kurdes devraient se battre pour eux-mêmes, en tant que Kurdes. Il a commencé à construire son propre groupe, qui a adopté le concept – élaboré par le pionnier de la sociologie turque, Ìsmail Beşikçi – selon lequel le Kurdistan était une colonie internationale, occupée par la Turquie, l’Iran, la Syrie et l’Irak. À partir de 1975, le groupe fondé par Öcalan a commencé à agir sous le nom de Révolutionnaires du Kurdistan (SK, Soresgeren Kurdistan). Ses principaux membres avaient une trajectoire similaire à celle d’Öcalan : des jeunes issus du milieu rural pauvre qui se sont radicalisés lors de leurs études. Leur origine sociale était très différente de celle d’un Barzani, issu d’une famille de riches notables, ou de celle des élèves d’écoles urbaines, qui ont joué un rôle important dans la nouvelle gauche turque. Les militants du SK n’étaient pas exclusivement des Kurdes ; il y avait en son sein aussi un certain nombre de militants de la gauche radicale turque, pour lesquels la libération du Kurdistan était la condition préalable à la révolution en Turquie.

Contrairement aux autres groupes de gauche, le SK a décidé de ne pas dépenser des ressources dans des publications, mais de recruter à travers d’intenses discussions en tête-à-tête. Il s’adressait surtout à des Kurdes pauvres, souvent illettrés, en général d’origine rurale et venus dans les villes à la recherche de travail. L’emploi de la violence contre les groupes tels que les Loups gris fascistes était une autre caractéristique du SK. Cela lui a valu un certain respect et a attiré vers lui la jeunesse radicale, en compensant l’absence d’un leader connu et de moyens financiers. Ce militantisme pouvait attirer les très nombreux Kurdes qui avaient constaté que l’État turc ne leur permettait pas de se libérer par des moyens non violents et qui, après l’échec de la tentative de Barzani, cherchaient une alternative.

Synthèse et articles Inprecor

Un ancien membre du Comité central du PKK, Mehmet Can Yüce, expliquait ainsi sa radicalisation : « Vous êtes une nation colonisée et vous aspirez à vos droits. Vous pouvez publier des magazines, former une association et même entrer au Parlement – bref, vous pouvez opérer dans les limites imposées par cet État, mais l’ennui c’est que cet État interdit d’employer le mot “Kurde” et qu’il ne vous laissera pas vous référer à un lieu appelé “Kurdistan”. Dire ces mots est un crime, c’est du séparatisme, et des motifs pour vous arrêter, vous torturer, vous emprisonner pendant des années. Alors, qu’est-ce qui maintient cette nation sous la répression ? La force. L’armée, la police, la gendarmerie, les contre-guérillas, le Parti d’action nationaliste d’extrême droite… Dans un tel pays, où l’appareil de répression est tellement organisé et enraciné, il ne vous reste qu’une seule voie, c’est d’employer la force pour répondre avec force. » (2)

Quelques années plus tard, le SK avait gagné une petite audience dans plusieurs grandes villes des régions kurdes. En 1977 le groupe a été réorganisé, a pris le nom du PKK et a adopté un manifeste. Ce dernier, « La voie de la révolution kurde », ressemble beaucoup aux déclarations d’autres mouvements de libération nationale « marxistes-léninistes » de cette époque. En 1977, le premier programme du parti est rédigé. Il reprend largement les idées du manifeste.

Ces documents déclarent que l’objectif immédiat du PKK est la révolution « nationale démocratique » qui mènera à un « Kurdistan indépendant et démocratique ». Toute option autre qu’un État-nation kurde est rejetée avec véhémence ; le programme initial appelle à dénoncer les « attitudes capitulardes, qui ne visent pas à briser le joug colonial de la République turque et qui proposent des choses comme “l’autonomie régionale”, “l’autonomie”, etc. », car ces propositions sont « dans leur essence un compromis avec le colonialisme ». Le programme appelle à une « lutte déterminée » contre de telles idées (3).

La révolution devait prendre la forme d’une lutte armée prolongée ou « guerre populaire », basée sur la paysannerie. Sa direction devait être « la classe ouvrière » menée par le PKK. Le pouvoir des leaders « féodaux » de la société kurde devait être brisé puisqu’ils étaient les représentants du colonialisme. La paysannerie et la petite bourgeoisie urbaine étaient les deux principaux alliés de la classe ouvrière. Il n’y avait pas de « bourgeoisie nationale » car le colonialisme ne permettait pas le développement d’une telle classe. Les alliés de la révolution à l’échelle internationale étaient les « pays socialistes », les partis ouvriers des pays capitalistes et les « mouvements de libération des peuples opprimés du monde ». Ses ennemis : l’État turc, ses « collaborateurs indigènes féodaux » et, « derrière eux, les puissances impérialistes ». Après la révolution « nationale démocratique » la lutte devait se poursuivre « sans interruption » afin de procéder à une révolution socialiste. Ce manifeste ainsi que le symbole du parti – un drapeau rouge avec faucille et marteau – resteront en place jusqu’au cinquième congrès du parti en 1995.

Ces documents sont évidemment fortement influencés par les idées maoïstes, mais ils n’adoptent pas la désignation de l’URSS comme « social-impérialiste ». Les partis au pouvoir en URSS et en Chine sont tous les deux critiqués pour leurs politiques « révisionnistes ». Globalement, les « pays socialistes réellement existants » sont considérés comme des alliés de la révolution kurde, mais aucun de leurs partis gouvernants n’est accepté en tant que guide idéologique. Mehmet Can Yüce, l’idéologue du PKK, se moquera plus tard des groupes de la gauche turque qui étaient à la recherche d’une « Mecque » à Moscou, Tirana ou Pékin.

Le PKK n’était pas le seul groupe de la gauche kurde qui adoptait un tel cadre à cette époque, ni le seul à déclarer la nécessité de la lutte armée. En fait plusieurs autres groupes kurdes, comme le Parti ouvrier d’avant-garde du Kurdistan (PPKK, Partiya Pêşenga Karkerên Kurdistan) et le Parti socialiste du Kurdistan turc (TKSP, connu sous le nom Özgürlük Yolu, la Voie de la liberté), qui avaient alors plus d’influence, ont fait des déclarations similaires.

Le style ampoulé des documents fondateurs du PKK le différenciait cependant des autres groupes : la libération du Kurdistan était nommée « tâche sacrée ». « Notre Mouvement (…) considère que la direction de notre peuple avec les moyens idéologiques, organisationnels et politiques est une tâche sacrée et historique » alors que « avoir une vie éloignée de la Révolution au Kurdistan ne serait pas différent d’un mode de vie bestial » (4).

2. Guerre populaire

La spécificité la plus importante de ce petit groupe de jeunes à l’origine du PKK, était qu’il considérait que l’organisation de la lutte armée était une tâche immédiate, alors que les autres groupes déclaraient qu’elle ne pourrait commencer qu’après une phase de construction d’un soutien politique à cette lutte. Parlant des dirigeants des autres groupes de la gauche kurde, qui avaient souvent critiqué le PKK et son chef pour leur manque de finesse idéologique et d’expérience politique, Öcalan déclarait en 1996 : « J’avais un principe pour moi-même : Pourquoi ai-je osé initier cette guerre et y croire ? Parce que celui qui ne se bat pas est la pire des putains. C’était ma conviction dès le début ; je me suis modelé autour de cette conviction. Tous ces hommes des groupuscules kurdes, qui proclamaient la cause nationale, étaient malhonnêtes. Pourquoi ? Parce que, je l’ai dit, ils se prostituaient plus qu’une prostituée. J’ai dit, je ne serai pas comme eux ; je vais me battre pour des objectifs plus nobles » (5).

La volonté et la capacité du PKK d’employer la violence furent un appel pour de nombreux Kurdes opprimés. C’est durant la guerre qui a suivi que le PKK s’est construit. La vengeance est devenue un thème important de l’identité du PKK au cours des années 1980 et 1990 lorsque la guerre devint plus intense et que l’État essayait de terroriser les Kurdes pour les soumettre. Une brochure de 1985 déclarait même que le PKK est « une organisation de la vengeance révolutionnaire » et affirmait : « Les sermons pseudo-socialistes ne nous sauveront pas mieux que les sermons religieux qu’ils sont venus remplacer. La violence (…) ne sera pas seulement pour le Kurdistan la sage-femme qui aidera à la naissance [d'une nouvelle société], mais c’est elle qui va créer quelque chose de tout à fait nouveau. La violence révolutionnaire doit jouer ce rôle et elle prendra , nous le disons, la forme de la vengeance révolutionnaire » (6).

La composition sociale du PKK le différenciait des autres groupes. Selon le spécialiste du Kurdistan, Martin van Bruinessen, le PKK était « la seule organisation dont les membres provenaient presque exclusivement des plus basses classes sociales – les jeunes déracinés, à moitié instruits, venant des villages et des petites villes, qui savaient ce que c’est d’être opprimé, qui voulaient l’action et non la sophistication idéologique » (7). « Les élites des tribus sont représentées dans divers autres partis mais non dans le PKK. Ou plutôt, ce parti représente les sections les plus marginales de la société kurde. » (8)

Le PKK a d’abord commencé à agir contre l’élite kurde traditionnelle, les aghas – ces propriétaires « féodaux » qui avec l’aide de leurs partisans contrôlaient les villages entiers et souvent coopéraient étroitement avec l’État turc. Le PKK a combattu au côté des paysans révoltés et a perdu des dizaines de membres dans les affrontements avec les milices des propriétaires terriens. Pour le PKK, le principe directeur dans le choix de ses objectifs n’était cependant pas l'antagonisme social, mais la politique des aghas : s’ils s’opposaient ou non au mouvement national. À cette époque divers groupes de gauche, turcs et kurdes, se battaient entre eux ; « le PKK était initialement relativement insignifiant parmi eux et il n’est devenu connu que parce qu’il était le plus violent » (9). Au cours de ces luttes internes il y a eu des dizaines de morts. Le PKK était à la fois l’initiateur et la victime de cette violence.

Lorsqu’en 1980 l’armée réalisa un nouveau coup d’État, le PKK devint le plus fort parti kurde en Turquie. Des dizaines de milliers de militants ont été arrêtés. La gauche turque, qui dans les années précédentes avait à nouveau atteint une force significative, était en grande partie incapable de résister à la répression. À la fin de 1983, il y avait encore 40 000 prisonniers politiques, qui ont été systématiquement brutalement torturés. Parmi ces prisonniers il y avait des milliers de sympathisants et de membres du PKK. Beaucoup d’entre eux ont poursuivi la lutte dans les prisons, menant des grèves de la faim qui ont coûté la vie de dirigeants éminents, ou se suicidant en signe de protestation. Les martyrs sont devenus un symbole important du mouvement et leurs sacrifices ont renforcé la réputation des militants du PKK en tant que révolutionnaires inflexibles.

Öcalan lui-même a échappé à la répression. Peu de temps avant le coup d’État il s’était rendu en Syrie et de là, au Liban. Il avait pris contact avec le Front démocratique de libération de la Palestine (FDLP) et avec d’autres groupes palestiniens comme le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) et le Fatah. Abou Laila, un dirigeant du FDLP, a dit plus tard à propos d’Öcalan : « Nous avions rencontré d’autres Kurdes de Turquie et ils ne nous semblaient pas être fiables. Cet homme paraissait sérieux. Il ne cherchait pas de l’aide [militaire et financière] (…) il voulait seulement envoyer des volontaires (…) pour que dans l’avenir ils soient entraînés ». « Ces gens-là se sont avérés très sérieux, de vrais combattants, de vrais soldats. Il était clair qu’il [Öcalan] avait une base populaire au Kurdistan. » (10). Les Palestiniens ont assuré une formation militaire et organisationnelle aux Kurdes, mais les membres du PKK recevaient leur formation idéologique séparément des autres groupes. Le PKK a rejoint les Palestiniens dans la lutte contre l’armée israélienne lorsqu’elle a envahi le Liban en 1982.

Quelques années plus tard, le PKK lance sa guerre populaire. Öcalan avait établi des contacts avec le régime syrien et est autorisé à se baser lui-même à Damas. Le PKK ouvre un camp d’entraînement dans la partie du Liban contrôlée par les Syriens. En 1982 il conclut un accord avec le plus important groupe rebelle kurde en Irak, le PDK de Barzani, qui lui permet d’installer des camps près de la frontière turque. Le PKK commence alors des actions armées à petite échelle dans le Kurdistan turc ainsi que l’agitation au sein des communautés rurales de la zone frontalière. Sa première action importante a lieu en 1984, lorsqu’il attaque plusieurs casernes militaires et prend le contrôle temporaire de certains villages. Les combattants du PKK distribuaient des déclarations affirmant que leur but était « la lutte de notre peuple pour l’indépendance nationale, une société démocratique, la liberté et l’unité, sous la direction du PKK, contre l’impérialisme, le fascisme colonial turc et ses laquais locaux ». En même temps le PKK lançait un appel aux « révolutionnaires et aux travailleurs de Turquie » : « Chaque coup porté au fascisme colonial par le HRK [Heza Rizgariya Kurdistan, Forces de libération du Kurdistan, la branche armée du PKK au début des années 1980] est un coup contre le fascisme en Turquie » (11). Néanmoins la coopération entre le PKK et la gauche radicale turque était très difficile. Le coup d’État militaire avait décimé la gauche turque et le PKK essayait de dominer toute alliance, considérant que la gauche turque s’était avérée incapable de mener une révolution. En retour, cela éloignait les alliés potentiels.

La théorie de la révolution du PKK était alors très influencée par la conception maoïste de la guerre populaire prolongée. Dans cette stratégie, la lutte armée est le principal moyen pour s’emparer du pouvoir. La lutte armée est menée dans les zones rurales et la majorité des combattants est recrutée au sein de la paysannerie. Elle est dirigée par le parti qui est censé représenter la direction « prolétarienne » et préserver l’objectif socialiste, bien que la stratégie vise d’abord une étape « nationale démocratique ». La guerre populaire commence par de petites attaques de guérilla et se poursuit à travers les différentes étapes de l’escalade de la guerre. Il est d’abord question d’une « défense stratégique », au cours de laquelle les rebelles se limitent à des attaques éclairs à petite échelle, puis d’un deuxième niveau au cours duquel les forces gouvernementales sont poussées à la défensive, alors que le parti élargit son influence politique. Dans la phase finale la guérilla est supposée avoir rassemblé assez de forces et d’armes pour passer à la guerre conventionnelle et engager les batailles décisives contre l’ennemi. Jusqu’au milieu des années 1990, Öcalan et le PKK se réfèrent à ce cadre stratégique avec pour but un Kurdistan indépendant.

Les deux éléments qui distinguent dès le début le PKK des mouvements similaires étaient son évaluation de l’histoire de l’Internationale communiste et sa conception des rapports entre le parti et l’armée de guérilla.

Dès ses premiers documents, le PKK critique sévèrement l’Union soviétique et le Komintern (Internationale communiste) pour leur soutien critique au kémalisme au début des années 1920. Le 23 janvier 1921, Mustafa Suphi, le fondateur du Parti communiste de Turquie, et une douzaine de ses camarades ont été assassinés par des nationalistes de droite. Ce massacre a eu lieu avec l’approbation au moins tacite de Mustafa Kemal Atatürk, mais cela n’a pas empêché la signature du traité de fraternité entre la Grande Assemblée nationale de Turquie (dirigée par Atatürk) et l’Union soviétique le 16 mars 1921. Les déclarations du PKK non seulement critiquaient le jeune PCT et le Komintern pour leurs illusions sur le potentiel démocratique du kémalisme, mais aussi accusaient le Komintern d’avoir ignoré la situation locale, et la direction soviétique d’avoir donné la priorité à la sécurité nationale de l’URSS, par-dessus les principes internationalistes et anti-impérialistes. Un tel point de vue critique des débuts de l’Union soviétique n’était pas partagé par la plupart des partis « marxistes-léninistes », qui avaient plutôt tendance à considérer les textes soviétiques comme des écritures saintes.

Plus tard, après l’implosion de l’URSS, le PKK a tenté de formuler une critique plus exhaustive du « modèle » soviétique, mais cela est resté superficiel : il blâmait les décisions erronées de la direction et son manque de démocratie ainsi que la priorité donnée aux intérêts de l’État sur ceux des citoyens, mais il n’expliquait pas comment ces erreurs ont pu devenir une politique qui durera des décennies.

L’autre élément qui distinguait le PKK c’est qu’il était un « parti-guérilla ». Au lieu de suivre le modèle maoïste qui dicte une claire distinction entre l’armée et le parti qui la dirige – Mao a écrit en 1938 : « Notre principe, c’est : le Parti commande aux fusils, et il est inadmissible que les fusils commandent au Parti » – les deux organisations s’interpénétraient. Dans le PKK, les combattants devaient abandonner complètement leur vie antérieure et se consacrer exclusivement à leur vie de guérilleros. Les cadres qui n’avaient aucune responsabilité militaire devaient être prêts à rejoindre à tout moment les bases de guérilla dans les montagnes. Selon le dirigeant du PKK Duran Kalkan « ce n’était pas seulement une [question] de valeur militaire, mais le plus important était sa signification idéologique et morale » (12). Se référant au congrès du parti de 1986, Kalkan décrit ainsi cette signification : « Une telle guérilla fait une rupture idéologique totale avec l’ordre dominant, elle rompt dans une certaine mesure avec le système hiérarchique de l’État et du pouvoir. C’est pourquoi au troisième congrès il y a eu un sérieux renouvellement de la conception du socialisme réellement existant ; la conception du socialisme réellement existant concernant l’individu et de la famille, l’égalité des droits et la liberté petits-bourgeois, a été remplacée. Une telle mesure a des conséquences dans la société où elle suscite des changements qui touchent à la liberté et à l’égalité. Elle détruit la vie personnelle et familiale. »

3. Édification de « l’homme nouveau »

Kalkan touche ici à l’élément le plus distinctif de la pensée du PKK au cours des années 1980 et 1990 : son ambition de créer un « homme nouveau », caractérisé par sa « personnalité ». Ce thème de la « personnalité » des Kurdes est déjà apparu dans les écrits d’Öcalan au début des années 1980 est reste une part importante de ceux-ci. Selon Öcalan il y aurait une « mentalité kurde », métaphysique, une certaine « composition de la psyché kurde ». Il continue à avancer que « de nombreuses qualités et caractéristiques attribuées aux Kurdes et à leur société d’aujourd’hui peuvent être déjà remarquées au sein des communautés néolithiques des chaînes de montagnes de Transcaucasie – la zone que nous appelons le Kurdistan » (13). Cependant, les Kurdes ont vu leur « vraie » identité aliénée par les tentatives de l’État turc de les assimiler et par les structures sociales traditionnelles, le « féodalisme » selon Öcalan.

Par la critique et l’autocritique ainsi que par un travail acharné, les membres du PKK ont été appelés à se reconstruire, à se libérer de leurs opinions et attitudes apprises dans leur « ancienne vie » et à se remodeler en « hommes nouveaux ». Cet objectif est décrit dans le journal du parti Serxwebûn : « L’homme nouveau ne boit pas, ne joue pas, ne pense jamais à son propre plaisir ou confort et il n’y a rien de féminin en lui. Ceux et celles qui se livraient à de telles activités devront, de manière tranchante, comme avec un couteau, couper toutes ces habitudes dès qu’il ou elle est parmi les hommes nouveaux. La philosophie et la moralité de l’homme nouveau, la manière dont il se conduit et se comporte, son style, son ego, son attitude et ses réactions sont les siennes et seulement les siennes. Le fondement de toutes ces choses c’est son amour pour la révolution, la liberté, le pays et le socialisme, un amour qui est solide comme un roc. L’application du socialisme scientifique à la réalité de notre pays crée l’homme nouveau » (14).

Dans un texte de 1983, intitulé « Sur l’organisation », Öcalan débat du rôle de l’organisation politique, citant Marx, Engels, Lénine, Giap et Che Guevara. Comme les autres textes du PKK et d’Öcalan de l’époque, celui-ci est très semblable aux écrits du reste de la gauche radicale turque et kurde, mais « la partie substantielle et spécifique de l’argumentation de ce travail concerne “la réorganisation de toute la société”. Plus que la structuration d’un “parti marxiste-léniniste de la classe ouvrière” il propose une réorganisation globale de la société kurde car elle a été victime “d’un programme délibéré de désorganisation du haut en bas mis en œuvre par les colonialistes turcs” » (15). Réorganiser la société kurde « de haut en bas » exigerait la construction d’une nouvelle identité , d’une nouvelle personnalité kurde.

Graduellement les notions comme « humanisation », « socialisation » et « personnalité libérée » ont remplacé les concepts marxistes de classes et de lutte de classes. Lorsque dans les écrits récents d’Öcalan les termes de classe apparaissent encore, leur fonction est celle de synonymes d’opposants politiques (les féodaux dans le cas des chefs de clans kurdes, petit-bourgeois pour les groupes kurdes non liés au PKK), dont la caractéristique déterminante est souvent celle de leurs personnalités « déformées » ou « malades ». Öcalan attaque de manière répétée la personnalité « malade » de ceux qui sont en désaccord avec lui.

Le congrès du PKK de 1995 a marqué une rénovation idéologique. Le thème de l’édification d’un « homme nouveau » a été officiellement incorporé dans l’idéologie du parti et le nouveau programme définit l’objectif comme « une personnalité qui, avec une grande clairvoyance, une grande compréhension, avec beaucoup d’efforts et de détermination, cherche à dépasser tous les obstacles et à transformer le négatif en positif ; une personnalité dont la force de la volonté fascine en toutes circonstances et qui est même prête à donner sa vie pour la lutte pour le développement de l’humanité, sans chercher d’avantages personnels » (16). La « socialisation despersonnes » était déclarée essentielle pour le socialisme (17).

La création de « l’homme nouveau » a joué un rôle central dans la critique du « socialisme réellement existant » que le PKK a tenté de formuler après son effondrement, ainsi que dans la nouvelle vision du socialisme qu’il a essayé d’élaborer. Le PKK ne regrettait pas l’effondrement du bloc soviétique. « Nous ne pleurons pas tellement cet effondrement, nous nous sentons plutôt soulagés d’un fardeau », a dit Öcalan en 1992 (18). Le programme de 1995 définit le « socialisme réellement existant » comme « l’étape la plus basse et la plus brutale du socialisme » et explique ainsi ses défauts : « en ce qui concerne son aspect idéologique, il s’est abaissé jusqu’au dogmatisme, le matérialisme vulgaire et le chauvinisme grand-russe ; son aspect politique c’est la création d’un centralisme extrême, le gel de la lutte de classes démocratique et l’élévation des intérêts de l’État au rang de seul facteur décisif ; son aspect social c’est la restriction de la vie libre et démocratique de la société et de l’individu ; son aspect économique, c’est la domination du secteur étatique et l’incapacité de dépasser la société de consommation qui imite les pays étrangers ; enfin, son aspect militaire c’est la priorité à l’armée et à l’armement sur tous les autres domaines ». L’édification de l’homme nouveau, c’est pour le PKK la voie permettant au nouveau socialisme d’éviter ces erreurs.

Au milieu des années 1990, le PKK souligne ses divergences avec le socialisme réellement existant et tente de formuler sa propre idéologie. En 1993, Öcalan affirme que le PKK, lorsqu’il parlait de « socialisme scientifique » ne se référait pas au marxisme mais à sa propre idéologie d’un « socialisme » supposé « dépasser les intérêts des États, de la nation et des classes » (19). De manière symbolique, le congrès de 1995 a supprimé la faucille et le marteau du drapeau du parti : « la faucille et le marteau du socialisme réellement existant ne concernent que la classe des ouvriers et paysans, et cela exprime ce qu’est le socialisme réellement existant. La nouvelle conception du socialisme concerne toute l’humanité » (20). La proclamation qu’ils luttent pour « toute l’humanité » reste une figure de style fréquente dans les déclarations du PKK et du PYD.

Synthèse et articles Inprecor

L’alternative du PKK au défunt modèle soviétique a été un socialisme de l’homme nouveau : la création de cette nouvelle personnalité était le but du socialisme et la seule garantie que même après la révolution la société n’allait pas régresser vers le capitalisme ou le fascisme. Ce « socialisme » n’était pas une façon d’organiser la société en une « association d’hommes libres qui fonctionne avec les moyens de production communs », comme disait Marx, mais la création d’une personnalité. C’est pourquoi dans un texte de cette période, Mehmet Can Yüce – par ailleurs « marxiste-léniniste » rigide – peut parler de « socialisme qui a été réalisé dans le parti » (21), tout comme l’a fait le programme de 1995 (22). Yüce écrit : « Si le socialisme ne domine pas dans la personnalité de l’individu et dans les relations au sein de l’organisation, il ne peut pas être réalisé dans la société, dans le système social » (23).

L’idée que les gens doivent « remodeler » leur personnalité pour devenir révolutionnaires n’est pas avancée seulement par le PKK. Au sein du Parti communiste des Philippines (PCP) c’était un thème récurrent : pour devenir de véritables révolutionnaires prolétariens, les membres devaient se « remodeler » eux-mêmes pour se défaire de leurs habitudes « petites-bourgeoises ». Mais le PKK est allé beaucoup plus loin : les gens n’étaient pas seulement supposés devenir de bons membres du parti, mais changer toute leur personnalité. L’idée de l’édification de l’homme nouveau évoque les écrits de Che Guevara sur le socialisme et l’homme ou les discours soviétiques sur l’homme nouveau. La différence essentielle, c’est que le PKK prétend créer l’homme nouveau avant la révolution et que, à force de détermination et de travail acharné, le « surhomme » socialiste serait créé dans les bases du PKK.

Ce n’est pas seulement le socialisme en tant que système socio-économique qui a été progressivement écarté par ce socialisme de l’homme nouveau. Quelque chose de semblable a eu lieu dans les déclarations du PKK sur l’autodétermination kurde. Dans la seconde moitié des années 1980, le PKK mentionne de moins en moins un « Kurdistan unifié et indépendant », parlant plutôt de « Kurdistan libre », une formulation plus d’ambiguë sur l’objectif politique.

Des termes comme « liberté » et « indépendance » ont été de plus en plus employés pour parler des objectifs individuels, « spirituels », se référant à cette nouvelle personnalité et non à la structure de l’État. Ce thème est devenu particulièrement central dans la déclaration d’Öcalan devant le tribunal en 1999, publiée partiellement en tant que « Déclaration sur la solution démocratique de la question kurde », ainsi que dans ses écrits de prison. Dans ces textes, Öcalan affirme que, dès avant son emprisonnement, il a utilisé les termes comme « liberté » et « l'autodétermination » principalement pour se référer aux individus et non aux peuples. Il a même affirmé que le PKK n’a jamais été sécessionniste, une déclaration qui contredit l’insistance véhémente de 1978, selon laquelle exiger moins qu'un Kurdistan indépendant (spécifié comme étant sous l’occupation de la Turquie, de l'Iran, de l'Irak et de la Syrie) serait une trahison. Malgré les autres rénovations idéologiques, le programme de 1995 affirmait qu’un État kurde indépendant était le but final du mouvement.

Après 1993, alors que le PKK proposait un cessez-le-feu à l’État turc, Öcalan a commencé à parler d’un règlement politique du conflit et a déclaré que le démantèlement de l’État turc n’était pas une condition préalable à un tel règlement. Mais cela n’excluait pas qu’un État kurde indépendant (et socialiste) soit l’objectif final, qui pourrait être obtenu par d’autres moyens que la lutte armée. C’est certainement ainsi que beaucoup de membres et de sympathisants du PKK ont interprété ces déclarations. Lorsque peu avant sa capture Öcalan déclarait qu’une « alternative démocratique » pourrait être réalisée sur la base de la reconnaissance par la Turquie de l’identité kurde, d’un Parlement fédéral et dans les frontières existantes de la Turquie, il contredisait le programme officiel du PKK. Lorsqu’en 1999 en se défendant devant le tribunal il a catégoriquement nié l’objectif d’un État kurde, même à très long terme, des milliers de partisans du PKK l’ont quitté, désillusionnés (24).

4. Serok Apo

Au cours des années 1980, Öcalan a consolidé son contrôle du mouvement. Après une lutte pour le pouvoir au début de la décennie, qui s’est terminée par la mort ou la fuite de ses rivaux, « Apo » – un diminutif d’Abdullah qui signifie également « oncle » en kurde – a imposé son contrôle de l’organisation. Officiellement président du parti, Serok Apo (le chef Apo) est devenu non seulement le dirigeant politique, mais également le commandant militaire, le « philosophe » du mouvement et une sorte de prophète. Il a déclaré en 1992 : « Une personne représente la nouvelle posture debout, pratiquement la résurrection de la nation. Mon rôle est bien celui d’un prophète, s’adressant à un peuple asservi, impitoyablement opprimé. (…) Nous devons nous battre nous-mêmes pour notre liberté. Je symbolise cette lutte » (25). Les publications idéologiques du PKK se composent presque uniquement de textes d’Öcalan. Quelques autres personnalités du parti seulement ont publié des livres, le plus souvent des mémoires. Lors des réunions du parti, Öcalan prononçait des discours, sans notes, qui duraient pendant des heures et étaient ensuite retranscrits et publiés sous forme de livres. Même ses conversations téléphoniques ont été enregistrées pour être « étudiées ». Dans le jargon du PKK, les déclarations d’Öcalan sont connues en tant qu’« analyses » (çözümlemeler).

Tous les membres du PKK devaient se consacrer complètement au parti, ce qui donc signifiait un dévouement total à Abdullah Öcalan. Ce dernier était lui-même présenté comme Önderlik (direction), « guide » et même « soleil ». Dans un reportage plein de sympathie sur la guérilla du PKK, l’internationaliste allemande Anja Flach avait alors écrit : « le statut de la direction du parti [c’est-à-dire d’Öcalan] est une institution, il n’est pas le représentant du parti, il est le parti » (26). Un auteur qui a connu Öcalan en tant que chef de son parti a écrit plus tard : « Öcalan n’était pas disposé à partager son autorité. Il exigeait une soumission absolue de son entourage à sa personne et il l’imposait implacablement. » (27)

L’opposition à Öcalan et à ses décisions était impossible et le PKK allait en payer un prix élevé lorsque ses succès sur le champ de bataille déclineraient. À la fin des années 1980 et au début des années 1990, l’armée turque a acquis plus d’expérience dans la guerre contre la guérilla, employant des équipements sophistiqués telles les lunettes de vision nocturne israéliennes et les hélicoptères de combat étatsuniens. En outre l’armée turque a brutalement pris pour cible les civils, qu’ils soient sympathisants du PKK ou des droits des Kurdes en général. Entre 1984 et 1999, environ 40 000 personnes furent tuées. Selon l’armée turque, elle a perdu 6 500 soldats jusqu’en 2008 et a tué 32 000 membres du PKK, mais ces chiffres ne sont pas crédibles. Selon le PKK, ses pertes étaient beaucoup moins importantes, mais le nombre total des victimes du conflit serait beaucoup plus élevé.

Les deux camps s’en prenaient aux civils soupçonnés d’aider l’ennemi, mais la grande majorité des victimes doivent être attribuées à l’État turc. Selon l'association turque des droits de l'homme (IHD), la Jandarma İstihbarat ve Terörle Mücadele (JİTEM), une branche de la gendarmerie turque qui n’existait même pas officiellement, a été impliquée dans 5 000 meurtres non résolus de journalistes, d’intellectuels, de militants des droits humains et de militants politiques, étant responsable de plus de 1 500 « disparitions ». Les services de renseignement turcs ont également coopéré avec les milices d’extrême droite et islamistes, qui ont fait des milliers de victimes, pour la plupart des civils. À la fin de la décennie 1980, l’armée turque a commencé à déporter les villageois kurdes, pour priver la guérilla des soutiens civils. Les estimations du nombre de personnes ainsi déplacées varient entre 275 000 et 2 millions. Privé ainsi d’une grande part de son soutien civil et subissant des attaques de plus en plus importantes, le PKK a commencé à subir des revers militaires au milieu des années 1990.

Mais Öcalan a refusé d’écouter les avertissements de ses commandants sur le terrain et a insisté pour qu’ils passent à l’offensive. Une déclaration de 1994 proclame que « la lutte menée par le PKK a dépassé le stade de la défense stratégique (…). Il est inévitable que nous intensifiions notre lutte en réponse à la déclaration d’une guerre totale par la Turquie. » Les revers n’ont pas été considérés comme le résultat d’instructions erronées de « la direction » mais comme l’échec des commandants locaux à les appliquer correctement. Anja Flach décrit les sessions de « critique et autocritique » dont elle a été témoin durant cette période : « les échecs étaient d’abord examinés sous l’angle de la personnalité des commandants et des combattants. Les structures de la vie ancienne [avant la guérilla] sont encore vivantes, les points de vue féodaux ou petits-bourgeois n’ont pas été dépassés et c’est justement ce qui est perçu comme le plus important obstacle pour la mise en œuvre des idées du parti » (28). Mais la validité de ces idées elles-mêmes n’a pas été mise en cause.

L’idée du PKK d’édifier un « homme nouveau » était un puissant moyen de contrôle du fait de son idéal d’obéissance aveugle – la critique de « la direction » était considérée comme une preuve que cet objectif n’était pas atteint. Öcalan était plus qu’un dirigeant éminent ou même indispensable. Sa personne a été idéalisée comme indispensable pour la libération du peuple kurde. Un observateur critique décrit ainsi son rôle : « Il ne dispose pas de la clé de la libération, il “est” lui-même cette clé » (29). Cela explique pourquoi, même après avoir été capturé, Öcalan est resté le dirigeant du mouvement.

En 1998, la Turquie menace la Syrie de guerre si ce pays continue à abriter le chef du PKK. Le régime syrien ordonne à Öcalan de quitter le pays, ce qu’il fait en octobre. Durant 130 jours il va d’un pays à l’autre à la recherche d’asile. Il intensifie ses appels pour un règlement politique et déclare que le PKK serait prêt à accepter une « République démocratique », une Turquie unifiée qui garantirait la liberté d’expression aux Kurdes et reconnaîtrait la présence d’une minorité kurde. Il ajoute que le PKK est prêt à déposer les armes si ces conditions sont remplies. En février 1999, il est capturé par des agents turcs.

Métamorphose idéologique du PKK (2/2)

* Alex de Jong, co-directeur de l’Institut international de recherche et de formation (IIRF/IIRE) d’Amsterdam, est membre du Bureau exécutif de la IVe Internationale et éditeur de Grenzeloos, la revue de la section néerlandaise. (Traduit de l’anglais par JM)

Notes

1. Selahattin Çelik, Den Berg Ararat versetzen – Die politischen, militärischen, őkonomischen und gesellschaftlichen Dimensionen des aktuellen Kurdischen aufstands, Köln 2002, p. 37.

2. Cité dans : Christopher de Bellaigue, Rebel Land : Among Turkey’s Forgotten Peoples, London 2009.

3. PKK, Programm, Köln 1984, p. 45, 49.

4. Ali Kemal Özcan, Turkey’s Kurds – A theoretical analysis of the PKK and Abdullah Öcalan, New York 2006, p. 86.

5. Ibidem, p. 89.

6. Martin van Bruinessen, « Between guerrilla war and political murder : the Workers’ Party of Kurdistan », Middle East Report (1988) 153 (July – August), pp. 40-42, pp. 44-46, p. 50, Ici p. 46 et p. 50.

7. Ibidem, pp. 40-41.

8. Ibidem, p. 42

9. Martin van Bruinessen, « The nature and uses of violence in the Kurdish conflict », présenté au collque international “Ethnic Construction and Political Violence”, organisé par la Fondazione Giangiacomo Feltrinelli, Cortona, 2-3 juillet 1999, p. 10.

10. Aliza Marcus, Blood and Belief – The PKK and the Kurdish fight for independence, New York 2007, p. 55

11. Nikolas Brauns & Brigitte Kiechle, PKK – Perspektiven des kurdischen Freiheitkampfes : Zwischen Selbsbestimmung, EU und Islam, Stuttgart 2010, p. 55.

12. Ibidem, p. 57.

13. Abdullah Öcalan, Prison Writings – The PKK and the Kurdish question in the 21st century, London 2011. p. 21 et p. 42.

14. Olivier Grojean, « The production of the new man within the PKK », European Journal of Turkish Studies (2012) : http://ejts.revues.org/4925 (p. 4).

15. Özcan, Turkey’s Kurds, op. cit, p. 91.

16. Brauns & Kiechle, PKK, op. cit, p. 84.

17. PKK, Programm, Utrecht 1995. Pages non numérotés.

18. Brauns & Kiechle, PKK, op. cit, p. 76.

19. Ibidem, p. 77.

20. Ibidem, p. 77.

21. Mehmet Can Yüce, Gedanken über die nationale Befreiung und den Sozialismus, Informationsstelle Kurdistan, Hamburg 1996, p. 79. Je souligne.

22. PKK, Programm, Utrecht 1995. Pages non numérotés.

23. Yüce, Gedanken, op. cit, p. 79.

24. Marcus, Blood and belief, op. cit, p. 291.

25. Brauns & Kiechle, PKK, op. cit, p. 66.

26. Anja Flach, Jiyaneke din – ein anderes Leben, Hamburg 2011. p. 19.

27. Çelik, Den Berg Ararat versetzen, op. cit, p. 47.

28. Flach, Jiyaneke din, op. cit, p. 20.

29. Grojean, « The production of the new man within the PKK », op. cit, p. 9.

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