Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 268 juin 1988 *

Après la mort de Daniel Guérin

Cf. aussi : [Mandel Ernest] [Marxisme]

Ernest Mandel

Daniel Guérin vient de mourir. Avec lui disparaît l'une des figures de proue de l'extrême-gauche française pendant un demi-siècle, et qui joua un rôle clé dans le mouvement homosexuel.

Guérin était venu au socialisme par l'anti-colonialisme, ce qui n'était pas tellement habituel au début des années 30. Il est resté un militant anti-colonialiste pendant toute sa vie. On trouve le résumé de cette fidélité acharnée à l'internationalisme prolétarien dans le recueil intitulé « Ci-gît le colonialisme » (Mouton, La Haye/ Paris. 1973).

Mais bientôt le péril fasciste qui monte dans toute l'Europe, après la prise du pouvoir des nazis en 1933 élargit cette motivation initiale. Son livre Fascisme et grand capital (Paris. Gallimard, 1936). offre la première explication détaillée du phénomène fasciste d'un point de vue marxiste-révolutionnaire, en bonne partie inspirée par les analyses de Trotsky, explication largement supérieure à celle du Komintem. Malgré un aspect parfois mécaniste, elle a conservé aujourd'hui toute sa validité, alors que nous disposons d'une masse énorme de documents auxquels Guérin n'avait pas accès à l'époque.

Ayant adhéré à la SFIO de Léon Blum, le jeune Daniel Guérin auquel l'électoralisme vulgaire de la "vieille maison" répugne, se situera rapidement à l'aile gauche du parti, la fameuse "gauche révolutionnaire" autour de Marceau-Pivert. Elle connaîtra son heure de gloire au cours de juin 1936, mais ne réussit pas à traduire ses convictions révolutionnaires en actes organisés et organisationnels. Elle finit par se faire exclure de la SFIO en 1938, dans la phase déclinante des luttes ouvrières.

Dans le Parti socialiste ouvrier et paysan (PSOP) constitué à la suite de cette ex-pulsion, Daniel Guérin se situera de nouveau à l'aile gauche, rejetant notamment les mesures d'abord vexatoires puis disciplinaires prises à l'égard des trotskystes qui avaient adhéré à cette formation.

Pendant toute cette période, qui allait d'ailleurs se prolonger durant la Deuxième Guerre mondiale. Guérin se rapproche de Trotsky et du trotskysme. Il admire l'extraordinaire lucidité du "Vieux", mais lui reproche une rigidité tactique qui aurait encouragé ses disciples français à verser dans le sectarisme et dans les maladresses manœuvrières.

L'histoire tranchera sur les questions de détail ; tout cela semble bien loin aujourd'hui. Mais personne ne peut nier, à la lumière de l'histoire, que les choix fondamentaux n'étaient pas tactiques mais politico-stratégiques. Sur ces choix, Trotsky avait raison. Guérin lui-même s'en est d'ailleurs largement rendu compte, au milieu des années 40. C'est ce qui l'a amené à adhérer à la IVe Internationale pendant une brève période, à cette époque-là.

Tout le processus de rapprochement conflictuel de Daniel Guérin avec le marxisme révolutionnaire - le trotskysme -pendant la période 1933-1940 est décrit sincèrement dans son livre « Front populaire, révolution manquée » (Paris, Julliard, 1963).

Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, Daniel Guérin a produit son livre le plus intéressant, qui continue à faire date, tant dans l'historiographie en général, que dans l'histoire du marxisme. « La lutte de classes sous la Première république » (1956) élargit l'analyse fondée sur la théorie de la révolution permanente à celle de la grande Révolution française (un condensé de l'ouvrage est paru en 1973, sous le titre Bourgeois et Bras-Nus, chez Gallimard).

Aujourd'hui, cela reste une tâche pour de jeunes historiens marxistes de réexaminer l'histoire de toutes les révolutions bourgeoises en les abordant non pas comme une lutte de classes triangulaire entre la noblesse, la bourgeoisie et la paysannerie, mais comme une lutte de classes à quatre pôles, dans laquelle le pré-prolétariat, le semi-prolétariat, voire le prolétariat naissant, commence à apparaître comme une force sociale autonome.

Au moment où l’on s’apprête à célébrer le bicentenaire de la Révolution française, les marxistes français devraient s’inspirer de l’ouvrage lucide de Daniel Guérin pour continuer sur cette voie. ■

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