Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 624 février-mars 2016 *

Qu’est-il arrivé au printemps arabe, cinq ans après ? 2-2

Cf. aussi : [Achcar Gilbert] [Irak]

Entretien avec Gilbert Achcar conduit par Nada Matta*

Deuxième partie :

- Deux camps contre-révolutionnaires

- Le régime saoudien n’est pas éternel

- Tâche titanesque, mais pas impossible

Deux camps contre-révolutionnaires

Nada Matta : Observant la Syrie d’aujourd’hui, des critiques affirment que toutes les forces sur le terrain sont contre-révolutionnaires. Cela est-il exact ? Les combattants sur le terrain ne sont-ils pas dans leur grande majorité des Syriens qui combattent la dictature ?

Gilbert Achcar : En effet, ils le sont. Mais l’un des aspects complexes de la situation dans la région est qu’il n’y a pas une opposition binaire classique révolution / contre-révolution. Nous sommes face à un triangle de forces.

D’un côté, un pôle révolutionnaire constitué d’un bloc de forces sociales et politiques représentant les aspirations des travailleurs, des jeunes et des femmes qui se sont soulevés contre l’ancien régime et qui aspirent à une société différente et progressiste.

Mais de l’autre côté, se trouvent non pas un mais deux camps contre-révolutionnaires. L’un d’eux est constitué par le camp de l’ancien régime, la contre-révolution classique. Le second, pour les raisons historiques que j’ai déjà mentionnées, est constitué par des forces réactionnaires de caractère religieux, lesquelles ont été initialement encouragées par les anciens régimes comme contrepoids face à la gauche, mais elles se sont développées et retournées contre ces régimes. Dans les deux cas il s’agit de forces contre-révolutionnaires dans le sens que leurs intérêts fondamentaux ainsi que leurs programmes s’opposent frontalement aux aspirations du pôle révolutionnaire qui lutte pour un changement social, économique et démocratique.

Lorsqu’ils ont accédé au pouvoir, les Frères musulmans en Égypte (en août 2012) et Ennahdha (en décembre 2011) en Tunisie incarnaient une autre version de la contre-révolution. Washington était convaincu qu’elle fonctionnerait mieux que l’ancien régime. Les deux formations ont continué les politiques sociales et économiques des anciens régimes.

Le seul changement qu’ils tentèrent de mettre en œuvre portait sur une « islamisation » des institutions – ou, plus exactement, l’approfondissement de l’islamisation des institutions en Égypte, car sous Sadate et Moubarak celle-ci était déjà bien entamée. Des tensions entre ceux-ci et l’ancien régime sont nées lorsqu’ils ont tenté d’affirmer leur contrôle sur l’appareil d’État. C’est l’arrière-plan du coup d’État de 2013 en Égypte.

Il existe ainsi dans l’ensemble de la région deux camps contre-révolutionnaires rivaux ainsi qu’un pôle révolutionnaire. La faiblesse pratique et/ou politique de ce dernier a permis à la situation de se développer en un affrontement plus bipolarisé entre les deux camps contre-révolutionnaires, tandis que le pôle révolutionnaire était marginalisé.

La Syrie constitue le cas le plus extrême. Le soulèvement de 2011 possédait un immense potentiel progressiste, autant si ce n’est plus que dans d’autres pays de la région en raison de la diffusion plus importante d’idées de gauche et progressistes au sein de la population syrienne – plus qu’en Égypte, mais moins qu’en Tunisie. Ce potentiel ne s’est toutefois pas matérialisé sous une forme organisationnelle. Des réseaux virtuels sur internet sont excellents lorsqu’il s’agit d’organiser des manifestations et des rassemblements, mais ils ne peuvent se substituer à un réel réseau organisationnel.

À cela il faut ajouter l’implication très active du bastion régional de la contre-révolution que représentent les monarchies pétrolières du Golfe, lesquelles firent tout leur possible pour renforcer la composante islamique fondamentaliste de l’opposition syrienne aux dépens de tout le reste, car un véritable soulèvement démocratique est une menace sérieuse autant pour eux que pour Assad. En un sens, ils ont travaillé avec le régime Assad à la promotion de la composante islamique fondamentaliste de l’opposition au détriment de sa composante démocratique laïque.

Le résultat final en Syrie est effectivement une situation dominée par un affrontement entre deux forces contre-révolutionnaires : d’un côté le régime et ses alliés, de l’autre une opposition armée au sein de laquelle les forces dominantes soutiennent des perspectives politiques qui sont profondément en contradiction avec les aspirations progressistes initiales du soulèvement en 2011. Il est aussi exact de dire qu’il y a des forces d’opposition armées qui sont moins réactionnaires, bien qu’il soit difficile de les qualifier de progressistes.

Un fait plus important est qu’une bonne partie de ceux qui ont rejoint les groupes armés fondamentalistes islamiques ne l’ont pas fait pour des raisons idéologiques mais parce qu’ils pouvaient y recevoir des salaires, cela dans un contexte de détérioration rapide des conditions de vie en raison de la guerre. C’est un facteur clé y compris dans le développement de l’ÉIIL, ce qui lui a permis de recruter plusieurs milliers de combattants.

Cela dit, le potentiel qui s’est exprimé en 2011 n’a pas été écrasé, il est plutôt marginalisé politiquement. Nombreux sont ceux représentant ce potentiel à avoir quitté le pays parce que, d’un côté, ils sont radicalement opposés au régime et sont menacés par celui-ci et, de l’autre, parce qu’ils constatent la prolifération des forces réactionnaires, lesquelles sont aussi dangereuses pour eux.

La plupart de ceux qui ont survécu et qui n’ont pas fini en prison ont quitté le pays. Ces milliers d’activistes qui incarnaient le potentiel démocratique et progressiste du soulèvement de 2011 et sont aujourd’hui en exil, constituent une raison d’espoir en l’avenir.

Mais pour l’instant, le mieux que l’on puisse espérer est à la fin de cette terrible dynamique du « choc des barbaries », ainsi que je l’ai nommée dans le sillage des attentats du 11 septembre 2001 (8), avec, à une extrémité le régime barbare d’Assad et, de l’autre, le barbare ÉIIL, ce dernier étant à l’origine un produit de la « première » barbarie, l’occupation américaine de l’Irak. La guerre civile, la destruction de la Syrie et le massacre de sa population par le régime doivent prendre fin dans des conditions qui permettent aux réfugiés de revenir d’exil, ou des déplacements à l’intérieur du pays, dans leurs villes natales (9). C’est aujourd’hui la chose la plus urgente.

Il n’existe pas, en ce moment, une quelconque perspective progressiste. Quiconque pense autrement rêve. En l’absence de telles possibilités, le mieux qui puisse arriver c’est qu’il soit mis fin à la détérioration continue provoquée par la guerre. Pour que la guerre se termine, un certain type de compromis entre le régime et l’opposition est nécessaire. Mais pour que cela se produise, Assad doit partir, car aucun compromis réalisable, aucune fin au conflit n’est possible si Assad reste en place.

Par leur soutien à Assad, la Russie et l’Iran bloquent la possibilité d’un compromis. Depuis 2012, l’administration Obama déclare « nous ne prônons pas un changement de régime en Syrie, mais nous pensons qu’Assad devrait se retirer afin qu’un compromis entre le régime et l’opposition puisse voir le jour. »

Obama favorisait ce qu’il appelait une « solution yéménite ». Au Yémen, le président a accepté de quitter ses fonctions et de remettre le pouvoir au vice-président, en février 2012 et le régime est resté le même. Un gouvernement de coalition entre l’opposition et le régime, à l’exception du clan du président, a été mis en place. Comme nous le savons, celui-ci n’a pas duré longtemps, mais en 2012 Obama le considérait, et il le considère encore, comme le modèle à suivre en Syrie.

L’Iran et la Russie, en revanche, craignent que si le clan Assad s’en va, cela pourrait désorganiser l’ensemble d’un régime devenu très fragile, et ils auraient beaucoup à perdre car la Syrie est l’un de leur État allié clé dans la région. Ils empêchent donc tout progrès en direction d’un compromis négocié.

Un tel compromis serait certes loin d’être un idéal. Mais sans un arrêt de la guerre, aucun renouveau du potentiel progressiste et démocratique tel qu’il est apparu lors du soulèvement de 2011 n’est possible. Le potentiel existe encore : si la guerre cesse et que les questions sociales et économiques reviennent sur le devant de la scène, les gens s’apercevront de la futilité de ces deux camps, et qu’ils n’ont aucune solution à apporter aux problèmes du pays.

Nada Matta : Certains prétendent que si Assad devait quitter le pouvoir, l’ÉI et Al-Nosra prendraient la suite. Tu affirmes au contraire que l’éviction d’Assad hâterait la lutte pour la libération.

Gilbert Achcar : En effet. La raison principale qui permet à Al-Nosra et l’ÉI de se développer réside dans la présence persistante du régime Assad. C’est, en premier lieu, la barbarie du régime Assad dans sa répression du soulèvement qui a créé le terreau permettant la croissance d’Al-Qaida et de l’ÉI en Syrie.

Il n’existait pas de masses disponibles, attendant de rejoindre de tels groupes cinglés. Les gens ont fini par trouver en eux une réponse appropriée aux atrocités commises par le régime, et aussi contre le chaos dominant. L’ÉIIS a joué là-dessus, imposant un ordre religieux totalitaire qui fournit des services sociaux de type étatique. C’est la raison pour laquelle il s’est baptisé « État » islamique.

La seule façon possible de se débarrasser de l’ÉIIS et d’Al-Qaida, c’est de supprimer les causes qui ont conduit des gens à rejoindre ces groupes. Lorsque les États-Unis ont tenté d’écraser Al-Qaida par la force lors de la bataille et des massacres à Falloujah en Irak en 2004, ils ont échoué lamentablement. Ce n’est que lorsqu’ils ont changé de stratégie et donné un rôle de protagoniste aux tribus arabes sunnites au moyen de fonds et d’armes qu’ils sont parvenus à marginaliser Al-Qaida (10).

Al-Qaida devenue ÉIIS est ensuite parvenue à reprendre le contrôle sur de larges parties de l’Irak au cours de l’été 2014 parce que le gouvernement confessionnel chiite de Nouri Al-Maliki, soutenu par l’Iran, a recréé les conditions du ressentiment des Arabes sunnites d’Irak qui avait permis à Al-Qaida de se développer à l’origine sous l’occupation américaine. C’est la raison pour laquelle la plupart des Arabes sunnites d’Irak craignaient paradoxalement l’évacuation américaine d’Irak en 2011. Par une ironie de l’histoire, ils en étaient arrivés à voir les troupes américaines comme une protection contre le gouvernement confessionnel chiite de Maliki (11).

Il est nécessaire de supprimer les conditions du ressentiment arabe sunnite en Syrie pour pouvoir mettre un terme à l’attraction d’Al-Nosra, de l’État islamique et d’autres forces fondamentalistes. Pour cela, la première condition est le retrait du pouvoir du clan Assad, car il est rejeté par une grande partie de la société syrienne.

Irak, le plus important désastre de l’impérialisme américain

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Nada Matta : Venons-en à la géopolitique et aux États-Unis. Comment décrirais-tu la réponse américaine à ces soulèvements ?

Gilbert Achcar : C’est une fois de plus une dimension sur laquelle la gauche réagit par inertie. Nombreux sont ceux qui ne parviennent pas à saisir que l’expérience irakienne a été un désastre décisif. Il s’agit en réalité du plus important désastre dans l’histoire de l’impérialisme américain. D’un point de vue stratégique, il est même pire que le Vietnam.

Les gens ne parviennent pas à comprendre qu’après George W. Bush (12), l’administration Obama n’a plus travaillé dans le « changement de régime ». Le slogan d’Obama face aux soulèvements arabes de 2011 était « transition dans l’ordre » et non « changement de régime ». Il souhaitait préserver les régimes au moyen de changements limités au sommet qui permettraient une transition en douceur sans perturbation fondamentale de régime.

Cela s’applique y compris à la Libye. L’intervention sous direction américaine en Libye était une tentative de cooptation du soulèvement libyen en vue de le piloter vers une transition négociée avec le fils de Kadhafi, le rejeton du clan chéri par l’Occident. Ils ont tenté cela jusqu’au dernier moment, mais ils ont lamentablement échoué parce que l’insurrection à Tripoli a abouti à l’effondrement du régime.

C’est pourquoi la Libye est devenue un désastre supplémentaire du point de vue de l’impérialisme américain et un argument de plus contre tout « changement de régime » qui comprendrait un démantèlement de l’État, ainsi que cela s’était produit auparavant en Irak. C’est pourquoi le gouvernement américain n’a jamais dit qu’il souhaitait un renversement du régime en Syrie. Ils se sont limités à dire que Bachar el-Assad devait se retirer afin de permettre une transition négociée.

Ils veulent que l’homme s’en aille, mais que le régime reste en place. Les États-Unis ont été confrontés au soulèvement arabe de 2011 alors qu’ils se trouvaient en fait au point le plus bas de leur hégémonie régionale depuis 1990. Au cours de cette même année 2011, ils ont évacué l’Irak sans avoir atteint aucun des objectifs impérialistes clés fixés lors de l’invasion.

L’intervention en Libye a pu se faire également grâce au feu vert russe. Autant la Chine que la Russie se sont abstenues au Conseil de sécurité de l’ONU. Elles auraient pu opposer un veto à l’intervention, mais elles ne l’ont pas fait. À la différence de Kadhafi, cependant, le régime syrien est considéré par la Russie comme un allié important alors que Kadhafi avait, dans les dernières années, modifié ses rapports, devenant un bon ami de Washington, Londres, Paris (13) ainsi que de l’Italie de Berlusconi.

En ce qui concerne la Syrie, Washington n’a jamais envisagé sérieusement une intervention militaire directe. À un moment donné, en août 2013, Obama s’est empêtré dans sa propre « ligne rouge » sur la question de l’utilisation d’armes chimiques. Il a été très soulagé par le compromis avec Assad que la Russie lui avait offert. Dans l’ensemble, la situation est bien plus complexe que la logique simpliste « l’ennemi de mon ennemi est mon ami » qui façonne une bonne partie de la gauche « anti-impérialiste » aux réactions pavloviennes.

Nada Matta : Si les États-Unis et la Russie s’accordent quant au maintien du régime syrien, quel est donc le nœud de leur désaccord ? 

Gilbert Achcar : Le désaccord porte, bien sûr, sur la question Assad. Jusqu’à maintenant la Russie s’agrippe à lui parce qu’ils estiment que le clan Assad est la seule garantie de leur domination sur la Syrie. La Russie n’est pas moins impérialiste que les États-Unis, et elle est même plus brutale si l’on se souvient ce qu’elle a fait en Tchétchénie malgré le fait qu’elle fasse partie de la Fédération de Russie (l’équivalent de l’un des États des États-Unis).

En ce qui concerne les standards sociaux, le régime russe a une orientation de droite néolibérale, y compris plus affirmée que les normes encore en vigueur aux États-Unis. L’impôt forfaitaire sur le revenu est de 13 % en Russie alors que la limite est de 40 % pour les impôts fédéraux aux États-Unis, sans compter les impôts locaux. L’impôt sur les entreprises russes est de 20 % alors qu’il est de 35 % aux États-Unis, une fois encore sans compter les impôts locaux. Le républicain le plus fou ne pourrait rêver de faire quelque chose de semblable aux États-Unis.

Poutine joue également la carte religieuse en amenant l’Église orthodoxe russe à bénir son intervention en Syrie comme une guerre sainte. L’opinion de certaines personnes de gauche, qui vivent dans une autre dimension temporelle et sont convaincues que la Russie est la poursuite de l’Union soviétique et que Vladimir Poutine est « l’héritier de Vladimir Lénine », est tout à fait grotesque.

Nada Matta : Mais quels sont les intérêts impérialistes de la Russie en Syrie ?

Gilbert Achcar : La Syrie est un pays où la Russie possède une base aérienne et une base d’entretien de navires de guerre. La Russie réagit de la même manière que Washington l’aurait fait envers tout pays où se trouvent des bases semblables. Le régime Assad est l’allié stratégique le plus étroit de Moscou dans la région.

Cela permet aussi à Poutine de dire à tous les dictateurs : « Vous pouvez compter sur moi pour vous protéger contre les soulèvements populaires, bien plus que sur Washington. Comparez mon soutien à Assad avec l’abandon de Moubarak par les États-Unis. » C’est pourquoi Poutine est devenu un tel ami du nouveau dictateur d’Égypte, Sissi.

Nada Matta : Poutine souhaite donc améliorer son rôle impérialiste dans le monde arabe ?

Gilbert Achcar : Les actions de Moscou sont fondées sur la même logique que celles de Washington. La Russie considère la Syrie comme une ressource stratégique de la même manière que les États-Unis voyaient le Vietnam par le passé, ou tout régime que Washington était disposé à soutenir par le biais d’une intervention militaire directe.

Actuellement, Poutine est plus enclin à recourir à une intervention militaire directe que ne l’est Obama. L’impérialisme américain est toujours affecté par l’héritage du « syndrome vietnamien », qui a été en fait ravivé suite au terrible échec en Irak, même si les Bush, père et fils, pensaient parvenir à s’en débarrasser.

Poutine en tire avantage en se montrant plus décidé que Washington sur la Syrie, en soutenant pleinement le régime Assad alors que le soutien que les États-Unis apportent à l’opposition syrienne ne peut se comparer en aucune mesure. Le soutien de Washington à l’opposition est plus une matière à plaisanteries qu’autre chose. Alors que Moscou et Téhéran fournissent un soutien total, y compris par un fort engagement de combattants par « procuration » de la part de l’Iran.

Le régime saoudien n’est pas éternel

Nada Matta : Le royaume saoudien et les autres monarchies du Golfe se sont beaucoup investis dans la destruction des soulèvements. Le coup de Sissi en Égypte n’aurait pas été possible sans le plein soutien saoudien. Les Saoudiens seront-ils capables de jouer ce rôle longtemps ? Quelles sont les perspectives de changement dans les pays du Golfe ?

Gilbert Achcar : Il s’agit là en effet d’un problème majeur. Le Royaume saoudien a toujours été une pièce maîtresse de la réaction dans la région. C’est le rôle qu’il joue depuis sa création car il a toujours été l’État le plus réactionnaire de la planète. Si on considère que l’État islamique est bien un État, il y a là un concurrent des Saoudiens sous cet angle. Ils ont un grand nombre de traits communs et partagent une histoire similaire à l’exception qu’ils ont été créés par des moyens très différents à un siècle de distance.

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Le Royaume saoudien est un bastion réactionnaire majeur de la région, mais sa capacité à jouer un rôle militaire direct tient plus à son environnement proche, le Golfe. Il a joué un rôle clé en aidant la monarchie du Bahreïn à réprimer le soulèvement dans ce pays. Au Yémen, l’Arabie saoudite intervient au côté du gouvernement de coalition issu du compromis yéménite de novembre 2011, en opposition au président déchu Ali Abdullah Saleh, allié actuellement avec les Houthis. Fondamentalement, il s’agit là d’un autre affrontement entre deux camps contre-révolutionnaires, comme nous en avons déjà discuté.

En Syrie, le régime saoudien joue un rôle, mais principalement par le biais du financement et non par une intervention directe. Pour les populations de toute la région, c’est une « malchance » terrible que les Al Saoud aient pris – et ont été appuyés – la tête d’un pays qui s’est révélé posséder les plus vastes réserves de pétrole du monde. Cela leur assure des moyens extraordinaires, qu’ils utilisent depuis des décennies en aidant leur suzerain américain et en diffusant leur idéologie fondamentaliste profondément réactionnaire.

De bien des façons, il n’est pas possible de comprendre la force du fondamentalisme dans le monde islamique contemporain si on ignore le facteur crucial que constitue le royaume saoudien dans son développement. Sur le long terme, cet obstacle majeur ultra-réactionnaire doit disparaître afin que les processus révolutionnaires dans la région puissent déboucher sur une perspective progressiste.

Les deux pôles de la contre-révolution dans la région arabe sont soutenus par des forces rivales : les États-Unis et la Russie, les monarchies du Golfe et l’Iran. N’oublions pas que l’Iran est également un régime islamique fondamentaliste, bien que d’un autre genre. Le processus révolutionnaire arabe fait face à toutes ces forces.

Nada Matta : Si l’on considère les quantités d’argent à disposition, il semble sans espoir que l’Arabie saoudite puisse changer. Je me demande comment tu évalues les perspectives de changement dans ce pays.

Gilbert Achcar : Ils disposent certes d’énormément d’argent, mais il y a néanmoins beaucoup de pauvreté au Royaume saoudien. Le paradoxe d’un État si riche ayant une telle pauvreté – parmi ses ressortissants, sans parler des migrants – produit de profonds mécontentements contre la monarchie.

L’expression la plus rudimentaire d’opposition à la monarchie a consisté jusqu’à maintenant à faire de la surenchère par rapport à sa propre marque d’ultra-fondamentalisme, connue sous le nom de wahhabisme. C’était le cas lors de l’assaut de 1979 contre la mosquée de La Mecque (14) et plus récemment avec Al-Qaida. Tout le monde sait que 15 des 19 attaquants du 11 septembre 2001 étaient de nationalité saoudienne. Un grand nombre de membres d’Al-Qaida étaient, et le sont encore, de nationalité saoudienne.

Une telle opposition est la seule qui soit arrivée à se développer en Arabie saoudite, précisément parce qu’elle pouvait œuvrer à l’intérieur de l’idéologie du régime, tandis qu’il est bien plus difficile qu’une opposition progressiste puisse s’y développer, sans même parler d’une opposition féministe ou chiite.

Un potentiel progressiste dans le royaume existe cependant, il explosera tôt ou tard, de la même manière que ce qui s’est produit dans les autres pays de la région. Après tout, le shah d’Iran disposait d’un régime très répressif, et beaucoup de gens le pensaient à l’abri de l’effondrement.

Nous avons pourtant vu comme la vague révolutionnaire qui débuta en Iran à la fin des années 1970 est rapidement parvenue à mettre à bas le régime du shah. Les régimes éternels n’existent pas, et le régime saoudien, basé sur une oppression terrible, d’énormes inégalités ainsi que sur un traitement effroyable des femmes, ne l’est certainement pas.

Tâche titanesque, mais pas impossible

Nada Matta : En connaissant ta familiarité avec la gauche radicale dans le monde arabe, es-tu optimiste quant aux perspectives de la révolution arabe ? Est-il juste de dire que le succès de la révolution arabe repose en dernière instance sur un succès de la mobilisation des travailleurs ?

Gilbert Achcar : Pour résumer ce dont nous discutons depuis le début de notre conversation, je reste plein d’espoir, même si je ne me qualifierais pas d’optimiste. Il y a une différence qualitative. L’espérance est la conviction qu’il y a toujours un potentiel progressiste. L’optimisme est la croyance que ce potentiel gagnera.

Je ne parie pas sur sa victoire, car je sais combien la tâche est difficile, ce d’autant plus lorsque, dans de nombreux pays, la construction de directions progressistes alternatives doit se faire presque à partir de zéro. La tâche est titanesque, immense, mais elle n’est pas impossible. Personne ne s’attendait à un soulèvement progressiste aussi impressionnant que celui de 2011.

Le processus révolutionnaire sur le long terme dans la région se mesurera en décennies, pas en années. Dans une perspective historique, nous nous trouvons encore dans sa phase initiale. Cela devrait être un encouragement important pour engager des actions intensives dans la construction de mouvements progressistes à même d’en prendre la tête. L’alternative : poursuivre la descente dans la barbarie et un effondrement général de l’ordre régional dans ce terrible chaos que nous voyons déjà se développer dans plusieurs pays.

Quant aux travailleurs, lorsque je parle de directions progressistes, il va sans dire pour moi que le mouvement des travailleurs devrait être une partie clé de celles-ci. C’est pourquoi les pays où il y a un grand potentiel dans ce domaine, comme la Tunisie et l’Égypte, doivent indiquer la voie. Nous pourrions alors assister à un effet boule de neige.

N’oublions pas que le monde arabe n’est pas situé sur une autre planète. Il fait partie du contexte mondial, et est très proche de l’Europe. Ainsi, le développement de la gauche radicale en Europe peut aussi avoir une grande influence sur le développement de son équivalent dans le monde arabe.  ■

* Gilbert Achcar est professeur au SOAS (Université de Londres). Il a publié dernièrement, en français, Le peuple veut (Sindbad-Actes Sud, Arles 2013), Marxisme, orientalisme et cosmopolitisme (Sindbad-Actes Sud, Arles 2015), Les Arabes et la Shoah (Sindbad-Actes Sud, Arles 2009). Nada Matta est doctorante en sociologie à l’université de New York. Cet entretien a été publié le 17 décembre 2015 sur le site de la revue américaine Jacobin (https://www.jacobinmag.com), puis traduit de l’anglais par la revue électronique suisse A l’Encontre http://alencontre.org (Les intertitres et les notes sont de la rédaction d’Inprecor, qui a revu la traduction).

Notes

8. Voir l’ouvrage de G. Achcar, le Choc des barbaries, Ed. Complexes 2002, réédité par 10/18 en 2004.

9. La moitié de la population syrienne est déplacée soit dans des camps de réfugié-e-s à l’extérieur du pays, soit en divers endroits à l’intérieur du pays.

10. Par le biais du mouvement dit « du Réveil », Sahwa.

11. Nouri Al-Maliki a été président de l’Irak de 2006 à 2014, puis vice-président.

12. George W. Bush a été président des Etats-Unis de 2001 à 2009.

13. Mouammar Kadhafi (1942-2011) est venu en France à l’invitation de Nicolas Sarkozy en décembre 2007, installant sa tente étant dans les jardins de l’hôtel Marigny.

14. En 1979, des islamistes opposés à la monarchie ont pris en otage les personnes présentes dans la mosquée de La Mecque. Il y a eu plusieurs dizaines de morts.

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