Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 558-559 février-mars 2010 *

BOLIVIE

Hugo Gonzalez Moscoso (1922-2010)

Cf. aussi : [Bolivie] [Michael Löwy]

Michael Löwy

Hugo Gonzalez Moscoso

Hugo Gonzalez Moscoso

Avec la disparition de Hugo Gonzalez Moscoso, dirigeant historique du POR (Parti ouvrier révolutionnaire), section bolivienne de la Quatrième Internationale, la gauche révolutionnaire d’Amérique Latine perd une de ses figures les plus attachantes. Peu de personnes dans le continent ont incarné avec autant de constance le combat pour le socialisme, la lutte intransigeante contre l’oligarchie, l’impérialisme et le capital. Sans sectarisme, sans dogmatisme, toujours disposé à l’unité avec d’autres combattants, avec d’autres anti-impérialistes, il n’a jamais renoncé au programme révolutionnaire, et n’a jamais accepté de faire la moindre concession aux classes dominantes. Ni les défaites, ni la prison, ni les reculs du mouvement n’ont pu entamer son attachement obstiné à la cause des opprimés. Comme le rappelle Guillermo Almeyra (rédacteur au journal mexicain La Jornada), qui le connaissait depuis les années 1950 : « Hugo Gonzáles Moscoso fut toute sa vie un militant inébranlable, conséquent, honnête, qui tenta toujours de convertir en action ses idées de jeunesse anticapitalistes, antibureaucratiques et libertaires. »

J’ai rencontré Hugo Gonzalez pour la première fois en 1969, lors du IXe Congrès Mondial de la IVe Internationale. Très grand, avec d’épaisses lunettes, sobre de paroles, il pouvait être aussi très chaleureux. J’ai eu l’occasion de le revoir quelques années plus tard, lors de la courte période qu’il a passée en exil en Europe et de le faire parler un peu de sa vie militante : une succession impressionnante de luttes, de clandestinité, de prisons, de tortures et d’exils — toujours prêt à recommencer, à reprendre le fil de la lutte interrompu par les dictatures et les coups d’État permanents.

C’est encore comme lycéen qu’il va adhérer au POR ; après ses études de droit, établi à La Paz comme avocat du travail, il deviendra bientôt un des principaux dirigeants, aux côtés de Guillermo Lora, l’auteur des célèbres Thèses de Pulacayo (1946) du syndicat des mineurs boliviens, dans une perspective de révolution permanente. Sa première épreuve de feu aura lieu en 1949 : grève générale des travailleurs, soutenue par le POR, écrasée dans le sang par le régime oligarchique — ce qu’on appelle en Bolivie la « Rosca », l’alliance des propriétaires des mines d’étain et des latifundistes. Les principaux dirigeants de la grève — dont Hugo Gonzalez — seront arrêtés, torturés, internés dans un camp, mais finiront, grâce à une grève de la faim collective, par être expulsés vers le Chili. Après avoir participé au IIIe Congrès Mondial de la IVe Internationale en 1951, il revient clandestinement en Bolivie, pour réorganiser le POR.

En avril 1952 éclate la Révolution Bolivienne qui va mettre fin au pouvoir séculaire de la « Rosca » : Hugo Gonzalez est aux premiers rangs du soulèvement et prend part, avec ses camarades, à la prise de l’arsenal militaire et aux combats de rue. Quelques jours plus tard, élu à la direction de la COB, la Centrale ouvrière bolivienne, il va rédiger son programme, qui appelle à la formation d’un gouvernement ouvrier et paysan et à une révolution socialiste : c’est un des documents les plus importants dans l’histoire du mouvement ouvrier en Amérique Latine ! Malheureusement, la révolution sera confisquée par le MNR (Mouvement nationaliste révolutionnaire) de Paz Estenssoro, qui sera tout de même obligé, sous la pression des paysans et des mineurs — armés de bâtons de dynamite — de commencer une réforme agraire et nationaliser les mines.

Au cours des années suivantes (l953-56) le POR va connaître une grave crise, qui aura pour résultat sa division et un affaiblissement considérable. En juin l953, son Xe Congrès approuve des Thèses proposées par Guillermo Lora, avec l’orientation suivante : « Loin de lancer le mot d’ordre de renversement du régime Paz Estenssoro, nous le soutenons afin qu’il résiste à l’offensive de la Rosca, et nous appelons le prolétariat international à défendre inconditionnellement la révolution bolivienne et son gouvernement transitoire. (…) Ce n’est pas une tâche immédiate que de crier “A bas le gouvernement”, mais d’exiger de lui qu’il réalise les revendications fondamentales de la révolution... ». Par ailleurs, ce document envisage comme possible une prédominance de l’aile gauche dans le MNR : « Ce n’est que dans ces conditions que l’on peut soulever l’éventualité d’un gouvernement de coalition du POR et du MNR qui serait une manière de réalisation de la formule “gouvernement ouvrier paysan”, qui, à son tour, constituerait l’étape transitoire vers la dictature du prolétariat » (1). Suite à ces Thèses, deux fractions se constituent dans le POR : la Fraction ouvrière léniniste, dirigée par Lora et le syndicaliste Erwin Moller, qui défend cette ligne et la Fraction prolétarienne internationaliste, de Hugo Gonzalez et Fernando Bravo, qui rejette cette orientation et propose la rupture avec le MNR et de formation d’un double pouvoir à partir de la COB. En l954, une partie de la FOL (sans Lora) dirigée par Erwin Moller, décide de rompre avec le POR pour adhérer au MNR. La tendance de Hugo Gonzalez devient majoritaire et obtient le soutien du Secrétariat international (QI), mais Lora n’accepte pas sa défaite et après quelques hésitations, provoque une scission et constitue son propre POR autour du journal Masas. Affaibli par ces départs et par les luttes fractionnelles, le POR n’obtiendra, lors des élections de l956, que 2 239 votes… À ces problèmes internes il faut ajouter la répression du gouvernement, les arrestations et persécutions : parmi d’autres dirigeants, Hugo fut enfermé dans la prison de San Pedro à La Paz.

Malgré tout, le POR-Combate — sa nouvelle désignation — a réussi à se maintenir, et tente d’organiser la résistance à la dictature militaire de Barrientos qui s’installe à partir de 1964. En mai 1967, quand la guérilla dirigée par Che Guevara mène ses premières actions d’éclat, Hugo Gonzalez rédige une proclamation de soutien à ce mouvement, qui sera adoptée par le POR-Combate : « La cause des guérilleros est la cause de tous les Boliviens. Les guérillas sont le bras armé du peuple qui doit s’opposer à ceux qui affament les masses, aux assassins […], à ceux qui vendent et livrent la patrie à la voracité impérialiste ». En même temps, il appelle à étendre la lutte sur un front de masse : « Il est nécessaire d’organiser et de coordonner l’appui du peuple. La meilleure aide est de développer la lutte des masses urbaines, des mineurs, des ouvriers, des paysans, des universitaires pour leurs propres revendications. […] Tous les révolutionnaires doivent s’unir pour renforcer une puissant front de gauche » (2).

Après la mort du Che, une alliance va se constituer entre le POR et l’ELN (Armée de libération nationale), dirigée par un des survivants de la guérilla, Inti Peredo. Hugo Gonzalez voyage à Cuba au début 1968 pour sceller cet accord, et organiser l’entraînement militaire d’un contingent de militants du POR ; cependant, au cours des années 1968-70, la dictature militaire réussira à vaincre cette nouvelle tentative. En 1970-71, sous le gouvernement d’un militaire plus progressiste, Juan José Torres, va se constituer, avec la participation active de Hugo Gonzalez, l’Assemblée populaire, créant une situation de double pouvoir, à laquelle mettra fin le coup militaire sanglant du général Banzer en août 1971.

Exilés au Chili, Hugo Gonzalez Moscoso et ses camarades boliviens recevront l’asile politique du gouvernement de Salvador Allende, et organiseront un Front révolutionnaire anti-impérialiste pour revenir au pays et expulser la dictature. Le coup militaire de Pinochet et ses complices empêchera cette tentative, obligeant Hugo à s’exiler, cette fois en Belgique, où il participera, pendant quelques années (1973-76), à la direction de la IVe Internationale. Impatient de revenir en Amérique Latine, il part en 1976 au Pérou et rentre — encore une fois ! — clandestinement en Bolivie en 1978, pour contribuer à la réorganisation du POR. La nouvelle dictature, celle da la mafia de la drogue autour du général Garcia Meza, le fait emprisonner à Cochabamba et l’amène, menotté et la tête couverte d’un capuche, à La Paz où on le soumet à la torture. Sa santé se dégrade considérablement. Grâce à une campagne internationale, le régime est obligé de l’expulser et il reçoit l’asile en Suède.

carte haiti

© JR

Dès qu’un minimum de démocratie est rétabli en Bolivie, Hugo Gonzalez revient dans son pays. Établi à Cochabamba dans les années 1990, il aide le mouvement paysan de la région à s’organiser et soutient les initiatives d’un jeune dirigeant paysan local, Evo Morales. Après la victoire électorale de celui-ci en 2005, il lui apporte un soutien critique, tout en appelant à un approfondissement du processus de changement en Bolivie. Dans un entretien avec Ernesto J. Hidalgo en avril 2009, il déclarait : « Je définis le gouvernement d’Evo Morales comme l’expression des indigènes et des mouvements sociaux ; c’est un gouvernement nationaliste, démocratique, anti-néolibéral et anti-impérialiste. » Appelant à voter « Oui » dans le référendum pour la nouvelle constitution, Hugo Gonzalez Moscoso insiste sur la nécessité de l’unité des exploités des villes et des campagnes pour imposer des mesures transitoires vers la révolution, vers le socialisme.

Malgré son âge et son état de santé déclinant, Hugo n’a jamais cessé de lutter, de penser, d’écrire, toujours du point de vue de l’auto-émancipation des travailleurs. Ses articles figuraient encore dans les derniers numéros du journal du POR, Combate. Seulement la mort a pu arrêter sa plume lucide et vigoureuse.

Compañero Hugo Gonzalez Moscoso, hasta la victoria, siempre !

Notes

1. Guillermo Lora, Bolivie : de la naissance du POR à l'Assemblée Populaire, Paris, EDI, 1972, pp. 35-43. Sur cette crise, voir le livre d’un historien de gauche anglais, James Dunkerley, Rebellion in the Veins — Political Struggle in Bolivia l952-l982, Verso, Londres l984.

2. J’ai reproduit ce document dans mon anthologie Le marxisme en Amérique Latine de 1909 à nos jours, Paris, Maspero, 1980, pp. 394-402.

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