Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Interview

N° 500 décembre 2004 *

BRÉSIL

Fortaleza : la campagne qui a parié sur le militantisme. Entretien avec Luizianne Lins

Cf. aussi : [Brésil]

Élue mairesse de Fortaleza, une ville de près de deux millions d’habitants, capitale de l’État de Ceará (Nord-Est du Brésil), Luizianne Lins, militante de la Tendance Démocratie Socialiste du Parti des travailleurs (PT), choisie par les militant locaux du PT pour être candidate à ce poste, a dû affronter au premier tour Inácio Arruda, un candidat du Parti communiste du Brésil (1) qui bénéficiait du soutien de la majorité de la direction nationale du PT. Le PT de Fortaleza a même dû recourir à la justice pour empêcher que son concurrent ne fasse état dans ses spots télévisés du soutien du président Lula. Elle a été une des rares candidates du PT à bénéficier d’un soutien actif des militants qui ont quitté ce parti après l’exclusion de la sénatrice Heloísa Helena et des députés Babá, João Fontes et Luciana Genro pour fonder le Parti du socialisme et de la liberté (PSoL). Donnée perdante par les sondages, Luizianne a fait sensation en arrivant seconde au premier tour avec 22,3 % des suffrages. Au second tour elle l’a emporté avec 56,2 % des suffrages contre Moroni Torgan, le candidat du Parti du Front Libéral (2) et fut qualifié de " nouvelle étoile de la gauche brésilienne " par la presse. Nous reproduisons ci-dessous l’interview qu’elle a donnée au mensuel Democracia Socialista (n° 8 de novembre-décembre 2004).

Luizianne Lins, qui vient d’être élue mairesse de Fortaleza, est militante de la Tendance Démocratie Socialiste du Parti des travailleurs (PT) et membre du Comité international de la IVe Internationale.

Democracia Socialista : Peux-tu dire quelques mots sur ta campagne…

Luizianne Lins : Le succès du premier tour a été décisif — le peuple de Fortaleza s’était emparé de la campagne. Nous avions choisi de faire une alliance avec le Parti socialiste brésilien (PSB), qui a choisi le candidat pour le poste de vice-maire (3). La force propulsive de la campagne ce fut le peuple de Fortaleza, car les classes moyennes étaient divisées entre notre candidature et celle du PCdoB. Comme au premier tour nous n’avions pas de ressources ni d’aide du Parti au niveau national, nous avions parié sur une campagne militante. Les militants furent aussi actifs lorsque les sondages nous accordaient 3 % que lorsque nous avions les chances de l’emporter à l’issue du premier tour.

Du point de vue du marketing électoral nous avions choisi de parler d’amour. Alors on me demandait si parler d’amour ce n’était pas dépolitiser le débat : je répondais qu’il ne peut y avoir de sentiment plus fort, plus révolutionnaire et plus transformateur que l’amour. Notre slogan était " Par amour pour Fortaleza ".

Pour le second tour nous avons reçu le soutien de sept partis (PHS, PV, PPS, PRP, PCdoB, PCB et PDT) (4) mais nous avons refusé celui des autres. Nous avions dit d’avance que nous ne voulions pas le soutien du PMDB, du PSDB et du PL (5). Mais nous ne refusions pas les soutiens de certaines personnes provenant de ces partis.

Ce fut une campagne pénible, nos opposants n’avaient pas hésité à puiser dans l’homophobie, nous accusant de défendre les droits des homosexuels. Il y a eu aussi beaucoup de pamphlets apocryphes…

DS : Et le fait que tu sois une femme ? Cela fut-il aussi exploité par tes adversaires ?

Luizianne Lins : Toujours. Il insistaient sur le fait que j’étais la seule femme candidate du PT à la mairie d’une capitale. Ce n’est pas une coïncidence. La participation des femmes dans diverses sphères sociales est difficile, la politique en est une de plus. Mais enfin, les dix autres candidats étaient des hommes et c’est moi, l’unique femme, qui a été élue…

DS : Quels autres aspects ont-ils pesé pour ta victoire ?

Luizianne Lins : Le fait que le PT se soit réunifié après le premier tour fut important. Le président Lula a pris l’initiative de m’accorder une audience pour manifester qu’en tant que militant il souhaitait ma victoire. Ce fut un geste de grandeur politique que d’autres dirigeants n’ont pas eu. Je crois que ce fut une leçon importante pour le PT et pour le pays. Une leçon qu’il faut faire confiance au peuple et à la société lorsqu’on prend des décisions au sommet.

Avant le premier tour nous avions vendu des chemises parce que nous n’avions pas d’argent. Pour la campagne du second tour nous avions reçu les matériaux du PT, mais nous avons fait le choix de ne pas faire des mega-shows. D’abord, parce qu’avant le premier tour, tous les shows étaient faits pour le candidat du PCdoB, ensuite parce que nous considérions que cela a un effet dépolitisant. La seule chose que nous avons eue durant toute la campagne ce fut l’orchestre de la Legião Urbana. Sur une musique de Monte Castelo ils chantaient : Malgré moi je parlais la langue des anges / Malgré moi je parlais la langue des hommes / Sans amour je ne serais rien / J’entonne le discours de l’amour transformateur, révolutionnaire et socialiste.

DS : Quelles autres leçons le PT pourrait-il tirer de ce processus ?

Luizianne Lins : Qu’il faut parier sur le militantisme et faire de la politique d’une manière différente que ne le fait la bourgeoisie. Notre succès est une indication claire dans ce sens. Nous n’avions pas de militants payés, tout a été réalisé par des gens qui luttaient pour leurs idéaux, comme le PT l’avait toujours fait auparavant.

DS : Tu opposes cela à la valorisation excessive du marketing dans les campagnes du PT ?

Luizianne Lins : Si l’on regarde objectivement, le marketing et la publicité n’ont jamais permis de remporter une élection. Là où ils ont été le plus employé, les élections n’ont pas été gagnées. La société a une capacité de discernement pour ne pas céder au marketing politique. Ce ne peut qu’être un support, l’instrument d’une idée, d’un projet. La politique ce n’est pas l’esthétique. Cette élection était importante pour les gens qui ont d’autres préoccupations que le seul intérêt pour le marketing.

DS : Vous allez gérer la ville, quels seront les mécanismes de construction de la démocratie participative ?

Luizianne Lins : Nous projetons de construire dans tous les quartiers des organisations populaires qui ne seront pas des Conseils thématiques institutionnalisés. Le but c’est l’organisation populaire qui permette à chacun de discuter avec la mairie et la mairesse.

Le Budget participatif sera un principe pour l’administration. Mais l’idée que nous avons c’est d’élargir la démocratie participative au-delà de la seule question budgétaire. Il faut radicaliser la démocratie, c’est ce qui justement manque au PT au niveau national. La participation populaire sera quelque chose de tout à fait nouveau pour Fortaleza. Pour le moment il existe un appareil de la mairie avec quelques mécanismes de démocratie participative... Il n’y a là rien de nouveau et — bien que je n’aime pas ce mot — rien de différent. C’est juste une manière de " faire de la politique "

DS : Quelles seront vos priorités ?

Luizianne Lins : Nous allons parier beaucoup sur l’enfance et la jeunesse. Près de 40 % de la population de Fortaleza a moins de 18 ans. Ces secteurs seront la priorité. En outre Fortaleza souffre d’une plaie terrible, que j’avais dénoncée en tant que conseillère municipale et députée, c’est le tourisme sexuel. Ce seront des questions dont la société devra débattre.

Nous avons de graves problèmes dans l’éducation. L’enseignement de base est raisonnablement accessible à tous, mais cela ne veut pas dire que les élèves restent dans les écoles. Le grand défi c’est donc l’amélioration de l’enseignement municipal. La santé : à Fortaleza le système de santé familial ne touche que 15,4 % de la population. C’est absurde alors que nous avons un excès de centres de santé et d’hôpitaux. L’universalisation du programme de santé familial, y compris des soins dentaires, est une priorité. La question du logement est également très importante. Nous avons 92 secteurs dangereux où vivent 75 000 personnes. Durant l’année entière des personnes meurent victimes des pluies [qui provoquent des glissements de terrain].

DS : Quelles relations envisages-tu d'établir avec le conseil municipal (organe législatif) et comment vois-tu la composition de l’exécutif ?

Luizianne Lins : Nous lutterons pour composer une majorité au sein du Conseil municipal sans employer les mêmes méthodes que la droite — achat des votes, échange des votes contre des charges etc. Je sais que cela ne va pas être facile. Pour cela nous devons établir un processus dans lequel la société participe. Cela imposera à l’institution d’avoir un autre type de rapports avec la mairie. J’ai été conseillère municipale et je sais quelle est l’importance de tels parlementaires pour le peuple. Ils sont une caisse de résonance de la société. Et je ne veux pas passer quatre ans à administrer un conflit avec le Conseil.

Combien de conseillers municipaux la coalition a-t-elle élu ?

Luizianne Lins : Trois pour le PT et un pour le PSB. De plus la gauche y est réduite — il y a tout au plus 10 conseillers municipaux de gauche sur un total de 41. Cela va donc nécessiter de serrer les dents sans pour autant abandonner les principes. Pour la composition de l’exécutif nous avons décidé de monter une équipe de transition en tenant compte des indications des partis. Mais nous avons défini les critères : capacité technique, engagement politico-partidaire et disponibilité totale du temps. Le PT et le PSB ont indiqué 13 noms, les autres viendront des partis qui nous ont soutenu.

Parallèlement nous sommes en train de monter un conseil politico-partidaire et nous avançons vers un conseil politique de gestion, qui va impliquer les partis, mais aussi des secteurs de la société. Toutes les forces sociales engagées dans la lutte des plus humbles seront représentées dans la gestion. Un tel conseil avait existé à mes côtés lors de mon premier mandat de conseillère municipale et il a toujours été très important. Ce ne peuvent pas être les seuls partis qui définissent les orientations de la gestion.

Notes

1. Parti communiste du Brésil (PCdoB), ex-maoïste, ex-pro albanais, a un ministre au sein du gouvernement Lula.

2. Parti du front libéral (PFL) est issu de l’ARENA, le parti de la dictature militaire.

3. Parti socialiste brésilien (PSB) est un petit parti socialiste de gauche, il dispose d’un ministre au sein du gouvernement Lula.

4. Parti humaniste de solidarité (PHS), petit parti social-chrétien. Parti vert (PV), écologiste, dispose d’un ministre au sein du gouvernement Lula. Parti populaire socialiste (PPS), issu de l’ancien PC brésilien, se réclame des Démocrates de gauche italiens, dispose d’un ministre au sein du gouvernement Lula. Parti républicain progressiste (PRP) est un petit parti de centre-gauche. Parti communiste brésilien (PCB) est un petit parti socialiste de gauche, qui a préservé le nom historique lorsque la grande majorité de l’ex-PCB a fondé le PPS. Parti démocratique travailliste (PDT), parti populiste dirigé par Leonel Brizola, dispose d’un ministre au sein du gouvernement Lula.

5. Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB) a ses origines dans le MDB, le parti de l’opposition légale durant la dictature militaire. Actuellement dominé par la droite. Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB), c’est le parti de l’ancien président Fernando Henrique Cardoso, néolibéral, lié aux centres financiers internationaux, actuellement principal parti bourgeois. Parti Libéral (PL), vieux parti de droite, a fait partie de l’alliance qui a porté Lula à la présidence. Son dirigeant est le vice-président et il dispose d’un ministre au gouvernement Lula.

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