Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 500 décembre 2004 *

BRÉSIL

La consolidation du " nouveau PT "

Cf. aussi : [Brésil]

Palavra Crusada

Palavra Crusada est un site web d’analyses et d’information au service de la gauche socialiste brésilienne www.palavracruzada.cjb.net . Nous reproduisons ici l’article paru dans son "Boletim" n° 3 du 10 novembre 2004

Le Parti des travailleurs (PT) a connu une défaite électorale lors des élections municipales d’octobre 2004. Une fois réunis les chiffres du second tour et les résultats définitifs, une conclusion s’impose : le parti a connu un recul significatif dans les métropoles, un recul moindre dans les villes moyennes et une croissance dans les petites villes. En outre, le recul a été particulièrement important dans le Centre-Sud, la région la plus développée du pays. En même temps ces élections consacrent un nouveau profil partidaire du PT. D’autre part, le Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB), qui a obtenu un peu moins de suffrages que le PT au premier tour, sort vainqueur de ces élections dans la mesure où il a conquis des villes stratégiques pour un scénario national, à commencer par São Paulo.

Les faits. Au premier tour le PT a obtenu 16,3 millions de suffrages pour ses candidats au poste de maire, contre 11,9 millions lors du premier tour de 2000. Il peut ainsi revendiquer la condition de premier parti du Brésil, devançant légèrement le PSDB qui en a obtenu 15,7 millions, le PMDB avec 14,2 millions, le PFL avec 11,2 millions, le PP avec 6,1 millions, le PDT avec 5,5 millions, le PTB avec 5,2 millions, le PL avec 5 millions, le PPS avec 4,9 millions, le PSB avec 4,4 millions, le PV avec 1,3 million et le PCdoB avec 800 000 suffrages (1).

Au premier tour le parti est monté de 187 à 411 maires, mais 221 de ces derniers ont été élus dans des villes de moins de 10 000 habitants et 68 dans des villes entre 10 000 et 20 000 habitants. Le second tour confirme ce résultat. Parmi les 11 métropoles du pays le PT était à la tête de São Paulo, Belo Horizonte, Recife, Porto Alegre, Belém et Goiânia. Aujourd’hui il gérera seulement Belo Horizonte, Recife et Fortaleza. Parmi les 85 autres capitales et villes de plus de 150 000 électeurs, le nombre des villes dirigées par le PT se réduit moins, passant de 22 à 20, mais on note la perte d’importantes municipalités et pôles régionaux du Centre-Sud (tels Campinas, Ribeirão Preto, Piracicaba, Mauá et Franca, dans l’État de São Paulo ; Caxias do Sul et Pelotas, dans l’État de Rio Grande do Sul ; Maringá et Ponta Grossa dans l’État de Paraná ; Blumenau et Chapecó dans l’État de Santa Catarina) qui ont été remplacés par un éventail varié de villes conquises dans l’ensemble du pays, tels Rio Branco, Palmas et Vitória. Les uniques conquêtes nouvelles qui ont la même importance que les villes perdues sont Osasco dans l’État de São Paulo et Nova Iguaçu dans l’État de Rio de Janeiro.

Leur interprétation. Les dirigeants du PT ont revendiqué la victoire dans la mesure où le parti a eu un vote plus important et plus réparti qu’en 2000. Mais pour tenir compte du poids politique des métropoles et des pôles régionaux du Centre-Sud, il faut se reporter au titre (même s’il est un peu exagéré) de la Folha de São Paulo du 1er novembre : " Le PT expulsé des grandes [villes] du pays ". Cette phrase fait référence à l’expérience des autres partis qui dirigeaient le gouvernement fédéral, d’abord à l’ancienne ARENA, le parti de la dictature militaire, puis au PMDB, qui avaient perdu leur densité politique.

Comment expliquer ces résultats ? Une des interprétations au sein du PT consiste à les attribuer à des problèmes locaux. Cette explication peut fonctionner dans certains cas et il vaut la peine d’en débattre, mais la défaite généralisée dans les États où le parti disposait de son électorat le plus fidèle et chez les citoyens de certains régions les plus politisés et les mieux informés du pays indique clairement que des déterminants plus généraux étaient en action. Parmi les facteurs qui semblent avoir le plus pesé il faut souligner le jugement négatif qu’une partie de l’ancienne base sociale militante du PT — tant parmi les travailleurs que parmi les secteurs les plus politisés des classes moyennes — a porté sur les mesures gouvernementales (la réforme des retraites, le salaire minimum, la grève des travailleurs des banques) et la frustration provoquée par le comportement du parti au cours des deux dernières années, qui a conduit à un recul de leur identification au PT. En outre les pratiques politiques dominantes au sein du parti ont été modifiées de manière qualitative, consolidant le " nouveau PT " établi par l’élection de Lula. Cela choque les secteurs militants de la base pétiste et il est significatif que, parmi les députés du PT qui ont appuyé les réformes, seul Lindberg ait été victorieux dans ces élections.

Si l’élection n’a en général pas été centrée sur les questions nationales, le profil de l’intervention politique du PT a été donné par les positions du gouvernement fédéral, dont la défense a marqué les campagnes municipales du parti. La traditionnelle hétérogénéité du PT a été substantiellement réduite et ce n’est que dans très peu d’endroits qu’il a présenté un profil anti-néolibéral — c’est Fortaleza qui fut l’exception principale. Pour l’essentiel, le camp de la gauche au sein de la société a été occupé par des secteurs de ce PT neutralisé et par la croissance du PDT, du PSB et du PCdoB, dont les discours étaient également modérés.

Alliances et changements de la base sociale du PT. L’éventail très large des alliances défini par le PT, qui a incorporé des partis tels le PTB, le PMDB et le PL, semble aussi avoir eu un grand impact électoral. Il a provoqué la perte de nombreux mandats de conseillers municipaux pétistes, en particulier dans les villes principales. De plus, il a généralisé au sein du PT une nouvelle norme de campagnes électorales, conduites de manière dépolitisée par les spécialistes du marketing politique et fondées sur des budgets impliquant généralement des relations avec des groupes d’entreprises. De cette manière, alors que le soutien au parti se disloque dans les secteurs les plus organisés de la classe ouvrière, son engagement grandit auprès des entrepreneurs, des propriétaires ruraux, des concessionnaires des services publics et d’autres secteurs capitalistes qui ont leur place dans les partis bourgeois, mais qui jusqu’à maintenant brillaient par leur quasi-absence au sein du PT. La professionnalisation des campagnes, qui était déjà importante dans les villes de l’État de São Paulo, devient maintenant la norme. Il en résulte la disparition du militantisme et des drapeaux rouges.

Transformations de la culture du parti. La croissance du PT dans les petites villes était attendue. C’est un conséquence de la conquête du gouvernement fédéral et de l’utilisation de sa machine, soit pour renforcer le parti, soit pour y intégrer les politiciens traditionnels en les attirant par le renforcement de leur clientèle grâce aux programmes sociaux (comme la Bourse des familles). Mais cela a été amplifié, dans ces élections, aussi bien par de nombreuses alliances avec les partis conservateurs (tels le PTB, le PP et même le PFL (2) — un processus particulièrement visible dans la campagne menée dans l’État de Rio de Janeiro). Ainsi ces élections ont perdu le caractère d’une intervention politique libre et créative avec l’objectif pédagogique d’élever le niveau de conscience des électeurs.

L’analyse des groupes de conseillers municipaux PT élus dans les principales métropoles est révélatrice du nouveau profil du parti et des pratiques qui furent prépondérantes. A São Paulo le nombre de ses conseillers a été réduit de dix-huit à treize, dont douze avaient été fortement soutenus par la mairie (le PTB, allié au PT, en a élu sept, alors que lors des élections précédentes, non allié, il n’en avait eu que trois). Des six conseillers municipaux du PT qui avaient fait preuve d’une attitude indépendante envers Marta Suplicy, issue des secteurs intermédiaires et représentants d’importants groupes sociaux, seulement un a été élu. A Rio de Janeiro, le groupe du PT passe de cinq à trois conseillers (et le PTB en fait élire deux grâce à l’alliance, le fils du député Bolsonaro et la fille du député Roberto Jefferson). A Belo Horizonte, le groupe du PT maintient ses sept conseillers — leurs campagnes s’intégraient parfaitement dans le schéma de la mairie. A Salvador le PT recule de six à cinq conseillers, mais il faut savoir que trois d’entre eux se sont affiliés au parti en 2003 et que le quatrième est le frère du maire élu par le PDT, João Henrique. A Curtiba, bien que la participation électorale ait augmenté de 14 %, le nombre de conseillers du PT passe de six à trois. Et même à Fortaleza, malgré la conquête de la mairie par Luizianne Lins, le PT ne fait élire que trois conseillers, dont deux avaient soutenu la candidature d’Inácio Aruda (3). Ces modifications se font sentir même à Porto Alegre, où le PT recule de treize à onze conseillers dont seulement un de l’aile gauche du parti.

Le débat au sein d’Articulaçao (4). Le débat sur les causes de la défaite a pris pour référence tout particulièrement les cas de São Paulo et de Porto Alegre. Les positions des dirigeants de la tendance Articulaçao varient entre les explications simplistes — rendant par exemple responsable de la défaite le " rejet personnel " de Marta Suplicy ou l’étroitesse de la politique d’alliances à Porto Alegre (José Genoino et le maire réélu de Belo Horizonte, Fernando Pimentel) ou encore l’attitude du sénateur Edouardo Suplicy (Valdemir Garreta) — et d’autres, qui reconnaissent les problèmes plus structurels, telle la perte du soutien au sein des couches moyennes (lourdement souligné par Tarso Genro et soutenu par João Paulo et même Rui Falcão). João Paulo parle d’une défaite politique et électorale dans l’État de São Paulo en indiquant l’absence d’une orientation sociale de l’administration Lula ainsi que des erreurs commises à son avis par le gouvernement (tels le projet du Conseil Fédéral du Journalisme ou l’achat de l’avion présidentiel). Rui Falcão met correctement l’accent sur la formation d’un " nouveau centre rentier qui se répand dans le pays en ayant pour point de départ São Paulo et comme dirigeant suprême le gouverneur Geraldo Alckmin ", souligne le manque de différenciation entre le PT et le PSDB et conclut que cette élection devrait alerter le gouvernement fédéral. Tarso Genro analyse le PSDB comme un parti de la modernisation, ce qui le rend capable de concurrencer le PT, un parti qui exploite l’incapacité du PT à répondre aux aspirations des classes moyennes appauvries qui le soutenaient précédemment — alors que Rui Falcão insiste sur les progrès du PSDB au détriment des dirigeants conservateurs déclinants, comme Maluf. Plusieurs observent que le PSDB a développé un nouvel antipétisme sur la base des contradictions présentes au sein du PT, mais Fernando Pimentel considère que le PT et le PSDB sont des partenaires, qu’ils partagent les mêmes objectifs et qu’un projet stratégique commun des deux partis est nécessaire pour le Brésil. Mais toutes ces analyses des dirigeants d’Articulaçao ne mettent pas en cause la politique économique de Palocci (5) ni celle des alliances larges avec les partis de la droite.

São Paulo, Porto Alegre et Fortaleza. A la question " Qui a mis en échec Marta et Pont ? ", Chico de Oliveira a répondu sans ambiguïtés : le gouvernement Lula et sa politique économique néolibérale qui a frappé la classe ouvrière et appauvri les classes moyennes. Transformé en une courroie de transmission du gouvernement Lula, le PT suspend et expulse les parlementaires critiques et s’assimile, aux yeux d’une bonne partie de la population, aux autres partis. Cela a corrodé l’adhésion au PT d’importantes couches de militants sociaux et d’intellectuels de gauche, ce qui est un processus dévastateur pour un parti qui jusqu’à présent se prétend socialiste et différent des partis traditionnels.

Cependant quelques aspects particuliers des villes importantes doivent être détachés de l’évaluation générale. A São Paulo la gestion de Marta avait un fort indice d’approbation, mais aucune capacité de mobilisation sociale et, au cours du processus électoral, cette dernière a encore été réduite par les accords avec Maluf, formalisés pour le second tour mais déjà très présents avant le premier tour. De nombreuses négociations menées avec les partis de droite tout au long de la gestion ont provoqué des pertes dans le camp populaire, en particulier dans le secteur de la santé, et ont renforcé l’idée qu’il n’y avait pas de différences substantielles en ce qui concerne les méthodes entre Marta et Serra (6). De plus la politique des œuvres visibles, concentrée lors de la dernière année de gestion, a laissé des soupçons d’électoralisme.

A Porto Alegre, la droite reconstruite au sein d’un fort front anti-PT avait déjà pris le gouvernement de l’État en 2002 et ne pouvait être battue qu’en élevant le niveau de l’affrontement politique — ce à quoi ne contribuaient nullement ni l’abandon de la gestion au milieu du gué par le maire Tarso Genro (pour se consacrer à la lutte contre le gouverneur pétiste sortant Olívio Dutra, qu’il a réussi à éliminer dans une primaire), ni les erreurs de l’administration pétiste, ni les conseils de Duda Mendonça, ni le " rabaissement de l’horizon utopique " non seulement constaté mais surtout défendu par Tarso Genro. Dans la capitale du Forum social mondial, dans l’État où la gauche du PT a le poids le plus grand, l’espace des militants, chaque fois plus absents, a été occupé par les " professionnels " de la politique et le discours du PT s’est aligné sur celui des dirigeants nationaux du parti. Pour ce que représente l’expérience du PT de Porto Alegre pour la gauche du PT et pour la gauche internationale, cette défaite a été sans nul doute la plus douloureuse de ces élections.

Mais la meilleure contributionà leur bilan a été offerte par les militants du PT de Fortaleza. En se rebellant contre la direction nationale du PT, Luizianne Lins (7) et ses camarades ont maintenu sa candidature et l’ont fait approuver — par une seule voix de majorité — par la conférence municipale du parti dans la capitale de l’État de Ceará. En revigorant les militants avec ses critiques contre les oligarques locaux aussi bien que contre la politique néolibérale du gouvernement Lula, elle a fait une campagne avec très peu de moyens mais avec une grande capacité de dialogue correspondant à la situation vécue par la majorité de la population. Elle a montré qu’il était possible de lutter et de gagner en élevant " l’horizon utopique ". Et que la convergence de l’électorat au centre ne se réalise qu’en absence d’une alternative de gauche.

Traduction : J.M. (du portugais)

Notes

1. Le PSDB (Parti de la social-démocratie brésilienne) est une scission moderniste du PMDB. Il a fait élire deux fois Fernando Henrique Cordoso à la présidence du Brésil, qui a réalisé le tournant néolibéral de la politique brésilienne. C’est aujourd’hui le principal parti bourgeois. Le PMDB (Parti du mouvement démocratique brésilien) a ses origines dans le MDB, le parti de l’opposition légale durant la dictature militaire. Affaibli par les affaires de corruption, il est aujourd’hui dominé par son aile droite. Le PP (Parti progressiste) est un parti de la droite populiste. Son dirigeant, Paulo Maluf, fut maire de São Paulo. Le PDT (Parti démocratique travailliste), affilié à l’Internationale socialiste, est un parti populiste de centre-gauche, dirigé par Leonel Brizola. Le PTB (Parti travailliste brésilien) est, malgré son nom, un parti de droite, dirigé par un banquier. Le PL (Parti libéral) est un vieux parti de droite, allié avec le PT pour la présidentielle. Il a désigné José Alencar, un grand patron membre du PL, à la vice-présidence. Le PPS (Parti populaire socialiste) est une mutation social-libérale de la majorité de l’ex-Parti communiste brésilien (pro-Moscou). Le PSB (Parti socialiste brésilien) est un petit parti social-démocrate. Le PV (Parti vert) est un parti écologiste néolibéral. Le PCdoB (Parti communiste du Brésil) est un parti de gauche, ex-maoïste, ex-pro albanais, qui dispose d’un ministre dans le gouvernement Lula. Ce parti a présenté Inácio Arruda à la mairie de Fortaleza, avec le soutien de la direction du PT, contre la candidature de Luizianne Lins.

2. Le PFL (Parti du front libéral) est issu de l’ARENA, le parti de la dictature militaire.

3. Inácio Arruda, candidat du PCdoB à la mairie de Fortaleza, est arrivé en troisième position à l’issue du premier tour et a dû se retirer. Il avait été soutenu par la direction nationale du PT (et par une partie des membres du PT de Fortaleza).

4. Articlaçao (le joint) est le nom historique de la tendance majoritaire au sein du PT, dirigée par Lula.

5. Antonio Palocci est le ministre des finances actuel, considéré comme responsable de l’orientation néolibérale du gouvernement.

6. Marta Suplicy (PT), maire sortante de São Paulo, a été vaincue le 31 octobre par José Serra (PSDB), candidat à la présidence de la République battu en 2002 par Lula.

7. Luizianne Lins, militante de la tendance Démocratie socialiste du PT et membre du Comité International de la IVe Internationale, a été élue maire de Fortaleza avec 56,2 % des suffrages au second tour (au premier tour elle était arrivée en seconde position avec 22,3 % des voix).

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