Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 500 décembre 2004 *

CUBA - DOCUMENTS D’UN DÉBAT

" Le socialisme en un seul pays " et la révolution cubaine

Cf. aussi : [Cuba]

Celia Hart

Celia Hart, 41 ans, est la fille de deux dirigeants historiques de la révolution cubaine, Armando Hart et Haydée Santamaría (cette dernière décédée) Physicienne, écrivain et membre du Parti communiste de Cuba, elle se présente comme " trotskyste pour son propre compte ". Elle a récemment rendu publics plusieurs articles sur Trotsky et la révolution permanente, dont nous traduisons ici le second.

" La Patrie c’est l’Humanité "

José Martí

Il y a un voile de mystère sur les raisons qui ont fait survivre la révolution cubaine après la faillite du " socialisme européen ".

Un observateur extérieur pourrait imaginer que la révolution socialiste entreprise il y a 45 ans à Cuba n’a pas de rapports avec les événements tragiques qui ont conduit à la chute du Mur au siècle dernier et que la révolution cubaine est socialiste par d’autres mécanismes, que la chaleur et la clarté des Caraïbes lui confèrent d’autres règles pour sa vitalité malgré le blocus économique nord-américain et la destruction abrupte des relations avec l’Europe de l’Est. Que cette fois sa direction a garanti sa survie. Que la révolution cubaine peut aujourd’hui défendre son " droit " de se considérer victorieuse du fait de sa perspective latino-américaine et de ses traditions historiques et du fait de considérations éthiques plus exigeantes. Mais non. La révolution cubaine s’est maintenue, entre autres choses, parce qu’elle a été fidèle jusqu’à présent aux principes du marxisme-léninisme le plus conséquent.

Si la fin du " socialisme " en Europe constitue la plus importante leçon négative pour comprendre la lutte contre le stalinisme et contre l’imposition du " socialisme dans un seul pays ", la Révolution cubaine, y compris en tenant compte de ses erreurs, est la leçon positive, l’autre face de la même monnaie. Comprendre la survie de la Révolution cubaine et aussi son caractère socialiste est important pour le mouvement communiste international, qui a devant lui une belle bataille à livrer. Maintenant, alors que se sont effondrées toutes les pseudo-théories staliniennes telles la " coexistence pacifique ", le " réalisme socialiste ", le " socialisme dans un seul pays ", etc.

Il reste encore un recours aux sophismes staliniens : s’allier paradoxalement aux réformistes et déclarer en paraphrasant Fukuyama la fin des partis politiques et la fin des modèles. C’est curieux. Ils ont mis en pièces les partis en les immobilisant pour l’action et maintenant ils veulent liquider les partis authentiques en les condamnant à devenir la rhétorique du passé. Ce n’est pas que les partis soient inutiles, c’est la pratique " socialiste " en Europe qui a les a rendus inutilisables. Les partis seront toujours le moteur mobilisateur des luttes pour la Rédemption humaine. Même s’ils changent leurs noms pour satisfaire leurs démangeaisons intellectuelles, tant qu’existera un groupe de personnes désirant changer le monde et employer les ressorts politiques et idéologiques pour le faire, les partis vivront. Cela évoque les vers de Bécquer, le romantique espagnol du XIXe siècle : " Il pourra ne plus y avoir de poètes / mais la poésie sera toujours là". Ils ne pourront pas enlever aux humains leur volonté de s’associer. C’est cela qui sera la fin des partis staliniens. Et sera dit avec son nom et ses appellations.

Il en va de même avec les modèles. Les modèles sont un outil utile pour simplifier l’étude de la nature et de la société. Ce qui est arrivé, de même qu’aux partis staliniens, c’est que le modèle du " socialisme dans un seul pays " n’a pas réussi à passer l’épreuve de l’Histoire.

Ici est la Révolution cubaine qui défend dans le monde la perspective socialiste, malgré sa pauvreté, là-bas, sept pays de l’Europe tombent servilement dans l’OTAN. Si ce n’était pas tragique, il serait merveilleux de voir comment l’impérialisme et le réformisme qui est le fruit du stalinisme se donnent la main contre un petit pays qui aujourd’hui porte sur son dos non seulement la lutte pour un monde meilleur, mais défend avec son existence les bases de la théorie socialiste.

Mon travail sera divisé en deux parties. D’abord, pourquoi je crois opportun de reprendre Trotsky, ensuite pourquoi je considère que la révolution cubaine a rejeté depuis ses origines le modèle du " socialisme dans un seul pays " et a survécu pendent que sombraient les principes du stalinisme.

I. Pourquoi Trotsky

Les postulats de Trotsky dans leur application pratique aux mouvements sociaux ont été confinés dans des groupes réduits de trotskystes et n’ont pas pu être pleinement activés même dans la décennie déjà lointaine des années 1960, lorsque la figure emblématique du Che et son instinct révolutionnaire lui ont intimé de " seulement s’arrêter le temps de lubrifier le fusil ". Je ne crois pas qu’il existe une application pratique plus convainquante de la révolution permanente que celle que le grand révolutionnaire (devenu un mythe pour la jeunesse du XXe siècle) a réalisée en abandonnant ses charges au sein de la révolution triomphante de Fidel. Avant que cela n’arrive, il était en Afrique. Il est plus qu’évident que pour le Che la véritable révolution et le véritable socialisme ne se limitaient pas aux frontières de mon pays ni à celles de mon continent. La bannière de cette légende chargée de romantisme et de pureté a été depuis interprétée sous tous ses aspects. Elle a favorisé le latino-américanisme et l’anti-impérialisme. Et c’est de fait un chapitre de l’internationalisme et de la révolution permanente contre les régimes bourgeois. Ce serait comme traiter Lénine et Trotsky d’"européaïstes " parce qu’ils ont fomenté la révolution en Europe. Le capitalisme s’est converti en impérialisme. L’Amérique Latine est devenue une scène claire de luttes sociales. Que le Che l’ait dit ou non. A l’heure actuelle nous devons nous guider plus par la littérature des faits. Mais il est encore bon de rappeler ce que le Che a dit à Fidel dans sa lettre d’adieux : combattre l’impérialisme partout où on se trouve. Le Che a initié l’ère de la révolution permanente en Amérique Latine (à ce qu’il me semble). Nous pouvons trouver ses fondations chez José Martí et Simón Bolívar.

Parmi ceux dont la patrie était toute l’Amérique, José Martí a été beaucoup plus loin. Nous y reviendrons.

La chute du Mur de Berlin nous a pris au dépourvu au-délà de la base, comme on dit à Cuba en faisant allusion au base-ball. Le militantisme véritablement léniniste n’était pas si audible, du moins dans cette région du monde. Cette mort n’était pas la nôtre, nous n’avions pas à verser des larmes, à moins que ce ne soient des larmes de joie. Tout ce qui était prédit par Trotsky dans la Révolution trahie en est sorti considérablement renforcé. Il aurait mieux valu que les Tours de New York suivent l’exemple du Mur au lieu de tomber sous les attaques de quelques fanatiques incohérents et qu’au lieu des avions de ligne ce soit la pensée révolutionnaire des Amériques (y compris des États-Unis) qui démolisse les idées de l’impérialisme et du colonialisme. Je crois que nous sommes encore dans les temps.

Depuis l’apparente victoire de Staline, à laquelle il parvint en utilisant les moyens les plus ténébreux de Goebbels en répétant des mensonges à satiété et en utilisant l’assassinat et la terreur comme armes, les forces révolutionnaires avaient deux ennemis : l’impérialisme et le stalinisme. S’installer dans la victoire, avec le devoir réel de construire une république socialiste, pouvait conduire à tomber dans le vice du stalinisme Sans avoir à connaître Staline. Surtout ceux qui considèrent la révolution comme un emploi. Les idées révolutionnaires tout comme l’amour ne se vendent pas ce serait de la prostitution. Ceux qui portent la révolution dans leurs os et dans leur coeur et en sont amoureux tombent rarement dans le stalinisme. Fidel Castro, président de Cuba depuis plus de 40 ans, qui n’enlève que rarement l’uniforme du guérillero, n’a jamais pactisé avec l’ennemi et a toujours fait résonner l’internationalisme dans sa voix. Plongé dans la crise politique, Chavez ne cesse pas d’en appeler à l’unité de l’Amérique latine et des Caraïbes. Voilà deux dirigeants véritablement internationalistes.

Alors pourquoi Trotsky ? D’abord parce qu’il est politiquement nécessaire. Eh oui! L’expérience du vieux lutteur est vitale aux nouveaux mouvements pour économiser du temps et des efforts. Personne ne prêche qu’il faille s’aplatir fanatiquement devant Trotsky. Mais il doit être étudié avec le même soin que Gramsci ou Mariáegui. Un voile d’oubli l’a recouvert sans qu’on en comprenne encore la raison. Cet oubli peut nous conduire à découvrir des choses que Trotsky avait déjà découvertes il y a un peu moins de cent ans.

C’est en vain que l’on dit qu’il ne faut pas copier aveuglement. Mais l’esprit, l’essence, c’est ce que nous ne devons pas jeter par-dessus bord. Tout l’enseignement que l’homme voulait nous transmettre n’a heureusement pas été enseveli sous le dispositif horrible de Mercader. Et aujourd’hui encore je ne dors pas tranquille en pensant que Mercader a voyagé dans ma patrie après la victoire de la révolution cubaine.

Ce qui me parait absurde, c’est que mes camarades latino-américains et cubains reconnaissaient l’utilité de la théologie de la libération et non celle de la pensée de Trotsky. Ils n'en disent jamais les motifs, se limitant à de douces tapes dans le dos et à des formules apaisantes: " Laisse cela, ma chère, c’est du passé ".

Ceux qui me conseillent de laisser les affaires " anciennes " sont les mêmes qui tentent de restituer (avec beaucoup de sagesse et de succès) des penseurs plus anciens et, dirais-je, non moins nécessaires : Bolívar, José Martí et jusqu’au Christ. La seule chose que je peux réclamer, c’est que si la religion a pris des nouveaux chemins et si la Théologie de la libération tire sa source originale dans les débuts du christianisme, devenant ainsi utile et révolutionnaire, alors nous avons le même droit de revenir aux origines du socialisme. C’est l’heure de notre renaissance. Dans ces origines on trouvera Trotsky, assis et attendant à la gauche de Lénine.

Le temps presse. Le rejet de cette figure au sein des mouvements révolutionnaires ne peut être soutenu que par l’ignorance ou par les tendances staliniennes. Le stalinisme, je le redis, est un mal dangereux qui attaque les organismes révolutionnaires victorieux comme une nécrose. Qui s’approprie les organismes immobiles. Nous n’avons pas le droit de perdre une paire de siècles de plus à cause de dogmes puérils. Nous avons besoin de tous ceux qui ont dévoilé une part de vérité à l’humanité. Entre autres de Trotsky.

Depuis le Manifeste communiste pas tellement de temps a passé, moins encore depuis la trahison par Staline de la cause prolétarienne. Des événements et des rencontres ont lieu sous divers angles. On n’y mentionne pas Lénine. Ouvrez donc la porte pour une discussion franche entre tous les révolutionnaires qui considèrent que le marxisme est toujours un des fondements pour le salut du monde. Ne tombons pas dans les mailles du stalinisme, tissé par des mensonges, des trahisons et de l’ignorance. Que la volonté de soulever le monde nous protège.

Fidel Castro a répété plus d’une fois que nous ne changerons pas les noms ni du Théâtre Karl Marx, ni de l’École Vladimir Ilitch Lénine. Je suis convaincue que beaucoup de mes compatriotes ne lisent pas entre les lignes.

Dans les moments les plus difficiles de ma révolution, lorsque les héritiers légitimes de Staline eurent décidé de rayer d’un trait Cuba, alors que l’impérialisme achetait des valises pour revenir et que mon peuple souffrait de la pauvreté la plus atroce des conséquence de l’impérialisme et du stalinisme, de façon inattendue Fidel a crié avec une voix chargée de conséquences et de valeur le Socialisme ou la Mort! Ce jour-là on a sauvé la révolution cubaine. Je ne vois rien de plus ressemblant aux dernières lignes du manifeste de Marx et Engels.

II. Révolution cubaine, paradigme de la révolution socialiste

Apparue dans la décennie des années 1960, la révolution cubaine est la seule révolution socialiste qui vit en Occident. Non seulement elle a survécu à l’effondrement du socialisme européen, mais elle est jeune, elle soutient une lutte sans merci contre l’impérialisme nord-américain et a été un guide spirituel pour de nombreuses générations et peuples. Alors quoi ? Cuba, un pays pauvre et soumis à un blocus (prétextes utilisés par Staline pour imposer son modèle de l’URSS) tient depuis 45 ans avec " le socialisme dans un seul pays " ? Alors cette théorie serait valable ? Et si elle ne l’est pas, pourquoi la révolution cubaine ne s’est-elle pas effondrée ?

Nous trouverons la réponse dans les définitions elles-mêmes, qui semblent passer inaperçues : nous référant à Cuba nous disons toujours " révolution cubaine " et jamais " Cuba socialiste " L’URSS n’a jamais permis qu’on l’appelle " révolution soviétique ", sauf à ses débuts, quand elle était bolchevique, la plus belle révolution du monde. Dans ce fait sémantique se situe la véritable essence de l’authenticité de ma révolution et son droit de continuer, alors que l’URSS avec ses fusées, son pétrole et son développement économique a cessé d’être une révolution, se condamnant ainsi à la mort.

Les pierres angulaires d’une révolution socialiste sont : sa projection internationaliste et la lutte sociale (de classe) sans merci.

III. Internationalisme et formation de la nation cubaine

Un heureux paradoxe permet de mieux comprendre le lien qui existe entre la révolution socialiste de Cuba et l’internationalisme : la vocation universelle et la justice sociale ont été les pierres angulaires pour la formation de la nation cubaine.

A la différence d’un grand nombre de pays, Cuba a été fondé comme un creuset d’émigrés espagnols et noirs africains lesquels, comme me l'a signalé la journaliste Martha Rojas, en arrivant sur cette terre perdaient leur identité de galiciens, de basques et d’autres pour s’appeler en général, d’une façon indifférente, " espagnols " ou mieux encore " galiciens ". Les " noirs " que les bateaux amenaient se sont appelés ainsi car ils laissaient derrière eux leurs tribus et la zone géographique dont ils étaient originaires. L’écrivain cubain Alejo Carpentier, prix Cervantes de littérature, l’a formulé à peu près ainsi : " Les Cubains, nous sommes nés sur les bateaux ".

La nation cubaine, avec le goût que les terres américaines lui ont offert, a ainsi des racines dans deux autres continents, que masque peut-être l’amour de la patrie. Notre origine a ainsi mélangé dès le début et rapidement trois continents. De cette union vient le substrat de notre identité coloré par un anti-impérialisme exceptionnel : dès le commencement de la geste indépendantiste Antonio Maceo, dirigeant militaire des guerres de libération contre l’Espagne, avait de manière mystérieuse expliqué, que la seule chose qui pourrait le conduire à lutter à côté de l’armée espagnole serait une tentative des États-Unis de s’emparer de Cuba. Il devinait, sans recourir à l’étude des traités socio-politiques, quel serait l’ennemi véritable à long terme.

Le chef suprême militaire de la seconde guerre de libération en 1895, Máximo Gómez, n’était pas cubain mais dominicain. Il était accepté et respecté sans devoir montrer son passeport une seule fois.

Mais c’est au travers de la figure de José Martí que le caractère internationaliste de Cuba a eu sa plus grande projection mondiale. Si nous, les révolutionnaires du monde, voulons comprendre le passage toujours controversé du XIXe au XXe siècle, c’est par l’étude soigneuse de son oeuvre que nous pouvons le faire.

Ce n’était ni Lénine ni Trotsky qui affirmait en 1895 : " Tous les jours je donne ma vie pour mon pays et pour mon devoir d’empêcher à temps par l’indépendance de Cuba que les États-Unis ne s’étendent sur les Antilles et avec plus de force encore ne se jettent sur nos terres de l’Amérique ". C’était José Martí. Son devoir dépassait l’indépendance de l’île. Peu avant de dire cela, il confessait : " Maintenant je peux servir à cet unique coeur de nos républiques. Les Antilles libres sauveront l’indépendance de notre Amérique et l’honneur, déjà douteux et blessé, de l’Amérique du Nord, et peut-être accéléreront et stabiliseront l’équilibre du monde " S’adressant à un ami dominicain, qui lui demandait de parler de Saint-Domingue, il disait : " De Saint-Domingue, pourquoi en parler ? Serait-ce différent de Cuba ? N’es-tu pas Cubain ? Et moi qui suis-je, et qui me fixe au sol ? "

José Martí a fait de l’idéal internationaliste l’ultime fin de l’indépendance de Cuba. Il a eu l’occasion de connaître de près les États-Unis et dans son langage poétique il a décrit l’impérialisme naissant mieux que tout autre (selon ma manière de voir).

C’est pourquoi la seconde étape de la lutte, en passant par la révolution des années 1930 lors de laquelle les jeunes qui luttaient contre le tyran Machado considéraient la République espagnole comme un second front, s’est d’emblée fondée sur les idéaux internationalistes. Lorsque le gouvernement du moment n’a pas permis que s’amarre à quai un navire appartenant à la jeune république soviétique, Julio Antonio Mella — dont Fidel dira qu’il a été le Cubain qui a fait le plus en un temps record et fut fondateur du premier parti communiste— a pris une barque et au nom du peuple cubain a fraternisé avec tous les membres de l’équipage. Et c’est ce jeune qui a été expulsé du parti qu’il avait fondé. Mais on pouvait encore parler d’une Internationale qui lui a restitué son militantisme. Il est mort assassiné au Mexique. En mourant il n’a murmuré aucune devise patriotarde, il a marché vers l’immortalité en disant " Je meurs pour la Révolution ".

La révolution de Fidel Castro a également cheminé de par le monde. Dans une lettre écrite à Celia Sánchez en 1958, Fidel admettait : " Quand cette guerre sera finie, une autre guerre plus grande et plus longue commencera pour moi : la guerre que je vais lancer contre eux (les Yankees). Je me rends compte que tel sera mon véritable destin ". Au bout de 45 ans nous pouvons voir, perplexes, qu’il a accompli son destin.

Évidemment, il manque encore l’image du Che, symbole classique de l’internationalisme véritable. Le Che a abandonné sa famille, ses responsabilités, les honneurs, tout pour combattre sur d’autres terres qui " réclamaient le concours de ses modestes efforts ".

Je connais un ami très proche du Che qui lui racontait comment cela fut incroyable que les troupes aient accepté Máximo Gómez, dominicain, comme chef de l’État-major général. Ce camarade raconte que le Che l’écoutait avec un demi-sourire. Ce n’est qu’alors qu’il s’est rendu compte qu’il parlait avec un Argentin. Le Che n’a pas eu la même chance en Bolivie. Je ne crois pas qu’on puisse trouver un meilleur exemple de l’application rigoureuse de la révolution permanente.

Et ce ne sont que quelques exemples.

La justice sociale, l’autre pierre angulaire de la nation cubaine

Notre guerre d’indépendance a été en retard par rapport à d’autres nations américaines. Néanmoins cela a permis que ses dirigeants mûrissent dans les expériences des révolutions européennes et brandissent des postulats plus avancés et plus radicaux que ne le supposait une simple guerre pour l’indépendance de Cuba. A la différence de ce qui est arrivé à la déclaration de l’indépendance des États-Unis en 1776, où le postulat de l’abolition de l’esclavage avait été supprimé, ce qui a coûté au pays une autre guerre sanglante un siècle plus tard, l’insurrection pour la liberté de Cuba a été proclamée conjointement à l’abolition de l’esclavage. Ils étaient les deux bras d’un même corps, on ne concevait pas l’un sans l’autre. Et de fait le propriétaire foncier Carlos Manuel de Céspedes devait libérer ses esclaves en les invitant comme égaux à combattre pour la liberté.

Lorsqu’après dix ans de lutte les Espagnols ont obtenu qu’on signe ce qui a été appelé le pacte de Zanjón, Antonio Maceo fit remarquer à l’officier espagnol qui devait le convaincre de signer la reddition, que dans le pacte ne figurait pas l’abolition de l’esclavage et que pour cette raison, entre autres, la lutte devrait continuer. A la fin de la rencontre Martínez Campos lui a dit " Alors nous ne nous entendons pas " ce à quoi Maceo répondit : " Non, nous ne nous entendons pas ".

En 1892 le Parti révolutionnaire cubain est fondé par José Martí. J’insiste sur le fait que les apports politiques et philosophiques universels que ce dernier a légués restent indispensables pour nous qui tentons d’apprendre et de comprendre l’Histoire. Les fondements de ce parti mettent en avant surtout l’indépendance de l’île, mais son rayonnement et son organisation interne en font un parti d’un type nouveau. Sa principale pépinière a été la classe ouvrière (les ouvriers du tabac) ! Il a été fondé avant la fondation du parti de Lénine. Les différences entre l’Europe et l’Amérique pourraient suggérer à un lecteur superficiel des aspect incompatibles entre ces deux partis. Mais un lecteur diligent et patient verra y émerger des vérités absolues et communes. De ce parti révolutionnaire naîtra, près de trente ans plus tard, le Parti communiste de Cuba. Carlos Baliño a été membre fondateur des deux, sachant qu’il s’agissait du même.

Inutile de parler de la vocation de justice sociale de la révolution poursuivie par Fidel Castro. Un détail cependant, il faut analyser de manière plus approfondie le manifeste " l’Histoire m’absoudra ", l’acte de défense de Fidel après l’assaut de la caserne Moncada. Je ne comprends toujours pas comment l’impérialisme n’a pas vu là un document authentiquement communiste. On y met en avant les questions sociales selon une analyse de classe de la société cubaine qui devrait laisser hors d’haleine le socialiste le plus orthodoxe de la planète. Ce document a été écrit il y a cinquante ans et il garde une fraîcheur et une construction logique des plus exigeantes. Six ans plus tard, contre toute attente, en unissant son esprit de justice sociale et d’internationalisme une révolution profondément socialiste triomphait sous le nez de l’impérialisme

Remarques finales

Dans sa lettre d’adieux à Fidel le Che indiquait que le plus sacré des devoirs était de combattre l’impérialisme où qu’il soit. L’impérialisme est très près de nous. C’est pourquoi Cuba par son existence même réalise le plus grand apport au socialisme universel. Sachez que je ne crois nullement que la révolution cubaine soit immortelle en soi, je crois aussi que nous avons commis des graves erreurs. Il est vrai qu’en 1986 Fidel annonçait " la rectification des erreurs et des tendances négatives ", la bureaucratie et d’autres maux, en impulsant à la société une nouvelle fougue. C’était avant le jargon bon marché de Gorbatchev sur la perestroïka et la glasnost. Il suffit de voir où ont fini ces fantoches. Il serait amusant d’analyser de qui ils furent les héritiers

Comme nous l’enseigne la dialectique à travers l’unité et la lutte des contraires, la contre-révolution est une entité qui grandit dans l’ombre, qui est là et attend le premier faux pas. Je doute qu’aucun autre pays ait affaire à un exil qui lui soit aussi hostile que le nôtre. Notre unique solution est d’être chaque fois plus radicaux, plus conséquents dans le domaine de l’internationalisme et de la justice sociale qui sont notre raison d’être. Toute tentative de congruence avec l’impérialisme (notez que je ne l’assimile nullement au noble peuple nord-américain, avec lequel nous devons nous mettre de plus en plus en rapport) serait un recul pour notre orientation. Parce que la révolution n’a pas de fin, nous savons déjà ce que nous a indiqué notre vieux camarade oublié, la révolution est permanente.

Dans le monde actuel émerge une situation révolutionnaire sans précédent. La révolution bolivarienne du Venezuela c’est cela : une révolution. Chavez n’arrête pas de parler de l’unité latino-américaine. La révolution de Chavez se sauvera tant qu’elle ne pactisera pas avec l’ennemi et tant qu’elle se radicalisera de plus en plus.

Trotsky avait aussi rêvé de cette unité en étant au Mexique. Malheureusement Staline ne lui a pas permis de vivre. Mais peu importe. Son souffle est dans les révolutions qui naîtront tôt ou tard (bien qu’il y aura encore des préjugés profonds). Nous obtiendrons qu’il sorte de son silence et qu’il soit connu sans être traité de " terroriste ". C’est curieux : les impérialistes et les staliniens coïncidaient en le dénommant ainsi — un point pour nous.

L’avantage que Cuba peut avoir, c’est qu’elle porte dans sa moelle deux fondements qui l’éloignent du " socialisme dans un seul pays ". Fidel n’est pas un accident biologique, Fidel est, comme Martí, le produit de tous ces éléments qui forment de nous une nation. La révolution cubaine peut être éternelle, tant qu’elle sera encore révolution : si elle se projette et si elle vit pour le monde et pour les dépossédés. Son histoire finira sans pitié le jour où elle décidera de s’arrêter et tentera de se transformer en une république achevée.

Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !

10 mai 2004

Traduction : J.M. (de l'espagnol)

Notes

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