Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Débat

N° 498-499 octobre-novembre 2004 *

DÉBAT

Gauche anticapitaliste en Europe

Cf. aussi : [Europe] [Murray Smith]

Murray Smith

Murray Smith, militant du Parti socialiste écossais (SSP) et rédacteur de la revue Frontline publiée par l’International socialist movement (une tendance révolutionnaire marxiste, à l’origine du projet du SSP), a rejoint la LCR (section française de la IVe Internationale) en s’établissant en France. Il a été élu membre suppléant du Comité international de la IVe Internationale à son dernier Congrès. Nous reproduisons ici une version abrégée par l’auteur d’un article plus ample, publié en anglais dans Frontline.

L’article d’Alex Callinicos est intéressant, en premier lieu, pour ce qu’il dit de l’expérience de Respect et des leçons qu’en tire le SWP. Ensuite, pour la façon dont il aborde les " questions stratégiques plus larges " concernant la gauche radicale en Europe.

Callinicos écrit qu’il peut " être utile d’expliquer pourquoi le SWP a choisi de poursuivre la stratégie représentée par Respect — non, je le répète, parce qu’elle constitue un modèle universel et certainement pas parce elle est au-dessus de toute critique, mais parce que l’analyse stratégique pourrait avoir une portée sur d’autres cas ". Nous reviendrons sur cette " analyse stratégique " et sur la question des " modèles ".

Respect

Respect représente le développement le plus encourageant dans la gauche anglaise depuis longtemps. Son résultat national global (1,7 %) est modeste, mais pas beaucoup plus modeste que les premiers résultats électoraux, par exemple, du Parti socialiste écossais (SSP) ou du Bloc de gauche portugais. De plus, il y a quelques résultats très impressionnants dans les quartiers populaires des grandes villes, surtout mais pas uniquement à Londres et à Birmingham. Et, suite à l’expérience du mouvement antiguerre, Respect a réussi à s’adresser à et mobiliser des secteurs de la population musulmane. C’est un énorme pas en avant. Il n’y a aucun désaccord avec ce que dit Alex Callinicos à ce sujet. D’ailleurs, est posée, dans pratiquement tous les pays d’Europe, la question de gagner " le soutien d’un prolétariat qui au moins dans les quartiers populaires des grandes villes est de plus en plus diversifié dans ses couleurs, origines nationales et croyances religieuses ". Dans la plupart d’entre eux, dont le prolétariat français, il reste beaucoup à faire.

La construction d’un parti anticapitaliste radical en Grande-Bretagne se pose depuis au moins dix ans. En dehors de l’Écosse, les progrès sont lents et des occasions ont été ratées. Le Socialist Labour Party (SLP) a échoué à cause du sectarisme d’Arthur Scargill. Les raisons essentiellement " objectivistes " que donne Alex Callinicos pour l’échec de l’Alliance socialiste (SA) ne convainquent pas. Bien sûr, il est clair que le potentiel pour Respect est aujourd’hui plus grand que ne l’était celui de la SA il y a trois ou quatre ans, parce que Respect a émergé du mouvement antiguerre le plus massif que la Grande-Bretagne ait jamais vu. Mais l’Alliance aurait pu être construite au cours de ce mouvement, et la décision de ne pas le faire était un choix conscient de la part du SWP (1).

Pourtant, cela c’est du passé. Aujourd’hui il s’agit de développer Respect à partir de ce qu’il faut considérer comme des débuts très prometteurs. Cela dépendra des choix politiques et organisationnels qui sont faits. Sans forcer le rythme, la question de développer son programme politique se pose. Or, dans un bref post-scriptum, Callinicos explique les concepts qu’il a utilisés. Il fait la distinction entre " gauche radicale " et " gauche révolutionnaire ". Pour lui, le terme " gauche radicale " " se réfère à des forces qui s’identifient activement avec la résistances au néolibéralisme et à la guerre impérialiste et qui cherchent à développer une alternative au "social-libéralisme" ". " Gauche révolutionnaire " " se réfère aux organisations et courants — en Europe aujourd’hui presque exclusivement trotskystes — qui se réclament de la révolution socialiste ".

Anticapitalisme et antilibéralisme

Ce qui frappe dans ces définitions, c’est ce qui manque. Il n’y a aucune mention de la " gauche anticapitaliste ". Pourtant, c’est aux Conférences de la gauche anticapitaliste européenne que le SWP, la SA et maintenant Respect participent depuis 2000. Il existe une différenciation dans la gauche européenne entre les programmes politiques et les organisations qui sont anticapitalistes/socialistes et ceux qui sont simplement anti-libéraux. La définition que donne Callinicos de la gauche révolutionnaire ne pose pas de problème. Cependant sa définition de la " gauche radicale " couvrirait des forces qui rejettent explicitement l’idée de construire un parti sur un programme anticapitaliste. Il s’agit de la différence entre une perspective, parfaitement illusoire, de retourner à un capitalisme plus humain, moins libéral, et celle d’une alternative socialiste. En France cela détermine largement les rapports qu’on entretient avec le Parti socialiste, social-libéral.

Bien sûr, le simple fait de se définir comme anticapitaliste ne fournit aucune garantie contre l’opportunisme. Il s’agit aussi de la pratique politique et de l’indépendance réelle à l’égard du social-libéralisme. Mais l’opposition au néolibéralisme et à la guerre ne suffira pas pour ce que le SWP définit correctement comme le but de Respect — construire une opposition de masse au New Labour. Il ne s’agit pas d’imposer artificiellement des normes politiques à un mouvement en plein développement. Alex Callinicos souligne que le programme de Respect " n’est pas un programme explicitement socialiste, encore moins révolutionnaire ". Mais ce programme est un bon point de départ. L’essentiel n’est pas où se trouve Respect à cette étape relativement débutante, mais où il va. Étant donné ses origines dans le mouvement antiguerre et sa diversité on aurait tort de le critiquer pour ne pas être explicitement socialiste dès le départ.

Alex Callinicos écrit que " le positionnement programmatique de Respect (...) évoluera et deviendra plus spécifique en réponse à des défis spécifiques ". C’est grosso modo de cette façon que le SSP s'est développé et que se développent des partis réellement vivants. En ce qui concerne le SSP, bien qu’il fût explicitement socialiste depuis le départ, son programme est certainement beaucoup plus explicite aujourd’hui qu’il ne l’était y a cinq ans.

Des nouvelles formations politiques peuvent donc commencer avec des programmes assez limités et développer des bases plus solides au travers de l’action commune et du débat, à condition, bien sûr, qu’aucun plafond artificiel ne soit mis au processus. Si Respect reste une coalition avec un programme politique minimal il ne réussira pas à réaliser son potentiel. Alex Callinicos fait une distinction entre le modèle de Respect et le " modèle " du SSP — un exemple de parti socialiste large. S’il décrit la réalité actuelle, c’est une chose. S’il est en train de théoriser cette distinction, c’en est une autre. Et bien qu’il ne nie pas que Respect soit présenté comme un modèle universel, il semble bien qu’il le théorise, surtout quand il se réfère à " l’analyse stratégique " qui fonde le choix de Respect. Si la perspective n’est pas de construire un parti socialiste large, alors quoi ? Vu l’expérience de la SA, il n’est pas déraisonnable de se demander si, pour la direction du SWP, Respect représente une tactique particulière de construction d’un parti socialiste large, ou bien s'il représente une alternative à un tel parti ?

Alex Callinicos parle de " construire Respect, mais aussi de construire le SWP — comme partie prenante de Respect et comme moyen de le rendre plus efficace ". Il n’y a évidemment aucun problème concernant le principe du maintien de l’identité propre du SWP au sein de Respect et le fait de souhaiter " qu’une forte voix marxiste- révolutionnaire soit entendue ". La manière dont cela fonctionne dans la pratique peut être une autre paire de manches. Alan Thornett a décrit comment " le SWP tend à inonder chaque initiative importante avec sa propre présence et son matériel " (2). C’est difficilement compatible avec la perspective de " construire Respect (...) et le rendre plus efficace ".

Respect doit maintenant développer ses structures et se doter de perspectives autres que simplement électorales. Les signes sont plutôt encourageants. Il semble clair qu’il y a une volonté de construire Respect et que celle-ci est partagée par la plupart de ses composantes, y compris le SWP. Il semble aussi clair que Respect n’est pas simplement conçu comme une coalition électorale. C’est un aspect pour faire avancer Respect. Établir des sections locales solides et des structures démocratiques de haut en bas en est un autre.

Le troisième aspect concerne le développement de son programme. Or, pour l’instant il ne semble pas que cet aspect soit souligné par le SWP. Il est mis en avant par d’autres membres de Respect. Ken Loach considère que " nous ne pourrons pas construire un nouveau parti seulement à partir de l’activisme et du travail électoral, nous devons construire son programme politique ". Alan Thornett a développé le même argument de façon détaillée avant et après les élections (3).

Alex Callinicos reconnaît que le SSP a réussi à " combiner de façon créative l’action politique sur le terrain et dans les élections ". Mais c’est la première qui domine. Et n’est-ce pas ce que Respect devrait chercher à devenir — à son propre rythme : un parti anticapitaliste qui combine de façon créative l’action politique sur le terrain et dans les élections ? Ken Loach se demande " le parti sera-t-il social-démocrate de gauche ou marxiste ? " Je dirais, ni l’un ni l’autre. L’influence du marxisme sera forte, mais le but n’est pas de créer une énième formation d’extrême-gauche. Il y aura des gens qui se réclament du " travaillisme de gauche " ou du " vieux travaillisme ", mais il ne s’agit pas non plus de créer un Parti travailliste bis. La réponse au New Labour n’est pas de retourner au " vieux travaillisme " ou à la vieille extrême-gauche, mais d’aller de l’avant vers un nouveau parti pour le socialisme dont les membres définiront ensemble le projet.

Callinicos écrit que " le programme [de Respect], bien que principiel, est relativement minimal, ce qui signifie que Respect est une organisation pluraliste dans laquelle des points de vue divers coexistent ". Ailleurs dans son article, il dit que Respect est " une coalition pluraliste plutôt qu’un parti unitaire ". Or, c’est une excellente chose que Respect soit pluraliste, c’est un fait que pour l’instant il s’agit d’une coalition avec un programme limité. Mais la tâche est de construire des partis pluralistes sur des bases qui ne sont pas minimales, des partis qui sont à la fois pluralistes et unitaires (4). Et qui possèdent un programme développé parce que sans cela on ne peut pas construire une force politique cohérente. Or, dans tout ce que dit Alex Callinicos sur Respect le terme et le concept même de " parti " sont entièrement absents. Est-ce cela qu’il veut dire quand il parle de " la stratégie que représente Respect " et de " l’analyse stratégique " ? Encore une fois, est-ce qu’on présente Respect comme une autre façon de construire un parti ou comme une alternative durable à un parti ?.

Les élections européennes

Callinicos commence ses remarques sur les élections européens en disant que " dans de nombreux pays la gauche radicale a eu aux élections européennes de juin 2004 des résultats inférieurs à ceux de 1999 ". Ce jugement est contestable.

Les résultats de la gauche radicale ne montrent pas que dans " de nombreux pays " celle-ci ait fait moins bien qu’en 1999. D’abord, définissons la gauche radicale, en prenant comme critère les organisations qui sont partie prenante de la Gauche anticapitaliste européenne ou qui ont assisté en tant qu’observatrices à ses conférences. Callinicos cite les trois pays où de tels partis ou alliances ont perdu du terrain — la France, l’Espagne et la Grèce. Concernant la France, nous y reviendrons. Pour l’Espagne, l’explication réside clairement dans la crise maintenant chronique de la Gauche unie (IU) dont la raison fondamentale est son incapacité à apparaître comme force indépendante du PSOE social-libéral. Quant à la Grèce, Synaspismos semble être engagé dans un processus de mutation qui rend difficile de tirer trop de conclusions de son résultat électoral.

Callinicos cite le Parti de la Refondation Communiste (PRC) italien comme " l’exception la plus importante ". Il est vrai que le PRC est passé de 4,3 % à 6,1 % et de 4 à 5 eurodéputés. La seule autre exception dont il parle est en fait Respect. Mais il y avait d’autres bons résultats (5). Aux Pays-Bas le Parti socialiste est passé de 5 % à 7 % et d’un à deux sièges. Au Portugal le Bloc de Gauche, créé en 1999 et qui a maintenant trois députés, a obtenu 4,92 %, son meilleur résultat jusqu’ici et a obtenu son premier député européen. En Écosse le SSP est passé de 4 % en 1999 à 5,2 %. C’est moins qu’aux élections écossaises de l’année dernière mais plus que dans les dernières élections législatives britanniques. Globalement, la gauche radicale se porte plutôt bien.

Modèles et exemples

Considérons la question des modèles en ce qui concerne la gauche anticapitaliste en Europe. Le SSP est souvent accusé de se concevoir comme un modèle, ou comme le dit Callinicos, " un paradigme à copier ailleurs ". En réalité, le seul " modèle " est la construction de partis qui soient anticapitalistes et pluralistes. C’est-à-dire qui se soient démarqués de la social-démocratie et du stalinisme, mais qui diffèrent aussi des organisations d’extrême-gauche en étant plus larges, à la fois politiquement et dans leur base sociale. Dans le cadre de ce " modèle " il y a des exemples, dont chacun est le produit de conditions nationales et des choix politiques de ceux qui y participent. Le SSP et le Bloc de gauche constituent des exemples positifs au sens d’être déjà des partis solidement établis. Ni le SSP ni aucun autre exemple national ne constitue un modèle au point de pouvoir dire, " voici comme il faut faire, il n’y a pas d’autre façon, il suffit de nous copier ". Bien sûr, des exemples réussis dans un pays peuvent être encourageants. Bien qu’Alex Callinicos et d’autres représentants du SWP semblent souvent prendre beaucoup de soins à se distancier de l’exemple du SSP, son exemple a servi d’inspiration dans d’autres pays, y compris en Angleterre.

Fondamentalement, c’est l’évolution des partis réformistes qui crée les occasions pour la gauche radicale. C’est la crise interne de ces partis et les contradictions entre eux et leur base sociale qui créent un espace pour l’émergence de nouveaux partis. Alex Callinicos a raison de souligner que ce processus ne prend pas forcément la forme de scissions catastrophiques. En fait dans la période actuelle de telles scissions sont l’exception plutôt que la règle. Concernant le Parti travailliste Callinicos utilise la métaphore de l’iceberg qui fond. On pourrait aussi parler d’un émiettement de ces partis. Parfois les miettes sont très petites, parfois ce ne sont que des individus, parfois des groupes plus larges. Mais l’expérience tend à montrer que la plupart des adhérents des nouveaux partis n’avaient jamais été organisés politiquement auparavant.

Callinicos écrit également : " si un nombre important d’anciens membres du Parti travailliste y avait adhéré, la SA aurait eu deux pôles, réformiste et révolutionnaire ". Pourquoi ? Si les gens se rassemblent sur la base de l’anticapitalisme, ou même dans un premier temps d’opposition au néolibéralisme et à la guerre, pourquoi y aurait-il forcément des " pôles " ? Il y aura certainement des débats mais il n’y a aucune raison de penser que ceux-ci seraient polarisés entre révolutionnaires et réformistes. Callinicos parle de la nécessité pour des révolutionnaires de répondre aux " formes concrètes de mouvements réels, non aux abstractions qu’ils forment dans leur tête ". Je pense que l’idée d’une polarisation inévitable entre révolutionnaires et réformistes au sein des nouvelles formations politiques qui émergent est en quelque sorte une abstraction. D’abord je pense que nous serions tous d’accord pour dire que la révolution n’est pas à l’ordre du jour à court terme. Mais de nombreuses luttes le sont. Et les gens évoluent. Dans la période actuelle beaucoup de membres et sympathisants des partis réformistes ne commencent pas par rompre avec le réformisme. C’est plutôt les partis réformistes qui ont rompu avec eux en ralliant le projet néolibéral. Mais penser que ces déçus vont simplement former un pôle réformiste, c’est avoir une vision plutôt statique. En réfléchissant à ce qui est arrivé aux partis qu’ils avaient soutenus et en étant obligés de se battre pour obtenir des réformes ou simplement pour repousser des attaques par les méthodes de la lutte des classes, ils sont susceptibles d’évoluer à gauche. Cela dépend aussi de la façon dont les révolutionnaires interviennent.

La France, un modèle ?

Pour revenir à la question des modèles, le SSP n’est pas un modèle à suivre à la lettre mais il est certainement un exemple positif. L’alliance LO-LCR en France n’est ni un modèle ni un exemple positif, mais plutôt un contre-modèle. Cette alliance était le reflet de l’absence d’un parti anticapitaliste large, un substitut temporaire pour un tel parti. Callinicos écrit que " dans l’idéal une alliance avec LO devrait agir comme levier pour diviser et désorganiser la gauche de l’ex-gauche plurielle et entraîner quelques-uns de ses fragments dans le sillage de la gauche révolutionnaire ". On peut avoir des réserves sur la formulation, qui semble un peu manipulatrice. Mais oui, dans l’idéal un axe LO-LCR aurait dû être un pôle d’attraction pour les meilleurs éléments de l’ex-gauche plurielle et surtout du Parti communiste. Malheureusement " dans l’idéal " est l’expression qui convient. D’abord, LO est complètement sourde à toute idée d’un parti anticapitaliste large. C’est le sempiternel " parti communiste révolutionnaire " ou rien. Ensuite, la conception du parti, voire du socialisme, que défend LO est anachronique et sectaire et il est à craindre que ses traits sectaires soient si profondément incrustés qu’ils finissent par être structurels. Seule une petite minorité de camarades de la LCR voit maintenant la voie vers un nouveau parti comme passant par une alliance avec cette organisation.

L’appel du congrès de la LCR en novembre 2003 à la création d’une nouvelle force politique a largement circulé au niveau international. Malheureusement cet appel est resté de fait lettre morte pour la durée des deux campagnes électorales menées avec LO. Après les mauvais scores obtenus dans ces élections, la Ligue se trouve maintenant dans une situation où il sera peut-être moins facile de prendre des initiatives pour un nouveau parti. Mais c’est d’autant plus nécessaire.

La social-démocratie

Alex Callinicos termine sur " deux points d’ordre plus général ". Le premier est la question de la " décomposition, pas disparition ", de la social-démocratie. Il accuse la LCR (et encore plus le SSP) de croire " que les partis socialistes et communistes étaient en déclin radical et étaient en tout état de cause, passés de manière décisive du côté de la bourgeoisie ". D’abord, je suis sûr qu’il serait d’accord pour dire que les partis sociaux-démocrates n’avaient pas besoin de passer de façon décisive du côté de la bourgeoisie. C’est là qu’ils se trouvent depuis 1914 au moins. Ce qu’ils ont fait, et ce qui est la source de leur crise et de la désaffection de leur base sociale, c'est de passer avec armes et bagages au projet néolibéral visant à détruire les acquis de la période post-1945 à la défense desquels ils avaient été associés. Ils n’ont pas disparu, ils ont changé. Ils ne disparaîtront pas avant d’être remplacés.

Est-ce que les récentes élections en Espagne et en France montrent vraiment la " capacité de partis sociaux-démocrates (...) de reconstruire un soutien dans la classe ouvrière quand ils sont dans l’opposition, en exploitant le mécontentent populaire avec leurs successeurs conservateurs " ? Ça dépend de ce qu’on veut dire par " reconstruire un soutien dans la classe ouvrière ". Une chose est de voter pour la gauche contre la droite, comme on l’a vu cette année en France et en Espagne. Autre chose serait de reconstruire les liens organiques. John Rees a récemment écrit que " l’emprise du travaillisme sur le peuple travailleur de ce pays est en train de se dissoudre ". C’est juste, et pas seulement pour la Grande-Bretagne. Bien sûr, le processus sera long. Mais il est bel et bien engagé. Et malgré des hauts et des bas électoraux, je maintiendrai qu’il est irréversible.

Gauche révolutionnaire, gauche radicale

Le deuxième point sur lequel Callinicos conclut est le rapport entre " la croissance et le développement de la gauche révolutionnaire, d’un côté, et une réorganisation plus large de la gauche radicale de l’autre ". Il définit " la double tâche — faire de la gauche radicale un pôle d’attraction de plus en plus puissant dans la vie politique britannique et construire une gauche révolutionnaire plus forte en son sein ". Mais le rapport exact entre les deux reste flou.

Callinicos cite Lénine, " quiconque attend une révolution sociale "pure" ne vivra jamais assez longtemps pour la voir ". On pourrait ajouter " quiconque attend un parti révolutionnaire "pur" ne le verra jamais ". Le Parti bolchevique n’en était pas un, les partis de masse de la IIIe Internationale non plus. La construction de partis révolutionnaires viendra non seulement de la croissance de groupes révolutionnaires existants mais de l’évolution de partis plus larges, évolution sur laquelle ces groupes pourront exercer une influence décisive. En fait, dans la construction de nouveaux partis anticapitalistes radicaux il y a deux écueils à éviter. Le premier est le danger de rester au stade de groupe d’extrême gauche un peu élargi.

Le deuxième danger est beaucoup plus sérieux. Il consiste à concevoir la gauche radicale non pas comme le début d’une alternative de masse au social-libéralisme, mais comme un groupe de pression sur les partis réformistes traditionnels. Le bilan de ceux en Europe qui ont cherché à agir comme contrepoids de gauche à la domination social-libérale plutôt qu’à construire une alternative socialiste n’est pas encourageant.

Aujourd’hui nous sommes confrontés à la tâche de construire des formations larges tout en approfondissant leur contenu politique. Rosa Luxemburg a bien posé la question il y a cent ans : " D’une part, les masses du peuple, d’autre part, un but placé au-delà de l’ordre social existant ; d’une part, la lutte quotidienne et, de l’autre, la révolution, tels sont les termes de la contradiction dialectique où se meut le mouvement socialiste. Il en résulte qu’il doit procéder en louvoyant sans cesse entre deux écueils : l’un est la perte de son caractère de masse, l’autre le renoncement au but final ; la rechute à l’état d’une secte et la transformation en un mouvement de réformes bourgeoises. "(6)

29 juillet 2004

Notes

1. Le bilan de la SA et la politique du SWP ont été largement traités dans le débat avec John Rees du SWP dans des numéros récents de Frontline (www.redflag.org.uk), International Socialism (www.lpi.org.uk) et Links (www.dsp.org.au/links).

2. Alan Thornett, "The significance of Respect", Frontline n° 13.

3. Voir Socialist Resistance n° 17, été 2004.

4. Malgré leurs noms, le Bloc de gauche et l’Alliance rouge et verte se définissent comme partis.

5. Voir Inprecor n° 495/496, juillet-août 2004, pour une analyse des élections européennes, globalement et pays par pays.

6. Rosa Luxemburg, Centralisme et démocratie, (article paru en 1904 dans l’Iskra, organe de la social-démocratie russe, et dans Die Neue Zeit, revue théorique de la social-démocratie allemande, sous le titre "Questions d’organisation de la social-démocratie russe". Il s’agissait d’une réponse au texte de Lénine, "Un pas en avant, deux pas en arrière") www.marxists.org/francais/luxembur/c_et_d/c_et_d_2.htm

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