Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 585-586 août-septembre 2012

DANEMARK

Modifications historiques du soutien aux partis ouvriers

Cf. aussi : [Danemark]

Thomas Eisler *

Avec de 12 % à 14 % des intentions de vote, l’Alliance Rouge Verte (EL, Enhedslisten — De rød-grønne) obtint dans les sondages, à la fin du mois de juin 2012, son plus haut score depuis sa fondation (1). En même temps, crédités par les instituts de sondages de seulement 16 % à 17 %, les Sociaux-démocrates (SD) ont atteint leur score historique le plus bas. Cela est le résultat du choix du gouvernement minoritaire (2), dirigé par les Sociaux-démocrates, d’adopter une réforme fiscale avec le soutien de la droite parlementaire. Mais c’est aussi le dernier développement d’un processus qui a commencé avant même que les Sociaux-démocrates et le Parti populaire socialiste (SF) ne forment le gouvernement.

Synthèse actualisée Inprecor

La réforme fiscale

Telle que proposée initialement, la réforme fiscale avait déjà l’apparence d’une main tendue à la droite. Elle fait partie de son « plan 2020 ». Au cours des dernières années, l’agenda politique a été concentré sur la manière d’équilibrer les finances de l’État d’ici l’année 2020. Il s’agissait d’une cible mise en avant par le précédent gouvernement de droite, soutenu par les économistes médiatiques, les organisations patronales, etc.

Selon les économistes dominants, les dépenses publiques ainsi que l’offre d’emplois étaient les problèmes principaux. En conséquence, il fallait faire des coupes budgétaires et prendre des initiatives favorisant l’emploi. Ce programme global a été accepté par les directions des SD et SF.

L’objectif principal de la réforme fiscale proposée visait à offrir des incitations économiques à « prendre un emploi ». Ces principaux éléments étaient les suivants :

augmentation du taux d’imposition des revenus les plus élevés ;

réduction du niveau d’indexation annuel sur l’augmentation des salaires, des allocations de chômage et des retraites ;

augmentation de l’impôt des propriétaires de l’immobilier endettés (les intérêts au-dessus d’une certaine limite ne donneraient plus droit à la même réduction des impôts) ;

réduction de l’impôt sur le revenu pour les personnes qui ont un emploi.

Initialement le Parti libéral (3) n’était pas disposé à soutenir le gouvernement de centre-gauche dans ce domaine. Il s’agissait plus d’un choix tactique, en vue d’isoler le gouvernement, que d’un désaccord fondamental.

Cette situation ouvrait la porte à l’Alliance rouge verte (EL) et des négociations ont eu lieu entre l’EL et le gouvernement. Ce dernier a accepté de ne pas réduire les prestations sociales et a accepté un certain nombre d’autres modifications dans son projet, demandés par l’EL. Un accord a été conclu et le gouvernement n’attendait plus que l’approbation du Comité national de l’Alliance rouge verte, prévu deux jours plus tard.

Mais soudainement le Parti libéral a modifié son attitude, a ouvert une discussion avec le gouvernement et, en moins d’une journée, a conclu un accord officiel entre le gouvernement, le Parti libéral et le Parti conservateur (4). Cet accord prévoit le maintien des réductions des prestations sociales et toute augmentation des impôts des propriétaires immobiliers disparaît.

Cela a provoqué une réaction forte du groupe parlementaire de l’Alliance rouge verte. « Nous ne soutiendrons plus ce gouvernement, nous sommes dans l’opposition », a expliqué Johanne Schmidt-Nielsen, la porte-parole du groupe parlementaire d’EL.

Cet accord a également renforcé la crise au sein du Parti populaire socialiste (SF). L’augmentation des impôts payés par les propriétaires immobiliers était le seul élément de la réforme fiscale nuisant aux plus riches et permettant de parler de son caractère « social ».

La crise de SD et de SF

La réforme fiscale n’est que le dernier élément d’une déception populaire accrue envers les sociaux-démocrates (SD) et le Parti socialiste populaire (SF). Au printemps 2011 les sondages créditaient le SD de 29 % et le SF de 15 % (5). Si des élections avaient lieu aujourd’hui, ils ne sont crédités que, respectivement, de 17 % et de 5,5 %. En même temps l’Alliance rouge verte est passée de 4 % à 12 % dans les sondages. En même temps le Parti libéral apparaît comme le grand vainqueur, passant de 19 % à 33 %.

Jusqu’aux élections législatives de septembre 2011, le changement de gouvernement apparaissait comme certain. Le mécontentement envers le gouvernement libéral conservateur et son étroite alliance avec l’extrême droite populiste du Parti populaire danois (DF) grandissait. Néanmoins l’alternative était très contradictoire. Le bloc SD-SF annonçait dans sa campagne électorale « le bien-être public à la place des allègements fiscaux », « plus d'impôts pour les riches et plus d’enseignants dans les écoles primaires ». Bref, face à la crise il annonçait le choix des investissements publics et non celui de l’austérité.

Mais critiqués par la droite, qui les accusait de manque de « responsabilité économique », ils ont réagi en se conformant à toutes ses critiques. Ils ont même été jusqu’à lui faire des concessions en ce qui concerne les conditions des immigrés et des réfugiés. Ainsi l’image d’une direction politique alternative est devenue plus floue et le soutien dont ces deux partis bénéficiaient a commencé à s’évaporer. L’Alliance rouge verte (EL) a, pour sa part, promis de lutter pour que la politique du nouveau gouvernement soit le plus à gauche possible.

A l’issue des élections, le bloc SD-SF a formé un gouvernement de coalition avec le parti social libéral des Radicaux de gauche (RV). Lors des négociations avec les sociaux libéraux, SD-SF ont renoncé encore plus à leur plate-forme de gauche, abandonnant y compris l’idée d’un impôt sur la fortune. Depuis, le nouveau gouvernement mène une politique fidèle à l’agenda néolibéral.

La tactique de l’Alliance rouge verte (EL)

L’Alliance rouge verte (EL) a fait le choix d’être ouverte à toute négociation avec le gouvernement. La tactique choisie visait à éviter un radicalisme abstrait qui aurait facilité au gouvernement minoritaire la justification d’une politique conduite avec le soutien de la droite.

Cette tactique a été un succès à deux niveaux. D’une part, un certain nombre de réformes mineures ont pu être adoptées avec les votes d’EL, améliorant la situation de certains groupes sociaux bénéficiant d’allocations, des immigrés et des réfugiés, de même qu’une réforme globale de la politique énergétique. D’autre part le soutien populaire dont EL bénéficie s’est accru de manière constante, même avant la récente crise de SD-SF provoquée par la réforme fiscale.

La principale discussion à venir concernera la façon de traiter le budget national pour 2013. La droite a décidé d’utiliser cette occasion pour tenter de renverser le gouvernement.

C’est une situation différente de celle du précédent gouvernement dirigé par les Sociaux-démocrates, en 1992-2001. A cette époque, EL votait contre le budget chaque année, à l’exception d’une fois, où ses députés se sont abstenus. Pour faire face à la nouvelle situation, EL a modifié sa tactique concernant le vote du budget. Au lieu d’y voir un vote d’acceptation du système capitaliste en tant que tel, EL juge maintenant le budget proposé selon le critère suivant : à quel point ce budget modifie l’allocation des ressources en comparaison à l’année précédente ? Déjà, en 2010, la Conférence nationale de l’Alliance rouge verte a décidé qu’elle votera en faveur du budget sous certaines conditions. Une de ces conditions est la suivante : est-ce que le budget proposé n’est pas « la somme des politiques d’austérité conduites avec la droite au cours de l’année passée » ?

Maintenant EL a décidé de mobiliser pour provoquer un débat populaire, incluant les syndicats, les mouvements sociaux, etc. En s’appuyant sur ce débat, EL va formuler un certain nombre de demandes concernant le projet du budget. Ces revendications doivent compenser les méfaits réalisés par le gouvernement au cours de l’année écoulée. De cette manière, nous voulons renforcer la pression sur SD et SF pour les forcer à modifier leur politique actuelle.

Les demandes concernant les allocations de chômage sont un élément important de cette tentative de mobiliser la classe ouvrière. Le précédent gouvernement a réduit de quatre à deux années de chômage le versement des allocations et a augmenté de six mois à un an la durée minimale de travail permettant de bénéficier de ces allocations. Immédiatement après, aux élections de septembre 2011, le gouvernement a cédé devant les exigences de l’Alliance rouge verte et des syndicats et a reporté de six mois l’application de la loi du gouvernement précédent. Mais, en janvier 2013, des milliers de chômeurs vont perdre leurs allocations si rien ne change. Certains députés de SD et SF veulent déjà un nouveau report, mais les radicaux de gauche (RV) — leur partenaire gouvernemental — s’y opposent.

La position du SAP

Le Parti ouvrier socialiste (SAP) est un des fondateurs de l’Alliance rouge verte. Ses membres ont activement construit l’Alliance en tant que militants, membres des directions locales et nationale, permanents et députés.

Commentant l’accord sur la réforme fiscale, le Bureau politique du SAP écrit :

« Le gouvernement poursuit une course suicidaire remettant de plus en plus en cause la plate- forme commune signée avec EL et en même temps il mine et détruit le soutien des travailleurs dont il a bénéficié.

« L’électorat de SD-SF se détourne des deux partis et cet abandon a une dimension historique. La réforme fiscale a mis en évidence la faillite des deux partis réformistes aux yeux de toute une génération de jeunes militants et de sympathisants de la gauche. De cette génération qui a propulsé le gouvernement vers le pouvoir.

« Cela donne à l’Alliance rouge verte de nouvelles responsabilités dans la politique danoise. Le parti est désormais considéré comme la seule alternative réelle à la politique néolibérale de la bourgeoisie. C’est en même temps dangereux et crée de nouvelles opportunités.

« Il y a un risque évident de déception et de passivité. Ceux qui espéraient que le nouveau gouvernement conduirait une politique nouvelle ont perdu leur confiance dans les directions des partis réformistes. Dans une certaine mesure, il en va de même en ce qui concerne les directions syndicales. Leurs principaux chefs ont accepté de manière acritique la réforme fiscale — même si cette réforme est une attaque contre les droits et les revenus d’un grand nombre de leurs membres.

« Mais cette situation ouvre également les possibilités de renforcer la lutte en faveur d’une politique nouvelle. La principale tâche de l’Alliance (EL) c’est de faire appel aux sympathisants déçus et frustrés de SD-SF — non de dénigrer les espoirs originels qu’ils portaient dans le nouveau gouvernement. Nous devons partager leur colère et leur donner la parole. Notre objectif doit être de transformer leur déception en activité, en mobilisation et en revendications pour que le gouvernement change son orientation.

« Un des éléments de cette campagne politique est de discuter de la forme de la compensation nécessaire pour contrer les effets négatifs de la réforme fiscale. Un autre, c’est la création d’un large mouvement syndical et militant pour que les chômeurs ne perdent pas leurs allocations.

« Enfin, l’Alliance rouge verte doit faire un effort accru pour montrer qu’une alternative aux différentes versions de l’agenda néolibéral des autres partis existe bel et bien : la voie anticapitaliste. »

* Thomas Eisler est membre de l’Alliance rouge verte (EL, Enhedslisten — De rød-grønne) et du Socialistisk Arbejderparti (SAP, Parti ouvrier socialiste, section danoise de la IVe Internationale). Ancien permanent de EL et ancien membre de sa direction nationale, il est actuellement membre de la direction nationale du SAP et du Comité international de la IVe Internationale.

Notes

1. Sur l’histoire de l’Alliance Rouge-Verte on se reportera à l’analyse de Michael Voss, publiée dans Inprecor n° 577/578 de octobre-novembre 2011.

2. Le gouvernement actuel, dirigé par Helle Thorning-Smith (SD), est une alliance entre les Sociaux-démocrates (SD), le Parti populaire socialiste (SF, fondé par l’ancien secrétaire général du Parti communiste danois, exclu en 1958 pour son opposition à l’intervention soviétique contre les conseils ouvriers en Hongrie) et les radicaux de gauche (Det Radikale Venstre, RV, un parti néolibéral en économie, mais avec une vision humanitaire en ce qui concerne les immigrés et les réfugiés). Ce gouvernement dispose actuellement du soutien de 77 députés sur 179 au sein du Folketing (Parlement), il a donc besoin des votes des députés de droite ou de l’Alliance rouge verte (EL, qui dispose de 12 député-e-s).

3. Venstre — Danmarks Liberale Parti (littéralement : La Gauche — Parti libéral danois, abréviation : V) dirigeait le gouvernement jusqu’aux élection législatives du 15 septembre 2011. Il dispose actuellement de 47 sièges au Parlement.

4. Det Konservative Folkeparti (KF, Parti populaire conservateur), qui dispose de 8 députés actuellement.

5. Aux élections du 15 septembre 2011 SD obtint 24,9 % des suffrages exprimés et 44 élus et SF 9,2 % et 16 élus. Les électeurs ont déjà commencé à se tourner vers l’Alliance rouge verte, qui obtint 6,7 % des suffrages exprimés.

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