Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 621 novembre 2015 *

DANEMARK

Nouvelle perspective de l’Alliance rouge-verte

Cf. aussi : [Danemark]

Enhedslisten (Alliance rouge-verte) vient de redéfinir son rôle. Elle tentera de construire une nouvelle gauche en opposition à la social-démocratie et à la droite.

Michael Voss*

Il ne s’agira plus de faire des appels ou des demandes au Parti social-démocrate, mais plutôt de construire sa propre alternative politique et organisationnelle et de prendre la responsabilité de construire des mouvements sociaux.

Pour la gauche au Danemark, la relation au Parti social-démocrate (PSD) a toujours été le point crucial de la tactique politique. Cela pouvait prendre des formes diverses. Certains partis de gauche recherchaient une alliance avec la social-démocratie. D’autres partis de gauche espéraient que le gouvernement social-démocrate réalise des améliorations par rapport à ce que faisaient des gouvernements de la droite traditionnelle. D’autres encore avaient pour priorité de révéler les trahisons de classe des sociaux-démocrates.

L’organisation de la IVe Internationale au Danemark avait essayé de mettre en œuvre une approche de front unique, fondée sur l’analyse et la définition du Parti social-démocrate comme un parti ouvrier réformiste ou un parti ouvrier-bourgeois.

Toutes ces variantes d’une politique socialiste de gauche du grand parti historique du mouvement ouvrier étaient présentes au sein d’Enhedslisten.

Synthèse et articles Inprecor

Illusions de la jeunesse

En plus de tous les courants traditionnels à gauche de la gauche, qui existent également dans les autres pays européens, un courant spécifique s’est développé au sein d’Enhedslisten au cours des dix années de gouvernements de droite, entre 2001 et 2011. Une couche de jeunes militants l’a rejoint, provenant du mouvement autonome, des diverses organisations étudiantes, du mouvement antiraciste, du mouvement de soutien aux réfugiés, des protestations contre l’austérité et d’autres mobilisations antigouvernementales.

Ces jeunes militant-e-s avaient eu l’expérience d’alliances avec les jeunes sociaux-démocrates, avec des dirigeants syndicaux sociaux-démocrates et avaient bénéficié à quelques reprises du soutien des députés sociaux-démocrates opposés au gouvernement de droite durant cette période. C’est une génération qui n’a pas beaucoup étudié l’histoire du mouvement ouvrier, pas plus que les expériences, les stratégies et les tactiques du mouvement révolutionnaire. C’était la source de leur vision romantique des précédents gouvernements sociaux-démocrates et de quelques illusions sur ce que le nouveau gouvernement social-démocrate ferait ou pourrait être convaincu de faire.

Cette génération de membres d’Enhedslisten avait joué un rôle important au sein du parti au cours de la période qui a précédé les élections de 2011, tant dans la direction nationale que dans le – alors petit – groupe parlementaire comme au sein du personnel parlementaire du parti et parmi les candidatures aux élections de 2011.

L’espoir du changement

L’accent mis sur le PSD et sur l’importance d’un changement du gouvernement n’était pas dénué de fondements. Tout en se fondant sur une approche néolibérale de l’analyse économique globale, de la politique financière, de la protection sociale ou du marché du travail, le PSD avait mis en avant quelques projets de réformes sociales favorables aux travailleurs au cours de sa campagne électorale de 2011.

Les illusions sur le résultat d’un changement du gouvernement étaient partagées par une importante partie de l’électorat social-démocrate. Pour la première fois depuis des années, les syndicalistes avaient fait campagne pour un nouveau gouvernement.

C’est cette situation – à la fois l’environnement politique de notre parti et ses débats internes – qui avait orienté notre campagne électorale. Enhedslisten a défié le PSD pour qu’il réalise ce qu’il y avait de mieux dans ses promesses électorales et pour qu’il profite du gouvernement pour réaliser un véritable changement politique. À mon avis c’était une tactique nécessaire, mais déjà au cours de la campagne électorale il est apparu clairement que la jeune génération de la direction voyait là non seulement une tactique, mais s’attendait vraiment à un gouvernement qui allait coopérer avec Enhedslisten pour réaliser certaines réformes progressistes ou tout au moins freiner l’austérité néolibérale.

Déception

Pour les électeurs du Parti social-démocrate, du Parti populaire socialiste et dans une large mesure aussi pour ceux d’Enhedslisten, la pratique néolibérale agressive du nouveau gouvernement social-démocrtate a eu l’effet d’une douche froide, provoquant une très grande déception (1).

Ce fut également le cas de la jeune génération de député-e-s et permanent-e-s d’Enhedslisten. Ainsi, lorsque le gouvernement a rompu les négociations avec nous sur une réforme fiscale, réalisant à la place un deal avec la droite traditionnelle, la très populaire porte-parole publique de notre parti, Johanne Schmidt-Nielsen, s’est rendue en rage à la télévision publique pour dire que le gouvernement « pisse sur ses électeurs » et que, dorénavant, aucun accord sur la politique financière ne sera possible avec Enhedslisten sans une compensation exacte des effets négatifs de la réforme fiscale et des autres deals avec la droite.

Néanmoins, le groupe parlementaire – avec le soutien de la majorité de la direction nationale d’Enhedslisten – a poursuivi la rhétorique précédente en rappelant à l’ordre « nos amis dans la social-démocratie ». La plupart de leurs propositions politiques restaient dans le cadre de la « restauration de la société du bien-être que nous avons construite pendant des décennies ». Et une fois de plus ils ont voté le budget national proposé par le gouvernement.

Les fissures de cette approche sont cependant apparues dans le groupe parlementaire lui-même et ont animé les débats au sein du parti. Lorsque les élections ont été convoquées en juin 2015, il était évident qu’on ne pouvait conduire une campagne autour de l’idée d’un changement progressiste si la Première ministre social-démocrate était réélue. Par conséquent la campagne électorale d’Enhedslisten a été beaucoup plus centrée sur notre politique, et bien moins sur la question du gouvernement. En même temps, de façon très raisonnable, nous mettions en garde contre une victoire électorale de la droite, en expliquant que « ce serait encore pire » et « réduirait encore les chances d’une influence d’Enhedslisten sur la politique gouvernementale ».

Pas de projet commun

En septembre 2015, lors de la première convention nationale annuelle d’Enhedslisten qui a suivi les élections, un changement beaucoup plus important de notre attitude envers la social-démocratie a refait surface. La direction nationale sortante a proposé à la quasi-unanimité un bref texte intitulé « La gauche de l’avenir – les tâches d’Enhedslisten ».

Cette résolution dit : « L’histoire du gouvernement de Helle Thorning-Schmidt, la campagne électorale du Parti social-démocrate ainsi que les déclarations du nouveau dirigeant PSD après les élections (Helle Thorning-Schmidt a démissionné juste après les élections et a été remplacée par Mette Frederiksen) ont clairement montré qu’Enhedslisten n’a pas de projet commun avec la social-démocratie. Au contraire, la politique économique du PSD et sa politique concernant les migrants et les réfugiés est beaucoup plus proche de celle de la droite que de la nôtre. » Poursuivant sur la nécessité de reconstruire la gauche, la résolution conclut : « Dans cette tâche nous ne pouvons pas compter sur le PSD en tant que partenaire. La gauche doit se renforcer et se développer par elle-même, en opposition à la fois à la droite et à la social-démocratie. Notre tâche principale ne peut pas être celle de tenter de faire des petites corrections à la politique défaite et erronée de la social-démocratie. Nous sommes la gauche, de notre propre droit, avec notre propre point de vue et notre propre voie. »

Prenant note du fait qu’Enhedslisten est maintenant le plus grand parti à la gauche de la social-démocratie, la résolution conclut que notre devoir est de diriger les travaux de la reconstruction de la gauche.

Cette perspective générale a été divisée en sept tâches grossièrement esquissées. Parmi elles figure la nécessité pour l’Alliance rouge-verte de prendre la responsabilité de construire les mouvements de protestation, les mobilisations et leur organisation – et de ne pas se limiter seulement à soutenir les initiatives des autres ou à exiger que d’autres « directions » entrent en action.

Pour finir, la résolution appelle les autres groupes et individus à s’engager dans le débat sur une nouvelle gauche au Danemark.

Pas de modèle — pas de garanties

Ce document a été voté par la convention avec une seule voix contre et très peu d’abstentions. Bien sûr, cela ne transforme pas Enhedslisten du jour au lendemain. La résolution ne présente pas de modèle d’un projet de nouveau parti, mais elle indique la direction à suivre et certaines mesures nécessaires pour aller dans cette direction.

Synthèse et articles Inprecor

Les membres et les regroupements de membres au sein d’Enhedslisten sont arrivés à cette conclusion générale à partir d’analyses et d’expériences diverses. Certains ont tenté de pousser le parti dans cette direction bien avant. Certains fondent la nouvelle approche sur une analyse de la longue évolution de la social-démocratie. D’autres soutiennent la nouvelle perspective du fait de leur récente déception provoquée par le gouvernement dirigé par la social-démocratie.

Une sobre analyse doit tenir compte du fait qu’il ne serait pas pertinent de faire maintenant appel au PSD ou même de faire des alliances avec ce parti, quelle que soit notre perspective politique. Une majorité parlementaire de la droite traditionnelle soutient l’actuel gouvernement et le Parti social-démocrate n’est qu’un des partis de l’opposition, loin du pouvoir. Lorsque nous nous rapprocherons des prochaines élections et que la question d’un nouveau gouvernement se posera une fois de plus, les vieilles habitudes pourraient refaire surface.

Défense de la démocratie interne

Parmi les nombreuses questions débattues lors de la convention nationale il était aussi question de la construction du parti. Il y avait en particulier des propositions qui réduiraient l’influence des membres de base, telle que l’élection de la direction nationale ainsi que le choix des candidats au Parlement tous les deux ans et non chaque année. Une autre proposition visait à réduire les droits des minorités lors de l’élection de la direction nationale.

Ces propositions étaient soutenues par la majorité de la direction sortante. Toutes ont été clairement rejetées par la majorité des délégué-e-s de la convention. ■

* Michael Voss est membre de la direction nationale d’Enhedslisten (Alliance rouge-verte) et militant de Socialistisk Arbejderpolitik (SAP, Parti socialiste des travailleurs, section danoise de la IVe Internationale). En tant que représentant du SAP il a pris part aux discussions avec le DKP (PC du Danemark) et VS (Socialistes de gauche) qui ont permis de fonder Enhedslisten en 1989. De 1995 à 2006 il a travaillé en tant que chargé de presse du groupe parlementaire d’Enhedslisten.

Notes

1. Voir les articles dans Inprecor n° 577/578 d’octobre-novembre 2011, n° 585/586 d’août-septembre 2012, n° 590 de janvier 2013, n° 595/596 de juillet-août 2013, n° 599/600 de novembre-décembre 2013, n° 605/606 de mai-juillet 2014 et n° 607/608 d’août-septembre 2014, ainsi que le bilan des élections de juin 2015 dans ce numéro.

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