Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 480-481 mars-avril 2003

IRAK

La société irakienne à la veille de la guerre

Cf. aussi : [Irak]

Mundher Adhami

Mundher Adhami, fait partie du groupe “Iraqis Against the War” (Irakiens contre la guerre). Nous présentons ici des extraits d'un article qu'il a écrit à la demande du mensuel britannique Red Pepper. Nous avons sélectionné les parties de l'article de Mundher Adami dans les quelles l'auteur présente une analyse de la société irakienne à la veille de la guerre, qui nous a paru éclairer également les comportements de la population irakienne face à l'agression. Dans ce même article, l'auteur argumentait, notamment, en faveur de la poursuite des inspections et d'autres formes de pression que les puissances occidentales auraient pu, à son avis, exercer sur le régime de Saddam Hussein, en vue de l'affaiblir. Traduit de Red Pepper, n° 105, mars 2003 (Red Pepper, 1b Waterlow Road, London N19 5NJ, Grande-Bretagne, http://www.redpepper.org.uk).

C'est le double fardeau des sanctions et de la dictature qui a structuré la société civile irakienne, ses valeurs et ses perceptions de l'avenir. Les Irakiens ne sont pas assis dans leurs maisons attendant les libérateurs. Leurs perceptions, leur potentiel de mobilisation et leurs loyautés sont plus complexes — cela vaut autant pour le régime de Saddam Hussein que pour les plans de l'administration états-unienne. Supposer que l'attaque sur l'Irak aboutira à une victoire rapide de Bush, imaginer que tout autre nouveau régime irakien serait prêt à se plier devant les intérêts des États-Unis, ou pourrait s'imposer devant le peuple irakien, est pour le moins prétentieux.

Personne ne doit douter que la plupart des Irakiens — comme la majorité des Arabes et des nations du Tiers-Monde — ne croient nullement que les États-Unis sont en premier lieu intéressés par le rétablissement de la démocratie dans leur pays. Ils connaissent l'histoire et savent parfaitement comment la CIA, et plus généralement l'administration états-unienne, ont à de nombreuses reprises contrecarré tout pas en avant vers la démocratie pour la simple raison qu'un tel pas réduirait la capacité des États-Unis de contrôler leur destin. Ils n'ont aucune raison de croire que l'administration Bush a ouvert de ce point de vue un nouveau chapitre dans l'Histoire : ils voient quotidiennement le carnage en cours en Palestine que l'administration Bush ne désapprouve pas ; ils perçoivent la campagne menée aux États-Unis contre tout musulman assimilé à la lutte contre le danger terroriste et beaucoup d'entre eux croient que les États-Unis ont eux-mêmes créé les terroristes pour les opposer aux mouvements populaires, laïcs et démocratiques.

Aux yeux de bon nombre d'Irakiens, aussi incroyable que cela puisse paraître à des observateurs étrangers, l'attitude des États-Unis envers Saddam Hussein n'est pas différente. Ils ont en mémoire le mois de mars 1991, lorsque le régime irakien était en train de s'effondrer et que des soulèvements massifs s'étaient produits dans le pays. Les États-Unis, dont l'armée avait mis en fuite les forces de Saddam Hussein et qui exerçaient un contrôle absolu sur l'espace aérien irakien, ont alors autorisé Saddam Hussein à se servir de ses hélicoptères et de ses unités d'élite pour rétablir son régime.

Depuis, les Irakiens souffrent un des régimes de sanctions les plus terribles de l'Histoire. Ces sanctions ont affaibli la société irakienne et permis au régime de rétablir sa mainmise sur elle, en rendant la population dépendante de l'aumône mensuelle des rations, en la privant des soins médicaux et en limitant son accès à l'éducation. Les Irakiens sont convaincus que ce sont eux, bien plus que Saddam, qui sont considérés par les États-Unis comme « l'ennemi ». Ils craignent donc que les États-Unis ne passent une nouvelle fois un accord de dernière minute avec le régime ou qu'ils ne le remplacent par un régime pire encore (mais plus docile).

La société civile

C'est au cours de la guerre avec l'Iran des années 1980, puis sous les coups des sanctions des années 1990, que la société civile irakienne a subi un processus de désintégration. L'anarchie, la prévarication et la corruption, l'éclatement des familles, la prostitution et le déclin des comportements civiques — tout cela a contribué à la généralisation d'un climat de désespoir et de paralysie. Mais à la fin des années 1990 on a pu observer un renouveau des liens sociaux.

Le système des familles élargies s'est établi comme une forme de sécurité sociale, à la fois lien de solidarité et garantie de survie. Cette tendance a été renforcée par le choix du régime de ranimer les clans en vue de renforcer le contrôle policier sur la société : des communautés familiales étendues, comportant trois ou quatre générations, avec un chef auto-désigné bénéficiant de larges pouvoirs économiques et légaux. De l'avis général cela a étouffé les autres initiatives et l'expression de points de vue alternatifs. Par exemple lors des élections, les bulletins individuels sont fréquemment collectés par la tête du clan et transmis sans ratures au responsable local du régime, de façon à montrer clairement la soumission de l'ensemble du clan au régime et son respect des équilibres établis au sein de la bureaucratie locale. Le rationnement a également renforcé sa dépendance envers lui.

Mais, en même temps, la pénurie a encouragé la coopération et la solidarité, indispensables pour pouvoir se procurer les denrées alimentaires et les médicaments. De cette façon les réseaux familiaux étendus ont court-circuité les systèmes de distribution administratifs inefficaces. Les liens de voisinage ont également fait apparaître des formes d'entraide et de soutien mutuel, allant jusqu'à remplacer les services municipaux défaillants. Ainsi au cours des dernières décennies, des nouveaux liens sociaux ont pris racine et la mobilité de la population a été radicalement réduite. Avec la baisse des salaires, les femmes, en particulier, ont abandonné leurs emplois dans le secteur public au profit d'activités artisanales et d'emplois de proximité.

La société irakienne est historiquement largement sécularisée et laïcisée. Loin d'être considéré comme un code de conduite détaillé, l'Islam est perçu comme un héritage culturel et littéraire. Toutes les croyances sont tolérées au nom d'une interprétation libérale de l'Islam. En période de crise la foi reste cependant un refuge individuel, un dénominateur commun social, un code de comportement civique. Une telle religiosité est apolitique. C'est plus une affirmation d'identité qui défie les tentatives — tant du pouvoir que de l'agresseur étranger — d'imposer des valeurs venues d'ailleurs. Le régime a pris conscience de l'efficacité que pouvait avoir le recours aux symboles religieux et n'a pas hésité à s'en servir pour tenter de légitimer ses mesures répressives, par exemple en procédant à la décapitation des prostituées. Si cela est loin de convaincre la population irakienne — parfaitement consciente de la nature laïque du régime et même de la débauche de certains de ses leaders — cela contribue à apaiser les sensibilités populaires. Il n'y a aucun doute que le renouveau de la religiosité a réduit la petite délinquance ainsi que les comportements indisciplinés ou dissidents, renforçant en retour la cohésion sociale.

Les technocrates

Les salaires pitoyables dans l'appareil administratif ont contribué à l'extension de la corruption à l'ensemble des opérations, chose reconnue par ailleurs par le régime. Saddam Hussein a même eu recours à l'expérimentation de la méthode de quotas et d'honoraires dans le but explicite de faire augmenter les revenus des fonctionnaires. La dépendance des responsables envers les revenus tirés de la corruption et des largesses risque de provoquer le mépris de la population envers eux.

Le démontage contrôlé de l'imposant appareil d'État a mis en lumière l'importance des fonctionnaires et des scientifiques, un groupe largement apolitique, bien que pour en faire partie il fallait être formellement membre du parti Baas. Nombre d'entre eux dirigent des banques, organisent l'achat, le stockage et la distribution des denrées alimentaires pour près de 20 millions de personnes, s'occupent des transports, maintiennent le fonctionnement du système de santé et de l'éducation malgré les incroyables pénuries. Les milliers de scientifiques précédemment employés dans le secteur militaire (y compris les programmes d'armement nucléaire, biologique et chimique), licenciés à la suite des démantèlements de ce secteur sous la pression des inspections de l'ONU entre 1991 et 1998, y jouent un rôle en vue. Beaucoup d'entre eux se sont recyclés dans la reconstruction des infrastructures et du secteur de l'énergie, souvent achevés en un temps record. Ces cadres vivent pauvrement mais jouissent d'un grand prestige, sont réputés honnêtes et efficaces et sont fiers de pouvoir réaliser leurs aspirations intellectuelles. Largement issus des écoles occidentales, ils parlent souvent les langues européennes et pourraient, si les conditions le permettaient, servir de pont entre les communautés où ils vivent et « la société internationale ». Ils pourraient également jouer un rôle clé dans une pacification du régime, si le contexte international s'y prêtait, en particulier si le programme d'inspections de l'ONU était fondé sur un engagement international apparaissant à leurs yeux positif et honnête.

Origine et nature du régime

La rhétorique de ce qui est présenté comme « l'opposition irakienne » parle de l'élite dirigeante de Saddam comme d'un clan semi-analphabète étroit issu de Tikrit (Tigre supérieur). Cette image exploite la liaison aisément reconnaissable entre les fortes loyautés claniques et la bigoterie provinciale, donnant une impression de grossièreté, d'absence de culture et de sectarisme sunnite. Le régime a en effet construit sa base politique au sein d'une population semi-rurale à travers le pays, dans le but de contrer ce qu'il percevait comme des élites urbaines décadentes et déloyales avec des idéologies suspectes. En ce sens cela n'est pas différent de nombreux autres mouvements populistes.

Mais cette image sous-estime l'origine sophistiquée du régime. La ville de Tikrit est une ville commerciale antique sur la voie reliant l'Arabie à l'Orient et à l'Europe. Comme c'est généralement le cas des villes historiques, sa population est un mélange d'ethnies et les mosquées y fleurissent à côté des temples Sufi, des synagogues et des églises chrétiennes. La légendaire dynastie Ayoubi de Saladin, d'origine kurde, qui a gouverné le Moyen-Orient musulman au XIIIe et au XIVe siècle, venait de Tikrit. Durant le règne ottoman la position de Tikrit, entre Bagdad et Mossoul, sur la route vers Istanbul, la capitale, en a fait un lieu jouissant de nombreux liens commerciaux et culturels. Après l'établissement de l'Irak moderne nombre de jeunes de Tikrit ont rejoint l'armée, considérée alors comme une profession prestigieuse et comme un itinéraire privilégié vers le pouvoir après 1968. Les valeurs militaires — discipline, loyauté, dureté, dévouement national et compétence technique — continuent a exercer une importante influence sur la politique sociale.

Nombre de ceux qui sont aujourd'hui dans l'opposition, et qui n'hésitent pas à caractériser le régime comme « tribal » et « primitif », furent prêts à travailler à son service au début des années 1970. Ils saluaient alors sa franchise, son patriotisme et son socialisme pendant que le régime utilisait leur soutien et leurs efforts pour recruter sa propre couche de fonctionnaires. Ce n'est que plus tard, lorsque les anciennes élites ont été remplacées, assassinées ou exilées, qu'elles l'ont dépeint comme une résurgence du tribalisme et du chauvinisme arabe. En fait, ce qui mérite d'être retenu, c'est que la fidélité au régime n'est pas actuellement fondée sur des alliances politiques, mais qu'elle prend racine dans des affiliations sociales plus profondes.

Le groupe dirigeant est fréquemment décrit comme une clique criminelle, corrompue de manière incohérente et exceptionnellement cruelle. En réalité il s'agit simplement d'une variante plus extrême, irakienne, des régimes arabes : patriarcale, clientéliste, brutale et peu sophistiquée. Il est vrai que sa politique et ses fonctionnaires sont vulgaires, enclins à la bravade et à la grandiloquence, faisant appel à des attitudes et des émotions simples. En cela ils partagent beaucoup de particularités avec de nombreux dirigeants politiques de Russie, d'Europe et des États-Unis.

Le régime promeut des idéaux simples de fidélité et de solidarité, il valorise l'indépendance et le refus du contrôle étranger plus que le progrès et les gains matériels. Cela est tempéré par un pragmatisme et par la diplomatie. Saddam a accepté à plusieurs reprises des compromis qui lui permettaient de survivre, manquant dès qu'il l'estimait possible à la parole donnée, tant dans les négociations avec les forces intérieures que dans ses relations internationales. Parfois, et c'est particulièrement le cas en ce moment, il donne l'impression de se laisser porter par le destin, mais il n'omet jamais d'exploiter les rivalités entre les puissances. Il essaye en même temps de flatter l'opinion interne et l'opinion arabe en général, dont il se sert pour prévenir le conflit ouvert. La tromperie et les opérations secrètes sont présentées comme une arme de vainqueurs et les aphorismes de Saddam, qu'on peut lire en exergue de tout quotidien irakien, saluent l'esprit provocateur et victorieux, promu comme une valeur en soi. Mais en même temps le pragmatisme et les plans à long terme sont valorisés.

La campagne de désinformation du régime est tout particulièrement intrigante en ce qui concerne les liens historiques entre l'Irak et les États-Unis. Le soupçon que la famille Bush et Saddam furent associés durant les années 1980 afin d'escroquer les autres États arabes est largement répandu. Sans le nier, le régime rationalise ce soupçon, le présentant comme « le cheminement du monde » et suggérant que les gains obtenus furent bien employés. La croyance que ce sont les États-Unis qui ont trahi ces accords et qu'ils ne peuvent donc être que des associés incertains pour qui voudrait un changement de régime, est fortement répandue en Irak.

Sentiment national et sentiment religieux

Les propositions de l'opposition concernant un Irak post-Saddam promeuvent fréquemment la notion abstraite de « patriotisme irakien » de préférence à celle de l'identité arabe. Cela manque de contenu historique ou émotionnel et nie la réalité de terrain. Bien que la majorité arabe (quatre cinquièmes de la population) d'Irak inclue des citoyens multi-ethniques, la plupart sont associés à des familles arabes élargies, fières de leurs généalogies antiques mélangeant des origines saoudiennes, jordaniennes, palestiniennes, syriennes et libanaises. Les Arabes tiennent énormément à leur généalogie et leur connaissance usuelle des liens familiaux embrassant toute la région à travers les siècles est surprenante. Aussi l'éventualité d'une remise en cause de la nature arabe de l'Irak simultanément à un changement de régime risque de saper la légitimité de tout régime émergeant, l'identifiant à une cinquième colonne. Beaucoup de nationalistes arabes suspectent les États-Unis d'agir en premier lieu en vue de préserver Israël en mettant en crise les identités arabes. Le récent exposé des plans états-uniens pour l'après-guerre qui indique leur volonté de s'assurer le contrôle du pétrole irakien, renforce ces théories- conspiration. Le patriotisme irakien opposé à l'identité arabe est perçu comme le signal de la soumission.

Nombre de Kurdes envisagent également avec soupçon le patriotisme irakien non arabe, comme en témoigne la défense du caractère arabe de l'Irak au cours de la récente conférence de l'Opposition par plusieurs de leurs représentants. Ils y voient la possibilité de légitimer les revendications d'autres minorités, tels les Turcs et les Assyriens, dont ils craignent qu'ils pourraient jouer le rôle de cheval de Troie au service d'une intervention de la Turquie et d'autres États. Beaucoup de Kurdes se satisferaient de la réaffirmation des règles constitutionnelles existantes qui leur garantissent des droits culturels et éducatifs, la participation au gouvernement central et une autonomie de fait dans leurs régions.

Les revendications religieuses sectaires du Conseil de la révolution islamique soutenu par l'Iran sont gros d'un autre problème pour les plans des États-Unis. D'une part, elles suscitent la crainte dans la communauté sunnite, la conduisant à chercher le soutien du régime, même si nombreux sont ceux que les contacts avec Saddam répugnent. D'autre part, elles ne parviennent pas à mobiliser la majorité arabe chi'ite, et cela pour plusieurs raisons. Les autorités religieuses en Irak ont traditionnellement évité de se mêler des affaires d'État (à la notable exception de la question palestinienne). Même lors de l'apogée de la révolte contre Saddam en mars 1991 les fatwas publiées demandaient d'éviter le bain de sang et de respecter la loi. Elle se méfient tout particulièrement des liens avec les « ennemis historiques » comme les États-Unis et ont gardé une prudente distance envers l'Iran — des fatwas catégoriques furent publiées contre une telle collaboration. La majorité des classes moyennes urbaines chi'ites répugne l'autorité religieuse et professe un Islam sécularisé, « une foi personnelle », semblable à celui des sunnites. Cela les conduit à ne pas se révolter contre l'injustice de leur faible présence au sein de l'appareil d'État, d'autant que le prestige fourni par un tel engagement est très douteux et que les avantages matériels, particulièrement depuis l'embargo, sont faibles.

Les alliances tribales ont été renforcées par le régime, qui leur a accordé le privilège du contrôle de la distribution des ressources après la guerre du Golfe de 1991. Beaucoup de chi'ites et de sunnites partagent, qui plus est, le même héritage familial et leur identité est aujourd'hui plus liée à leur habitat, au Nord ou au Sud du pays. Entre les deux communautés religieuses les liens économiques sont forts et les mariages mixtes fréquents. Par contre il n'existe pas de points d'appuis significatifs pour une intervention étrangère…

Ainsi tout appui pour une mobilisation sectaire chi'ite contre le régime ne pourrait qu'être extérieur aux groupes religieux, aux classes moyennes et aux alliances tribales. Un tel potentiel existe marginalement, parmi les groupes privés des droits civiques et qui ont subi les persécutions du régime sans que ce dernier parvienne à les contrôler ou à les contraindre à l'exil (plus de deux millions de personnes, considérées par le régime comme une menace potentielle, ont déjà été expulsées). Par ailleurs la propagande officielle présentant ces minorités opprimées comme une menace pour les autres groupes de la société a eu un certain impact (par exemple à Al-Thawra, à l'est de Bagdad).

La bourgeoisie

A l'issue du boom pétrolier des années 1970 une nouvelle bourgeoisie est apparue en Irak. On estime à environs trois mille familles ces entrepreneurs et millionnaires. Ces hommes d'affaires, fabricants, importateurs/exportateurs et riches exploitants agricoles ont entretenu des rapports avec le régime, font partie des alliances tribales et de celles qui dépassent les divisions ethniques et religieuses. Ils ont fait preuve d'une loyauté envers le régime, se sont pliés à ses caprices et, en toutes occasions, ont cherché à privilégier les bénéfices mutuels. Ce groupe, plus qu'un autre, verrait probablement dans l'occupation américaine une menace pour sa position. Mais en même temps s'il apparaissait clairement que les jours du régime sont comptés, sa fidélité à Saddam serait plus qu'incertaine.

Les élites techniques et gestionnaires ont une grande influence au sein des classes moyennes urbaines — c'est-à-dire près de la moitié de la population — actuellement très appauvries et dépendantes des rations.

Il n'y a aucune perspective rapide du règlement de l'astronomique endettement irakien ni des revendications des réparations des désastres de la guerre de 1991. On estime à 232 milliards de dollars le coût des destructions de l'infrastructure et des actifs industriels. La nouvelle guerre ne pourra que démultiplier les dommages et réduire la capacité de reconstruction de l'Irak.

Pour la plupart des Irakiens la guerre et/ou le changement du régime signifiera d'abord une interruption dangereuse de la distribution des rations. Aussi détestable que soit à leurs yeux le régime, il n'en reste pas moins le fournisseur des rations de survie à près de 20 millions de personnes. Et selon l'UNICEF cette distribution est efficiente. Même les zones autonomes kurdes sont très dépendantes des magasins centraux d'alimentation installés par le gouvernement à Kirkout et Mossoul. Tout choc significatif remettant en cause le fonctionnement de ce système provoquerait un désastre humanitaire.

Le niveau de vie des classes moyennes s'est récemment lentement amélioré. Les statistiques de l'ONU indiquent une réduction de la sous-alimentation alors que les infrastructures et les industries ont été réparées. Cela est dû à une détente graduelle de l'embargo et au développement d'une économie parallèle régionale sophistiquée, fondée sur un contournement des règlements dans les pays voisins. Certains Irakiens n'hésitent pas à déclarer que cette amélioration est une des raisons de l'offensive états-unienne actuelle : la réponse couronnée de succès à un défi n'est pas acceptable pour le pouvoir impérial.

Face à une attaque états-unienne la population irakienne cherchera une solution pragmatique entre son patriotisme et ses intérêts immédiats, largement fondée en dernière instance sur l'évaluation des chances pour un changement rapide de régime. Certains estiment que les États-Unis, soucieux de préserver l'avenir et voulant être capables de présenter l'Irak comme une vitrine de leur « bienveillance », ne pourront être aussi barbares qu'en 1991. Mais en fin de compte beaucoup va dépendre de la férocité avec laquelle Saddam va tenter de tenir.

Après Saddam ?

La menace des États-Unis est perçue comme étant dirigée contre l'ensemble de l'élite dirigeante. Il y a une perception collective du destin au sein du large ensemble d'alliances tribales, de l'armée, de la bureaucratie, des organes de sécurité, du parti Baas et des hommes d'affaires. Les offres tardives de procurer un sanctuaire à Saddam et à sa famille la plus proche témoignent de l'ignorance de ce fait et de la sous-estimation de l'importance des liens établis dans la société par le groupe de parenté dominant Albu Nasser. Ces groupes n'ont aucune tradition de vie à l'étranger et craignent d'être victimes de la volonté de revanche des Israéliens ou d'autres. C'est cela qui donne un certain poids à leurs paroles, lorsqu'ils affirment vouloir se défendre jusqu'à la mort. Autant il est permis de douter à quel point de nombreuses unités de l'armée resteront loyales envers Saddam en cas de conflit ouvert, il est tout aussi douteux que de nombreux secteurs de l'élite dirigeante au sens large choisiront de s'aligner sur l'envahisseur.

S'il est difficile de prévoir la stratégie de défense que pourrait adopter Saddam, il est clair qu'il évitera des batailles en terrain ouvert. Il va probablement profiter de la présence des médias internationaux dans les villes pour assurer une publicité maximale aux pertes civiles. De telles pertes peuvent mobiliser l'opinion intérieure contre l'invasion d'une manière beaucoup plus efficace que les fatwas religieuses ou les appels patriotiques. L'armée irakienne a mis en place une structure de commandement décentralisée, avec des unités opérationnelles indépendantes, capables de harceler l'envahisseur. Si de ce fait les forces irakiennes parviennent à retarder les plans d'invasion de manière significative, cela compliquera l'avenir du projet états-unien et peut provoquer un désastre tant pour la population irakienne que pour les relations internationales.

Il n'y a aujourd'hui aucune force intérieure capable de remplacer le régime du Baas et assurer une stabilité de l'Irak. L'opposition en exil, soutenue par les États-Unis, n'a pas de base sociale dans le pays à l'exception des deux partis kurdes (dont les choix politiques sont d'abord fonction de leur propre aire d'activité). Cette opposition a un désir de vengeance qui ne peut que conduire à la fragmentation sociale et à l'abandon de la souveraineté. Les partis laïcs traditionnels — communistes, nationaux-démocrates, libéraux et nationalistes arabes — sont hors jeu. L'occupant n'aura donc d'autre choix que de tenter de se concilier les bases sociales du régime baassiste, en tentant d'apaiser les aspirations de l'opposition à châtier les responsables.

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