Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 507-508 juillet-août 2005

LA SOCIAL-DÉMOCRATIE DÉSEMPARÉE (2)

Nature du réformisme social-démocrate

Cf. aussi : [Marxisme]

Ernest Mandel

Suite de l'article.

Crise d’identité

Prisonnière de son virage technocratique, rongée par ses révisions et abandons doctrinaux successifs, ébahie par ses défaites électorales, frappée de plein fouet par sa perte d’audience populaire, traversée par de profondes divisions internes, la social-démocratie connaît une profonde crise d’identité. Son désarroi idéologique fait peine à voir.

Il s’exprime en premier lieu par une incapacité de reconnaître les principaux aspects de la réalité telle qu’elle est, et les défis qu’elle lui lance ainsi d’ailleurs qu’à toutes les tendances de la gauche. Devant chacun de ces problèmes, la social-démocratie adopte des positions profondément influencées par celles de la bourgeoisie, souffrant en plus de l’incohérence, et perdant une bonne partie de leur crédibilité par suite de la contradiction flagrante entre les paroles et les actes (17).

Quelle est la nature du système économique, ou socio-économique, dans lequel nous vivons ? Beaucoup de dirigeants et d’idéologues sociaux-démocrates nient qu’il soit capitaliste. le capitalisme serait chose du passé. La Welfare State serait un système « d’économie mixte » (18).

Est-ce une simple querelle sémantique ? Absolument pas. Lorsque nous estimons que le Veau d’or est toujours debout, nous affirmons en même temps que les lois de développement du mode de production capitaliste déterminent toujours les grandes tendances de l’évolution économique. Cela implique notamment l’inévitabilité des crises périodiques de surproduction. Cela implique l’inévitabilité de la montée du chômage. Nous sommes-nous trompés à ce propos, ou la social-démocratie a-t-elle tapé à côté de la réalité ? Paradoxalement, au moment même où la social-démocratie ne sait plus comment définir la société dans laquelle elle s’insère, les capitalistes, et non des moindres, appellent un chat un chat et le capitalisme le capitalisme (19).

La politique d’austérité, prônée conjointement par les partis bourgeois et les partis socialistes, ne correspond point à une fatalité technique incontournable. La priorité accordée à la lutte contre l’inflation au prix de la régression sociale n’est pas la seule forme possible d’arrêter l’inflation. Elle est la seule qui corresponde aux intérêts du Capital : redresser le taux de profit, encourager l’accumulation des capitaux.

La nécessaire « ouverture sur le monde », c’est-à-dire le rejet de l’autarcie, n’implique guère le respect des normes imposées par le FMI et la Banque Mondiale. Il y a d’autres formes possibles de coopération internationale que celles qui favorisent les grandes banques et les multinationales. Ces solutions de rechange correspondent aux intérêts des masses laborieuses. Affirmer qu’elles sont « irréalisables » n’a rien de scientifique. C’est dans le meilleur des cas un préjugé dogmatique, dans le pire des cas une capitulation devant les intérêts de la bourgeoisie.

L’incohérence éclate quand on examine de plus près le fonctionnement réel de l’économie internationale. Bien loin d’être gérée par les « lois du marché », elle est gérée par les lois de la « concurrence monopolistique », où d’innombrables rentes sont assurées par des obstacles systématiques à la sacro-sainte « libre concurrence ».

L’affirmation mainte fois répétée par des ministres socialistes qu’« il n’y a pas d’argent » pour combattre efficacement le chômage, vu l’ampleur du déficit budgétaire, n’a aucun fondement scientifique. C’est exactement le contraire qui est vrai. Vu l’ampleur des dépenses publiques, il est possible de les redistribuer radicalement en faveur du rétablissement du plein emploi, sans augmenter le déficit budgétaire, mieux, en le réduisant même. Il est vrai que cela impliquerait une réduction draconienne de la dette intérieure, par exemple en réduisant à 1% l’intérêt sur les titres de cette dette, sauf pour des petits porteurs. Une réduction draconienne des dépenses militaires et des corps de répression servirait le même objectif. Ce n’est pas l’argent qui manque. Ce qui manque, c’est la volonté de réorganiser les dépenses publiques dans l’intérêt des masses laborieuses, à l’opposé de celui du Capital.

C’est une vérité de La Palice que les dépenses de santé et les dépenses d’enseignement sont à la longue les plus productives, même d’un point de vue strictement économique, sans parler du point de vue social. Mais les gouvernements à participation socialiste sont en train de réduire ces dépenses. Le gouvernement des Pays-Bas vient d’opérer un virage radical dans ce sens (20). La priorité n’est pas celle de réduire le déficit budgétaire ou « l’explosion » des dépenses de santé (21). La priorité est de réduire le déficit budgétaire sans remettre en question le consensus avec la bourgeoisie.

Les leaders sociaux-démocrates rétorquent quelquefois qu’il n’y a pas de majorité d’électrices et d’électeurs prête à se prononcer en faveur d’une telle politique de rechange. Admettons, encore que la thèse n’est point démontrée : le chômage et la peur du chômage occupent une place prépondérante dans les préoccupations. Mais même si les leaders sociaux-démocrates avaient raison, la réponse coule de source. Vu l’importance décisive du rétablissement du plein emploi dans les conditions actuelles, n’est-il pas préférable de se battre dans l’opposition pour la réalisation de cet objectif, en combinant actions extraparlementaires et agitation préélectorale, avec l’espoir d’arracher la majorité dans un avenir prévisible ? Compromettre les socialistes dans des politiques gouvernementales qui maintiennent et étendent le chômage, n’est-ce pas jouer la carte du plus grand mal, pas celle du moindre mal ?

Le chômage structurel en expansion est un cancer qui ne ronge pas seulement le bien-être des salarié(e)s. C’est aussi une menace croissante de remontée du fascisme. Celui-ci se nourrit de l’extension de la « société duale », du développement de couches de marginalisé(e)s et de déclassé(e)s. Rien que dans les pays impérialistes, on peut estimer le nombre réel de chômeurs actuels à 50 millions (22). Ce chiffre risque de faire un nouveau bond en avant lors de la prochaine récession.

Les dirigeants sociaux-démocrates sont sincèrement opposés au néofascisme qui risque de les faire disparaître politiquement sinon physiquement. Déjà au cours des années 1930, Albert Einstein, socialiste fort modéré mais socialiste quand même, avait affirmé : on ne peut combattre efficacement le fascisme sans éliminer le chômage. Il n’avait pas tort. Mais pris en tenaille entre leurs proclamations antifascistes et leur obsession de ne rompre à aucun prix le consensus avec la bourgeoisie, les dirigeants réformistes optent en définitive en faveur du second impératif. Est-ce réaliste ? N’est-ce pas plutôt suicidaire ?

Récemment, une véritable révolte ouvrière s’est produite à Crotone, en Italie méridionale, contre la fermeture de la dernière usine importante de la région. Tout en manoeuvrant pour désamorcer la révolte, le gouvernement, ministres socialistes compris, ont condamné la « violence ouvrière ». Mais voilà que l’archevêque de Crotone, lui, se solidarise avec les ouvriers et leurs familles. Il le fait certes pour des motifs que nous n’avons pas à partager. mais tout de même, l’archevêque proclame qu’il est inadmissible que le bien des ouvriers et la survie de toute une région soient subordonnés aux impératifs de rentabilité et de profit (23). Spectacle affligeant : voilà un archevêque qui formule contre des ministres socialistes des principes socialistes élémentaires.

La lutte pour les 35 heures et les 32 heures, la lutte contre la pratique des multinationales qui font chantage à l’exportation de l’emploi, ne peut être conduite efficacement qu’à l’échelle internationale. Les dirigeants sociaux-démocrates s’affirment des partisans enthousiastes de l’unification européenne. Mais quand il s’agit de riposter aux multinationales et à leurs menaces de délocaliser les centres de production, c’est « l’égoïsme national sacré » qui prévaut. Chaque gouvernement à participation socialiste, au contraire, encourage les multinationales dans cette voie en les comblant des concessions. Le résultat est couru d’avance, comme dans le passé, le chômage augmentera partout. Est-ce de la « realpolitik » ? N’est-ce pas plutôt une politique de gribouille ?

Le développement du chômage, de la « société duale », de la peur des couches ouvrières les plus défavorisées de tomber encore plus bas sur l’échelle sociale, favorisent l’essor de réactions racistes et xénophobes. L’extrême-droite les exploite systématiquement. La droite « respectueuse » leur fait des concessions non moins systématiques. Mais voilà que les sociaux-démocrates s’orientent dans la même voie pour des motifs bassement électoralistes. Eux aussi veulent limiter l’immigration, refouler des immigrés, soumettre à une régime spécial ceux qui ne sont pas « de souche ». Même s’ils sont plus modérés en la matière que la droite, qu’est-ce que cela a encore de commun avec les valeurs socialistes traditionnelles ?

Dans le « Tiers-Monde », la barbarie s’étend devant nos yeux. On y compte 1,2 milliard de pauvres. La faim a pris des dimensions telles, qu’en Angola par exemple des phénomènes de cannibalisme se répandent (24). Au Brésil, une nouvelle « race » de pygmées est née dans le Nord-Est, par l’effet cumulé de plusieurs générations ayant subi la dénutrition. Selon l’UNCTAD, institution de l’ONU, la pauvreté ne cesse de s’étendre en Amérique latine (25). Selon l’UNICEF, autre instance de l’ONU, chaque année 16 millions d’enfants meurent dans le « Tiers-Monde » comme conséquence de la faim et des maladies facilement guérissables.

Les ministres sociaux-démocrates (et premier-ministres et anciens premier-ministres, comme feu Willy Brandt) dénoncent ces horreurs avec plus ou moins de pertinence. Mais dans l’exercice de leur fonction, ils suivent la règle : laissez faire, laissez passer. Même l’objectif minimum de consacrer 1 % des ressources nationales à la dite « aide au Tiers-Monde » (neuf fois sur dix en réalité une aide aux industries nationales d’exportation) n’est pratiquement réalisée nulle part. Pas question d’annuler la dette (y compris le service de la dette) du « Tiers-Monde » vers l’Occident. Pas question de renverser l’évolution des termes de l’échange, source de pillage permanent du « Tiers-Monde ». Encore une fois : qu’est-ce que cela a de commun avec les valeurs socialistes élémentaires ?

Pour retrouver une identité idéologique tant soit peu cohérente, des leaders socialistes ont réagi. Citons le Français Michel Rocard, le dirigeant des syndicats FGTB flamande Robert Voor Hamme, l’ex-gauchiste espagnol Sole Tura, et surtout Tony Benn, sans doute le plus sincère de la liste (26).

Mais l’incohérence doctrinale persiste. On prône un retour vers la solidarité, mais pas une solidarité sans rivages. Vouloir un supplément de solidarité, tout en conservant la profession de foi en faveur de l’économie de marché, donc du profit, c’est viser la quadrature du cercle (27). Les impératifs de la politique d’austérité ne sont pas remis en question, sauf par Tony Benn.

Pour compléter le tableau, il faut lui ajouter les manifestations d’aberration idéologique de la droite (28). Le professeur Sachs et autres Chicago Boys considèrent que l’application de la politique du FMI au Pérou et au Chili (de même qu’en Pologne !) est une réussite : l’inflation a été jugulée. Mais à quel prix de chômage et de pauvreté massive (29). Le pape a déclanché une véritable croisade contre le contrôle des naissances et l’utilisation des préservatifs. Vue l’extension du SIDA, c’est d’une irresponsabilité totale. Alexandre Soljenitsyne déclenche une attaque en règle contre les idées du siècle des lumières. Selon lui, ces idées seraient responsables du détachement des principes éthiques de la pratique politique et sociale (30). c’est une falsification historique qui équivaut à celle produite par le stalinisme. Ainsi donc, les dizaines de millions de morts causés par les Croisades, par la Traite des Noirs, par l’extermination des Indiens, par les massacres des sages-femmes (dites « sorcières »), par l’inquisition, par l’emploi du travail d’esclaves dans les plantations, par les guerres de religion (un quart de la population allemande éliminée), par des guerres dynastiques tous phénomènes antérieurs au siècle des Lumières auraient été le produit de pratiques politiques et sociales dominées par des principes éthiques ?

Une série de Prix Nobel, retournent au mysticisme et rendent la science responsable de tous les maux de notre époque (31). Faut-il leur rappeler qu’avant l’essor de la science moderne, un quart de la population d’Europe est mort de la peste au XVe siècle ? A l’époque des pandémies en plein développement, qui comme le choléra et la tuberculose sont directement liées au développement de la pauvreté de par le monde, il s’agit réellement d’une nouvelle « trahison des clercs ».

Mais le fait qu’il y a des aberrations idéologiques bien pires que le désarroi idéologique social-démocrate ne rend celui-ci guère plus opérationnel. Il ne permet guère de surmonter la crise de crédibilité de la social-démocratie. ()

Un avenir incertain

Après le 4 août 1914, Rosa Luxemburg qualifia la social-démocratie majoritaire de droite de « cadavre puant ». Elle ne s’est pas trompée en matière d’odeur. Celle-ci est encore moins alléchante à notre époque qu’à celle de Rosa. Mais elle s’est trompée en ce qui concerne la survie de la social-démocratie. Celle-ci reste bien vivante 80 ans après ce diagnostic erroné, bien que sérieusement affaiblie dans une série de pays.

Cette survie s’explique fondamentalement par trois raisons.

D’abord l’isolement de la Russie soviétique un pays arriéré du fait de l’échec partiel (32) de la révolution internationale 1919-1923, causé d’ailleurs en grande partie par la droite social-démocrate elle-même. Il faut y ajouter l’incapacité croissante de l’Internationale communiste et des partis communistes à saper dans les faits l’hégémonie de la social-démocratie au sein du mouvement ouvrier d’un nombre important de pays à partir du milieu des années 1920, avec d’importantes exceptions comme la France, l’Italie et l’Espagne.

En deuxième lieu, la social-démocratie a pour l’essentiel, conservé ses assises au sein du mouvement ouvrier organisé, même si celles-ci sont sérieusement affaiblies. Le cas de la Nouvelle-Zélande, où l’ensemble du mouvement syndical a rompu ses liens avec le Labour Party ultra-droitier, est pour le moment l’exception et non la règle. La tentative suicidaire de John Smith de rompre le lien organique du Labour britannique avec les syndicats n’est point assurée de succès. Si les syndicats espagnols, français, suédois, belges, prennent en partie leurs distances à l’égard de la social-démocratie, il n’y a pour le moment nulle part rupture.

La nature même de la social-démocratie explique la permanence de ces assises. Pour pouvoir engranger les avantages qu’il convoite, l’appareil social-démocrate, même dans sa phase présente de dégénérescence, doit conserver un minimum d’autonomie par rapport au Grand Capital. Mitterrand, Felipe Gonzales, Mario Soares, Neil Kinnock et John Smith, Rau, Scharfing et Lafontaine, Guy Spitaels et Willy Claes, ne sont pas au pair avec les Agnelli, les Schneider, les Empains, les Wallenberg, les Thyssen, les seigneurs de l’Indosuez, les maîtres de la City (33). ()

La troisième raison de la survie de la social-démocratie, c’est la pertinence relative de l’argument du moindre mal aux yeux des masses. Celles-ci continuent à penser que Kinnock et John Smith valent un peu mieux que Thatcher et Major, que Mitterrand et Rocard ne sont pas en tous points égaux à Giscard, Chirac et Balladur, que Scharping, Rau et Lafontaine valent un peu mieux que Helmut Kohl, que Felipe Gonzales n’est pas égal à son adversaire de centre-droite, même si les différences entre tous ces personnages et les mesures pratiques qu’ils appliquent tendent à s’estomper avec toutes les conséquences graves qui en découlent.

Si les marxiste révolutionnaires rejettent la logique du moindre mal, ce n’est certes pas pour lui préférer celle du plus grand mal.

Les réactions des masses qui expliquent en bonne partie la survie de la social-démocratie, dans les conditions présentes, s’insèrent dans la crise générale de crédibilité du socialisme. Aux yeux des masses, ni le réformisme social-démocrate, ni le stalinisme et le post-stalinisme n’ont réussi à créer une société sans exploitation, oppression et violence massives. A leur gauche n’a pas surgi une troisième composante du mouvement ouvrier, suffisamment forte pour être considérée comme politiquement crédible dans un avenir prévisible.

Dans ces conditions, les masses réagissent au plus pressant, sans s’orienter vers des solutions sociales d’ensemble, vers un « autre modèle de société ». Leurs réactions sont souvent très amples, plus amples même que par le passé (34). Mais ce sont des réactions du type défensif, fragmentaires et discontinues. Elles sont donc plus facilement récupérables.

Sur le plan électoral, il n’y a point de tendance générale qui prévaut. ()

Plus importante que l’évolution électorale est cependant l’évolution organisationnelle. Tous les partis sociaux-démocrates ont été très affaiblis quant au nombre d’affiliés, sans même parler de leur implantation dans les entreprises, y compris celles des services publics. Deux d’entre eux ont connu des scissions, fussent-elles mineures. Celle du Labour Party britannique, nettement scission à droite, a conduit pour l’essentiel à une fusion des scissionnistes avec le Parti libéral. Celle du PS français a conduit au « Mouvement des Citoyens » de J.-P. Chevènement, à la dynamique encore incertaine.

Mais surtout dans deux pays, l’Italie et l’ex-RDA, ont surgi à la gauche de la social-démocratie des partis de masse le Parti de refondation communiste et le PDS avec un écho certain dans des couches non négligeables de salarié(e)s et d’électrices et électeurs. Il est encore prématuré pour se prononcer sur le devenir de ces deux partis. Mais ils constituent pour le moment un défi de masse à gauche à la social-démocratie (et aux néoréformistes post-staliniens) comme elle n’en a plus connu depuis longtemps. ()

Dans ces conditions, les marxistes révolutionnaires doivent combiner à l’égard de la social-démocratie une « culture de contestation radicale » et une « culture de dialogue », pour employer des termes à la mode.

« Culture de contestation radicale », cela signifie sur le plan pratique refuser toute concession à la logique du « moindre mal » électoral et gouvernemental, qui impliquerait une acceptation même limitée des mesures d’austérité, des restrictions des libertés démocratiques, toute concession à la xénophobie et au racisme. Cela signifie donner la priorité, dans toutes circonstances, à la défense des intérêts et des aspirations immédiats des masses, au développement sans entrave de leurs initiatives, de leur mobilisation, de leurs luttes, de leur auto-organisation, sans les subordonner à un quelconque « objectif supérieur » choisi et imposé de manière autoritaire et verticaliste.

« Culture de contestation radicale », cela signifie aussi sur la plan propagandiste, présenter un objectif socio-politique d’ensemble aussi concret et structuré que possible. Cela signifie réfuter toutes les « innovations théoriques » de la social-démocratie et des néoréformistes, « innovations » qui sont quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent des reculs vers des positions pré-marxistes vieilles de 150 ans sinon davantage.

Cela signifie défendre vigoureusement l’acquis du marxisme, mais d’un marxisme ouvert, critique et autocritique, qui est prêt à réexaminer tout à la lumière des faits, mais pas à la légère, pas de manière non-scientifique, pas sans regarder la réalité dans son ensemble. Les marxistes révolutionnaires n’ont ni l’arrogance d’avoir réponse à tout, ni la prétention de ne s’être trompé sur rien. Mais ils ne sont pas prêts à jeter l’enfant avec l’eau du bain. L’acquis théorique et moral reste considérable. Il mérite d’être défendu avec vigueur.

« Culture de dialogue », cela signifie engager avec la social-démocratie, toute aile de celle-ci qui s’y prête, y compris des partis dans leur ensemble, des débats et des confrontations qui ont pour but de faciliter des actions communes dans l’intérêt de classe des salarié(e)s et des opprimé(e)s.

Ces opérations sont certes facilitées par une modification des rapports de force qui rendrait trop coûteux leur refus péremptoire par les réformistes. Elles peuvent faciliter des différenciations au sein de la social-démocratie. Mais indépendamment de cette logique, il faut se battre de manière résolue pour que le dialogue s’engage et se poursuive, pour qu’une « troisième composante » du mouvement ouvrier organisé soit reconnue de fait, à la gauche de la social-démocratie et des partis néoréformistes.

Cet objectif n’est ni tactique ni conjoncturel. Il est stratégique et de longue durée. Il est étroitement lié à notre conception fondamentale de l’auto-organisation du prolétariat, qui débouche sur notre conception de la prise du pouvoir. ()

Combiner ces deux « cultures », voilà la tâche des marxistes révolutionnaires aujourd’hui à l’égard de la social-démocratie.

21 septembre 1993

Notes

1. La législation sociale permet d’étendre aux couches de salarié(e)s les plus faibles et les moins organisés les conquêtes que les secteurs le plus forts peuvent arracher pour eux mêmes.

2. Il y a sans doute une tradition opposée au sein du mouvement ouvrier, mais à l’exception de quelques pays, elle est restée très minoritaire.

3. Le livre d’Eduard Bernstein Evolutionnary Socialism (Le socialisme évolutionniste) parut en 1899.

4. La contre-révolution de 1965 causa sans doute la mort d’un million de personnes en Indonésie.

5. La manière dont on organisa l’amnistie des tortionnaires des dictatures chilienne et argentine en dit long à ce sujet.

6. Le malheureux Allende et le général Prats qui l’appuyait se fièrent jusqu’à la dernière minute à la « tradition constitutionnelles » des chefs de l’armée. Ils ne voulurent pas « diviser » celle-ci. Ils en introduiront même quatre au sein du gouvernement d’Unité populaire. Ils payèrent cette illusion de leur vie. Cf. Carlos Prats, Il soldado di Allende, Rome 1987.

7. Surtout dans Réforme et révolution et dans ses écrits sur la grève de masse, Trotsky en fit de même dans Bilan et perspectives, Gramsci dans ses écrits dans Ordine Nuovo.

8. D’un point de vue marxiste redistribution du revenu national ne doit pas être confondue avec « redistribution de la plus-value ». Par définition, toute part du revenu national qui va aux salaires directs et indirects fait partie du capital variable et non de la plus-value.

9. Rappelons à ce sujet l’action exemplaire des salarié(e)s suédois en 1905 pour empêcher la bourgeoisie de ce pays de ne pas contraindre par la force le peuple norvégien à renoncer à l’indépendance nationale ; les grèves de solidarité avec la jeune Russie soviétique des travailleurs de Berlin et de Vienne de janvier 1918, contre la paix de rapine imposée par l’impérialisme allemand et autrichien à Brest-Litovsk ; la mobilisation générale de la classe ouvrière et du mouvement ouvrier britannique en 1920 pour empêcher une intervention militaire en Pologne afin d’écraser l’Armée Rouge et la Russie des soviets ; la large mobilisation de la classe ouvrière internationale, y compris soviétique, en appui des travailleurs espagnols en 1936 ; la mobilisation enthousiaste de la classe ouvrière cubaine avec l’Angola et l’Éthiopie contre les bandits semi-fascistes, lutte il est vraie déviée par la direction castriste dans le cas de l’Éthiopie vers l’appui à une dictature militaire répressive et indéfendable.

10. Dans son livre « La Démocratie nouvelle », publié en 1940, Mao a défendu l’idée d’un État (et donc aussi d’une armée) en partie prolétarien et en partie non-prolétarien. Mais sa pratique c’est opposée à cette théorie. Il a maintenu de fait l’indépendance de son armée, ce qui a en définitive permis la victoire de la révolution chinoise. Ce n’est qu’au cours de la révolution culturelle qu’il a finalement rectifié le tir théorique et admis que la République Populaire de Chine fut, dès sa proclamation en 1949, une dictature du prolétariat (nous ajouterons : très bureaucratisée dès le départ). Mais en Indonésie, la direction du PC adoptait la théorie de la « Démocratie Nouvelle » avec le plein appui de Mao. Ils considérèrent l’armée du général Suharto comme une armée des deux classes. Il payeront pour cette erreur de leur vie et de celle d’innombrables communistes, ouvriers, intellectuels, paysans pauvres

11. [Du nom du dirigeant syndicaliste socialiste wallon, fondateur du Mouvement populaire wallon, André Renard (1911-1962) ndlr.]

12. Voir à ce sujet notre ouvrage The Long Waves of Capitalist Development [« Ondes longues du développement capitaliste » dont l’édition en langue française, prévue par les éditions Page deux de Lausanne, est toujours en attente une contribution essentielle d’Ernest Mandel à la critique marxiste de l’économie politique ; Pour une présentation en langue française de cette théorie et son application à l’analyse du capitalisme actuel, cf. Claudio Katz, Étape, phase et crises (ou les singularités du capitalisme actuel), Inprecor n° 478/479 de janvier-février 2003. ndlr].

13. Voir notre article Maastricht : autopsie d’un échec, Inprecor n° 372 de septembre 1993.

14. Enzo Biaggi, La disfatta De Nenni e compagni a Craxi e compagnia, Rizzoli, Milan 1993, traite en détail du cas Craxi. Notre camarade Hans-Jürgen Schulz a traité du scandale plus limité mais analogue de la coopérative du logement ouest-allemande contrôlée par des apparatchiks du SPD : Die Ausplünderung der Neuen Heimat, Frankfurt/M. 1987, isp-Verlag, (isp-pocket 28).

15. Nous ne croyons pas que les masses ne se trompent jamais. Mais la même remarque s’applique également aux experts, technocrates, idéologues, chefs politiques. Que les masses ont souvent raison contre tous ceux-là, voila ce qu’illustre bien le cas du Chili. Alors que le jour du coup de Pinochet les masses réclamèrent des armes elles les avaient en vain réclamées aussi les semaines précédentes, les chefs répondirent : « Restez dans les usines et ne vous laissez pas provoquer ». On connaît la suite.

16. [Ajoutons à ce propos, que même lorsque la social-démocratie a décidé finalement d’imposer la semaine de 35 heures tel le gouvernement de Lionel Jospin en France après 1997 elle l’a fait dans le cadre de son attachement au consensus avec le Grand Capital. Les « lois Aubry » du gouvernement Jospin ont ainsi savamment mélangé la réduction du temps de travail et la modification des conditions du travail dans le sens de l’intensification de l’effort des salarié(e)s. Ce faisant ces lois n’ont eu qu’un faible impact sur la réduction du chômage. Se sentant floué(e)s, les salarié(e)s n’ont pas voté en faveur de celui qui prétendait être « leur bienfaiteur » lors de la présidentielle de 2002 ndlr.]

17. Pour bien marquer la nuance de plus en plus réduite entre le centre-gauche et le centre-droite le SPD s’est choisi comme nouveau Geschäftsführer (sorte de secrétaire général) un ex-dirigeant du parti libéral FDP. En France, dans un livre qui a fait sensation, Edwy Plenel a révélé l’utilisation des services secrets et les atteintes aux libertés démocratiques pratiqués par l’Élysée sous Mitterrand.

18. Les formules de « capitalisme organisé », « capitalisme d’État », « capitalisme monopolistique » ne sont que des paraphrases de « l’économie mixte ». Sous le couvert d’un langage « marxiste », elles présupposent toutes, contre l’opinion explicite de Marx, qu’il peut y avoir un « capitalisme » sans que les lois de développement de ce système ne restent en vigueur. Tous les dirigeants de la social-démocratie proclament péremptoirement que le règne du marché est « inévitable ». Il s’agit seulement d’en limiter les « excès ».

19. C’est notamment le cas d’Agnelli, chef de la FIAT, et du lord Lawson, ex-ministre de M. Thatcher (Republica du 4 septembre 1993, The Times du 1 septembre 1993).

20. Le Monde du 13 septembre 1993. A quel point l’augmentation et non la réduction des dépenses d’enseignement est urgente, voilà ce qui se dégage d’un rapport de l’Educational Testing Service de Princeton. Il révèle que près de la moitié des adultes des USA sont illettrés ou semi-illettrés (Time magazine, 20 septembre 1993).

21. L’explosion des dépenses de santé est beaucoup plus prononcée aux États-Unis où le système de santé est largement privé (Le Monde du 14 septembre 1993).

22. Les chiffres officiels du chômage sont fortement inférieurs à la réalité car ils n’incluent pas ceux et celles exclus des avantages de l’assurance-chômage, souvent à l’initiative des ministres « socialistes ».

23. La Stampa du 8 septembre 1993 et Il Manifesto du 11 septembre 1993.

24. L’Unita du 17 septembre 1993.

25. Selon un rapport récent de la Banque Mondiale, à la fin des années 1980, les 20 % des habitant(e)s d’Amérique latine les plus pauvres ne reçurent que 4 % du revenu national, 32 % vécurent en dessous du seuil de la pauvreté, contre 22 % dix ans plus tôt.

26. Voir notamment : Le Figaro du 1 juillet 1993 pour Rocard, l’article de Sole Tura dans El Pais, reproduit dans De Morgen du 30 avril 1993, l’article de Robert Voor Hamme dans De Morgen du 3 avril 1993.

27. Rocard parle de la manière la plus vague et mystificatrice d’un « vaste mouvement ouvert et moderne, extraverti, riche de sa diversité et même l’encourageant, un mouvement qui fédère tous ceux qui partagent les mêmes valeurs de solidarité, le même objectif de transformation » (La Figaro du 1 juillet 1993). « Valeurs de solidarité » sans mettre en question les lois du marché et de la rentabilité ? Qu’on nous fasse un dessin !

28. Le record est battu par Helmut Kohl qui prône la prolongation de la durée du travail annuelle comme remède à la cause, c’est-à-dire au chômage !

29. Au Chili, le revenu par tête d’habitant a diminué de 15 % sous le régime néolibéral. Les dépenses pour la santé furent réduites de 29 dollars par habitant(e) en 1973 à 11 dollars en 1988. 20 % de la population reçoivent 81 % du revenu national.

30. Die Zeit (hebdomadaire) du 17 septembre 1993.

31. Voir le livre Il Ccranio di Ccristonballo Evoluzione della specie e spiritualismo de Giacomo Scarpelli (Bollati Boruinghieri, Torino 1993).

32. Nous parlons d’un échec partiel car les luttes de classe internationales ont tout de même puissamment contribué à la survie de la Russie des soviets.

33. Selon le Sunday Telegraph sept anciens ministres conservateurs sont entrés dans les conseils d’administration des grands trust de la City : les lords Prior, Moore, Young, Walher, Lawson, Fowler et Lamond.

34. Parmi les amples mouvements de masse mentionnons les manifestations contre les fusées Pershing aux Pays-Bas et en Belgique, sans doute les plus amples dans l’histoire de ces pays ; les impressionnantes manifestations de masse anti-austérité en Italie et, dans un contexte politique différent, le million de femmes descendues dans la rue aux États-Unis pour défendre le droit à l’avortement contre un verdict de la Cour Suprême.

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