Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Notes de lectures

N° 549-550 mai-juin 2009 *

NOTES DE LECTURE

Chambre noire et perspectives radieuses

Cf. aussi : [Marxisme]

Didier Epsztajn

Isabelle Garo, L'idéologie ou la pensée embarquée, La fabrique, Paris 2008, 182 pages, 12 euros

« L'idéologie est bien cette production sociale de représentations qui se veulent plus vraies que nature et qui, à la condition d'assigner le spectateur à sa place fixe, s'efforcent d'aménager le futur et d'encadrer l'action en intervenant activement dans le rapport de forces, dans une histoire qui ne cesse par définition d'échapper à tous les devenirs prescrits. Contre la dématérialisation post-moderne du monde, il faut affirmer que l'idéologie n'est pas plus le tout du réel lui-même qu'une simple surface, miroitante, proposée à des spectateurs-consommateurs définitivement hypnotisés, mais qu'elle a pour fonction de se combiner à la coercition quotidienne, pour perpétuer une hégémonie dont la crise du capitalisme mondialisé et du nouvel ordre impérial rend plus violent que jamais le maintien : sa fonction est de travailler un présent fait de contradictions, s'adressant à des spectateurs qui ont aussi une vie sociale, travaillent, luttent, sont animés de colères et d'espoirs, de projets et de peurs, de mémoires et de rêves. »

Une longue citation pour situer le livre, loin, très loin de la vulgate se réclamant du marxisme et décrivant l'idéologie comme mécaniquement déterminée par sa base économique et/ou sociale.

En contrepoint de l'introduction qui me sert aussi de titre, trois tableaux du quattrocento pour de belles réflexions sur les points de vue, les lignes de fuite, le subtilement truqué, l'énigme du réel ou la ronde magique des images.

Isabelle Garo parcourt les évolutions de Karl Marx de « L'idéologie allemande », au « Capital », de la critique de l'économie politique aux textes politiques sur « Les luttes de classes en France ». Elle résume ainsi la thèse de son livre : « la capacité de résistance et de riposte réside aussi dans l'actualité maintenue d'une notion d'idéologie non séparée de la lutte qui l'habite, actualité sans cesse à construire et à reconstruire, et cela à partir de son passé le plus fécond et actif. »

Personnellement, même loin de la vulgate, j'ai souvent préféré les recherches sur le fétichisme de la marchandise et la critique de l'économie politique aux débats autour de l'idéologie. J'écris cela pour situer mon point de départ et pour rendre justice et faire publicité à ce livre, dont je n'évoque que quelques aspects et souvent en choisissant de longues citations. Non seulement, l'auteure soulève l'ensemble des problématiques autour de cette notion d'idéologie mais apporte des éclairages profondément imprégnés de l'idée d'émancipation nécessaire.

Le livre est divisé en quatre chapitres. Le premier traite de « La force des idées et de la pesanteur ». Le terme d'idéologie « désigne une représentation partielle incapable de rendre compte d'elle-même, associée à des rapports de domination et d'exploitation avec lesquels elle se trouve en relation d'étayage réciproque, sur fond de contradictions partagées. » Isabelle Garo aborde de front la question de l'activité théorique, ce qui reste bien rare encore de nos jours et associe critique des idées dominantes à « l'analyse des causes sociales de leur expansion, condition de l'émergence d'une offensive contre-idéologique, opposée non tant aux idées dominantes qu'à l'organisation économique et sociale, qui a un besoin si impératif de ces représentations pour maintenir les rapports de domination et d'exploitation sur lesquels elle se fonde tout en les transformant sans cesse. ».

Les chapitres centraux de l'ouvrage sont « De l'idéologie aux idéologues » et « Batailles d'idées et luttes de classes ». L'auteure dévoile les mécanismes du libéralisme, sa naturalisation du marché et l'enjeu des luttes concrètes dans la bataille des idées. Contre un hypothétique lien causal unilatéral et mécanique entre base sociale et représentations théoriques, elle présente succinctement l'utopie concrète, la question de la non-contemporanéité chez Ernst Bloch et nous rappelle que la critique de l'idéologie dominante ne vise pas à l'édification d'une science de l'histoire mais à « la ressaisie à la fois vécue et conçue d'une totalité, rêve inclus. »

L'auteure prône une démarche théorico-pratique et précise que « la critique de l'idéologie dominante doit dévoiler les conditions sociales exactes de sa puissance et tenir compte de ses limites ainsi que de celles de la critique elle-même, pour autant qu'elle demeure de nature strictement théorique. » Je ne fais qu'effleurer les thèmes approfondis, tout en partageant avec Isabelle Garo, la nécessaire revitalisation de « la question de l'exploitation contre la thématique de l'exclusion, imposant la question de l'organisation du travail contre celle de l'extinction du salariat, réexplorant la question des luttes de classes contre la pente communautariste ou ethnicisante. »

Le chapitre quatre est consacré à la critique de l'économie politique, centrale dans la pensée marxienne. Et plutôt que des remarques qui ne pourraient être qu'en deçà des formulations de l'auteure, je choisis quelques paragraphes qui, je l'espère, inciteront à une lecture plus approfondie.

« L'argent est donc représentation d'un nouveau genre, médiation et réserve de valeur, intermédiaire social et chose, fonction et image, représentation à la fois adéquate et illusoire, condition de l'échange mais parfois aussi sa finalité et la cause de son blocage. »

« On comprend que le caractère social de la marchandise se manifeste comme un mystère : n'étant pas rapporté aux conditions réelles de la production mais aux qualités de l'objet singulier en quoi elle consiste aussi, elle pare d'une aura incompréhensible sa nature matérielle. »

« Condensé idéel du capitalisme, le fétichisme occulte en montrant, travestit en dévoilant, joue vertigineusement de la visibilité et de la transparence, interdisant la saisie de la totalité dont il est le reflet en même temps qu'il enferme les hommes dans la solitude de leurs rôles de vendeur et d'acheteur. »

« C'est pourquoi une critique rigoureuse de l'économie politique, qui met à jour tous les tenants et aboutissants de l'analyse sur le terrain économique mais aussi sur les terrains philosophique et politique, constitue l'un des éléments indispensables de la construction d'une alternative économico-sociale. »

Dans la conclusion, point d'arrivée et point de départ, Isabelle Garo souligne la difficulté de « penser la médiation comme mixte, et comme mixte impur, de pratique entamée et de réflexion engagée, de vie sociale constituante et de structuration instituée, l'une nourrissant l'autre et élargissant dans le réel les fractures et les pistes de sa transformation radicale. »

Un livre très compréhensible, de surcroit bien écrit, et ne faisant pas d'impasse sur les difficultés persistantes autour de la notion traitée, et posant qu'il faut « à un régime des idées, opposer l'invention d'un autre monde »

Je ne partage pas les différentiations effectuées entre classe ouvrière et employés, ni une partie des références de l'auteure (Louis Althusser, Lucien Sève, etc.). Au-delà des justes remarques sur le social-libéralisme, j'aurais aimé une critique des idéologies secrétées par le mouvement ouvrier et en particulier par le PCF au-delà même de la critique du stalinisme. Car leur rôle dans le reflux de l'idée d'émancipation ne peut être sous-estimé. Mais cela reste très largement aux marges du livre. Un regret plus prononcé cependant : l'absence de la thématique de genre. L'idéologie n'aurait-elle donc pas de sexe ?

Je rappelle un précédent ouvrage de l'auteure : Marx, une critique de la philosophie, Point Seuil, Paris, 2000.

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